LE PRÉFET, LE FONDÉ DE POUVOIR ET LE CLAN CORSE
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Le préfet Patrick Strzoda est ce qu'on appelle un grand préfet, unanimement présenté, ça va avec, comme un grand serviteur de l'État dont il connaît parfaitement les rouages. À la rentrée, à la fin de l'été, le directeur de cabinet du président de la République quittera l'Élysée, où il exerce depuis des années comme contractuel pour créer sa société de conseil. Au cœur du pouvoir depuis 2017, il aura été indispensable pour Emmanuel Macron.
C'est un homme réputé pour son sang-froid, efficace et discret, de ceux qui préfèrent l'ombre à la lumière. Moins connu qu'Alexis Kohler, le grand public a entendu parler de lui pour la première fois à l'occasion des travaux de la Commission d'enquête parlementaire consacrée à l'affaire Benalla, le premier scandale de l'ère Macron. Qui sont les trois proches d'Emmanuel Macron mis en cause par le Sénat ?
Alors on a d'abord Patrick Strzoda qui est le directeur de cabinet d'Emmanuel Macron. C'est lui qui avait autorisé Alexandre Benalla à assister à la manifestation du 1er mai. c'est lui qui avait averti Emmanuel Macron des violences commises par Alexandre Benalla et enfin c'est lui qui avait prononcé la sanction d'une mise à pied de 15 jours.
À l'époque, il avait dû venir s'expliquer sur les rouages de l'Élysée, son rôle et sa gestion de l'affaire devant la représentation sénatoriale. Patrick Strzoda a aussi été précieux sur d'autres sujets délicats, par exemple le dossier Corse, traditionnellement épineux pour le pouvoir central. Si Gérald Darmanin est le monsieur Corse du gouvernement, en première ligne, dans les coulisses, le préfet a été utile.
Grâce à ses réseaux et sa connaissance de l'île, où il a exercé comme préfet de région. Et où il s'est fait des connaissances. Certaines peu recommandables.
Au moins une. La France a une Première ministre, la même. Confirmée la semaine dernière au-delà des 100 jours, Élisabeth Borne reste à Matignon et le pouvoir, le vrai, à l'Élysée.
C'est là qu'il s'exerce, c'est là que tout remonte, c'est là que tout se décide et se concentre, plus que jamais. Derrière les murs du palais de la présidence de la République, situé entre le Faubourg Saint-Honoré et les Champs-Élysées. Parmi ceux qui y travaillent, le pays entier connaît un autre nom que celui d'Emmanuel Macron, et l'importance et le rôle joués auprès de lui par Alexis Kohler.
Le secrétaire général de l'Élysée est célèbre pour avoir donné son nom à une affaire. L'enquête de la justice sur un potentiel conflit d'intérêts avec ses cousins armateurs est bouclée et on attend désormais le réquisitoire du parquet national financier pour savoir si Alexis Kohler sera, oui ou non, renvoyé devant un tribunal. Le pouvoir est par nature un exercice solitaire.
La mécanique est bien connue. Il isole et enferme dans une réalité parallèle et un monde de courtisans, tout n'est qu'éloge, flatterie et autosatisfaction, dont il est bien difficile de s'échapper. Cet exercice solitaire correspond aussi au tempérament d'un Emmanuel Macron à qui on a toujours dit depuis l'enfance qu'il est le plus beau et le meilleur.
Mais à ses côtés, en plus d'Alexis Kohler, il y a un autre homme qui compte dans le dispositif présidentiel. Cet homme est aux côtés du huitième président de la Ve République depuis plus de six ans, depuis son installation à l'Élysée en 2017. En 2019, l'ancien directeur de cabinet Place Beauvau et à Matignon de Bernard Cazeneuve se retrouve sous le feu des projecteurs après que le scandale Benalla ait éclaté.
À l'Élysée, on comprend que la situation est grave. En effet, le Sénat veut des explications du pouvoir. Et on envoie un homme au front, le préfet Strzoda, qui assume.
Il comparait à deux reprises devant la commission d'enquête du Sénat. Le président de la République, en m'autorisant à venir devant vous, a souhaité à contribuer à la manifestation de la vérité. Sous le feu des questions, il est en difficulté, au point que la justice sera saisie pour faux témoignages.
Elle a finalement classé la plainte sans suite. et le préfet s'en est tiré. La commission d'enquête sénatoriale demande au bureau du Sénat de saisir la justice pour toute une série de motifs.
