Fonds Enki Bilal : imaginer un lieu de dialogue et de résistance pour l’art
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 80 %Attaque 8 %Défensif 13 %
Questions et réponses
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- 0:51OuverteRéponse directe
Pourquoi un fond Bilal maintenant ? Est-ce que c'était le moment ?
- 3:01RelanceRéponse directe
Quelle était votre première réaction en disant « Oh, mais t'es sûr ? » ?
- 4:24OuverteÉludée
Avez-vous regardé ce que les autres avaient fait avant de créer votre fond ?
- 6:13OuverteRéponse directe
Racontez-nous votre enfance à Belgrade et votre père tailleur de Tito.
- 7:58RelanceRéponse directe
Obligé ? On ne vous demandait pas vraiment votre avis ?
- 9:25OuverteRéponse directe
Vous y retournez de temps en temps, à Belgrade ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 6:38Invité politiqueFait
« Mon père s'est battu aux côtés de Tito contre les nazis. »
- 10:31Invité politiqueFait
« L'intégration, c'est fait par la culture, par la langue française, la découverte de la bande dessinée. »
- 11:55Invité politiqueFait
« Ma mère disait : il ne faut pas parler, attention. Il y avait des Russes juste en plus, à côté de l'immeuble où je suis né. »
- 19:36Invité politiqueFait
« Les premiers albums qu'on fait ensemble sont plutôt axés sur les régions françaises, donc Politique Intérieure Française. »
- 26:30Invité politiqueFait
« Ce parti n'existe nulle part sur la planète. Nulle part. »
- 28:05Invité politiqueFait
« La première fois, en 1981, pour François Mitterrand. La dernière fois, en 1981, pour Mitterrand. »
- 31:05Invité politiqueFait
« Moi, la narration, je savais ce que c'était par la bande dessinée. »
- 31:15Invité politiqueFait
« On n'a pas besoin forcément de sortir d'une école pour faire des films. »
- 33:20Invité politiqueFait
« je commence surtout par penser à ce que je vais raconter. »
- 33:31Invité politiqueFait
« j'ai écrit un script de film, j'ai fini là depuis quelques temps »
- 35:42Invité politiqueFait
« L'état du 9e art, ça je dirais, c'est l'inquiétude par rapport à la lecture. »
- 36:00Invité politiqueFait
« je vais citer Paul Virilio qui était un ami et qui a fait un travail extraordinaire des essais d'un philosophe, d'un architecte, un type brillantissime et qui nous a alertés sur l'accélération sur la vitesse, la vitesse qui vient du numérique. »
- 36:23Invité politiqueFait
« À partir du moment où il n'y a plus de transmission, on est en danger. »
- 36:51Invité politiqueFait
« les parents, pour ne pas être largués, se sont tournés vers des enfants qui ont compris plus vite comment fonctionnait le numérique. »
- 37:50Invité politiqueFait
« l'intelligence artificielle va amener de nouvelles formes de culture. »
Temps de parole
- Invité politique74 %
- Présentateur22 %
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France Culture, les matins d'été, Bérangère Bonte. Salvador Dali a conçu et inauguré son théâtre-musée en 1974. Picasso ne l'a pas fait lui-même, mais a fortement soutenu le muséo Picasso de Barcelone. Miro a co-créé la fondation Johanne Miro, ouverte en 1975 pour montrer son œuvre et soutenir la création contemporaine. Niki de Saint-Fal, elle, s'est fait un parc de sculptures monumentales, le Jardin des Tarots. Niki Bilal a désormais son fond Bilal dans le Marais, à Paris, avec des dizaines de bandes dessinées, mais pas que. Celui qui est aussi peintre, écrivain, réalisateur de films, va nous expliquer ce qu'il veut en faire, puisqu'il est mon invité pour un grand entretien.
Bonjour Niki Bilal.
Bonjour.
Je suis ravi de vous accueillir dans le studio des matins d'été.
Je suis ravi d'être là.
Tout le monde est content. Pourquoi un fond Bilal maintenant ? Est-ce que c'était le moment ?
Je ne sais pas. L'idée n'est pas de moi. Il faut quand même dire ça en préambule.
Votre galériste, c'est Jean-Baptiste Barbier.
Oui, c'est ça. Jean-Baptiste Barbier, galeriste.
Alors, on va faire un fond.
