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interviewLe Média — Podcasts· 2 décembre 2023 35 min

Villepin, antisémite ? Les dessous d'une fake news signée BFMTV | Daniel Schneidermann

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

La situation au Proche-Orient, on l'a vu, sert au règlement des comptes politiques et médiatiques en France. Et les médias dominants, plus que jamais, se sont mis au service de ce qu'on pourrait appeler la ligne dominante. BFM TV n'échappe pas à la règle. BFM de Patrick Drahi, qui contrôle aussi I24, la chaîne d'info ouvertement pro-israélienne. BFM a analysé de manière assez particulière, on va dire, les propos que Dominique De Villepin avait tenus sur le plateau de Quotidien pour parler du poids de la finance sur le journalisme, l'art et la culture.

Pour analyser ce positionnement médiatique sur le conflit au Proche-Orient, pousser jusqu'à son paroxysme dans cette séquence, mais également pour parler des derniers événements de Romand sur Isère dans la Drôme, eux-mêmes consécutifs au meurtre du jeune Thomas, à 16 ans à Crépaule, à quelques kilomètres plus loin de Romand sur Isère. J'accueille Daniel Schederman pour l'entretien d'actu. Bonsoir Daniel. Bonsoir Théo. Merci d'être aujourd'hui sur le plateau du Média.

0:59
Dominique de Villepin

Merci de l'invitation. C'est ça qu'on est censé dire derrière, non ?

1:02
Présentateur

Je pense, mais enfin on peut tout dire, on est en direct, donc on peut même dire des gros mots, on peut tout faire. Depuis le 7 octobre et le retour de la guerre chaude entre l'État d'Israël et les groupes armés palestiniens, la France se déchire, la NUPES, coalition de gauche qui était porteuse d'espoir, a explosé. La France insoumise et l'extrême gauche, je pense au NPA par exemple, sont désormais présentées ouvertement comme des soutiens au terrorisme. L'extrême droite s'est offert une sorte de nouvelle virginité en participant à la manifestation contre l'antisémitisme le 12 novembre dernier.

Les repères sont brouillés et les grands médias sont agités de l'intérieur par les tensions, tout en étant accusé de pratiquer le deux poids, deux mesures. Dans ce contexte, toi qui es le fondateur d'Arrèche sur image, qui anime désormais un blog sur ce site spécialisé dans la critique média, tu ne chommes pas. Tu as notamment écrit un article au titre « Évocateur, tuer Villepin, mode d'emploi ». Avant d'en parler, on regarde un petit magnéto, un petit montage de nos amis du compte Twitter « Caisse de grève » qui a le mérite de poser le décor.

2:05
Invité

« Dominique Villepin était chez nos confrères de Quotidien, c'est sur TMC, et voici ce qu'il déclarait. Au départ, il parle des États-Unis et il dit, il dénonce la domination de la finance juive sur les sociétés occidentales. Cette domination, dit-il, empêche les gens d'exprimer leur soutien aux Palestiniens, victimes d'un effroyable nettoyage ethnique en direct. Il commente la situation américaine selon son analyse et il dit, c'est la même chose en France. Il dénonce la domination de la finance juive sur les sociétés occidentales. À quel point la domination financière sur les médias ? Il dénonce la domination de la finance juive sur les sociétés occidentales.

Il considère visiblement que les Juifs, et notamment aux États-Unis, tiendraient la finance et à travers ça contrôleraient les médias et le monde du spectacle. On voit en filigrane dans votre reportage à quel point la domination financière sur les médias et sur le monde de l'art, de la musique, pèse lourd. Parce qu'ils ne peuvent pas dire ce qu'ils pensent, tout simplement parce que les contrats s'arrêtent. Et le prix est extrêmement dur à payer pour les quelques artistes qui, eux, de bonne foi, je pense notamment à Bella Hadid, expriment un engagement qui est celui de leur vie, de leur famille, de leur histoire, et qui sont obligés de se renie en public.

C'est une rhétorique antisémite classique. Est-ce que quand on parle d'un petit arabe en banlieue, en disant qu'il a des propos antisémites, c'est facile ? Et là, on parle d'un ancien Premier ministre de la France, et on a du mal à comprendre ce qu'il veut vraiment dire.

3:42
Présentateur

– Alors Daniel, le titre de ton article, « Tu es Villepin, mode d'emploi » indique que tu contestes la légitimité et des accusations d'antisémitisme qui visent l'ancien Premier ministre et ancien chef de la diplomatie française, Dominique de Villepin.