Des faux témoignages caractérisés de monsieur Benalla. Des contradictions apparues entre les premières déclarations de collaborateurs immédiats du président de la République sur le rôle de monsieur Benalla en matière de sécurité et les éléments et témoignages recueillis par la suite. Mais voilà que le nom du préfet ressort dans une enquête sur la grande criminalité.
En surveillant les communications d'un homme soupçonné d'appartenir à un puissant clan mafieux corse, les policiers ont découvert des échanges entre le préfet Strzoda et ce personnage peu recommandable présenté comme un fondé de pouvoir d'un clan criminel. Jacques Follorou a publié un article dans Le Monde en mars 2023. Il a interrogé le préfet Strzoda au sujet de cette curiosité.
Donc lui confirme l'existence et la nature des échanges par SMS avec Johann Carta, et Patrick Strzoda confirme qu'il a un discours qui, je trouve, reflète assez bien le discours des préfets en Corse qui conduit, selon moi, à démissionner face à l'enjeu de la lutte contre l'emprise mafieuse sur la société corse. Leur discours est le suivant, il est de dire « moi je suis dans une logique d'efficacité en tant que préfet, je ne suis pas là pour éradiquer la mafia en Corse, je ne suis pas là pour lutter contre des gens dont je sais, parce que les services de police lui ont dit à l'époque où il était préfet, ce que c'était en gros le petit bar, ce que représentait aussi quelqu'un comme Johann Carta, etc. Mais ça j'ai envie de dire, lui il est dans une logique de haut fonctionnaire, de préfet, Il est chargé de régler les affaires de l'État sur cette île.
Et donc, en 2012, le moment où...
C'est lui qui le raconte, c'est le préfet Strzoda qui le raconte lui-même. En 2012, il rentre en contact avec Johann Carta sur le problème des paillotes, du démantèlement des paillotes construites illégalement sur le bord de mer, notamment dans la baie d'Ajaccio. Ce soir, Johann Carta accueille des stars du foot et du show business.
Qu'importe les soucis du patron avec la justice, les vedettes savent qu'elles passeront ici une soirée mémorable. Parmi les invités de marque, l'ancien entraîneur de l'Olympique de Marseille, Rolland Courbis. Cet habitué des lieux a eu lui aussi des démêlés avec la justice.
Il soutient son ami Johann Carta. C'est quelqu'un qui travaille, c'est quelqu'un qui bosse, c'est quelqu'un qui a tout mon respect et mon admiration. Si on me vire, la Pineta sera reconstruite ailleurs.
La Pineta ne va jamais mourir. Ça c'est sûr. Et donc Strzoda dit, moi à l'époque, j'étais confronté à ce problème-là, je voulais le régler de la façon la plus efficace et dans son esprit, la façon la plus douce qui soit, la façon la plus consensuelle qui soit, avec le moins de désordre et de problèmes, de troubles à l'ordre public liés au démantèlement de ces paillotes, sachant que tout le monde avait en mémoire, notamment en Corse, que l'affaire du préfet Bonnet, dont les gens se souviennent qu'il a été poursuivi pour des histoires rocambolesques de destruction de paillotes de façon totalement illégale.
Donc c'est un sujet sensible. Donc on est en 2012 et Patrick Strzoda dit « écoutez, voilà, moi, Johann Carta, c'est quelqu'un avec qui je suis entré en contact. C'était le cas le plus difficile des 4 à 5 paillotes, des 4 à 5 cas litigieux.
Je suis en contact avec M. Carta et il m'a aidé à régler le problème et à faire retomber la pression. Et donc, je me devais d'avoir une espèce de loyauté vis-à-vis de lui par rapport au respect de ses engagements initiaux.
C'est assez touchant. On imagine très bien un citoyen appeler un préfet sur son portable pour lui parler de ses problèmes. Et on a une petite idée de la façon dont il serait certainement reçu, immédiatement remis à sa place.
L'ami Corse du préfet n'est pas n'importe qui. Son nom apparaît dans plusieurs dossiers et enquêtes de la justice. Johann Carta, qu'on présente aujourd'hui pour aller vite comme l'intendant, le gestionnaire des affaires de la bande du Petit Bar, qui est un gang ajaxien qui s'est établi et dont le chef est aujourd'hui considéré comme le parrain de la Corse du Sud, qui s'appelle Jacques Santoni.
