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InterviewUnion Populaire Républicaine· 31 août 2019 35 minAutoproduitPortrait personnelEurope & internationalÉconomie & entreprisesInstitutions & élections

Rencontre avec un adhérent japonais : Ogino-san, professeur d'université

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 80 %Attaque 10 %Défensif 10 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 2:00OuverteRéponse directe

    Pourquoi un Japonais adhère-t-il à l'UPR ?

  • 4:00OuverteRéponse directe

    Quel a été votre parcours en France et au Japon ?

  • 8:00OuverteRéponse directe

    Vous avez traduit des auteurs français. Lesquels ?

  • 12:00OuverteRéponse directe

    Quels sont les piliers de l'Abenomics ?

  • 18:00OuverteRéponse directe

    La France et le Japon partagent-ils une situation similaire ?

Modèle mistral-small-latest · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

Eh bien bonjour à toutes et à tous. Nous sommes aujourd'hui le 21 août 2019. Et j'ai le plaisir de recevoir pour cet entretien un adhérent venu de l'autre bout du monde, venu de 12 000 km, qui est le professeur Ogino Fumitaka, de nationalité japonaise.

Il me plaît de recevoir ici avec tous les honneurs le professeur Ogino, qui est professeur émérite à l'université normale de Tokyo, qui a donné des cours de civilisation française, des cours de français, des cours également sur les questions européennes. Le professeur Ogino a adhéré à l'UPR en 2017. Il va nous expliquer pourquoi.

Et je lui rends hommage, puisque avec un journaliste japonais qui s'appelle M. Oigawa, il a largement contribué au succès de ma visite au Japon l'année dernière, au mois d'octobre 2018. J'avais été reçu à la fois à Tokyo et à Kyoto par des responsables politiques éminents, à commencer par l'ancien Premier ministre japonais M.

Naoto Kan, qui avait été Premier ministre au moment de l'affaire de Fukushima et qui m'avait reçu personnellement à la Diète japonaise, où il est député. Et puis j'avais participé à deux colloques à l'université de Waseda à Tokyo. Et également, j'avais participé à un colloque à l'université de Kyoto, avec des hautes personnalités locales.

Y compris, j'avais participé à un dîner où un ministre du gouvernement japonais en exercice était venu, dans un petit dîner en petit comité restreint. {François Asselineau s'était rendu au Japon du 7 au 16 octobre 2018, où il a tenu meetings et conférences. Ensuite, il s'est entretenu avec des personnes éminentes du Japon, comme Banri Kaieda, actuellement député et vice-président du groupe parlementaire d'amitié France-Japon, Kohei Otsuka, l'ancien chef du Parti démocratique, ou encore Naoto Kan, l'ancien Premier ministre japonais qui était chef du gouvernement japonais au moment de Fukushima.

Lors de l'échange, Naoto Kan s'est notamment confié sur la situation inimaginable qu'il a dû gérer, où pendant 48 heures, il ne savait pas s'il devait faire évacuer Tokyo et ses environs, soit près de 20 millions de personnes.} — Ogino san wa, konnichiwa. — Konnichiwa. — Furansugo desu ? — (Rire).

Oui, je parle un peu français. — Voilà. — Alors dans les années 80, j'ai vécu à Paris pendant 7, 8 ans.

Quand je suis venu en France pour la première fois, c'était en 1978. Alors ça fait déjà 40 ans. Et donc comme ça, ça fait 40 ans que je fréquente la France.

Et ce que je constate, c'est que la France a changé énormément, pas forcément en bien, et ainsi que le Japon. C'est justement pour ça, c'est dans cet esprit que quand j'ai cherché un peu ce qui se passait en France à l'approche des élections présidentielles de 2017, je suis tombé un soir sur une vidéo de M. Asselineau justement, qui m'a attiré tout de suite de l'attention.

Et puis j'ai continué de regarder d'autres vidéos de la même sorte. Alors comme ça... — Vous étiez à Tokyo sur votre ordinateur, et vous avez vu les vidéos de l'UPR. — Tout à fait, tout à fait.

Parce que tous les autres candidats étaient quand même assez mous, et qui maintenaient simplement la ligne traditionnelle de l'époque, même aujourd'hui, peut-être, pour dire qu'il faut changer l'UE, et l'euro, c'est pour le développement de l'économie, etc., etc. Mais c'est un discours auquel j'étais bien habitué depuis 30 ans.