Il est galeriste. J'ai exposé beaucoup chez lui, déjà. Il a fait des catalogues. C'est un partenariat, une amitié qui se poursuit depuis un certain nombre d'années. Mais jamais je n'aurais imaginé, personnellement, avoir un lieu comme ça, dédié à Paris, l'équivalent d'un musée. Alors, lorsqu'il m'a proposé la chose, j'ai dit oui, pourquoi pas, mais t'es sûr ? Comment on va appeler ça ? Un musée ? Non, je ne veux surtout pas. Je suis encore vivant. Je suis encore dans l'action. Donc, c'est un peu... Fondation ? Non. Il y a trop de juridique. C'est une usine à gaz. Donc, je ne sais pas. Moi, le mot fond m'a plu. Parce qu'il est un peu improbable, comme ça, avec son S à la fin.
Et on est resté là-dessus. Et que fait-on de ce fond ? Ce lieu qui n'est pas un musée, mais en fait, c'est une billetterie. Donc, on le visite comme un musée. C'est dans une galerie rue Charlot, qui est une galerie très connue, de Denise René, qui était une grande galeriste parisienne.
Qui a accompagné toute la carrière de Vazarelli, notamment.
Absolument. Exactement. Et donc, voilà. On se retrouve là. Et l'idée, évidemment, n'est pas que d'être... Que le lieu ne soit pas dédié qu'à mon travail. On ouvre... On va ouvrir les portes à des invités. Donc, on aura régulièrement des invités, artistes, venus d'horizons très différents. Il n'y a absolument pas accès sur la bande dessinée. Surtout pas, d'ailleurs. Parce que moi-même, je fais beaucoup de choses très, très diverses. Mais en tout cas, voilà. Cette première exposition, elle a un côté pédagogique pour expliquer. Parce qu'évidemment, les gens ne connaissent pas tous mon travail, comment je fonctionne et à partir d'où je fonctionne.
Y compris depuis mes débuts en France, mon arrivée en France. Ça commence avec des photos de mon arrivée en France.
Oui. Alors, on va en parler. Mais juste, si on s'arrête deux secondes, sur la crainte que vous aviez. Je ne sais pas quelle était votre première réaction de dire « Oh, mais t'es sûr ? » Cette pudeur... Comment...
Non, c'est parce que je... Non, je me suis dit « Mais est-ce que c'est pas prétentieux ? » Est-ce que c'est pas... Mais c'est absurde de dire ça. Mais c'est une première réaction comme ça. Non, c'est pas absurde. Non, non, mais c'est ça. Je me suis dit « Mais pourquoi ? » Et finalement, les réactions, les gens, ils ont dit « Mais c'est une idée absolument géniale. » Y compris à la mairie de Paris, dont se trouve l'office de la mairie est juste dans la rue, à côté. Ils ont eux-mêmes dit... Le maire réveille, il a dit « Mais c'est formidable. C'est génial. Il faut faire ça. » Donc, on est soutenus, en fait, par un mouvement.
Et puis, il y a quelque chose qui est quand même très important, qui s'est imposé à nous et à moi particulièrement, c'est que des lieux de résistance, il faut en créer. Parce qu'on en parlera sans doute. Moi, je considère que la culture est en danger. L'art est en danger, même. Parce qu'on est dans une période de mutation très profonde dont on ne sait pas grand-chose. On ne sait pas ce qui va arriver. L'intelligence artificielle, c'est quand même un événement, une addiction qui est en train d'apparaître, de naître. Donc, voilà, il faut exister sur le plan artistique. Il faut que des lieux existent comme ça. Pas seulement en France, pas seulement à Paris, mais partout dans le monde.
Non, je pense que c'est mondial.
Je vous voyais sourire quand je parlais du musée d'Ali, de la Fondation du Miro, du Jardin Niquide Saint-Fal. Mais vous avez, quand même, une fois que la décision a été prise, vous avez un peu regardé ce que les autres avaient fait ?
Absolument pas. Non ? Absolument pas. Et surtout, là aussi, je vais être très honnête, j'ai très peu participé, y compris au choix des œuvres.
Ah oui ?
Volontairement, parce que je pense que je suis assez mal placé pour faire un tri. Enfin, je risque de... Et je ne sais pas le faire, en plus. Donc, il y a beaucoup d'œuvres que je n'ai plus en ma possession, déjà. Il y a beaucoup qui ont été vendues, qui sont introuvables. Et donc, j'ai laissé Clémentine Hustin, qui est la directrice du Fonds, et Jean-Baptiste Barbier, je les ai laissés me faire des propositions. Donc, ils ont fait des propositions. J'ai accepté la quasi-totalité. J'ai modifié des choses, évidemment. Je suis intervenu. Mais j'aime bien cette idée qu'un œil différent regarde mon travail. Et moi, je découvre, finalement. J'ai l'impression de découvrir qui je suis.