3:56
Dominique de Villepin

– Avant de parler de légitimité ou de pas de légitimité, il faut juste remarquer que ça, c'est un bidonnage grossier et un trucage grossier de la part de BFM des propos de Villepin. – D'ailleurs, je ne sais pas très bien ce qu'on peut ajouter à ce montage du compte « Caisse de grève », je veux dire, un montage éloquant, tu sais, c'est toujours mieux qu'un grand discours. Donc je ne vais pas faire un grand discours derrière. On voit que Villepin, sur le plateau de Quotidien, a parlé de la domination de la finance. Alors, qu'est-ce qui se passe derrière ? Derrière, des comptes mettent en ligne un extrait très court de l'intervention de Villepin, je crois.

4:31
Présentateur

– 25 secondes.

4:32
Dominique de Villepin

– 25 secondes. – Et tout de suite, évidemment, des comptes de personnalités, différentes personnalités, plus ou moins éminentes, d'ailleurs, certaines assez éminentes, comme Jacques Attali, par exemple, disent « Oh, mon Dieu, il a dit domination de la finance, c'est de l'antisémitisme. » Voilà que l'antisémitisme revient. Là, on est encore sur les réseaux sociaux. On peut se dire, voilà, ce n'est pas des journalistes professionnels, ils n'ont pas regardé l'émission. OK, on leur laisse le…

4:58
Présentateur

– C'est l'emballement classique de Twitter.

5:00
Dominique de Villepin

– C'est l'emballement classique de Twitter. Mais alors là où on passe à une autre dimension, c'est avec, effectivement, le compte-rendu qui est fait par BFM, chaîne professionnelle, avec des journalistes professionnels…

5:11
Présentateur

– Plusieurs centaines de cartes de presse.

5:12
Dominique de Villepin

– Avec des cartes de presse à l'intérieur, où là, on est dans un montage absolument grossier et ahurissant des propos de Villepin, puisqu'on lui fait prononcer un mot qu'il n'a pas prononcé. Il n'a jamais parlé de finances juives. Alors, attention, parce qu'il ne faut quand même pas être naïf. L'antisémitisme, aujourd'hui, est pénalement répréhensible. On n'a pas le droit. Par exemple, on n'a pas le droit de dire publiquement « les Juifs contrôlent les médias ». Ça, c'est une phrase antisémite.

5:43
Présentateur

– Absolument.

5:43
Dominique de Villepin

– Et donc, si elle est attaquée, elle est condamnée. Et on sait que les antisémites, les vrais antisémites, ont maintenant des trucs, si vous voulez. Quand ils veulent se faire comprendre en évitant les tribunaux, ils vont parler de finances mondialisées, ils ont maintenant des expressions, si vous voulez, qui leur permettent de s'exprimer en sous-entendu, en étant compris, voilà, tu suivez mon regard, tu m'as compris, etc. Donc, qu'est-ce qu'on fait dans ce cas-là ? Parce qu'il ne faut pas être dupe de ces subterfuges langagiers non plus. Dans ce cas-là, on essaye d'abord de voir, enfin, qu'est-ce que je fais moi ?

Dans cette période où les accusations et les imputations d'antisémitisme volent très bas, il faut d'abord regarder où la phrase a été prononcée. Est-ce qu'elle a été prononcée dans un journal ouvertement antisémite, un journal d'extrême droite comme Rivarol, par exemple ? En l'occurrence, ce n'est pas le cas. Elle est prononcée à Quotidien. Quotidien, c'est une émission d'une filiale de TF1. Je veux dire qu'elle a été prise en défaut de plein de trucs, mais elle n'a jamais été prise en défaut d'antisémitisme jusqu'à maintenant. Donc, on se dit, voilà, ce serait bizarre. Elle est prononcée par un ancien Premier ministre français que personne n'avait jusqu'alors soupçonné d'antisémitisme.

Vous voyez, on est obligé d'essayer de regarder le contexte, le cadre de l'énonciation, comme on dit d'une manière pompeuse, l'identité de l'énonciateur. Et pour moi, il n'y a absolument aucun doute qu'il y a là un propos de Villepin qui n'a rien antisémite, d'autant plus quand on regarde l'émission quotidienne dans la longueur.

7:32
Présentateur

Oui, c'est important.

7:33
Dominique de Villepin

Voilà. Et en fait, cette Villepin dit ça derrière une enquête de Quotidien qui dit quoi ? Qui dit que c'est terrible pour le showbiz américain, c'est terrible pour Hollywood, parce qu'ils ne peuvent plus s'engager dans le conflit palestinien. Ils ne peuvent plus s'engager ni d'un côté ni de l'autre, ni d'un côté ni de l'autre. C'était ça, le sujet de Quotidien, sans se faire tomber dessus par les partisans de l'un ou l'autre camp. Et donc, voilà.