Et dans le cadre de l'enquête judiciaire sur cette bande, on a découvert le rôle d'un certain nombre de personnages, et notamment Johann Carta. Quand on dit un intendant, quand on dit gestionnaire, c'est lui qui s'occupe des affaires, des investissements immobiliers, c'est lui qui s'occupe de la reprise de commerce, c'est lui qui s'occupe à un moment donné de faire pression sur un candidat à l'élection municipale. On trouve dans son téléphone les noms des jurés d'un procès qui vise une personne qui gravite dans l'entourage, justement, de la sphère d'influence du petit bar.
Donc, on parle d'un personnage comme ça. À Blast, avec Xavier Monnier, nous avions diffusé en février dernier une enquête sur les dessous du football corse et ses liens avec la mafia, et plus particulièrement sur la guerre que se mènent deux clans mafieux à Ajaccio depuis des années, à travers la rivalité des deux clubs professionnels d'Ajaccio, le Gazélec et l’ACA. Le second est rattaché à la sphère d'Alain Orsoni, ancien patron du mouvement indépendantiste du MPA, vitrine légale d'une branche du FLNC, et l'autre au clan criminel du Petit Bar.
Une guerre sanglante qui a laissé plusieurs cadavres sur le bitume. Robert Feliciaggi, qui était l'un des financiers du Gazélec, a été assassiné en 2006. Jean-Claude Colonna, il a été assassiné sur la route pour aller au stade en 2008.
Ange-Marie Michelosi, qui a été assassiné sur la route du stade du Gazélec. Sa photo a longtemps orné l'un des bureaux administratifs du club. Ça, c'est côté Gazélec.
Et du côté de l’ACA, on a Antoine Nivaggioni, qui était l'un des administrateurs du club, qui a été assassiné. Antoine Sollacaro, qui était l'avocat historique de l’ACA, a été assassiné. Jacques Nacer, qui était un membre de l'administration de la l’ACA et le président de la Chambre de commerce, a été assassiné.
Et Alain Orsoni a été la cible d'un projet d'assassinat qui était mené par l'équipe du Petit Bar. Il se trouve qu'au Gazélec, le club soutenu par le Petit Bar, on retrouve l'ami de Strzoda, le fameux Johann Carta. L'homme est actuellement détenu dans le cadre de ce dossier.
Le Petit Bar, ce sont les héritiers de celui que la justice a longtemps appelé le parrain de Corse du Sud, qui s'appelait Jean-Jérôme Colonna, qui avait un système féodal, un ancien de la French Connection, donc qui régnait à la fois en se présentant comme un homme de paix qui tranchait les litiges, et en même temps qui touchait de l'argent d'Afrique, qui touchait sa part sur les extorsions, sur les affaires, etc. Le chef de cette bande-là, qui est aujourd'hui présenté par ses propres lieutenants comme le parrain de Corse du Sud qui s'appelle Jacques Santoni, et qui est tétraplégique à la suite d'un accident de moto fin 2003, et qui règne à la fois par la peur qu'ils imposent dans leur environnement, mais aussi grâce à un jeu d'alliance tout au long du Sud, avec un clan sur Cargèse-Sagone, avec des gens à Propriano et puis Sartène, et puis également avec des gens sur Bonifacio. ils ont aussi des affaires sur le continent, et ils ont un événement fondateur en termes de patrimoine et de financement de leurs activités illicites, qui est une grosse affaire de trafic de stups international qui passait par Béziers, un trafic de cannabis entre le Maroc, et puis qui permettait d'alimenter, qui a permis d'alimenter pendant un certain nombre d'années, une partie de la banlieue nord et d'autres sphères.
Et ça, ça a constitué un trésor de guerre sur lequel ils ont longtemps vécu, et ensuite qu'ils ont fait fructifier, qu'ils ont sans doute blanchi. Et on leur prête aussi un certain nombre de rôles. On les voit dans les affaires d'extorsion et aussi considérés au niveau du grand banditisme national comme capables de parler d'égal à égal avec les plus haut tenants du grand banditisme marseillais ou parisien.
En mai et juin dernier, Canal+ a diffusé une série documentaire consacrée à la brise de mer. "Omerta", c'est son titre, raconte l'ascension et le règne de cette bande redoutée constituée principalement d'enfants de la bourgeoisie bastiaise. Pendant près de trois décennies, elle a imposé sa suprématie sur le milieu français, sur la Corse et au-delà, en particulier le sud-est de la France, sur le continent, à Marseille et Aix, et jusqu'à Paris.