Par exemple, dans les années 90, j'ai suivi un peu ce qui s'est passé autour de Pierre Bourdieu, etc. Alors lui, il n'a pas arrêté de dire pour que l'UE soit une union sociale. Mais depuis, ce qui s'est passé, c'est exactement le contraire de ce qu'il voulait voir.

C'est dans cet esprit-là que je suis tombé sur M. Asselineau. Et comme ça, effectivement, j'ai approfondi mes recherches sur vous. — Alors nos auditeurs peuvent remarquer que...

Fumitaka, c'est votre prénom. Mais donc en japonais, on dit toujours le nom de famille avant le prénom. Donc c'est le professeur Ogino Fumitaka.

Vous vous intéressez...

Vous êtes en fait entre deux cultures. Je crois savoir que vous êtes marié avec une Française, qui est adhérente à l'UPR. — Oui. — Voilà.

Vous avez un fils qui est franco-japonais. Donc vous aimez les deux pays et vous vous intéressez particulièrement à la culture française. Vous avez vu que notre ami parle un français admirable.

Avant de parler politique un petit peu, quel a été votre parcours en France et au Japon ? Et je crois savoir aussi que vous avez des activités littéraires et de traduction. — Oui, ben je suis littéraire de formation.

J'ai fait la littérature française à l'université de Wesada à Tokyo. Et puis j'ai eu l'occasion, j'ai eu la chance de venir en France pour continuer mes études de littérature française. Bah justement, ma thèse était sur Émile Zola, dont le titre a été (« Système, anti-système et clôture dans l'oeuvre d'Émile Zola »).

Alors donc à travers mes études sur Zola, je me suis intéressé de plus en plus aux dimensions sociales et politiques de l'écrivain. Et comme ça, je me suis réveillé sur un certain nombre d'événements qui ont marqué l'histoire de France. D'où un peu mon intérêt personnel et professionnel sur le mouvement social et politique de la France. — Alors je crois savoir que vous faites des traductions d'auteurs français. — Oui.

Entre autres, j'ai fait la traduction de « la Diversité du monde » d'Emmanuel Todd. C'est un livre qui comporte deux livres d'origine, dont le premier s'appelle « la Troisième planète », qui a été sorti en 1983, et « l'Enfance du monde », qui est sorti en 1984. Donc en 1999, ces deux livres ont été publiés dans un seul et même cadre livresque.

Et donc c'est ce livre-là que j'ai traduit. — En japonais. — En japonais. — Ça a eu du succès, je crois. — Ah oui, oui.

Oui, ça a bien marché. — Ça a bien marché, je crois. Je crois qu'Emmanuel Todd, que je connais bien, a du succès au Japon. — Oui. — Est-ce que vous avez traduit ou est-ce que son livre a été publié, le livre qu'il a publié qui s'appelle en français « l'Illusion économique », qui traite justement de l'avenir de l'UE ? — Bah tout à fait, oui.

Au Japon, presque tous les livres d'Emmanuel Todd ont été traduits. Mais simplement, c'est pas moi qui ai traduit « l'Illusion économique ». — D'accord. — Mais à vrai dire, c'est en tombant sur « l'Illusion économique » que j'ai commencé à m'intéresser au travail d'Emmanuel Todd.

À l'époque, je cherchais quand même assez méticuleusement des arguments qui avaient pour fonction de mettre en cause la logique néolibérale, etc., etc. Donc c'est...

Je suis tombé par hasard sur « l'Illusion économique ». C'est ça qui m'a ouvert un peu en intérêt sur le travail d'Emmanuel Todd. — Vous avez traduit d'autres auteurs également français ? — Pas tellement.

Non, j'ai traduit un certain nombre d'articles. — D'articles. — Mais en tant que livres, c'est la diversité du monde que j'ai traduite, oui, oui. — D'accord.

Vous connaissez Bourdieu, donc, un petit peu, l'œuvre de Pierre Bourdieu ? — Ah bah absolument, oui, oui. J'ai lu pas mal de livres de Pierre Bourdieu, oui.

Justement, ce qui m'a vraiment marqué, c'est la misère du monde de Pierre Bourdieu. Bah je me rends compte maintenant, rétrospectivement : il avait le flair justement de mesurer la profondeur de la misère du monde. Déjà dans les années 90, mais là, ça fait plus de 25 ans.