Alors, ce qu'on peut dire, ce qu'on peut dire, c'est que Villepin, qui est un ancien Premier ministre de droite, n'avait pas été habitué jusqu'à maintenant, ne nous avait pas habitués, on va dire, à critiquer la propriété des médias mainstream français par des milliardaires. Bon, c'est un nouveau thème chez lui. C'est bien. Il évolue. Il découvre des réalités économiques. On s'en félicite.

8:29
Présentateur

Alors, BFM est revenu sur cette affaire dans un communiqué selon lequel, et je cite, à l'occasion de l'émission 120 minutes du dimanche 26 novembre 2023, une formulation inexacte et malheureuse a été utilisée concernant les propos de Dominique de Villepin tenus dans la semaine. BFM TV présente ses excuses à ses téléspectateurs. « La vigilance de chaque instant et le gage de la confiance entre la chaîne et son public ». Pour toi, ce ne sont pas des excuses. Pour toi, ce n'est pas suffisant.

8:57
Dominique de Villepin

C'est-à-dire, quand on s'est planté, d'abord, on reconnaît clairement qu'on s'est planté. On revient en détail sur les propos contestés ou les propos inventés, ce qui est le cas pour Villepin, ce qui ne fait pas ce communiqué de BFM. Et surtout, on rectifie, j'ai envie de dire, dans les mêmes conditions dans lesquelles l'erreur a été commise. C'est-à-dire, en l'occurrence, l'erreur a été commise à l'antenne. Alors, ils ont fait ce communiqué qu'ils ont publié sur leurs réseaux sociaux. Je ne sais pas. Honnêtement, je ne sais pas s'ils l'ont lu à l'antenne. Je ne suis pas devant BFM toute la journée. Mais à ma connaissance, ce communiqué n'a pas été lu à l'antenne.

Voilà, sa place est d'être lu à l'antenne.

9:37
Présentateur

– Alors, la question de fond est celle de l'utilisation de l'antisémitisme comme un rayon paralysant, selon l'expression. D'ailleurs, je ne sais pas si cela valide. Dans un contexte où, effectivement, il y a une augmentation des actes antisémites, peut-on dénoncer les éventuelles instrumentalisations, d'une part, sans se rendre coupable d'aveuglement, d'autre part ?

9:58
Dominique de Villepin

– Alors, dénoncer quelles instrumentalisations ?

10:00
Présentateur

– Les instrumentalisations comme celle de BFM, c'est-à-dire, en gros, on accuse quelqu'un qui a évoqué, qui n'a pas du tout…

10:10
Dominique de Villepin

– Non, mais BFM, encore une fois, c'est plus grave. Ils ont inventé un mot. Là, je veux dire, c'est juste inexcusable. C'est une faute professionnelle lourde. Alors, après, l'accusation…

10:20
Présentateur

– Mais il y a d'autres formes de… Par exemple, les propos de Jacques Attali, il n'a pas forcément inventé des mots. Il a, disons, considéré qu'évoquer la propriété des médias dans un contexte où était évoqué le conflit israélo-palestinien, c'était faire de l'antisémitisme. Ces manières d'agir et de discourir ont été, ces dernières années, considérées comme un rayon paralysant, notamment par Jean-Luc Mélenchon. – Pour Jean-Luc Mélenchon. – Oui, oui. Est-ce que…

10:53
Dominique de Villepin

– Écoute, c'est très compliqué. Moi, je suis de ceux qui considèrent que la critique de la politique du gouvernement israélien n'est pas de l'antisémitisme. Voilà, la critique de la politique du gouvernement israélien est légitime. Alors, tu vas peut-être me trouver naïf, mais pour moi, il y a une ligne de démarcation claire entre la critique d'Israël, ce qu'on peut appeler éventuellement l'antisionisme, et l'antisémitisme. On critique Israël, on critique, encore une fois, la politique intérieure, la diplomatie israélienne. – L'armée israélienne. – L'armée israélienne, c'est dans le champ de tout ce qu'on peut dire. – Ça me paraît assez clair.

Et en effet, je pense qu'il y a de la part d'un certain nombre de personnalités, juives ou pas juives d'ailleurs, il y a une espèce de tentative de disqualifier toute critique de la politique israélienne en disant, attention, attention, c'est de l'antisémitisme. Alors, tentative consciente ou pas consciente, d'ailleurs, parce que je pense que parfois, ils en arrivent à le penser eux-mêmes, si vous voulez, voilà.

12:18
Présentateur

– Dans un contexte où les émotions étaient poussées au paroxysme, – Dans un contexte où les émotions étaient poussées au paroxysme,

12:24
Dominique de Villepin

– Oui, bien sûr, tout le monde a pété les plombs, si vous voulez, depuis le 7 octobre, tout le monde a pété les plombs, et je pense que malheureusement, ça dure encore. Là où il peut y avoir une responsabilité médiatique dans l'affaire, je trouve que les médias français ont trop tendance à confondre les porte-parole de la communauté juive, les porte-parole des institutions juives, à commencer par le CRIF d'ailleurs, mais pas seulement, à les confondre avec les Juifs de France. Vous savez, il y a un tas de Juifs de France qui ne se reconnaissent absolument pas dans le CRIF.

