Après les banlieues de l’islam, le pèlerinage de Saint-Gilles-du-Gard révèle les failles identitaires françaises
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Questions et réponses
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- 1:51OuverteRéponse directe
Qu'est-ce qui est à l'origine de cette démarche, ce pèlerinage ?
- 4:57OuverteRéponse directe
Y a-t-il quelque chose d'irrémédiable à cette opposition entre ces deux blocs ?
- 5:58OuverteRéponse directe
Que diriez-vous au gouvernement face à une crise inédite qui ne semble pas faiblir ?
- 8:24OuverteRéponse directe
Comment interprétez-vous cette démarche spirituelle ?
- 9:40OuverteRéponse directe
Y avait-il une sorte de convalescence dans ce pèlerinage par rapport à votre éviction de l'université ?
- 10:02OuverteRéponse directe
Ce que vous étudiez depuis 40 ans, comment l'exprimez-vous aujourd'hui ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:26PrésentateurChiffre
« Selon la civise, la commission indépendante sur l'inceste et les violences sexuelles faites aux enfants, 160 000 mineurs sont agressés chaque année. »
- 2:44Invité politiqueFait
« Charlemagne ayant divisé l'Empire entre ses fils, la vallée du Rhône était une frontière, donc n'était plus pratiquable, c'était la guerre de tous contre tous. »
- 14:09Invité politiqueChiffre
« Le point de deal que j'ai observé au Cévenne à Alès, c'est 7 à 8 000 euros par jour en cash. »
Temps de parole
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Ce
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C
'est le résultat d'une enquête publiée cette semaine dans le Pèlerin. Violence sexuelle, comment écouter les enfants ? Décryptage de cette enquête à 8h20, ce sera dans les coulisses de l'information avec Étienne Pépin. Mais avant, à 8h04, c'est l'invité de la matinale avec vous, Louis Dauphrenne. Bonjour Louis. Bonjour Clara. Et vous recevez ce matin Gilles Kepel. Oui, la société française, dit-on, est plus fracturée que jamais. Le prochain président aura pour mission, quasi insurmontable, de la rassembler. Fracture, celle de Jacques Chirac, était sociale en 1995. On pourrait aussi parler de failles. Le mot a deux sens, celui d'une ligne de rupture dans le sol et celui de faiblesse.
On peut lire nos failles dans la géographie, dans le partage du territoire. Ce qu'a fait Gilles Kepel, au cours d'une expérience à la fois personnelle et sociologique, le pèlerinage de Saint-Gilles-du-Gare. Après avoir quitté l'université, ce spécialiste du monde arabe contemporain et de l'islamisme radical qu'on ne présente plus, partit du Puy-en-Velay le jour de l'Assomption pour atteindre l'abbatiale de Saint-Gilles, donc dans le Gard, le 1er septembre. 240 km et 15 jours de marche, à travers le Velay, le Gévaudan, le Mont-Losère, les Cévennes, la Camargue, en passant par Alès et Nîmes.
Cet hommage à son saint patron tourne à l'enquête, car Gilles Kepel observe, note et constate que deux réalités se font face. L'islamisme et le narcotrafic d'un côté et les bastions identitaires du RN de l'autre. On ne peut résumer la France à cette caricature, mais on ne peut pas non plus nier qu'elle dessine le visage d'un pays en plein malaise. Ce dont témoignent par ailleurs les violences urbaines et les façades de lycées en feu. Bonjour Gilles Kepel. Qu'est-ce qui est à l'origine de cette démarche, ce pèlerinage
?
Du point de vue personnel, c'est que j'ai quitté l'université un an avant que je ne l'aurais souhaité, et que plutôt que de laisser enlever simplement ma toge, je l'ai déposé moi-même, j'ai chaussé mes bâtons de pèlerins, j'ai pris mon bâton de pèlerin, et j'ai décidé d'aller retrouver mon propre prénom, Gilles, car la mise à l'écart de l'université coïncidait avec le 1er septembre, qui est la fête du Saint, même si je ne suis pas moi-même croyant. Mais il m'a semblé que c'était intéressant de prendre ce prétexte, ou cette opportunité, justement pour explorer ce qui est d'ailleurs une faille tellurique, puisque entre le Puy et Saint-Gilles-du-Gard, c'était le plus ancien pèlerinage français.
