Dominique de Villepin invité de Darius Rochebin
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Merci d'être avec nous. Les événements guerriers au Proche-Orient et l'incandescence du débat public en France. Vous êtes avec nous Dominique de Villepin, monsieur le Premier ministre. Bonsoir. Bonsoir. Tout à l'heure sur notre antenne, cet après-midi, Bernard-Henri Lévy affirmait qu'il se dégageait de vous, je cite, « une haine d'Israël et une haine de ceux dont Israël est le nom », c'est-à-dire en effet les Juifs. Vous avez souhaité réagir sur notre antenne. Que répondez-vous à Bernard-Henri Lévy ?
Dans le débat démocratique, il n'y a pas de place pour de tels propos. La calonie est le mensonge, ni le débat démocratique. C'est donc pour cela que je ne peux pas accepter de telles paroles de la part de Bernard-Henri Lévy qui portent atteinte à la dignité, à la sienne, à la dignité que tout homme doit avoir quand il s'exprime dans l'espace public. On n'essentialise pas l'autre, physiquement. Bernard-Henri Lévy parle de bave aux lèvres, parle de personnages furieux. Suivez le guide. On n'essentialise pas la pensée de l'autre en la travestissant, puisque M.
Bernard-Henri Lévy veut faire de moi et de quelques autres des figures de l'antisémitisme moderne, parlant de déclarations sur l'état nazi ou l'état génocidaire. Je sais que votre rédaction a collationné mes déclarations. Et le travail était fait dans cette partie même de l'après-midi. Pas un mot, pas une phrase ne relève de ce type d'attaque. Pas une phrase attaquant personnellement qui que ce soit dans le débat politique. Et ça, c'est le deuxième point que je veux souligner. C'est celui de la responsabilité. M. Bernard-Henri Lévy est un philosophe connu. C'est un éditeur. C'est un personnage public. C'est le président du conseil de surveillance d'Arte. Et à ce titre, il doit se tenir.
Un homme, disait Albert Camus, cela s'empêche. Et puis il y a une question de courage. Quand Bernard-Henri Lévy jette ainsi l'anathème sur moi ou sur d'autres, il ne le fait pas à partir de mes argumentations. Je débats toujours sur le fond. Je débats à travers des idées. Et c'est bien pour cela qu'on veut me faire taire. C'est parce qu'il n'y a pas de réponse à ces idées. Pas de bonne réponse, vu du point de vue de Bernard-Henri Lévy. Mais alors, M. le Premier ministre ? Et donc, et je termine là-dessus, on voit bien que le débat n'est pas du tout sur une quelconque question juive ou une question d'Israël. Le débat, c'est quoi ? Quel est ce qui m'oppose avec Bernard-Henri Lévy ?
C'est la question de la guerre et de la paix. Et cela fait maintenant 25 ans, plus de 25 ans, que je dénonce des positions qui, épreuve sur la scène internationale, après épreuve, Afghanistan, Irak, Libye, Sahel et j'en passe, ont conduit Bernard-Henri Lévy à s'engager au nom de la guerre. Et avec quel résultat ? Et là, je m'adresse à l'intellectuel. Regardez en arrière, M. Bernard-Henri Lévy. Il n'y a que du chaos, il n'y a que des morts, il n'y a que du sang. Et là, il vient réclamer sur votre plateau le droit de gagner, mais de gagner quoi ? De gagner quelle guerre ? Pour faire quoi ? Et c'est là où je dis toujours la même chose.
La force, quand on l'utilise, il faut le faire au nom d'une vision politique. Quelle est la vision politique aujourd'hui portée par le gouvernement de Benjamin Netanyahou ? Quel est l'objectif politique ? Est-ce que M. Benjamin Netanyahou accepte la formation et la création d'un État palestinien ? Par ailleurs, non seulement il faut un objectif politique, mais il faut s'appuyer sur la justice. Je n'entends jamais M. Bernard-Henri Lévy parler ni de paix, ni de justice. Or, la justice, elle est aujourd'hui au cœur des enjeux du Moyen-Orient.
Puisque vous poursuivez dans un débat, s'il vous plaît, moi je vous recommande. Non, je vais m'arrêter là.
Je suis venu parce que je pense que dans le débat démocratique, et qui plus est la veille du 7 octobre, à un moment où on va commémorer un terrible massacre, et d'autres massacres, d'autres morts qui s'en suivent, je pense qu'il y a une nécessité de dignité et de responsabilité dans le débat. Qu'on m'attaque sur le fond, je l'accepte. Mais tous les propos mensongers qui me sont prêtés, qui ont été dénoncés à travers les déclarations de BFM, ou les amalgames de BFM, et par l'ARCOM, et par le Conseil de déontologie des journalistes... Non, mais puisque personne ne le refait, M.
Rochebin, il faut bien que je le fasse, il faut que je le refasse moi-même, sans quoi les journalistes sur les plateaux ne laisseraient pas dire toutes les bêtises que certains interlocuteurs disent. Dominique de Villepin, puisque vous parlez de débat,
puis-je vous poser une question ? D'abord, premièrement, puisque vous entrez dans un débat qui va au-delà, on ne va pas ajouter maintenant la polémique à la polémique, est-ce que vous seriez prêt, au-delà des anathèmes, passer, fermer les anathèmes, de débattre avec Bernard-Henri Lévy sur un plateau comme celui-ci ?