Et il y a des associations, il y a des groupements politiques maintenant qui se revendiquent comme Juifs, et en tant que Juifs disent, nous sommes très critiques de la politique israélienne. Il y a des personnalités comme René Broman, et heureusement que ces personnalités existent, heureusement que ces mouvements politiques existent, et ce que je considère, moi, qui observe les médias, c'est que les médias devraient donner beaucoup plus la parole et visibiliser beaucoup plus ces mouvements politiques qu'elles ne visibilisent les mouvements, j'ai envie de dire, mainstream de la communauté juive qui sont pro-israélien, il faut bien le dire, sans aucune distance critique.

13:44
Présentateur

Alors, sans être un expert des médias américains, ou même des médias israéliens, on a l'impression que les médias américains, les États-Unis sont le soutien numéro un d'Israël dans le monde, sont un peu plus libres, ou peut-être pas libres, un peu plus critiques dans certains d'entre eux, en tout cas comme CNN ou MSNBC, que les médias français, et on a aussi l'impression qu'aux États-Unis, la parole qui provient de Juifs qui ne sont pas alignés sur le gouvernement de Netanyahou est plus audible.

14:16
Dominique de Villepin

Oui, alors, bon, je n'y suis pas, donc je ne veux pas en parler, je ne connais pas. Ce que je lis, et ce que vous pouvez lire aussi en France des correspondants aux États-Unis, c'est que dans les universités américaines, y compris les plus prestigieuses, Harvard, Yale, etc., voilà, s'exprime dans la jeunesse un soutien beaucoup plus affirmé qu'en France à la cause palestinienne.

Je veux dire, ce qui m'apparaît, c'est qu'aux États-Unis, à la fois dans des franges, sans doute, de la jeune génération juive, et peut-être dans des franges aussi de la jeune génération américaine, quelle qu'elle soit, le conflit israélo-palestinien est beaucoup plus lu comme un conflit colonial que comme un conflit politique. Je me souviens que j'étais venu...

15:09
Présentateur

Ou religieux.

15:10
Dominique de Villepin

Ou religieux. J'étais venu chez toi il y a quelques semaines pour un bouquin que j'ai publié début octobre, « Cinq têtes coupées », un bouquin sur la colonisation, enfin, l'occultation aujourd'hui de la colonisation française. De fait, le conflit israélo-palestinien, la situation en Cisjordanie, apparaît à beaucoup, et de manière tout à fait légitime, comme une situation coloniale. Et donc, ça apparaît comme un conflit colonial. Et voilà. Et peut-être un des derniers conflits coloniaux au monde, ce qui explique que la tonalité américaine soit différente de la tonalité française, oui.

15:46
Présentateur

Alors, la question de la critique des médias des milliardaires classiques à gauche devient un piège quand il s'agit de BFM qu'on a vu et de Patrick Drake. C'est quelque chose qui doit troubler le vieux critique, le vieux journaliste spécialiste de la critique des médias que tu es ?

16:03
Dominique de Villepin

Il y a un problème BFM. Il y a incontestablement un problème BFM. Et le problème BFM, comme tu le disais tout à l'heure, c'est le problème de la porosité entre BFM et I24 News, qui est une chaîne, tu disais pro-israélienne, mais c'est plus que ça. C'est une chaîne franco-israélienne, avec des capitaux franco-israéliens et avec des journalistes franco-israéliens, français et israéliens. Bon, et alors théoriquement, c'est deux chaînes distinctes. Cela dit, on a vu à plusieurs reprises depuis le 7 octobre une certaine porosité.

Il y a un ancien journaliste de I24 News, Julien Balloul, qui a été régulièrement invité sur les plateaux de BFM et présenté comme un Israélien lambda qui habite Tel Aviv, etc. Alors que c'est un ancien porte-parole de l'armée israélienne. On a vu qu'au moment dans les tout premiers jours qui ont suivi le 7 octobre à propos de la fameuse intox des 40 bébés décapités, BFM avait donné la parole à un journaliste de I24 News qui avait affirmé que le Hamas avait décapité 40 bébés, mais sans en apporter aucune preuve. Donc il y a un problème, BFM. Il n'y a pas un problème spécifique de la rédaction de BFM, qui est une rédaction professionnelle, qui essaye de faire son travail du mieux possible.