Avant Compostelle, on allait s'embarquer à Saint-Gilles-du-Gard pour la Terre Sainte, ensuite pour la croisade, pour les épices, etc. Et on traverse ces montagnes parce que c'était une époque où Charlemagne ayant divisé l'Empire entre ses fils, la vallée du Rhône était une frontière, donc n'était plus pratiquable, c'était la guerre de tous contre tous. Et ce pèlerinage suivait la trace sur des failles que les chasseurs-cueilleurs préhistoriques avaient empruntées en pistant leur gibier.
Donc c'est un chemin qui est extrêmement ancien, profond, et qui m'a permis de, disons, de rencontrer une sorte de France en chair et en os, puisque quand on est en eau, il fait chaud sur le pèlerinage, la gourde est vide au bout d'un moment, donc on demande de l'eau, et les gens vous l'offrent très volontiers, engagent la conversation, c'est pas comme à Paris ou ailleurs dans les grandes villes, ou quand quelqu'un s'approche de vous, vous pensez qu
'il
va vous piquer votre téléphone ou votre portable. Et ça m'a permis de faire cette espèce de sociologie au pas, en marche, de la France d'aujourd'hui, avec les individus qui étaient aussi bien du monde rural, du monde périurbain, des notables, de toute sensibilité. Et j'en ai retiré ce sentiment, justement, que la fracture dont on parle, les failles qui se construisent de plus en plus aujourd'hui en termes identitaires qu'en termes sociaux par rapport au passé, étaient très présentes, mais qu'en même temps,
quand
on s'adresse aux individus eux-mêmes, quand on prend le temps de leur parler, on voit bien que ces failles ne sont pas insurmontables. Et que j'ai vu aussi bien des députés du RN que des imams salafistes, ou frères musulmanes, présidents de communautés juives, des religieux, des prêtres et autres, et puis des laïcs. Et quand on parle, quand on est dans l'échange et dans le dialogue, on voit bien que chacun s'efforce de surmonter ce malaise. Mais malheureusement, notre appareil politique et ce qui reste de notre classe politique semblent en défasage par rapport à la réalité, soumise à la même oppression.
Le maire d'Aless, qui est aujourd'hui le maire d'Aless, qui n'était pas, quand j'ai fait l'enquête, qui était l'un de mes interlocuteurs, a dû être protégé par la gendarmerie et évacué à la suite de menaces qui étaient attribuées à la DZ mafia cet été, par exemple, à cause de la surprésence des narcotrafiquants dans l'économie du quartier populaire.
Y a-t-il quelque chose d'irrémédiable à cette opposition, cet antagonisme entre ces deux blocs, d'un côté l'islamisme et de l'autre le RN, Gilles Kepel ?
Ça, ce sont, d'une certaine manière, les deux pôles à travers lesquels notre société aujourd'hui est en train de se fracturer et qui percolent un peu partout, même, vous voyez, vous avez parlé tout à l'heure du mouvement lycéen. Bien sûr, il y
a
les revendications de la jeunesse face à une école en déréliction, d'un côté, mais pour avoir été pris dans une manifestation l'autre jour à Strasbourg...
Dans les lacrymogènes, même. Sous les
lacrymo, c'est ça. J'ai quand même beaucoup étudié les émeutes de banlieue dans mon existence. On voyait bien que c'était la population originaire des banlieues populaires avec ses modes de mobilisation particuliers, son largage, son verlan, etc., qui étaient à l'œuvre dans un certain nombre des violences qui étaient là. J'ai vu la façon dont le portail du lycée était en train d'être démoli. C'était un autre univers que simplement les revendications des lycées face à la manque d'enseignants.
Que diriez-vous au gouvernement qui se trouve face
à
une crise inédite qui ne semble pas faiblir ?
C
'est le moins qu
'on
puisse dire.
Oui, et qui est en train de se développer, d'autant plus qu'elle agrège, en réalité, des malaises sous-jacents qui sont un peu caractéristiques de cette fin de deuxième quinquennat, de second quinquennat d'Emmanuel Macron, et qui sont attisés par le sentiment d'angoisse et d'inconnu que la perspective de la présidentielle et des législatives présente à la plupart des électeurs. On a le sentiment qu'aujourd'hui, entre, d'un côté, le Rassemblement national et de l'autre, LFI, il n
'y
a quasiment plus rien. Le centre, le marais, l'espace central, comme vous disiez, est devenu inaudible. Ce qui n'est pas mon signe. Ce n
'est
pas terrible. Disons, on a plutôt l'impression quand on voit ceux qui s'affrontent à la télévision pour les primaires de tel ou tel qui sont en décalage, en défasage avec la réalité du pays et les enjeux qu'ils doivent affronter face à l'intelligence artificielle, à la mondialisation. C'est un peu pour ça, je crois que la visite du pape a eu un tel succès puisque, justement, lui-même donnait le sentiment qu'il arrivait à s'élever au-dessus de ces choses-là quand il met en cause, par exemple, le fait que l'intelligence artificielle est belligène et dangereuse. Il pense ce genre de choses.
