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interviewLCP - Assemblée nationale· 20 janvier 2025 12 min

Assemblée nationale : vivement une majorité absolue ? | Les débats de Débatdoc

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Quelle fut l'ambition, le rôle institutionnel joué par la présidente de l'Assemblée nationale, Yael Brun-Pivet, depuis les élections législatives de juin 2022 ? Depuis que le chef de l'État, Emmanuel Macron, et les gouvernements successifs ne disposent plus de majorité absolue au Palais Bourbon ? Une bonne partie de la réponse figurait, vous venez de le voir, dans ce documentaire réalisé par Émilie Olençon. Et pour évoquer la suite, Yael Brun-Pivet est maintenant avec nous sur ce plateau. Bienvenue à vous, Yael Brun-Pivet. On va rappeler que vous avez été élue en juin 2022, puis réélu en juillet 2024 présidente de l'Assemblée nationale.

Vous êtes au passage la première femme à occuper ce faust, ce qui, l'air de rien, vous a fait rentrer dans l'histoire. Vous êtes députée Renaissance, puis ensemble députée des Yvelines depuis 2017, par ailleurs ancienne présidente aussi de la Commission des lois de l'Assemblée nationale. Et puis vous avez été également ministre des Outre-mer. Ça n'a pas été très long, ça a duré un mois et cinq jours, et c'était entre mai et juin 2022. Nous avons très peu de temps ensemble pour revenir tout simplement sur ce que nous venons de voir.

Quel a été le moment pour vous le plus intense de la période suivie dans ce film, soit juillet, juin 2022, juillet 2024, depuis votre poste de présidente de l'Assemblée nationale ?

1:19
Yaël Braun-Pivet

Personnellement, évidemment, il y a beaucoup d'émotions dans le jour de l'élection, parce que, comme vous le dites, c'est la première fois qu'une femme est élue présidente de l'Assemblée nationale, et donc vous avez conscience que ce n'est pas rien, et que c'est un pas important sur le chemin de l'égalité entre les hommes et les femmes. Après, politiquement, c'est évidemment le moment de la réforme des retraites, où on a une tension absolument incroyable dans les couloirs du Palais Bourbon et dans l'hémicycle, et ça se ressent très physiquement, donc ce sont des moments très intenses.

1:52
Présentateur

On va voir deux panneaux. On va voir ce qu'était la composition de l'Assemblée nationale à la sortie des élections législatives de juin 2022. Il manquait, comme ça a été dit d'ailleurs, dans ce film, 39 sièges, on va dire au socle central, à la majorité sortante pour obtenir la majorité absolue. Et puis on va voir maintenant l'hémicycle tel qu'il est sorti des élections de juillet dernier, juillet 2024. Et il manque cette fois 82 sièges au socle central, auquel on rajoute d'ailleurs LR dans ce décompte, 82 sièges pour obtenir la majorité absolue.

Alors la question que j'ai envie de vous demander, c'est maintenant l'exigence du compromis, du travail parlementaire transpartisan qu'on voit dans ce film. N'a-t-il pas encore été plus difficile, finalement, au vu des chiffres que je viens de citer, à mettre en œuvre à l'Assemblée nationale qui a été élue depuis juillet dernier ?

2:42
Yaël Braun-Pivet

Alors c'est évidemment beaucoup plus difficile parce que les chiffres le montrent et ils parlent d'eux-mêmes. Personne n'a de majorité, même pas relative aujourd'hui à l'Assemblée nationale. Et donc là où avant le compromis pouvait être facultatif, il est aujourd'hui obligatoire, indispensable, parce qu'il n'y a pas de voie de passage en dehors. Alors ce qu'il faut bien avoir également à l'esprit, et c'est moi ça qui me guide au quotidien, c'est que cette Assemblée, c'est celle que les Français ont élue. Et donc elle représente l'expression de leur suffrage.

Et nous avons en cela une exigence, un impérieux devoir de la faire fonctionner, parce que personne ne peut contester que les Français ont exprimé très largement lors de cette élection en 2024 ce souhait d'avoir ce pluralisme qui les représente à l'Assemblée nationale. Et donc à nous, à moi, de faire en sorte que cela fonctionne et qu'on puisse trouver le chemin qui correspondra aux aspirations de nos compatriotes.

3:45
Présentateur

On ne le voit pas très bien sur ces élus-ci qu'on vous a présentés. Il y avait 11 groupes politiques durant la législature précédente. Il y en a toujours 11 également groupes politiques ici à l'Assemblée nationale. C'est un record !