Il y a un problème de porosité. Bon, cela dit, dans le paysage de l'info continue, j'ai envie de dire, la chaîne la pire, ce n'est pas BFM. La chaîne la plus unilatéralement pro-israélienne, c'est CNews. Non mais il faut le dire. Tout le monde se focalise sur BFM. Je veux dire, la pire des pires des pires, c'est CNews. Bon, et je ne sache pas que l'actionnaire de CNews soit juif. Je me suis même laissé dire qu'il était catholique traditionnaliste.

18:01
Présentateur

Bon, voilà, disons les choses. C'est la rédemption des catholiques traditionnalistes, peut-être. Si tu veux. Alors, on évoque maintenant un autre sujet, le meurtre du jeune Thomas à Crépaule, dans la Drôme, dans le cadre d'une rixe, ou d'une attaque, qui a été le point de départ d'une série de manifestations violentes de l'extrême droite la plus radicale, notamment de groupes de néo-nazis, à Romand-sur-Isère et ailleurs en France, dans un billet publié récemment sur Instagram. Tu évoques l'interview accordée à BFM, toujours BFM, par la mère de Romand-sur-Isère, Marie-Hélène Thoraval. Un entretien qui t'a manifestement mis dans une situation d'énorme malaise. On regarde un petit montage.

18:41
Invité

C'est là que se trouvait le lycée de Thomas. C'est là qu'il jouait au rugby. Romand-sur-Isère, c'est là aussi que sont nés les principaux suspects de l'attaque de Crépaule et de la mort de Thomas. Romand-sur-Isère, c'est là encore que des militants d'ultra-droite venus de toute la France ont débarqué samedi pour en découdre. Au départ, deux témoignages qui avaient été rapportés par la presse, par le Dauphiné libéré et par Paris Match disant que certains habitants de Crépaule avaient entendu les attaquants, pour reprendre votre mot, dire on vient pour tuer du blanc.

Mais la justice, le procureur, a dit oui, il y a neuf des personnes qui étaient présentes dans la fête qui disent avoir entendu en effet des propos de cet ordre. Pour autant, il ne retient pas le caractère raciste de l'attaque. Si je vous écoute, pour vous, ça ne fait aucun doute et le simple fait d'en douter ne ferait qu'aggraver les choses ? Dans des quartiers qui sont difficiles avec des poignées de jeunes qui sont, je vous le dis, on va se dire les choses, trafic de drogue, délinquance de plus en plus forte et puis la radicalisation, disons les choses. Radicalisation, ça veut dire religion, radicalisation religieuse, musulmane ? Musulmane, tout à fait.

Donc, il y a un moment donné, il faut que tout le monde se mette tout à l'étape. Puis quand on dit trafic de drogue, il y a aussi la consommation. Et je dis aussi, la consommation, c'est-à-dire ceux qui achètent, mais aussi les délinquants qui eux-mêmes consomment. Bien sûr. Le journal JDD qui dit que ces prénoms auraient été volontairement cachés, mais qu'il y aurait d'un côté Thomas, de l'autre, je reprenais l'un des prénoms qui a été donné également par le Figaro. Est-ce qu'effectivement, il y a quand même de cela ou est-ce que c'est une manière d'encourager encore les divisions ? Moi, je pense que de ne pas avoir communiqué sur les prénoms plus tôt, c'était indécent.

Madame le maire, ce que vous dites ce matin, c'est que quand Gérald Darmanin dit « On a évité une petite guerre civile, je ne laisserai aucune milice d'extrême droite faire sa loi », vous dites « Ok, très bien, mais vous attendiez cette même fermeté, vous ne l'avez pas eue jusqu'à présent ? » Pourquoi ne l'avons-nous pas eue pendant les émeutes, fin juin, début juillet ?

21:06
Présentateur

Si je résume bien, Daniel, si je le résume bien, cet entretien est une sorte de caricature. Si je résume bien ce que tu as écrit sur Instagram, cet entretien est une sorte de caricature de conversation de civilisés qui évoque des barbares. Pourquoi ?

21:22
Dominique de Villepin

Alors, il faut revenir sur ce qui s'est passé à Crépole. En vérité, on ne sait pas encore ce qui s'est passé à Crépole. L'enquête policière n'est pas terminée, il y a déjà eu des mises en examen, mais on ne sait pas exactement ce qui s'est passé. En gros, on est entre deux scénarios extrêmes. D'abord, alors, premier scénario, la rixe de balles villageois, bien que Crépole soit déjà plus gros qu'un village, mais enfin, c'est une rixe dans un balle comme il y en a depuis qu'il y a des balles dans les campagnes. Je veux dire, voilà, un mauvais regard, une rivalité pour une fille, et hop, c'est parti.

Et il arrive très souvent, il arrivait très souvent, il arrive encore que ça se termine dramatiquement comme ça s'est terminé à Crépole. Premier scénario. Deuxième scénario, des jeunes qui seraient venus de Romand-sur-Isère, du quartier de la monnaie, d'un quartier populaire de Romand-sur-Isère, et qui seraient venus pour planter du blanc, comme Apolline de Malherbe dit qu'un certain nombre de jeunes de Crépole l'ont entendu. Entre ces deux scénarios, on ne sait pas.