Ah, vraiment ?
Vraiment. Parce que jamais, je me suis posé la question de...
Parce qu'il y a eu beaucoup d'expos, notamment dans les musées, etc. Donc, vous avez eu à maintes occasions des retours et des regards extérieurs.
Absolument. Mais à chaque fois, il y avait un concept très différent. Par exemple, le musée du Louvre, c'était particulier. C'était un livre qui avait été fait sur des œuvres du Louvre. Le musée des arts et métiers, c'était aussi une très belle expo. J'étais très fier d'être là-bas. Avec des objets que j'avais sélectionnés dans le musée, et même dans les réserves du musée. Donc, il y avait des concepts comme ça qui faisaient que j'avais pas cette vision brute à l'os, quasiment désossé, squelette de ma carrière. Donc là, je le vois ici. Et il y a un côté pédagogique. Et ça m'amuse et ça me touche en même temps. Donc ça, il fallait que quelqu'un d'autre le fasse. Je pouvais pas le faire, moi.
Donc, c'est votre parcours artistique. C'est aussi biographique. La visite démarre, vous l'avez dit, là où vous êtes nés. Ça démarre là où vous êtes nés, à Belgrade.
Oui.
Votre père était tailleur de Tito, dit-on, au début de l'expo. Racontez-nous ça.
Ah oui, mon père s'est battu aux côtés de Tito contre les nazis. Donc, c'était la guerre sous la guerre mondiale dans les Balkans. C'était très violent. Et les partisans, Tito était le commandant-chef de ces partisans qui ont finalement vaincu les nazis. Donc, Tito est devenu un héros à partir de ce moment-là. Pas seulement pour son peuple, quelles que soient les origines de ce peuple, que ce soit serbe, croate, etc. Il était le héros, le sauveur. Et il est devenu le héros aussi pour les Occidentaux, puisqu'il avait dit non à Staline. Et donc, ça, c'était bien. Et donc, mon père était proche de Tito dans ses combats. Et à la fin de cette guerre, il est devenu son tailleur. Voilà.
Vous avez observé ça, vous, gamin ?
Non, vous n'avez jamais assisté à la prise de mesure des costumes ? Non, non, il était parti, mon père était déjà parti pour Paris, pour parfaire son métier de tailleur. Mais aussi parce qu'il voulait quitter, il ne voulait pas entrer au Parti communiste. Alors, ça, c'est une autre histoire entre lui et Tito. Mais Tito l'a laissé faire, l'a laissé partir.
Vous-même, vous étiez pionnier, c'est-à-dire que vous défiliez... Oui, oui, oui. Enfin, je n'ose pas prononcer le mot embrigadement léger, on va dire, mais...
Oui, oui, c'était de l'embrigadement, bien sûr. Alors, tous les gamins, les gamines, on était tous avec nos petites chemises blanches, nos petits foulards rouges, avec un petit anneau doré. Et donc, tout ça, c'était un peu le parcours obligé d'une manifestation à la gloire du socialisme, à la gloire de Tito aussi.
Obligé ? On ne vous demandait pas vraiment votre avis ?
C'était des écoles, elles étaient réquisitionnées. Mais nous, on était contents, il n'y avait pas du tout de... Ça se faisait dans la joie, la bonne humeur. Et puis, moi, ça me permettait de fouler le stade de l'Etoile Rouge de Belgrade ou du Partisan. Donc, moi, j'étais gamin et j'étais très bon au foot, d'ailleurs. J'avais été repéré par un recruteur de l'Etoile Rouge.
Oh là, on est passé à côté d'une autre carrière.
Je serais devenu professionnel. Aujourd'hui, je serais à Belgrade, peut-être, avec un café, un estaminé à mon nom. Je suis venu en France.
Vous avez un fond, c'est pas mal.
Je suis venu en France et j'ai un fond à la place. C'est pas mal. C'est pas mal, c'est beaucoup mieux.
Mais le foot, ça s'est arrêté parce que vous êtes arrivé à Paris. Ah oui, absolument.
Mais j'ai repris après avec mes camarades dessinateurs.