Donc la situation s'est aggravée, il me semble. — Pierre Bourdieu qui était professeur au Collège de France, comme Roland Barthes. Roland Barthes qui a fait un ouvrage : « l'Empire des signes », sur le Japon. — Oui, oui. — Vous l'avez lu ?

Il a été traduit en japonais ? — Oui, oui, tout à fait, bien sûr. — Aussi ? — Oui, oui, oui. — Nos auditeurs peuvent mesurer l'impact que la France, que les écrivains, les essayistes, les philosophes, les penseurs français ont eu pendant des décennies dans des pays lointains, y compris au Japon, où la littérature, la culture française étaient très très suivis.

Est-ce qu'il en est autant aujourd'hui ? Est-ce qu'on traduit autant de...

À part Emmanuel Todd, ou un ou deux, est-ce qu'il y a toujours cette attirance pour la culture française ou est-ce que c'est en déclin ? — Bah c'est-à-dire : malheureusement, il y a de moins en moins d'auteurs ou bien de philosophes qui intéressent les Japonais. Et sur un autre plan, effectivement, il y a de moins en moins d'étudiants qui choisissent le français comme deuxième langue étrangère... — Ah oui. — ...à l'université. — Ils prennent quoi, alors, en deuxième langue ? — Le chinois, principalement, oui. — Donc en 1, ils prennent l'anglais. — Oui. — Et en 2, le chinois. — Le chinois, voilà. — Hum, hum. — Mais en ce moment, ce qui se passe entre la Chine et le Japon, effectivement, ça corse un petit peu la situation. — Hum, hum. — Mais comme tendance générale, on peut dire que c'est le chinois qui a remplacé la place du français. — Ce n'est pas un constat très agréable à entendre.

Mais malheureusement, c'est un constat qui nous vient d'un petit peu partout. Lorsque je me déplace...

Quand j'étais allé au Liban l'année dernière, on m'expliquait : la langue anglaise gagnait sans cesse du terrain. Elle en gagne au Maroc. Elle en gagne partout.

C'est normal, puisque la France ne défend même plus la langue française. Et au contraire, dans des établissements comme Sciences Po par exemple, à Paris, eh bien il y a des années entières où l'enseignement est obligatoirement en anglais sur toutes les matières, ce qui est absolument scandaleux et contraire à la Constitution. Moi, lorsque je suis allé au Japon l'année dernière, on a visité...

Donc on est allés ensemble à Tokyo, à Kyoto. Les gens qui m'écoutent savent peut-être que j'ai vécu au Japon quand j'étais jeune, après ma scolarité à HEC. C'était dans les années 1981.

C'était un pays qui était en plein boom. Il y avait une activité extraordinaire, des perspectives brillantes de croissance. Il me semble que le PIB japonais avait quasiment atteint quelque chose comme 17% du PIB mondial – il me semble – dans les années... — Oui, dans les années 90, oui, oui. — Dans les années 80...

Fin des années 80. C'était un pays qui était trois cinquièmes de la France qui représentait une part tout à fait significative du PIB mondial. On était dans un pays vraiment en plein apogée.

Et puis au cours de ce voyage...

Je signale d'ailleurs au passage que j'avais été interviewé, interrogé par un certain nombre de journalistes, notamment de deux significatifs : le Sankei Shinbun...

Ça veut dire « Le journal de l'industrie ». « Shinbun », c'est « le journal ». Sankei, c'est l'industrie.

Et puis le Tokyo Shinbun, c'est-à-dire « Le journal de Tokyo ». Qui m'avaient accordé des entretiens et des articles, avec photos à l'appui, comme en fait je n'ai jamais eu – jamais – ni dans Le Figaro, ni dans Le Monde, ni dans aucun quotidien français. C'est quand même assez extraordinaire de constater que lorsque je suis allé au Japon, j'avais en fait une meilleure couverture médiatique qu'en France depuis 12 ans.

Ce qui signifie d'ailleurs au passage que les Japonais, fidèles à leur tradition, observent quand même beaucoup ce qui se passe ailleurs. Et j'avais d'ailleurs été reçu vraiment à très haut niveau par de nombreux parlementaires, je l'ai dit tout à l'heure, par l'ancien Premier ministre japonais. C'est-à-dire qu'ils s'intéressent quand même beaucoup à ce qui se passe en Europe et en France.