Quand on lit les enquêtes de presse qui commencent à fuiter, enfin, les enquêtes policières commencent à fuiter, donc il y a des enquêtes de presse, il y a des éléments qui laissent penser au scénario d'une descente de jeunes des quartiers populaires, de jeunes d'origine étrangère des quartiers populaires pour casser du blanc, et il y a des éléments qui laissent penser au bal de village.

Ce qui laisse penser au bal de village, c'est notamment un élément qui a été donné sur BFM, il faut le dire, par l'envoyé spécial de BFM, et qui a été donné dans une enquête du Monde il y a deux jours, qui est que un des jeunes de Crépole, des jeunes rugbymen, puisque c'était beaucoup de rugbymen dans ce bal, aurait caressé les cheveux longs d'un des jeunes venus de Romance sur Isère, avec un commentaire limite sexiste ou homophobe, j'en sais rien, mais qui peut être considéré comme sexiste ou homophobe en le traitant de Chiquita.

23:41
Présentateur

De quoi Chiquita ?

23:42
Dominique de Villepin

Alors, Chiquita, dans une chanson de Jules, du rappeur Jules, j'ai appris ça aujourd'hui, parce que je ne suis pas un grand spécialiste de l'œuvre de Jules, dans une chanson de Jules, c'est la nana super bonne. Donc, voilà, dont le narrateur, chanteur est amoureux, voilà. Bon, donc, effectivement, on peut comprendre que cette remarque ait été prise comme une remarque homophobe, et on sait que ça peut démarrer comme ça. Bon, donc, il y a ces éléments-là. Alors, il faut dire que Chiquita, c'est les jeunes de Romance sur Isère qui disent ça. Il n'y a pas d'autres, il n'y a pas de jeunes de Crépole qui a entendu ça. Il faut être très précis. Bon, on est entre ces deux-là. Moi, voilà.

Or, Apolline de Malherbe reçoit la mère de Romance sur Isère pendant 21 minutes. Elle lui pose évidemment la question de planter du blanc, planter du blanc, planter du blanc, mais elle ne fait pas allusion à l'histoire de Chiquita, c'est-à-dire qu'elle ne donne qu'une seule des deux versions. Et ce que j'ai essayé de dire dans mon post Instagram, parce que je me suis amusé à regarder un peu toute l'actualité sous cet angle-là, et on peut le faire, c'est qu'effectivement, du point de vue d'Apolline de Malherbe, ce qui s'est passé à Crépole peut être lu comme un affrontement entre des civilisés et des barbares.

Les civilisés, c'est les rugbymen, et les barbares, c'est évidemment les jeunes des quartiers populaires. Alors, je ne sais pas si tu es familier de mon compte Instagram, mais j'y ai développé des textes depuis le début 2023, qui s'appellent La petite cour, et où j'essaye en effet de faire sourire en allant chercher un peu des paradoxes, puisqu'on est là.

25:17
Présentateur

– Instant promo, la petite cour, c'est un certain nombre de ces textes qui ont été recueillis dans un petit livre qui est un petit livre de fin d'année, qui sera bientôt prêt, qui est déjà là.

25:30
Dominique de Villepin

– Qui est déjà en pré-vente sur le site d'Arrêt sur image, il sera vendu uniquement par correspondance sur le site d'Arrêt sur image. – D'ailleurs, je peux t'en offrir un exemplaire comme on fait à la télé. – Et donc,

25:44
Présentateur

en gros, ce que tu considères, c'est que finalement la parole de l'autre camp, entre guillemets, n'est pas mise en débat, n'est pas mise en discussion, et qu'au-delà de ces paroles, c'est les archétypes qui ressortent.

26:01
Dominique de Villepin

– Alors, je vais établir un parallèle qui va peut-être choquer certains des gens qui nous regardent. Il me semble que la grille de lecture civilisée contre barbare, vue comme la manière dont Apolline de Malherbe, mais d'autres aussi, mais notamment Apolline de Malherbe considère l'actualité, elle peut se transposer dans différents, dans plusieurs champs. Je veux dire, le conflit entre Israël et les Palestiniens, parfois, j'ai l'impression qu'on me raconte aussi une histoire de civilisé contre barbare. c'est-à-dire que les Palestiniens du Hamas sont d'une manière absolument sans équivoque présentés comme des barbares.

En revanche, les bombardements israéliens sont présentés comme des bombardements civilisés, ciblés, habités par le souci de faire le moins de victimes civiles possibles. j'ai parfois dans l'oreille l'impression qu'on me raconte des histoires comparables quand on me parle de Gaza et quand on me parle de Crépole. Peut-être que je te choque en disant ça.