3:57
Yaël Braun-Pivet

C'est du jamais vu. Effectivement, l'Assemblée, on voit, est très fracturée. Elle est fractionnée, mais ça correspond aux fractures de notre pays. Et les groupes qui sont représentés aujourd'hui à l'Assemblée représentent quelque chose chez nos concitoyens. et chacun est légitime dans la parole qu'il porte. Et c'est cela qui est beau à l'Assemblée nationale. C'est que l'Assemblée représente vraiment au plus près nos concitoyens dans leur diversité, dans leur expression politique plurielle. Et c'est la raison pour laquelle c'est à nous maintenant d'être à la hauteur de leurs exigences, d'être à la hauteur du vote des Français.

4:36
Présentateur

Alors il y a eu un autre moment très fort, un moment historique, parce qu'on n'avait jamais vu ça depuis 1962. C'était une motion de censure votée contre le gouvernement, contre Michel Barnier et son gouvernement en l'occurrence. Comment l'avez-vous vécu ce moment précisément ?

4:50
Yaël Braun-Pivet

C'était un moment très lourd, très digne également. Certains auraient pu imaginer qu'il y aurait du chahut. Il n'y en a pas eu. Je pense que tout le monde avait vraiment conscience, quelle que soit la partie de l'hémicycle dans laquelle il siège, de la gravité de ce moment. Et en même temps, c'est l'expression la plus flagrante du fait que l'Assemblée nationale contrôle l'action du gouvernement. Certains, vous savez, disent à longueur de plateau que l'Assemblée nationale n'a plus de fonction, qu'elle ne joue plus son rôle, que c'est une simple chambre d'enregistrement.

Et bien là, l'Assemblée nationale a montré, au-delà de tout, qu'elle avait un rôle à jouer, qu'elle avait le pouvoir de renverser un gouvernement s'il n'avait pas sa confiance. Et donc, avis à tous ceux qui diraient que l'Assemblée nationale ne joue pas pleinement son rôle, elle le joue. Et moi, j'aspire à ce qu'elle le joue encore plus demain, parce qu'à nouveau, l'Assemblée nationale, c'est la représentation des Français. Et donc, il faut que l'Assemblée nationale joue pleinement son rôle.

5:57
Présentateur

Est-ce qu'il ne faudrait pas, de nouveau, dissoudre cette Assemblée nationale et procéder à de nouvelles élections législatives pour espérer une production parlementaire plus dense, on va dire presque plus normale, ici au Palais Bourbon ?

6:09
Yaël Braun-Pivet

Moi, je ne crois pas, parce que je ne suis pas sûre qu'une nouvelle élection législative, dans les mois qui viennent, puisse amener une majorité écrasante à l'Assemblée nationale. Après, moi, je ne crois pas au bienfait d'une majorité écrasante à l'Assemblée nationale. C'est la nature de cette majorité écrasante, qui vous fait peur, dans votre réponse ? Parce que je l'ai vécu, cette majorité écrasante. Et quand on a une majorité écrasante, on discute moins, on dialogue moins, on va moins chercher le compromis. Or, je pense que le compromis est essentiel, mais pas parce que c'est une obligation, mais parce qu'il permet d'aller plus loin, il permet d'avoir de meilleures dispositions.

On n'a jamais raison tout seul. Et le compromis, l'exigence de compromis, ça oblige à aller vers les autres et donc à prendre des avis divergents et à essayer d'améliorer les choses. Et donc, je crois, moi, profondément que c'est utile. Et donc, je ne suis pas de ceux qui rêvent d'une nouvelle majorité absolue. Bien au contraire, je suis de ceux qui rêvent de faire fonctionner cette Assemblée telle qu'elle existe, dans sa diversité, dans son pluralisme. Après, c'est plus exigeant, c'est plus difficile. Il faut accepter d'aller voir les autres, de les entendre, de les écouter, de prendre et de considérer qu'on n'a pas raison tout seul. Donc, ça demande un effort sur soi.

Mais je pense que c'est ça qu'attendent nos compatriotes de cette Assemblée nationale. Donc, à nous de la faire vivre le mieux possible et de lui permettre de remplir pleinement les missions qu'elle a du fait de la Constitution.