La brise a amassé une fortune considérable et l'argent du crime, des casses, des braquages, a été réinvesti dans l'économie légale en Corse et ailleurs, dans l'immobilier, les structures hôtelières, les restaurants, les bars, les commerces. Des dizaines de millions d'euros ont été ainsi lessivés. Quand ils voient sur un mec, le mec il est mort, il n'y a pas de blessé.
Enquête exclusive au cœur du plus grand groupe criminel que la France ait connu depuis la Deuxième Guerre mondiale. Des liens très forts entre certains voyous corse et certains élus. Disons que les gens, ils ont peur de parler.
Pour la première fois, des proches racontent de l'intérieur, l'histoire secrète de la brise de mer. Au tournant de la décennie 2010, la brise de mer s'est perdue, dans les règlements de comptes et les vendettas entre ses membres. Elle a vécu.
Aujourd'hui, les enfants des parrains défunts de la brise tentent de perpétuer une légende écrasante pour se montrer à la hauteur du modèle paternel. Contrairement aux vieux parrains d'autrefois, les grandes figures de la brise n'ont pas su préserver leurs enfants. En Corse, aujourd'hui, la voyoucratie est un modèle de réussite et de notabilité.
Dans une ville comme Ajaccio, fief du Petit Bar, Cette fascination et ce modèle brûlent la jeunesse qui se laisse embarquer dans l'argent facile. Les avocats pénalistes qui les assistent disent des enfants des parrains d'hier qu'ils sont encore plus sanguinaires que leurs géniteurs. Ils vivent dans le mythe de pères tout-puissants assassinés.
On peut peut-être parler d'une nouvelle génération mais qui n'a pas du tout la forme et l'organisation qu'a eue la brise de mer depuis le début des années 80. On est aujourd'hui face à quelques héritiers donc en fait qui revendiquent un nom de famille, l'héritage de la bande, mais qui ne sont pas aussi structurés. J'ai personnellement beaucoup travaillé sur les dossiers et affaires Corse et sur la criminalité organisée insulaire.
De 2009 à 2013, années pendant laquelle la Corse a battu, année après année, tous les records à l'échelle européenne pour le nombre d'assassinats, devant la Sicile en proportion, j'ai ramassé les cadavres à la tête d'un quotidien qui a vécu un temps avant de tomber lui aussi. Trop critique, trop incisif, pas assez de lecteurs, et seul le lecteur a raison au final. Il fallait essayer, l'essentiel est toujours d'essayer.
Et 24 Ore, 24 heures en français, le nom de ce quotidien, a donc coulé, et moi avec. Après être reparti sur le continent, j'ai continué à suivre ces dossiers et couvrir des procès liés au crime organisé Corse. Depuis Marseille, où les affaires les plus importantes sur le milieu et la mafia corse sont instruites, par la JIRS, la juridiction interrégionale spécialisée dans la lutte contre la criminalité organisée.
En 2013, j'ai été sollicité par le journal norvégien VG, le Verdens gang, plus grand tirage de la presse norvégienne. La direction du quotidien s'intéressait à cette île lointaine de Méditerranée où les cadavres s’empilaient à un rythme frénétique. En mai 2013, je suis donc reparti en reportage en Corse, sur l'île, mon île natale, comme envoyé spécial du VG.
La Corse est alors une sorte d'extraterritorialité où l'autorité de l'État est contestée par des pouvoirs parallèles et souterrains, en particulier le monopole de l'usage de la violence, qui est, Norbert Elias l'a expliqué, constitutif de l'État moderne. Quelques mois plus tôt, le gouvernement socialiste, le Premier ministre Jean-Marc Ayrault et le ministre de l'Intérieur Manuel Valls, avaient posé un mot et un diagnostic terrible pour décrire la situation en Corse, "mafia". J'avais fini ma tournée Corse à Ajaccio, pour rencontrer le procureur de la République.
Depuis son bureau du dernier étage du tribunal, la vue sur la Rade est superbe. Je revenais d'un domaine touristique qui causait bien des soucis au service de l'État, avec ses constructions illégales violant les règles, notamment la loi littoral. Le domaine avait fait construire sans permis un golf et sans réaction de l'État.
Je l'avais fait remarquer au procureur, qui m'expliquait ses difficultés, lui demandant comment on pouvait construire pendant des mois un golf illégal. « Ça fait partie des spécificités locales », avait répondu le procureur, soulignant que c'était difficile de voir le bal des camions depuis la route. Et du ciel, ai-je demandé ?