Et notamment, ils suivent évidemment ce qui se passe avec le Brexit, parce que comme les Japonais sont des gens qui regardent avec minutie ce qui se passe à l'extérieur, ils ont sans doute bien compris eux aussi que la construction européenne bat de l'aile et est sans doute vouée à une prochaine explosion. Et puis j'y suis retourné quelquefois, mais très rapidement. J'avais accompagné Jacques Chirac en visité d'État notamment en 1996.

Ça faisait quand même un certain nombre d'années que je n'y étais pas allé pour passer...

J'y ai passé une douzaine de jours l'année dernière. Et j'avoue que lorsque j'ai séjourné à Tokyo et à Kyoto, j'ai été – comment dirais-je ? – un peu triste de constater que le Japon extrêmement dynamique que j'avais connu avait fait du surplace.

Je n'ai pas vu d'enfant. J'ai l'impression qu'il n'y avait plus d'enfant. J'ai vu en tout et pour tout une fois un petit bébé.

Je n'ai pas vu d'enfant. Je n'ai pas vu d'écolier. J'ai eu le sentiment d'un pays qui était un petit peu vieillissant et un petit peu en perte de vitesse.

Est-ce que vous confirmez ce sentiment ? Et j'en reviens naturellement à la question économique : comment jugez-vous l'économie japonaise qu'on appelle les Abenomics en américain, c'est-à-dire la politique économique menée par Shinzo Abe, le Premier ministre, depuis maintenant plusieurs années ? — Effectivement, pour parler de l'évolution de l'économie japonaise, il faut justement remonter jusqu'en 1997 : là où le gouvernement a augmenté la TVA de 3% à 5%.

C'est ça qui a fait chuter l'économie japonaise. Et puis dès l'année suivante, la société japonaise rentrait en situation de déflation, qui dure justement depuis 20 ans. Donc la déflation qui dure 20 ans crasse quand même énormément la société.

Ça continue, l'appauvrissement de la population. Et puis il y a de plus en plus d'inégalités. Alors M.

Abe est arrivé au pouvoir (en) 2013. Il a affiché justement son programme Abenomics. Mais de façade, c'était un programme pas mal.

C'était un programme pas mal. Si le programme avait été mis en place tel qu'il était écrit, normalement, le Japon aurait sorti justement de la déflation. Mais le problème, c'est que ce qu'on dit ne correspond pas à ce qu'on fait.

C'est ça, le problème. Donc il a fait le « quantitative easing », en termes monétaires. Mais les deux dimensions qui étaient importantes dans ce programme, c'est-à-dire la dépense publique et puis un peu la libéralisat...

C'est ça : investir dans des secteurs prometteurs. Alors donc Abenomics avait trois piliers. Donc le premier pilier a été réalisé.

Mais le deuxième, le troisième n'ont pas été réalisés. Mais au contraire, ça a été fait exactement le contraire par rapport à ce qui était annoncé. — C'était quoi, le deuxième et le troisième pilier, alors ? — Bah les dépenses publiques, d'abord : le deuxième.

Le troisième, c'est renforcer, un peu soutenir des secteurs « prometteurs », entre guillemets. — Donc en fait, c'est une politique récessive, en fait, une politique... — Tout à fait, d'austérité. — ...d'austérité permanente. — Absolument. — Ça ressemble beaucoup à ce qu'on vit en France, en fait. — Oui.

Donc ce que je peux dire, c'est que ce qui est caractéristique pour Abenomics, c'est la politique économique d'austérité budgétaire et l'augmentation de la TVA. Ce qui est incroyable, c'est que depuis son arrivée au pouvoir en 2013, les revenus ont baissé quand même énormément. — De la classe moyenne ? — C'est ça, c'est ça. — Voilà.

Il y a une ouverture des disparités sociales... — Absolument. — Il y a des gens de plus en pl...

Une petite minorité de plus en plus riche... — Absolument, absolument. — ...et puis la masse qui... — Et en 2014, il a augmenté la TVA de 5% à 8%.

Et là, maintenant, ils annoncent pour le mois d'octobre d'augmenter encore une fois de 8% à 10%. Mais tous les experts économiques disent : « Non, il faut pas faire. Il faut pas faire ».