Vous n'aviez pas le choix, et c'était marrant, de défiler avec les copains. Mais avec le recul, vous regardez ça comment ?
Non, non, c'est un très bon souvenir. Non, Petito, moi, on l'aimait bien. Je pense que le peuple yugoslave l'aimait bien. Il était redevable de cette résistance forte face aux nazis. Donc, il a sauvé son peuple. Et c'était une époque où... Alors, il y a eu des horreurs entre Oustachie et Tchétnik. Oustachie, c'est des nazis, entre guillemets, croates, et des Tchétnik, c'est des ultra-nationalistes fascisants serbes. Enfin bon, c'était une horreur entre les deux, mais lui, il a réussi à réunir tout ça et à fédérer une nouvelle fédération yugoslave.
Vous y retournez de temps en temps, à Belgrade ?
Oui. Oui, d'ailleurs, les deux dernières fois, j'y suis allé en compagnie d'Emmanuel Macron, qui m'a emmené sur le plan culturel. Voilà, donc, j'y suis allé deux fois avec lui. Mais sinon, j'y vais aussi personnellement. J'ai des amis.
Ça change ? Ça bouge ? Enfin, vous voyez...
Non, non, c'est pas mal. C'est pas mal. Alors, bon, c'est un pouvoir un peu... C'est un homme qui tient à ça. Il n'est pas autoritaire, mais c'était un peu mafieux, entre guillemets. Mais c'est toujours pareil, quoi. Mais sinon, il y a une jeunesse quand même très, très, très assoiffée, qui a très envie d'Europe. Et en même temps, pas vraiment non plus, parce qu'elle voit comment les choses se dégradent. Donc, c'est assez curieux, mais il y a une vraie vitalité. C'est une ville très, très, très vivante et que j'adore. J'adore Sarajevo aussi, parce que c'est aussi ma ville de cœur.
Vous avez eu la chance de connaître avant qu'elle soit bien abîmée.
Et pendant la guerre, j'y suis allé plusieurs fois, oui.
Mais cette enfance et cette double identité, je ne sais pas si vous avez la double nationalité, d'ailleurs.
Je l'ai, je peux l'avoir, oui, absolument.
Vous sauriez dire en quoi elles ont influencé votre travail ?
Je pense que c'est ce qui est très intéressant. Il y a mon arrivée en France, ma soeur et moi, ma mère, mais en tout cas, ma soeur et moi, mon père voulaient qu'on s'intègre. Le mot intégration, c'était quelque chose... Le mot assimilation n'existait pas. Je pense qu'on ne peut pas s'assimiler. Mais l'intégration, oui, c'est quelque chose de très beau. Donc, moi, l'intégration, c'est fait par la culture, par la langue française, la découverte de la bande dessinée. Je découvre ça en France. Et ça, cette passion de la langue fait qu'on s'intègre très vite, qu'on devient, on pratique la culture, on crée des liens sociaux, mais qu'on n'oublie pas d'où l'on vient.
C'est ça qui est beau dans l'intégration. On n'oubliera jamais ce qu'on est, d'où on vient. Moi, par exemple, la Coupe du Monde qui vient de se dérouler, j'étais pour la France, évidemment, équipe magnifique. Mais s'il y a un match France-Serbie-France-Croatie ou France-Bosnie-Herzégovine, je suis pour les trois autres.
Je pensais que vous alliez dire, je propose mes services.
Non, et ça, c'est normal. Donc, ça, c'est caricatural, mais c'est un peu ça. Et donc, l'idée, je pense que moi, j'ai gardé de cette enfance des trucs totalement qui sont liés à la politique, à la géopolitique, au pouvoir. Ça, j'ai senti, Tito. Je sentais que c'était quelque chose de... Je sentais que c'était quand même une main de sphère.
C'était dur, c'est ça, oui.
Ma mère disait, il ne faut pas parler, attention. Il y avait des Russes, juste en plus, à côté de l'immeuble où je suis né, où je vivais, il y avait une communauté russe, soviétique. Et comme Tito avait dit non à Staline, ça créait des tensions. Donc, il ne fallait pas parler aux Russes. Il y avait un climat très particulier. Donc, ça, ça m'a marqué. Il y avait ce musée de la guerre qui était juste en face de la maison où je habitais. Donc, dans un parc, à ciel ouvert, il y avait des canons, des chars. C'était un terrain de jeu, mais en même temps, qui ramenait en permanence la résistance, la notion de la politique. Et ça, ça m'a marqué.