L'État, visiblement, ne survolait pas le domaine. Il est vrai qu'il est classé en zone Natura 2000, ce qui interdit en principe son survol. Pourtant, quelques heures plus tôt, un hélicoptère s'était posé sur ce domaine pour déposer sous mes yeux le conseiller spécial d'un grand industriel parisien.
Un peu dépité, le procureur à qui je racontais cela avait fini par me dire dans un sourire, qu'il n'y pouvait rien. Il venait juste d'arriver dans l'île et prendre son poste à Ajaccio et ces affaires, c’était donc sous ses prédécesseurs. Je lui avais dit que ceux qui lui succéderaient dans le futur diraient très certainement la même chose.
Avant de repartir, j'avais encore un dernier rendez-vous. Il a duré deux bonnes heures sous les dorures du Grand Salon de la préfecture d'Ajaccio. Pour parler de l'emprise mafieuse et d'une société asphyxiée par la mainmise des groupes et clans mafieux dont les connexions avec les pouvoirs, les élus, les milieux économiques, les politiques et la pénétration de l'économie légale étouffaient les initiatives.
Et bien sûr de ces morts, ces cadavres, ces règlements de comptes qui faisait de la Corse un territoire de mort et de la justice impuissante à résoudre les affaires. Face à moi se trouvait un haut fonctionnaire, parfaitement informé et bien conscient de la gravité de la situation. Un préfet.
Le préfet de région de Corse. Le préfet Patrick Strzoda. Le 31 mai 2013, le VG a sorti un grand article sur deux pages consacré à la Corse.
Sous ce titre, "Corse, 73 meurtres sans condamnation". L'article commençait ainsi. Les groupes criminels ravagent la Corse où le taux de meurtres est vertigineux, mais presque personne n'est puni.
Dix ans plus tard, découvrir les échanges par texto entre celui que la justice soupçonne d'être le fondé de pouvoir d'un des principaux clans mafieux corse qui impose depuis des années sa loi sur Ajaccio, avec le préfet Strzoda devenu directeur de cabinet du président de la République, est une sacrée surprise. Voir dix ans plus tard, après ma visite de mai 2013, le nom de celui qui me faisait face autour de la grande table à la préfecture de Corse et qui a continué de suivre depuis la place Beauvau, Matignon, puis l'Élysée et les Affaires Corses, cité dans une enquête de la justice sur le crime insulaire, a de quoi troubler. Là, c'est la rencontre de deux mondes qui normalement ne devraient jamais se rencontrer.
Personne n'est naïf là-bas. De l'autre côté, ça permet quand même à Johann Carta de disposer, et pas simplement en 2012, de 2012 jusqu'en même 2018, 2017-2018, En tout cas, fin 2017, Patrick Strzoda indique qu'il a des échanges jusqu'à la fin 2017, donc à l'époque où il est déjà à l'Élysée, et il poursuit ses échanges SMS avec Johann Carta. Et Johann Carta, de son côté, il peut avancer et montrer preuve à l'appui à son entourage, à son environnement, à ses interlocuteurs, y compris les membres des représentants de l'État qui ont succédé à Patrick Strzoda en Corse, « Regardez, j'ai des contacts au plus haut niveau de l’État. » Le fait de maintenir ces liens-là, ces liens entre Patrick Strzoda et Johann Carta, ça montre peut-être en effet une forme de loyauté de la part de Strzoda vis-à-vis de Carta sur un dossier précis.
Mais si on élargit un peu la focale, c'est une lecture quand même très étonnante, très étrange, de ce que représente Johann Carta, l'emprise ou pas d'un phénomène criminel sur une société, sur une démocratie locale, sur une richesse locale. Parce qu'agissant de la sorte en une phrase, ça veut dire que le plus haut représentant de l'État, finalement, considère qu'il n'y a aucune espèce d'emprise mafieuse sur la Corse. Depuis ce rendez-vous à la préfecture d'Ajaccio, deux comités citoyens anti-mafia se sont créés dans l'île.
Ils se battent, isolés et menacés, pour dénoncer une île et une population abandonnées. Ils se battent aussi contre les services de l'État et les préfets en poste qui trop souvent refusent de reconnaître la terrible réalité. Contre les affaires enterrées, les dossiers qui ne sortent pas, les appuis, les réseaux et interventions.