Mais le gouvernement maintient le cap. — Et quel est l'objectif ? C'est de parvenir à un équilibre budgétaire ?

C'est d'essayer de commencer à rembourser une dette qui est pléthorique ? C'est quoi ? — Oui.

La logique de façade, c'est de réduire le déficit, parce qu'ils prétendent dire que le déficit du gouvernement, c'est le déficit de la population. Alors le problème, c'est qu'en réalité, le déficit des dépenses publiques, ça correspond au revenu de la population. Donc dès le début, la logique de la politique déflationnaire, il y a une espèce de mensonge.

Et donc tout le monde au Japon, la grande majorité des gens y croient, ce qui fait que...

Les Japonais sont quand même assez sérieux. Donc pour l'avenir du pays, les gens pensent qu'il faut qu'on se serre la ceinture, il faut réduire le déficit du gouvernement pour réduire le déficit de la population. — Mais est-ce que le déficit budgétaire de l'État diminue en effet ? — Oui. — Quand même ? — Oui, quand même. — Mais on est en excédent maintenant ou on est toujours en déficit ? — On est toujours en déficit, bien sûr, parce qu'avec la politique de déflation, on peut pas stimuler l'économie. — Oui, ça, c'est un problème qu'on connaît bien en France, dont j'ai parlé souvent.

C'est un peu la théorie keynésienne. C'est-à-dire que lorsqu'une économie est atone, ne croît pas beaucoup, si on prétend réduire le déficit budgétaire en augmentant la taxation et en diminuant les dépenses de l'État, ça paraît logique, parce que les gens pensent à ce qu'est un ménage : si un ménage dépense plus qu'il ne gagne, il est en déficit, et donc si un ménage de salariés diminue ses dépenses, eh bien il va revenir dans le vert, il va revenir en excédent. Ça, c'est ce que les gens pensent.

Sauf que ça marche pas comme ça pour un État, parce que quand je prends un exemple de ménage de salariés, le mari et la femme, leur salaire ne dépend pas de leurs dépenses. C'est-à-dire qu'ils ont un salaire fixe, et puis après, ils font les dépenses. Le problème pour un État, c'est que les recettes dépendent justement de la tenue de l'économie et notamment des dépenses budgétaires.

C'est-à-dire que si on augmente les impôts et que l'on diminue les dépenses publiques, eh bien il va y avoir un effondrement de la consommation, un effondrement de l'activité. Et donc par le phénomène que l'économiste anglais John Maynard Keynes avait découvert dans les années 1936, avec sa théorie de la monnaie, eh bien en fait, on a des recettes qui diminuent encore plus rapidement que les coupes budgétaires. On est dans cette situation en France.

Ça fait maintenant 20 ans qu'on essaye de rétablir l'équilibre budgétaire. On ne cesse que d'avoir une politique de rigueur. La consommation s'effondre.

Et pourtant, on est toujours en déficit budgétaire. C'est un petit peu le même système qu'au Japon. Et au Japon, personne ne se rebelle contre cette affaire ? — Justement, au niveau des partis politiques, en ce moment, il n'y a qu'un seul parti qui est justement pour les dépenses publiques et pour l'abolissement (barbarisme), l'aboliss.. — L'abolition. — L'abolition de la taxe TVA.

C'est un parti assez nouveau qui s'appelle Reiwa Shinsengumi, dont le président...

Il s'appelle Yamamoto Taro. C'est celui que vous avez rencontré à Tokyo. — Je me rappelle, oui, absolument. — Oui.

Alors c'est le seul parti à avoir proposé justement la politique de dépenses publiques et l'abolition de la TVA. Donc ils ont eu un succès inattendu. — Ah. — Inattendu, oui. — C'est ce jeune député que j'avais rencontré. — Absolument, absolument, absolument. — Oui, oui, qui est assez médiatique – je crois –, qui avait...

Ouais, c'est ça, oui. — Oui, oui, oui, oui. Vous savez, c'est un acteur, c'est un ancien acteur. — Oui, oui, c'était un acteur.

Je me rappelle très très bien. Il m'avait très gentiment reçu, comme d'ailleurs toutes les personnes qui m'avaient reçu. On a parlé d'économie.

En matière de géopolitique, comment...

Les relations...

