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interviewC à vous· 1 juillet 2026 13 min

Jordan Bardella : quelles sont ses faiblesses ?

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Ma thèse, c'est que l'une des raisons, c'est que c'est une sorte d'image rétinienne qu'ils ont de ce Bardella très fort, mais il y a des failles sous la banquise. C'est le nom de l'étude. Cette campagne peut contribuer à les révéler. - A.-E.Lemoine: Une de ses failles, c'est sa dualité.

Il agrège des électorats très différents, mais forcément, il faudra choisir. Ou pas? - R.Llorca: Je reformulerais différemment.

Je ferais 4 ou 5 images différentes de J.Bardella. C'est d'abord une surface de projection.

C'est ça qui est très fort. Une de mes collaboratrices a dit...

Du haut de mes 32 ans, je n'ai pas forcément le recul sur les autres campagnes présidentielles. Elle, elle me dit que c'est une première, que des électeurs très différents projettent des images différentes de J.Bardella, et qu'elle n'a jamais vu ça. - M.Laine: C'est peut-être le côté un peu vieux, mais moi, j'ai toujours vu qu'un président gagnait...

J.Chirac, Séguin et Madelin. En vérité, c'était 2 lectures du monde.

Il y avait le libéral...

E.Macron, son grand meeting de Paris, je tourne la tête à gauche, je revois A.Madelin.

C'est le libéral. A droite, je vois qui? R.Hue.

Une présidentielle ne se gagne pas avec Dieu en même temps. C'est ce qu'a très bien compris M.Le Pen quand elle a ouvert le jeu très fermé de son père et qu'elle a cherché les "isolés" de la France oubliée.

Elle est allée chercher des gens qui, habituellement, auraient voté pour Mélenchon. C'est très fort. En réalité, si on est très factuels, la capacité de Bardella ou de Le Pen à aller chercher ces 2 types d'électorats... - A.-E.Lemoine: Vous dites qu'il faudrait débrancher la com.

Ca semble comme un avertissement. Mais quand on a construit en très peu d'années une notoriété en utilisant les réseaux sociaux, peut-on vraiment arriver à débrancher? Peut-on faire une cure de réseaux sociaux? - R.Llorca: Il y a un énorme décalage perçu par les électeurs avec qui on a discuté entre l'écrasante et l'impressionnante visibilité dont ils disposent...

C'est via les réseaux sociaux, via une médiatisation très poussée...

Et l'absence de contenu. Au-delà du contenu, je ne parle même pas de projet, de vision politique, mais d'épaisseur individuelle et biographique. Au fond, la 1re grande interrogation de l'électeur RN...

Je citerais un autre verbatim. On leur demande comment ça se passerait s'ils invitaient J.Bardella à dîner.

La grande question, c'est "est-ce qu'il y aura des caméras ou pas?" Ses propres électeurs ont le sentiment d'avoir un candidat qui est prisonnier du système médiatique duquel il n'arrive pas à sortir. La grande question, quand on dit que l'élection présidentielle, c'est la rencontre entre un homme et un peuple, la question, c'est cette difficulté à se projeter sur ses failles, ses difficultés, ses épreuves...

Quand on leur demande de se projeter sur ce qu'il fait au-delà de sa vie politique, il n'y a rien. C'est vierge. Il n'y a aucune représentation, aucun imaginaire.

Comment parler de Hollande, Sarkozy...

Immédiatement, il y a du fantassin. - M.Laine: Il a fait de la politique très tôt.

Il est sur les réseaux. Il a pris l'ascenseur des réseaux. C'est ce monde-là, cette représentation.

Ca correspond à plein d'autres gens que lui. - R.Llorca: La nouveauté, c'est que ça gêne ses propres électeurs.

C'était identifié par ses électeurs comme quelque chose qui, potentiellement, pouvait les déranger. - A.-E.Lemoine: Vous alertez sur les hommes forts qui ont la prétention de régler les problèmes avec des idées simples.

Est-ce que J.Bardella en est la représentation? - M.Laine: L'idée, c'est de se dire que nous sommes en train de rentrer dans l'automne de la liberté.

C'est qualifié comme le temps des hommes forts. L'été, c'est le moment où la liberté était au sommet. On sort de la guerre.

Puis, la liberté est concurrencée par d'autres valeurs, certes essentielles, mais quand les valeurs essaient d'aller au-dessus de la liberté, la société se grippe. Malheureusement, la solution qu'on vient chercher en général, dans la littérature, c'est pas de remettre la liberté en haut, mais d'aller chercher des gens qui vont la réduire encore. - P.Cohen: C'est l'hiver. - M.Laine: Non.

C'est l'automne. L'automne, c'est le temps des hommes forts. C'est ceux qui disent "je vais régler les problèmes que les autres n'ont pas réglés".

Ils font monter l'Etat et font réduire la liberté. L'hiver, Patrick, c'est le moment où les hommes forts ne rendent pas le pouvoir. Ca, c'est tragique.

C'est la dictature. En rentrant dans l'automne, ce que nous vivons aujourd'hui en Occident, et c'est mon cri d'alerte, il faut faire très attention. Si on ne rend pas le pouvoir, c'est plus dramatique et plus long d'en sortir. - A.-E.Lemoine: Je reformule.