Contre la résignation et l'impuissance. Dans une île où on bat aussi des records en matière de voitures blindées. Il y a quelques années, la France a expérimenté le système des repentis, qui a apporté des résultats en Italie dans la lutte contre la mafia. mais sans réellement lui donner sa chance, ni lui accorder les moyens nécessaires.
Ce système des repentis à la française a été mal construit. Un peu comme si on avait fait cela à reculons. Une dizaine de personnes ont été admises dans ce programme, principalement lié au narco-banditisme des cités.
Parmi ces dix, aucun n'appartient à la mafia corse. Il y a peu, le président de la Commission nationale de protection et de réinsertion des témoins a remis un rapport accablant au ministère de l'Intérieur. Il a signé très certainement son arrêt de mort. on aurait voulu l'achever, on n'aurait pas fait différemment.
Un enterrement sans fleurs ni bouquets. Pourquoi ça n'est pas finalement qu'une anecdote, qu'un détail ? Ok, ils se sont échangés des SMS, c'est pas la mer à boire, c'est pas ça qui va mettre en péril l'action de l'État sur un bout de son territoire.
En Corse, il y a une cohabitation de pouvoirs et que l'État cohabite avec un autre pouvoir, qui est un pouvoir criminel, qui s'est profondément ancré dans les esprits. Et il y a un inversement de hiérarchie de valeur. C'est-à-dire que ce pouvoir criminel, il n'a pas besoin, pour extorquer, pour menacer, pour rentrer dans des affaires, pour faire main basse sur la richesse publique, ou des affaires privées, ou faire pression sur un élu, etc.
Ils n'ont pas besoin, ils n'ont plus besoin depuis longtemps de menacer physiquement, ou même d'apparaître armés. Il suffit pour des voyous et même des gens qui représentent les voyous, de rendre visite aux personnes qui sont ciblées, sur lesquelles ils veulent faire pression, ou les affaires desquelles ils veulent s'emparer, il suffit d'arriver, de dire "je viens vous voir, te voir, au nom de monsieur machin, voyou tout à fait connu, et juste le fait de faire état de cette démarche-là, et de l'intérêt de ce gros voyou pour cette affaire, ça suffit. Pourquoi ?
Parce que, en effet, sur le continent, dans une société normale, une société ouverte, une personne vient vous dire comme ça, mais vous l'envoyez balader. Enfin, je veux dire, vous avez le moyen de vous appuyer sur la force de l'État pour éventuellement vous protéger. Mais ça n'est pas le cas en Corse, ça n'est plus le cas en Corse.
Et donc la personne qui reçoit une telle visite et juste un propos anodin, qui en plus, même si vous enregistrez ce propos-là, cette suggestion, "ah tu devrais plutôt...", souvent c'est formulé sous forme de conseil, "ah tu devrais plutôt faire ça, tu sais, c'est que des ennuis", juste ça, ça suffit, c'est un message sibyllin codé.
La société corse, elle, elle a totalement intégré l'existence de ce pouvoir parallèle. Et quand Patrick Strzoda finalement, vient épauler, vient nourrir la réputation d'impunité du crime organisé en disant "oulala, ils ont des contacts haut placés" et lui, il peut attester ce que finalement, dans le fond, Patrick Strzoda aurait sans doute raison de démentir, il n'a en rien aidé la cause du Petit Bar, protégé le Petit Bar de procédures judiciaires, etc. Mais l'existence même de ce lien entre Johann Carta sur des années, sur plus de cinq ans, avec le directeur de cabinet du chef de l'État, ça a une force symbolique qui est très importante, qui est très forte dans la société Corse.
Voilà, je vous invite à aller sur notre site pour découvrir et lire l'enquête que nous avons réalisé avec Xavier Monnier autour de cette histoire et de ses histoires. Vous découvrirez aussi qui est l'ami ou le contact du préfet Strzoda et plein d'autres choses. À Blast, nous sommes actuellement en vacances, mais vous pouvez continuer à nous suivre sur notre site et notre Web TV.
Pendant tout ce mois d'août, nous vous avons préparé un programme avec également d'autres enquêtes réalisées par nos journalistes. Et n'oubliez pas, vous le savez, votre soutien à notre travail, à ce travail, est indispensable. Vous pouvez nous aider, un abonnement, faire un don, en vous rendant sur notre site blast-info.fr.
C'est l'été, il fait chaud, alors pensez à rester à l'ombre et à boire frais, comme dirait un ancien grand flic Corse.