En ce moment, on parle beaucoup de la relation entre les États-Unis, la Chine, les tirs de missiles. Le Japon, là-dedans, il se situe comment ? Moi, personnellement, j'avoue que lorsque je suis allé donc au Japon en octobre dernier, toutes les hautes personnalités qui ont eu la gentillesse de me recevoir, j'ai trouvé quand même une tonalité...

Alors c'étaient peut-être des partis d'opposition de préférence que j'avais vus. Mais j'avais quand même trouvé une tonalité un petit peu critique contre les États-Unis, ce que j'avais trouvé nouveau, parce que moi, le Japon que j'avais connu était le doigt sur la couture du pantalon face à Washington. Là, j'ai quand même trouvé qu'il y avait un petit peu de l'eau dans le gaz.

Est-ce que je m'étais trompé ? Comment est-ce que c'est perçu, la politique de Trump, la politique des États-Unis ? Et puis la Chine, les relations sino-japonaises ? — Bah c'est-à-dire que la tonalité anti-américaine est celle qui existait depuis toujours, depuis toujours.

Mais simplement, depuis le gouvernement de Tanaka Kakuei, qui a nommé de son nom les relations diplomatiques avec la Chine, il y a de plus en plus de politiques qui ont suivi justement la ligne de Tanaka Kakuei : donc affichés un peu comme anti-américains et en s'approchant justement de la Chine. Ça permet d'avoir quand même un certain soutien dans l'électorat japonais. Donc ça, c'est une caractéristique générale de l'électorat japonais, je crois.

Donc on est un peu dans cette direction. Mais le problème, c'est qu'à mon avis, la situation internationale : la Chine, la Corée du Sud, la Corée du Nord, le Japon, est en train de changer anormalement. Mais les hommes politiques sont un peu anesthésiés, et tout en restant justement sur la même ligne traditionnelle depuis le gouvernement Tanaka Kakuei. — Parce que Donald Trump a des différentes ouvertures diplomatiques nombreuses et spectaculaires vis-à-vis de Pyongyang, vis-à-vis de la Corée du Nord, et rencontre Donald Trump et Kim Jong-un, tout ça, les Japonais, ça leur est passé au-dessus.

Les États-Unis se sont pas trop embarrassés de tenir bien informé leur allié japonais, si j'ai bien compris. Ça a été... — Oui, là, je suis pas très au courant de ce qui se passe dans le pouvoir actuel.

Mais il me semble qu'il y a quand même des liens assez privilégiés entre M. Trump et M. Abe.

Mais ce que je trouve quand même problématique, c'est leur politique économique, au Japon. Et puis la situation internationale, ça, on peut pas faire grand-chose – le Japon – tout seul. Donc il faut suivre tout en restant vigilant sur ce qui se passe autour du Japon.

Mais le problème, c'est que j'ai l'impression que la classe politique japonaise, c'est se replier sur elle-même sans jamais chercher à regarder ce qui se passe justement à côté. — Moi, je me rappelle : dans les années 80 – j'y reviens tout à l'heure –, 80, 90 du XXe siècle, on parlait du Japon constamment. Il y avait d'ailleurs eu le Japon bashing qui avait été lancé par les États-Unis avec le livre de Karel Van Wolferen qui avait été traduit en français : « l'Énigme de la puissance japonaise », qui était très très anti-japonais.

On avait vraiment le sentiment que le Japon était une force vraiment puissante. Et c'est vrai qu'on a l'impression que le Japon s'est un peu évanoui. On en parle beaucoup moins.

On parle beaucoup plus maintenant évidemment de la Chine, de la Russie, même des deux Corées. Le Japon, c'est comme s'il était devenu un peu évanescent. C'est un peu comme la France, d'ailleurs, au niveau international.

Avant de parler de la France, un mot sur la Russie. On en est où, de l'affaire des Kouriles ? Je crois que le président Poutine est allé au Japon.

Il y a eu quand même des conversations sur l'affaire des îles Kouriles. Les îles Kouriles, je le dis pour les auditeurs, ce sont des îles qui sont juste au nord de l'île de Hokkaido, tout à fait au nord du Japon, et que Staline a arraché au Japon quelques îles pour les rattacher à l'Union soviétique en 1945, ce que le Japon n'a jamais reconnu. Et donc le Japon voudrait récupérer la souveraineté sur ces îles.

On en est où, de cette affaire qui bloque un petit peu le développement des relations nippo-russes ? Mais je crois quand même que Poutine a essayé de faire une ouverture sur la question. — Non.