27:08
Présentateur

Disons que les archétypes conduisent nos narrations de manière consciente ou inconsciente, nous tous, et ce n'est pas impossible. Alors, dans le montage, on entend peut-être plus des questions d'Apolline de Malherbe que les réponses de la mère de Romand-sur-Isère, elle-même qui parle comme la mère des civilisés, elle semble plus parler pour Crépole que pour un des quartiers de la ville dont elle est mère. C'est assez particulier. Mais on l'a fait exprès parce que manifestement, les questions sont aussi instructives que les réponses.

27:39
Dominique de Villepin

Pour moi, dans mon job, elles sont beaucoup plus instructives que les réponses. Moi, quand j'écoute une émission de télé, j'écoute les questions, je n'écoute pas les réponses. Parce que, si vous voulez, les réponses se présentent comme des réponses et des affirmations, tandis que les questions se présentent toujours comme des énoncés neutres. on pose une question, ça veut dire qu'on veut savoir. Et les questions ne sont jamais neutres. La manière dont les questions sont posées, les mots avec lesquels les questions sont posées, les questions sont posées et les questions qui ne sont pas posées, tout ça est extra... Le langage médiatique, c'est ça.

On a souvent tenté de dire que le langage médiatique, c'est les éditocrates, Christophe Barbier, etc. Mais Christophe Barbier, j'allais dire, il avance quasiment à visage découvert. Ce n'est pas dur de décrypter Christophe Barbier. Parce que décrypter une question et montrer quels sont les présupposés sous-jacents à une question, c'est, à mon sens, beaucoup plus instructif, souvent.

28:31
Présentateur

Et il y a questions et questions. Alors, moi, je pose des questions. Toi aussi. On peut faire des éditos, des chroniques et des enquêtes sur la manière dont je pose mes questions. Mais Apolline de Malherbe, elle est beaucoup plus écoutée et effectivement, elle a une manière de poser des questions qui permet assez facilement d'entrevoir ce qu'elle pense des réponses de la personne qui répond.

28:52
Dominique de Villepin

Si tu peux me repasser une seconde. Mon livre. Ton exemplaire. Il y a un dessin que je voudrais montrer. Un dessin de Vincent Maé qu'il a illustré. Je ne sais pas à quelle caméra il faut le montrer.

29:05
Présentateur

La caméra qu'il a.

29:06
Dominique de Villepin

Voilà. Parce que Apolline de Malherbe est dans le livre. Et donc, cette illustration, je ne sais pas si on la voit bien, oui, fait allusion fait allusion à une interview qu'Apolline de Malherbe avait faite du jeune député LFI Louis Boyard. Parce que Boyard avait fait une intervention un peu musclée à l'Assemblée, comme il a l'habitude de faire. Et dans lequel, elle lui avait demandé mais vous aviez bu, vous aviez fumé. Enfin, voilà, les questions d'Apolline de Malherbe.

29:40
Présentateur

Donc, quelque part, c'est une intervieweuse éditorialiste et finalement, de sa position neutre, elle peut propager plus rapidement son point de vue qu'un Christophe Barbier qui est là pour donner son point de vue et tout le monde sait qu'il est là pour donner son point de vue.

29:57
Dominique de Villepin

Ou de toi, ici aux médias, par exemple. Ici aux médias, on garde le média, on sait ce qu'on garde. On sait qu'on garde un média engagé qui ne cache pas ses engagements, etc. OK, tout va bien. Ce qui est plus intéressant, c'est les médias qui prétendent ne pas être engagés et se trouver en surplomb et qui ne le sont pas.

30:13
Présentateur

Alors, je voudrais qu'on parle un peu de toi. Tu n'es plus rédacteur en chef ou directeur de la rédaction, directeur de la rédaction d'Arrêt sur image depuis trois ans. Tu es, disons, simple blogueur sur le site que tu as créé. Alors, sans entrer dans votre cuisine interne, j'aimerais savoir comment ça s'est organisé et qu'est-ce que ça change pour toi ? Je dis ça parce que on te sent plus libéré, plus engagé dans la manière d'écrire. Alors, est-ce que c'est un poids d'être directeur de la rédaction ?

30:37
Dominique de Villepin

Alors, ce qui est un poids, c'est de diriger. C'est d'être patron. Être patron, c'est chiant. C'est chiant parce qu'il y a tous les aspects, on va dire, administratifs de la fonction de patron, la compta, le contentieux, les fournisseurs, etc. On est une toute petite équipe, beaucoup plus limitée que là. Vous êtes combien, vous ? Combien de CDI ?

31:02
Présentateur

Je ne sais pas combien on est de CDI, mais une quinzaine peut-être.