La condition numéro un du débat, c'est le respect de l'autre. Cette mise au point est en faite. Mais ce n'est pas une question de mise en point, c'est cette double essentialisation, à la fois de mes idées et de ma personne. On voit bien que, contrairement à ce que dit M. Bernard-Henri Lévy, ce qui se dégage de lui, c'est la haine de l'autre. Alors que je sois passionné, parce que toute ma vie a été au service de la paix et de la lutte contre la justice, Vous ne pouvez pas maintenant aussi l'accuser de haine,
on n'en finit plus. S'il vous accuse de haine et que vous revenez pour dire que je l'accuse de haine aussi, pardon, mais... Une fois de plus, que M. Bernard-Henri Lévy s'excuse,
et alors... C'est ce que vous demandez ce soir ? Je demande des excuses et je demande un comportement démocratique qui soit respectueux de l'autre,
de moi et de tous les autres. Au-delà de vous et de lui. On ne va pas refaire encore une fois une polémique et ajouter la polémique à la polémique, mais la question de l'indignation sélective, c'est ce qui l'a amenée. Que répondez-vous à cela ? Et encore au-delà, pardon, au-delà de Bernard-Henri Lévy, sur ceux qui disent, et d'ailleurs permettez d'amener un troisième point de vue, ceux qui disent, vous et Bernard-Henri Lévy, et le président de la République, et d'autres, chez les pro-israéliens et chez les pro-palestiniens, ont des indignations sélectives. Par exemple, la France a livré tant d'armes à l'Araoui Saoudite. On a moins entendu, vous, M.
Bernard-Henri Lévy peut-être, le président de la République, sur les livraisons d'armes à l'Araoui Saoudite pendant que tant de malheureux étaient tués au Yémen.
M. Rochbain, je n'ai aucune indignation sélective. Et pour ceux qui ont voulu m'entendre, on m'a entendu sur l'Irak, on m'a entendu sur la Libye. J'ai été un des très rares personnages publics à dénoncer les excès de l'intervention en Libye, pareil au Sahel et pareil dans toutes les interventions. À parler, contrairement à ce que dit M. Bernard-Henri Lévy, du Soudan. J'ai été le premier ministre, le premier ministre français à se rendre au Darfour. Et je le fais partout en Afrique, en Éthiopie et ailleurs. Donc, que M. Bernard-Henri Lévy ne suive pas l'actualité et soit un peu ignorant des questions internationales, c'est une chose.
Mais je crois que, là-dessus, on ne peut pas dire n'importe quoi. Donc, aucune indignation sélective. Il y a, par contre, M. Rochbain, et là, je vous renvoie la balle, il y a des questions sélectives. Ce n'est pas de ma faute. Celle-là ne l'était pas. Ce n'est pas de ma faute si on m'interroge davantage sur les plateaux, sur la situation d'Israël et de l'Ukraine, plus que sur la situation du Congo, du Soudan ou de l'Éthiopie. Et je suis toujours ravi de le faire. Regardez les conférences que je fais, qui sont souvent retranscrites et retransmises. Elles évoquent toutes ces questions.
Un mot encore, M. Premier ministre, puisqu'on parle du débat public, de sa violence, de son extrême violence et de l'espoir que cette violence diminue. J'imagine que vous le partagez aussi. C'est ce que vous venez de dire. Les propos du président de la République concernant les livraisons d'armes à Israël sont-elles, selon vous, de nature à rassembler davantage les Français ?
On ne peut pas reprocher au président de la République d'être cohérent avec lui-même et d'être fidèle à la position historique de la France. Vous saluez ses propos ? Je vous rappelle, M. Rochebin, que la France s'est engagée diplomatiquement avec les États-Unis et avec Israël pour, lors de l'Assemblée générale des Nations Unies, signer un cessez-le-feu. Et qu'au dernier moment, M. Netanyahou n'a pas honoré sa parole. Que la France soit un peu échaudée, qu'elle envoie un peu aux États-Unis de faire comme si de n'arrières n'étaient et de signer un chèque de 9 milliards de dollars pour qu'il y ait un peu plus de morts dans cette région.
Moi, quand il y a de la cohérence dans la diplomatie française, je le salue. Je n'ai pas de deux poids, deux mesures. J'ai un même objectif, la paix pour tous. Et croyez-moi, et de ce point de vue-là, il faut être vigilant, il y a beaucoup de gens en Israël, de hautes figures. Il suffit d'écouter et de voir ou de lire la tribune de M. Olmert, de lire M. Barnavi, de lire tous les intellectuels israéliens qui se mobilisent pour dénoncer les excès de la politique israélienne. Et ils sont nombreux en France, dans la communauté juive et ailleurs, à s'indigner de cela.
M. Premier ministre, il était convenu que vous répondiez ici, donc ce n'est pas une grande interview, mais je me permets d'insister. Si, excuse, il utilisera le mot qu'il voudra, Bernard-Henri Lévy. Vous avez déjà débattu sur d'autres plateaux. Je pense d'ailleurs
qu'une partie de son ressentiment s'explique peut-être par ce très bref débat. S'il veut allonger le supplice, il trouvera toujours en moi quelqu'un de prêt à débattre. Alors, invitation est lancée. Une fois de plus, sur des bases respectueuses, à condition, et c'est le préalable absolu, que des excuses formelles
soient faites. Dominique de Villepin, nous l'entendrons et nous vous entendrons tous les deux. Je vous remercie. Vous allez de l'avant l'un et l'autre sur ce plateau. Merci beaucoup, M. le Premier ministre.
Dominique de Villepin