Donc, c'est peut-être pour ça aussi que je trimballe ça comme une espèce de colonne vertébrale de la création.
Vous arrivez donc en Gare de l'Est. Vous avez 10 ans. Il y a la photo au fond Enki Bilal. On comprend aussi que vous avez toujours été assez culotté. Vous arrivez, il y a 15 ans, vous écrivez à Goscinny, c'est ça ? Qui vous répond et qui vous reçoit ?
Assez culotté. Je ne sais pas si on voit la photo, regardez la photo. J'ai l'air un peu... Je n'ai pas l'air très rassuré. Je ne suis pas très rassuré dans les bras de mon père que je me méfie un peu.
À l'instant de la Gare de l'Est, c'est vrai.
La Gare de l'Est, ça c'était un traumatisme absolu. L'arrivée et ce départ, c'était horrible. 42 heures de voyage de train, 42 heures, dont les trois quarts entre Belgrade et la frontière italienne. C'est très particulier.
Et il vous dit, on part pour quoi ?
On part pour quoi ? Pour rejoindre papa. C'était prévu comme ça. Mais c'était pas... Ça traînait et au bout d'un moment, comme ça n'arrivait pas, on finissait par se dire que ça n'arrivera peut-être jamais et que ce n'est peut-être pas plus mal. Franchement. Quand on est enfant comme ça, on se dit... Mais en tout cas, voilà. Il a fallu y aller à un moment donné. C'est même moi qui ai déclenché involontairement le départ. Vous allez dire ? Oui, j'ai un peu répondu à une prof, une institutrice. Je lui ai dit, de toute façon, on va partir bientôt. Je ne sais pas, je lui ai dit un truc dans ce genre-là. Tout de suite, elle a dit, attends, il faut que je vois ta maman.
Le soir même, elle allait voir ma mère. Elle disait, voilà, si vous voulez partir, je sais que votre mari est au courant de la situation, si vous voulez partir, vous nous favorisez pour l'obtention de votre appartement et mon mari a les moyens de vous procurer des papiers rapidement. Un mois après, on était dans le train.
Vous donnez votre appart, vous avez les papiers. Et l'appartement,
on n'était pas propriétaire, mais en tout cas, ça s'est fait une espèce de truc comme ça. Bon. Mais en tout cas, voilà, c'est l'histoire. C'est mon histoire.
Donc, de ce gamin un peu terrifié que vous décrivez, quand même, quelques années plus tard, vous écrivez à Goscinny. Là, vous avez 15 ans.
Oui. Et il vous répond
et il vous reçoit.
Oui. Avec Jean-Michel Charlier. C'est ça ? Qui étaient tous les deux
chez Pilote.
Les deux réacteurs en chef de Pilote. Moi, je lisais Pilote.
Quels souvenirs vous avez de cette rencontre ?
Pardon ? Souvenirs de cette rencontre ? Alors, moi, je lisais Pilote et j'avais les... Je voyais les... Il n'y avait pas les photos des dessinateurs, mais il y avait les dessins de Greg et d'autres dessinateurs qui représentaient Goscinny et Charlier. Et donc, je ne les avais jamais vus physiquement en vrai. Lors de ce rendez-vous, je les vois pour de vrai. Donc, c'est assez bizarre. Et l'accueil est très bon. Ils me disent c'est très bien, tes dessins, c'est très bien de mon garçon. Continue, mais surtout, passe ton bac d'abord. Ça, c'est classique. J'avais 15 ans. Comment ai-je trouvé ce courage ? Je n'en sais rien.
J'ai pris le téléphone chez mon père, ce vieux téléphone au bac Édith Noir, sentant le tabac. Je me souviens très bien. Il n'était pas loin. C'était près de la rue du Louvre. Rue du Louvre, d'ailleurs. Et là où a été, où il y a peut-être toujours le SNDJ, le Centre National Journaliste, c'est rue du Louvre. C'était dans ce bâtiment-là. Oui, absolument. C'était dans ce bâtiment-là. Pilote se trouvait là. Et donc, voilà. Ça, vous voulez vraiment dire, je pense que j'avais très, très, très envie de faire de la bande dessinée, tout simplement.