Pour le moment, la situation est complètement bloquée. — Quand même. — Oui.

Et donc il me semble que le gouvernement actuel fait des efforts pour un peu surpasser cette situation, pour nouer des liens un peu plus étroits avec la Russie, et notamment par rapport à ce qui se passe un peu ailleurs, à côté. — Oui. — Oui, justement.

Mais le problème des îles Kouriles – je pense – est complètement bloqué. — Bon, c'est...

Il n'y a pas de possibilité de... — Non, non, non. — ...une évolution.

Dans ce tour d'horizon, alors la France vue du Japon ? — Alors effectivement, quand on observe ce qui se passe en France de loin, du Japon, on voit les grandes lignes. Mais la première chose que j'aimerais bien vous dire, c'est que la France, nous sommes [*] en train de couler, en train de couler.

C'est notamment...

En tout cas à cause de l'euro. L'euro, ça marche pas pour l'économie française. Et puis l'UE.

Comme ça, la France a perdu sa souveraineté économique, politique et, à la limite, sociale. Ça me fait vraiment mal au cœur comme quelqu'un qui fréquente la France depuis 40 ans. Et la France a énormément changé, pas forcément en bien... — Quand vous dites « pas forcément en bien », vous l'avez déjà dit tout à l'heure, ça veut dire en fait « en mal ».

C'est...

Vous le constatez. — En mal, en mal, oui, oui, oui, oui. — Voilà.

N'ayons pas la politesse japonaise. Vous pouvez dire ce que vous pensez. — Donc quand on observe comme ça de loin, je vois les grandes lignes.

La France est en train de couler. — Ça, c'est un sentiment que les Japonais, plus généralement, ont de la France : qui est une puissance en plein déclin ? — Généralem...

Non, ils seront pas contre. Ils seront même pas contre. La France reste toujours comme un pays de culture extraordinaire, etc.

Mais politiquement, économiquement, il n'y a que sans doute des experts qui se rendent compte de ce déclin. Et simplement, ce sur quoi j'aimerais bien insister, c'est que ce qui est frappant, c'est une similitude de situation entre la France et le Japon. À la limite, le Japon a perdu sa souveraineté monétai...

Ah non, monétaire, non, mais économique et politique. Et la France a perdu sa souveraineté déjà monétaire, et économique et politique. Donc on... — Et diplomatique, enfin quasiment, ... — Diplomatique, oui. — ...et militaire, oui. — On est dans la même situation et dans un cadre de globalisation qui fonctionne depuis déjà 30 ans.

Donc il faut absolument faire quelque chose pour renverser le rapport. J'aimerais bien qu'il y ait de plus en plus de gens qui se rendent compte de cette situation, et chercher une solution politique, mais ce qui n'est pas évident. Ce qui n'est pas évident, parce qu'au Japon, les gens sont tellement formatés... — Par les médias. — Par les médias.

Et les médias sont complètement pour la politique d'austérité et pour l'augmentation de la TVA. Donc on est complètement bloqués, dans un certain sens. — Comme en France, en fait. — Oui, oui, oui. — Mais en France, il y a une tradition de bouffée révolutionnaire.

Le mouvement des Gilets jaunes, qui est actuellement un petit peu retombé mais qui ne demande qu'à redémarrer...

On va voir ça cet automne. Est-ce qu'il y a un peu le même phénomène au Japon, ou pas vraiment ? — Non, non.

Le Japon, c'est un pays quand même de discipline. Donc on ne manifeste pas de cette façon. Mais simplement, le mal continue de s'aggraver.

Et pour revenir sur les Gilets jaunes...

Enfin je vois un peu ce qui se passe à travers des vidéos Youtube, etc. Ce qui nous frappe quand même le plus, c'est que les gens se révoltent, mais ils se trompent un peu d'objectif, de critique. Ils critiquent justement des choses qui se déroulent devant leurs yeux.

Mais ils ne cherchent pas à comprendre pourquoi telle ou telle chose se déroule comme ça, d'où ça vient. Quand on voit de l'extérieur et de loin, on voit clairement que c'est l'UE et l'euro, l'UE, l'euro. Mais les politiques français...