Est-ce que J.Bardella correspond au portrait d'un potentiel homme fort? - M.Laine: En tout cas, il correspond, avec J.-L.Mélenchon...

Les partis extrêmes correspondent parfaitement à la définition des hommes forts. Ce sont des gens qui, sur un constat de société qui ne fonctionne pas...

On va aux services d'urgence, on voit la justice, on voit que ça ne marche pas. On se dit: "Moi, avec de la force et de l'autorité, je vais régler le problème." A droite, on le fait avec la nation, la lutte contre l'immigration, la sécurité...

De l'autre côté du spectre, avec J.-L.Mélenchon, qu'il ne faut pas sous-estimer, à mon sens, qui a un vrai socle auquel il a rajouté l'antisémitisme et puis, maintenant, il va avoir une stratégie pour se recentrer...

Là encore, il y a un "en même temps". J.-L.Mélenchon finira par être un mitterrandien assez ouvert pour aller chercher les voies de centre gauche classique à ajouter aux voix de l'extrême gauche.

C'est qu'on voit ces "hommes forts" qui, si on suit ce qu'ils pourraient faire, pourraient faire reculer les libertés, pas seulement économiques, mais aussi politiques. V.Orban est devenu un illibéral.

Ca, c'était l'automne. On n'a pas basculé dans l'hiver. Il a perdu les élections.

Il est parti. - P.Lescure: Il n'a pas refusé le résultat des élections.

Mais 16 ans de restrictions de liberté, de chasse aux minorités. Samedi dernier, une Marche des Fiertés a de nouveau pu se tenir à Budapest. ... - P.Lescure: Fort symbole, cette manif. - M.Laine: Il ne faut jamais sous-estimer l'importance de la liberté.

C'est difficile et si fragile, la liberté. C'est du Jacques Prévert. La Boétie disait ça aussi.

La liberté, c'est la valeur la plus importante et c'est celle dont on se détourne le plus rapidement. Je suis un obsessionnel de la préservation des libertés individuelles et politiques. Mais si on prolonge...

Je ne suis pas un oiseau de mauvais augure. Mais regardons ce qui se passe chez monsieur Trump. Imaginons qu'à la fin de son mandat, il se dise "je peux aller en prison, peut-être que j'étais dans le capitalisme de connivence et que j'en ai bien profité"...

Est-ce qu'on n'a pas une hypothèse où il essaye de rester? Quand on a un politique de ce niveau, qui vient dire: "Le droit international, je m'en fous..." Ca, c'est du césarisme.

Quand on voit ce qu'il fait, ce qu'il construit autour de la Maison-Blanche...

Il y a derrière tout ça des symptômes qui doivent nous alerter. Je ne suis pas un défaitiste. Si on est conscients, on peut éviter l'hiver.

Il n'y a pas de fatalité. On peut aller au printemps directement, même. Mais il faut faire attention. - A.-E.Lemoine: Est-ce que les soutiens de J.Bardella le perçoivent comme un homme fort? - R.Llorca: J'y réfléchissais, en vous écoutant.

En réalité, pas trop, voire pas du tout. C'est plutôt la vision des opposants, en réalité. Dans le groupe des "gilets jaunes", il y a d'abord et avant tout l'image de quelqu'un qui est comme eux.

La grande légitimité pour eux, c'est une légitimité mimétique. Il vient d'un milieu populaire. Il est comme nous, d'où les tensions que peuvent occasionner la fréquentation de certains milieux... - A.-E.Lemoine: Et notamment sa compagne, la princesse Maria Carolina des Deux-Siciles. - R.Llorca: En réalité, quand on creuse un peu, quand on passe un peu de temps à les interroger, il y a assez rapidement une crainte de trahison de classe.

C'est très intéressant. Au-delà de la question de l'aristocratie, qui l'intéresse assez peu, en réalité... - P.Cohen: Oui.

Ce n'est pas le côté princesse monarchique. - R.Llorca: Il devait être celui qui représente la France du bas, entre guillemets.

En fréquentant ce milieu, la crainte, c'est qu'il perde pied. Quand on pose la question à ses électeurs en leur demandant quel message ils voudraient adresser à J.Bardella, ils répondent: "N'oublie pas d'où tu viens." C'est très fort.

Il y a quand même cette crainte qu'il perde pied et qu'il cesse de les représenter. - A.-E.Lemoine: Et dans l'autre groupe? - R.Llorca: Sur cette question de Maria Carolina, sa compagne...

C'est davantage des craintes sur sa capacité à s'entourer des bonnes personnes pour gouverner. On est du côté de la droite plus bourgeoise, des métropoles. C'est un groupe très attentif à la façon dont M.Le Pen pourrait avoir un rôle de tutrice, d'accompagnatrice.

Qu'il s'entoure de personnalités plus jeunes, qui n'ont pas travaillé, influenceuses, ça crispe. - A.-E.Lemoine: "Jordan Bardella, des failles sous la banquise.

Une exploration des faiblesses perçues par son propre électorat", une étude passionnante disponible en téléchargement sur le site de la Fondation Jean-Jaurès. Je rappelle "Les Saisons de la liberté",