Bon, il y a beaucoup de rencontres, rencontres qui sont retracées dans l'exposition. Pilote, le premier, enfin, vous gagnez ensuite un concours avec Pilote, 2001. et donc là, première publication, 1972, première publication, le bol maudit, donc dans Pilote, 1975, la rencontre avec Pierre-Christin et le premier album, l'appel des étoiles. Vous rencontrez...
La croisière des oubliés.
Ce n'est pas le premier album, c'est la croisière des oubliés.
C'est mes histoires courtes, l'appel des étoiles.
Vous commencez à croiser un peu les Belges à ce moment-là.
Oui, les Belges...
Attendez, on va en écouter un.
D'accord.
Attendez l'oreille.
On dessine pour soi. J'ai toujours pensé beaucoup à mon public tout de même parce que le public, c'est... Mon public, c'est moi, à l'époque où j'étais simplement lecteur de bandes dessinées et je dessine pour ce gamin-là. Je dessine pour ce gamin que j'ai été à telle... Bon. Et le plaisir de dessiner est très bien mais on dessine tout de même pour être vu. On dessine pour essayer de plaire. Chacun a sa façon de réussir à plaire d'une façon ou d'une autre mais il faut... C'est fait pour être vu, c'est fait pour être lu et en le faisant, on pense à l'impression de celui qui va lire.
On dessine pour soi, on dessine pour le gamin qu'on était. Vous avez reconnu, Franquin ?
C'est vrai.
Extraordinaire,
Franquin extraordinaire.
Extrait d'Affaires culturelles, c'était sur France Culture en 2021. Vous êtes d'accord avec ça ?
Oui. Il y a ça. Oui, oui. Lui, on comprend. On comprend. C'est un génie du dessin. C'est un génie... Vraiment, je pense qu'il a...
On dessine pour le gamin qu'on était.
C'est alors... Et pourquoi ? C'est peut-être... Je pense que c'est là que moi, je me suis dissocié à un moment donné de l'avant-dessiné. Peut-être parce que justement, je ne voulais pas appliquer cette loi. Mais lui, ça lui va tellement bien. Ça lui va tellement bien parce qu'il a été d'une liberté dingue. Et il l'a fait jusqu'au bout. Moi, j'ai dessiné à un moment donné pour exprimer ce que je ressentais, ce que le monde dans lequel je vivais m'inspirait, ce qui me... Voilà, j'étais bouffé par le... Je dévorais l'actualité, la presse, etc. Et ça, ça me nourrissait. Je parlais de mon passé de gamin à Belgrade. La géopolitique, le pouvoir, tout ça m'a marqué.
Donc, je ne faisais pas ça pour le gamin que j'étais. Je le faisais pour moi et pour savoir ce qui allait nous arriver.
J'ai cru comprendre que toutes vos journées commencent par la lecture des journaux, encore aujourd'hui.
Aujourd'hui, oui. Même aujourd'hui, j'essaie d'avoir du papier entre les mains. C'est plus compliqué, mais oui.
Mais ça vient nourrir la science-fiction, cette actualité ? Ça paraît paradoxal.
Non, ça projette. Non, ça aide à la projection. La science-fiction, c'est une simple projection d'une vision du réel qui est liée à la fois au présent. Donc ça, c'est la presse. C'est la marge du monde. Et au passé. C'est pour ça que la mémoire est extrêmement importante et que c'est un peu le centre de tous mes sujets. La mémoire est au cœur de tout ça. Et je pense que si l'être humain perd la mémoire, ce qui est en train de se passer quelque part, petit à petit, il risque de tout perdre.
C'est présent et on en parlera après le journal de 8R si vous nous faites la gentillesse de rester pour poursuivre cet échange. Mais vous parliez de la croisière des oubliés. La géopolitique est déjà présente d'ailleurs, là. On est en 1975 et c'est Pierre Christin qui est votre première collaboration avec lui qui vous offre, qui vous ouvre, dites-vous, à un propos social et politique.
Exactement. Donc, alors, les premiers albums qu'on fait ensemble sont plutôt axés sur les régions françaises, donc Politique Intérieure Française. Donc, très... Alors, c'est très marqué à gauche, notre démarche. Et ce qu'il faut le noter, c'est quand même chez Dargaux qui était un éditeur de droite. Donc, c'est plutôt... Bon, c'est... Jusqu'au moment où...
C'est-à-dire que... Jusqu'au moment où
le coup près est tombé à un moment, mais... Voilà. Le coup près est tombé à un moment, mais... Le coup près. Le coup près, à un moment donné, ça a déplu. Ça a déplu. Et puis, finalement, après, bon, il y a eu des regrets, etc., etc. Mais en tout cas, on a pu faire ce qu'on voulait quand même chez Dargaux.