31:05
Dominique de Villepin

Voilà. Donc, nous, Arrêt sur image, c'est une dizaine de CDI. dans une toute petite équipe. Donc, quand j'étais patron, je faisais tout. Et puis, là, j'arrivant, parce que j'ai eu 65 ans cette année, là, j'arrivant, un, je me suis dit, c'est bon, j'ai fait le job de patron, je l'ai fait. Deux, quelle est la solution pour Arrêt sur image si tu es indépendant depuis sa création, sans actionnaire, sans pub et sans subvention ? Quelle est la bonne solution pour qu'Arrêt sur image continue dans le même esprit ? C'est de transmettre le site à son équipe, à sa valeureuse équipe de salariés. C'est ce que j'ai fait.

31:44
Présentateur

Ils ont payé ?

31:45
Dominique de Villepin

Ils n'ont rien payé.

31:46
Présentateur

Parce que chez Mediapart, ils ont payé ?

31:49
Dominique de Villepin

Alors, tu te poseras la question à mon ami Edoui Plenel, si tu veux.

31:54
Présentateur

Ils en ont parlé, c'est pas, c'est transparent, ils ont payé. Enfin bref, les fondateurs ont été rémunérés, en gros.

32:02
Dominique de Villepin

Oui, je ne pense pas que les salariés aient payé quoi que ce soit. Les salariés de Mediapart n'ont rien payé, je pense.

32:08
Présentateur

Oui, mais les fondateurs ont été rémunérés.

32:09
Dominique de Villepin

Les fondateurs, moi non, j'ai donné. J'ai juste récupéré ma mise de départ, parce que j'avais fait une mise de départ légale qu'il faut faire quand tu montes une boîte. j'ai demandé à la récupérer, mais sinon, c'est un don, c'est une donation.

32:24
Présentateur

Maintenant, c'est une société coopérative ?

32:26
Dominique de Villepin

Non, on a gardé la même, enfin, on est dans la cuisine, on a gardé la même structure juridique de société actionnaire simplifiée, parce que ça nous correspondait mieux, mais enfin, les décisions sont prises par une assemblée générale de neuf personnes. Je suis resté actionnaire, je suis un des neuf actionnaires, j'ai une voix parmi les autres.

32:46
Présentateur

Alors, ce qui est, le plus intéressant pour ceux qui nous regardent, celles et ceux qui nous regardent, c'est, est-ce que finalement, quand on chronique une actualité violente comme celle qu'on vit, un temps de transition comme celui qu'on vit, est-ce que la liberté du chroniqueur, du blogueur, est un atout ?

33:08
Dominique de Villepin

Comment ça pourrait ne pas être un atout, Théo ?

33:10
Présentateur

Ça peut être vécu comme une manière, comme une autre de raconter l'actualité. alors que là, on a l'impression qu'il y a plus de, comment dire, de liberté, d'audace. C'est pour ça que je demande si... Chez moi ? Oui, oui, absolument, chez toi.

33:27
Dominique de Villepin

Alors, si tu veux, quand j'étais directeur et, j'ai envie de dire, presque dictateur d'Arrêt sur image, la question ne se posait pas puisque j'incarnais, j'avais fondé le site, nos premiers abonnés étaient des gens qui regardaient Arrêt sur image sur France 5 à l'époque où on était sur France 5. Donc, la question de savoir si j'incarnais Arrêt sur image, ben oui, j'incarnais Arrêt sur image. Là, avec la nouvelle situation, on s'est trouvé dans une autre situation où Arrêt sur image a vocation à être incarné par toute son équipe et par d'autres visages et d'autres voix que la mienne, aussi bien à l'écrit que sur les plateaux puisque je n'anime plus non plus l'émission.

Donc, ce qui a été décidé par un accord commun de toute l'équipe, c'est ce que, à partir de... Comme je tenais, moi, à être délivré de ce poids de l'incarnation d'Arrêt sur image et que l'équipe d'Arrêt sur image y tenait aussi, il a été décidé qu'on allait appeler maintenant mes écritures un blog, on allait écrire ce blog n'est pas de la seule responsabilité de son auteur. Donc, toutes les conneries qui peuvent y être écrites, il en est le seul responsable. Il n'est pas... Voilà. Et c'est une solution qui satisfait tout le monde. Donc,

34:48
Présentateur

c'est freestyle désormais.

34:50
Dominique de Villepin

Donc, freestyle. Et qui, d'une certaine façon, tu n'as pas tort de le dire, m'a libéré, oui. M'a libéré d'une sorte de surmoi d'Arrêt sur image. Oui, voilà.

35:01
Présentateur

Merci beaucoup, Daniel Schellerman. C'est donc la fin de cette émission.

35:05
Locuteur

Sous-titrage Société Radio-Canada