Ce qui m'a frappé dans mon voyage, justement, c'est que moi, j'étais sur les traces de Léon XIII, c'est-à-dire toutes ces vierges construites à la fin du XIXe siècle au moment où la révolution industrielle déshumanise le prolétariat où l'Église s'efforce de le reprendre.
Dans des
régions minières.
Voilà, dans les régions minières et la révolution industrielle avec ses deux phases, évidemment, dans l'électricité mais aussi
l
'effondrement, l'abjection de la condition prolétaire et au jeu qu'on voit dans les tombes qu'on visite, etc., sur le trajet. Et aujourd'hui, d'une certaine manière, l'intelligence artificielle
pose
un problème du même ordre que la révolution industrielle, c'est-à-dire des progrès fantastiques avec votre ordinateur, vous faites tout ce que vous voulez, mais aussi un danger de mort pour l'humanité. Ce pourquoi Léon XIV s'est appelé Léon XIV parce que justement, il se situait délibérément, on le voit bien, j'ai lu l'encyclique Magnifica Humanitas, dans la lignée de Léon XIII.
Gilles
Kepel, vous parlez de providentialisme athée, c'est un voyage itinérant, c'est un pèlerinage, c
'est
une démarche aussi, comment dirais-je, spirituelle. Comment l'interprétez-vous ? Parce que vous appelez quand même votre livre Pèlerinage français, ce n'est pas anodin.
Bien sûr, parce que je m'inscris dans une tradition de pèlerinage et le pèlerinage était ce qui structurait la société française, médiévale et ultérieurement, et qui n'était pas seulement, bien sûr, on va voir un saint,
on
va faire visiter son tombeau, on
va
adhérer ses reliques éventuellement, mais c'est aussi quelque chose qu'on fait quand on est dans une situation de crise. Et quand celui qui part, celui qui se met en danger en prenant la route avec sa besace, son bourdon et son chapeau, c'est quelqu'un qui, d'une certaine manière, ne trouve plus véritablement dans les équilibres de la société son salut même sur Terre et qui va chercher quelque chose de plus haut, qui essaye de s'inscrire dans une nouvelle réalité et d'aller au-dessus de lui-même. Et moi-même, comme j'étais chassé de l'institution à laquelle j'avais consacré mon existence,
c
'est-à-dire l'université, il m'a semblé que c'était intéressant, justement, d'utiliser tout ce que j'avais su faire jusqu'alors, en analysant la société, et de le prendre à mon compte à titre individuel et d'essayer de comprendre comment j'ai pu comprendre la société de demain.
Il
y avait une sorte de convalescence dans ce pèlerinage, Gilles Keppel, par rapport à votre éviction de l'université ?
D'une certaine façon, oui, je n'étais pas vraiment malade, mais au contraire, c'était plutôt le
sentiment que vous avez très mal vécu,
injuste.
Après, ça n'était pas justifié, sauf par des raisons politiques non dites, qui étaient que... Lesquelles, Gilles Keppel ? Quand on est plus haut qu'aujourd'hui, c'est très difficile de continuer à enseigner dans l'université française d'aujourd'hui.
Y compris les questions qui sont constatées par les observateurs en ce qui touche les banlieues,
le
narcotrafic, etc. Ce que vous étudiez depuis 40 ans. Oui,
pas seulement, mais ce genre de choses-là doit être exprimé aujourd'hui à travers des catégories politiques. On fait prévaloir l'idéologie sur l'analyse des faits sociaux.
Ça veut
dire qu'il faut victimiser les gens
?
Non, ça veut dire qu'il est important de comprendre exactement qu'est-ce qui se joue.
On
vous parlait
tout à l'heure. Oui, mais on vous
demandait de victimiser les gens à travers des catégories politiques.
Un
peu comme
les lycéens sont forcément victimes, etc.