7:42
Présentateur

Beaucoup de constitutionnalistes, d'observateurs, plus globalement de la vie politique française, mettent en avant d'autres solutions pour sortir dans ce qu'ils appellent une situation de blocage, de leur point de vue. Exemple, la proportionnelle, l'instauration d'une dose de proportionnelle qui pourrait illustrer, d'une certaine manière, la fragmentation de la classe politique française qu'on a constaté dans ce documentaire et dans les résultats des dernières juicilatrices.

8:07
Yaël Braun-Pivet

D'abord, moi, je suis la présidente d'une Assemblée qui n'est pas bloquée. Ça, j'y tiens particulièrement. Pendant, de 2022 à 2024, nous avons voté plus d'une centaine de textes, dont des textes majeurs pour nos compatriotes sur leur sécurité intérieure, sur la justice, sur les capacités militaires de notre pays, mais aussi sur la transition écologique, sur la protection du droit des femmes. Et il y en a des dizaines et des dizaines comme cela. Aujourd'hui, même sous cette mandature, l'Assemblée nationale n'est pas bloquée. Nous avons voté des textes à l'unanimité pour la Nouvelle-Calédonie.

Pour Mayotte, nous sommes en train d'examiner un texte et moi, je ne doute pas que nous aurons une large majorité. Donc, l'Assemblée nationale trouve toujours le moyen de fonctionner. Ça peut être difficile... Mais, malgré tout, cette idée d'instaurer une dose de proportionnel, est-ce qu'elle vous paraît judicieuse ? Moi, elle me paraît tout à fait judicieuse parce que ce qui m'importe, c'est que chacun rentre dans cette logique de compromis, de coalition, de dialogue. Et la proportionnelle, c'est un petit peu cela.

C'est accepter qu'on n'est pas majoritaire et qu'on ne s'est pas fait contre un camp, mais que c'est ensemble qu'on va réussir à gouverner en proportion de nos poids respectifs, poids respectifs donnés par nos compatriotes lorsqu'ils vont exprimer leur choix avec leur bulletin de vote. Donc, moi, je suis pour une proportionnelle. Alors, nativement, moi, initialement, je suis plus pour une dose de proportionnelle. C'est ce à quoi nous nous étions engagés en 2017.

Je ne sais pas ce qu'il en sera lors des discussions que nous devons mener nécessairement avec les différents partis politiques, mais en tout cas, sortir d'une logique d'affrontement pour rentrer dans une logique de coalition et de compromis me semble vraiment la bonne voie à suivre.

9:59
Présentateur

Est-ce que vous n'êtes pas parmi les nostalgiques des régimes parlementaires ?

10:03
Yaël Braun-Pivet

Moi, je crois pour le renforcement des droits du Parlement. J'avais écrit un plaidoyer pour un Parlement renforcé il y a quelques années avant de présider l'Assemblée nationale. Donc, renforcer les droits du Parlement, ses prérogatives, ses moyens d'action également, on sait que nous n'en avons pas suffisamment. Ça, je crois que c'est essentiel. Après, moi, je ne suis pas pour tout renverser la table. Je crois profondément aussi aux besoins d'incarnation, aux besoins d'avoir un président de la République qui soit un président fort, fort de la légitimité que confère le suffrage universitaire directe. C'est la seule personnalité qui est élue par tous les Français.

Et ça veut dire beaucoup de choses. Et donc, moi, je pense à l'amélioration nécessaire de notre régime. Je ne suis pas pour tout bousculer.

10:52
Présentateur

Et donc, vous êtes une fidèle à la Constitution de la Ve République ?

10:55
Yaël Braun-Pivet

Tout à fait, parce que cette Constitution, elle nous permet de tenir. Elle nous permet de traverser toutes les crises. Et moi, je crois au contraire que quand il y a de l'instabilité, que ce soit dans le monde ou dans notre pays, les institutions, elles nous protègent. Et donc, prenons garde.

11:10
Présentateur

Merci beaucoup pour ce rapide entretien. Trop court, on le regrette. Évidemment, après avoir ce documentaire, Assemblée nationale, Anatomie d'une crise, où on vous voit au travail, à l'œuvre. Deux ans durant. Vos réactions, ça sera sur hashtag débattoc. Peut-être serez-vous là, d'ailleurs, peut-être pour réagir à ce que seront ces réactions. Merci à Victoria Bellet. Félicité Gavalda, qui m'ont aidé à préparer, comme à la coutume, et d'ailleurs, cette émission. Prochain rendez-vous avec débattoc. Ça sera bien sûr avec son documentaire et son débat. À très bientôt.