Enfin il n'y a pas beaucoup de partis politiques français qui, justement, cherchent sérieusement à faire sortir la France de l'UE ou de l'euro. — Ça, c'est le moins que l'on puisse dire, oui. — Oui. — Oui. — C'est pareil, c'est la même chose pour le Japon.

Il n'y a qu'un seul parti pour le moment, qui s'appelle Reiwa Shinsengumi, qui cherche justement à renverser la politique d'austérité et de l'augmentation de la TVA. C'est de ce point de vue-là que je trouve qu'on est en train de vivre pour le même destin, la même situation catastrophiques. — Alors nous avons ici un Japonais né au Japon qui aime beaucoup la France, mais qui d'abord est avant tout japonais, et qui a adhéré à l'UPR.

Comment se fait-il qu'un Japonais adhère à l'UPR et que tant de Français qui connaissent notre mouvement politique, qui approuvent notre mouvement politique, eh bien n'adhèrent pas, et au moment des élections disent : « Bah non, finalement, j'ai pensé que vous n'y arriveriez pas. Donc je suis allé voter pour des partis politiques avec lesquels je ne suis pas d'accord », du style le FN ou la FI ou DLF ou je ne sais pas qui, ou EELV, qui ne proposent pas de sortir de l'UE, ou le PCF ? Comment ça se fait qu'ils n'ont pas cette compréhension des choses que vous, depuis 12 000 km, vous avez eue ? — Bah c'est-à-dire je pense que c'est inscrit dans le prolongement de mes études françaises.

En tout cas, la raison pour laquelle je me suis intéressé à la culture française, c'est que c'est une culture complètement différente, si on peut dire. D'un point de vue de l'analyse de la structure familiale d'Emmanuel Todd, vous savez, la famille souche représente justement des valeurs fondamentales qui s'opposent radicalement – radicalement – à celles de la structure nucléaire égalitaire qui couvre justement la partie nord de la France. Donc c'est une culture qui a été justement créée dans un contexte anthropologique et historique dont les valeurs s'opposent à celles du Japon, qui est marqué par la structure familiale souche.

Donc c'est pour ça que j'ai commencé à m'intéresser à la culture française : parce que c'est tellement différent. Et j'ai suivi des cours et des séminaires tout en étant à Paris. Bah j'ai assisté justement aux cours de Pierre Bourdieu.

Même, en 1978, j'ai assisté aux cours de Michel Foucault. — Ah oui. — À l'époque, oui.

Et puis par la suite, j'ai assisté aux cours, aux séminaires de Jacques Derrida. Donc vous savez, chercher quelque chose, c'est un peu...

C'était quelque chose qui était fondamentalement inscrit dans mes études un peu...

Françaises. Donc c'est comme ça que j'ai eu une nouvelle découverte, si vous voulez, en tombant sur des vidéos de M. François Asselineau. — De moi. — (Rire) — Domo arigato, merci beaucoup pour cet entretien.

Vous voyez qu'à l'UPR, nous avons des talents extraordinaires, des personnes venues de tous les horizons, y compris de tous les horizons du monde. Nous sommes très fiers de vous compter parmi nos adhérents, Pr Ogino. Entre deux cultures, donc, comme je le disais : marié avec une Française qui est adhérente à l'UPR, avec un fils qui a la double nationalité franco-japonaise, qui est adhérent aussi à l'UPR.

Nous sommes très fiers d'avoir cette ouverture sur le monde. Et finalement, le message que nous transmet...

Je ne pense pas travestir vos propos. Le message que nous transmet le professeur Ogino, c'est à la limite : « Français, qu'est-ce que vous attendez, quoi ? ».

Hein, c'est ça : « Qu'est-ce que vous attendez pour envoyer balader l'UE et l'euro et pour vous ressaisir ? Il faut que nous soyons conformes à la France que vous avez connue et qui est la France que le monde entier attend » ? — Effectivement, je souhaite vivement que la France retrouve la France telle qu'elle était avant comme pays autonome avec sa souveraineté politique, culturelle, économique et militaire. — Et une vision du monde différente de celle des Anglo-Saxons. — Tout à fait, tout à fait. — Oui.

C'est une belle parole de Charles de Gaulle, qui disait qu'il s'adressait à toutes celles et à tous ceux qui veulent avant tout que la France reste la France. — Soja totemo yoshiro katane. — Arigato gozaimasu. — Domo arigato gozaimashita. — (Inaudible) — Merci beaucoup, au revoir.