Oui, c'est ça l'objectif. C'est ça de dire qu'au fond, les acteurs sociaux sont irresponsables. C'est à cause d'une société qui est mauvaise. Alors bien sûr, il y a des choses à réformer dans la société, mais je crains qu'en faisant cela, on n'avance pas tellement pour comprendre les difficultés, les enjeux et qu'au contraire, un certain nombre de prédateurs qui sont derrière n'en profitent pour faire pousser leur propre agenda. Et cette espèce de cécité au social qui est aussi, qui se traduit par la crise de notre université, parce que, par exemple, on voit bien que par-delà des 10ers, la situation des enseignants du secondaire est très mauvaise.
Ils ont perdu une quantité de pouvoir d'achat gigantesque. le savoir dans notre société n'est plus du tout valorisé. Or, c'est du savoir
que
naît
la
transformation qui permet le progrès et qui permet la création de la richesse.
Que gardez-vous comme image une fois que vous êtes arrivé à Saint-Gilles, donc dans le Gard, Saint-Gilles qui était l'une des communes où le Front National à l'époque avait obtenu ses premiers
scores
importants
?
La première commune où un maire Front National a été élu de cette taille-là, oui.
Aujourd'hui, vous diriez que Saint-Gilles,
c
'était mieux avant ou c'est mieux qu'avant
?
Ça m'a semblé beaucoup mieux qu'avant justement parce que j'avais en fait connu Saint-Gilles dont j'ignorais l'existence même bien en dépit de mon prénom. En 2015, quand j'étais allé enquêter sur la ville assez proche de la petite ville de Lunel d'où 20 jeunes étaient partis au djihad en Syrie. J'étais parti en Syrie à l'âge où moi-même j'étais parti en Syrie 70 pour se faire exploser à des barrages routiers au nom de Daesh.
Et Saint-Gilles n'était pas en très bon état en termes urbanistiques à l'époque et il y a eu justement un maire qui a fait un travail extraordinaire non seulement de rénovation urbaine mais aussi puisque j'ai été à la fête de Saint-Gilles avec la Feria, l'Abrico, les Sévillanes, etc.
a réussi à réutiliser les traditions pour intégrer l'ensemble des composantes de sa population y compris la population originaire du monde musulman et j'ai été assez bluffé par ça c'est-à-dire que même si j'ai observé des failles j'ai essayé de comprendre les failles de notre identité à comprendre les failles d'ailleurs c'est du vocabulaire informatique quand l'ordinateur bug il m'a semblé qu'il y avait là un exemple assez frappant de la possibilité quand on travaille auprès du terrain quand on prend le temps du dialogue avec les habitants d'un territoire de construire quelque chose où ce qui nous rassemble finalement est plus important que ce qui nous divise
Gilles Capelle quand vous parlez de cet antagonisme islamiste contre identitaire quand vous en parlez côté musulman ou j'allais dire par extension côté banlieue qu'est-ce qu'on vous dit sur la réalité de cette opposition il la valide également ou pas
?
ça dépend de qui sont les interlocuteurs puisque dans les banlieues populaires il n'y a pas que des islamistes justement il y
a
des gens qui essayent de s'en sortir parce qu'ils croient au pacte républicain parce qu'ils sont sensibles à ce que l'école leur a donné peut-être moins ce qu'elle leur donne maintenant et qui sont aussi très préoccupés par ce phénomène et qui essayent de s'en sortir mais dans les quartiers des hérités l'ubiquité du narcotrafic c'est ce qui permet aussi de payer les factures et donc on est pris dans une sorte de cercle vicieux où aujourd'hui l'essentiel du revenu c'est l'argent facile le point de deal que j'ai observé au Cévenne à Alès c'est 7 à 8 000 euros par jour en cash évidemment il n
'y a
pas besoin de payer les impôts et la sécurité sociale dessus et donc ça suscite des convoitises la violence et le reste
merci
beaucoup Gilles Kepel pèlerinage français aux éditions Albin Michel je rappelle que vous êtes spécialiste
de
l'islam contemporain des banlieues de l'islam de l'islamisme radical et du monde arabe contemporain pour être plus précis merci d'être venu nous parler de ce pèlerinage à Saint-Gilles-du-Gare en partant du Puy-en-Velay le 15 août je vous souhaite une excellente journée
et
merci à vous Louis Dauphren pour cet invité de la matinale cet invité à retrouver bien sûr comme tous les autres sur notre site rcf notre-dame.fr à 8h30 le journal de Radio Vatican ce sera juste après les coulisses de l'info avec