Bon. Et puis, il y a des sujets récurrents qui vont... Et on va en parler. La fusion entre l'homme et la machine qui arrive aussi, qui vous fascine ou qui vous inquiète ?
Les deux ? Oui. Oui, ce qui me fascine. Mais il y a toujours un second degré dans ce que je fais. Il ne faut quand même pas l'oublier. Ça ne se voit pas forcément sur mes dessins.
Je pense qu'on le sent un petit peu.
On le sent. Si on lit, oui, on le sent. J'espère. Voilà.
Bon, vous restez avec nous. Je reste. Pas de cinéma aussi, bien sûr. Et de ce Fond Bilal qui a ouvert il y a quelques semaines rue Charlot dans le 3e arrondissement de Paris. Mais pour l'heure, il est 8h sur France Culture. France Culture, 7h-9h, les matins d'été, Bérangère Bonte. A l'occasion donc de l'ouverture du Fond Enki Bilal 22 rue Charlot dans le 3e arrondissement de Paris et avec vos oeuvres pour la première exposition jusqu'au 1er novembre. Exposition France Culture. On va évoquer la transcendance des genres et cette volonté de défendre les arts en général qui vous tient à cœur. Je vous voyais simplement très attentif et au journal et à la chronique de Camille Nédélec.
Non, non, j'adore ça. C'est passionnant. En plus, c'est monté en puissance du Maroc. En plus, il va y avoir la Coupe du Monde qui va rapporter aussi énormément d'argent. C'est une très grande ambition. Non, non, c'est passionnant. Ça, ça me sert forcément
plus ou moins. Les Coupes du Monde, on ne les a pas vues encore dans vos BD.
J'ai fait un album hors-jeu avec Patrick Covin. Ah, oui ! Sur le football de demain, c'est-à-dire celui encore d'aujourd'hui et de demain. Je suis encore en avance avec Covin. Tout n'a pas été encore coché.
Vous aviez vu la Coupe du Monde de Trump ? Et de Gianni Infantino ?
C'est sidérant. Ce type est sidérant. Inquiétant, mais sidérant.
Mais ça vous... Ça provoque quoi ? C'est un personnage...
C'est Ubu Roy. C'est un personnage de fiction. C'est un personnage très étrange d'avoir ça comme ça qui remplace de discours politiques connus. Donc, ça prouve qu'on est peut-être à la fin de quelque chose. Je veux dire, d'un monde qui est en train de se transformer. Une hybridation qui va... Je veux dire, quand on voit ce qui se passe de l'autre côté avec Poutine, on est de nouveau dans des empires qui commencent à se reconstituer. La démocratie est en danger là.
Il y a un sujet qui est récurrent aussi dans beaucoup de vos BD et de tout votre travail. C'est le grand dérèglement climatique provoqué par la nature mais avec une planète qui se révolte, fragilisée par les actions humaines du XXe siècle. Évidemment, ça résonne avec... On parlait des incendies à l'instant, des canicules. Vous diriez que vous êtes un écho anxieux ?
Anxieux, non. Pas du tout. Quand j'ai parlé de coup de sang, par exemple, vous évoquez la planète qui se révolte, je le fais sous la forme d'une fable, littéralement. Je dirais presque que je me sers un peu d'un esprit poétique pour raconter ça. Je fais croire, moi je finis par croire que la planète elle est vivante. Ce qui est le cas d'ailleurs.
C'est un être vivant qui tout d'un coup décide de se révolter en disant attendez-vous les humains là, je vous ai laissé une chance, vous faites n'importe quoi, vous me faites du mal, vous ne vous occupez pas bien de moi, donc je me secoue comme un chien se secouerait son pelage pour enlever les puces, je me secoue un petit peu, je me débarrasse de vous et ceux qui restent, allez-y, je vous donne une chance, une nouvelle chance. Donc il n'y a pas de... On n'est pas dans le réalisme, on est dans une fable, littéralement.
Oui mais l'imaginaire infuse dans la réalité
chez vous. Bien sûr.
Sur ce sujet-là aussi.
Je pars parce que je pars d'une réalité, je pars du réel, je pars d'une inquiétude réelle, d'une prise de conscience réelle qui a tardé. Et donc ça, c'est un point de départ, mais il y a plusieurs solutions. Soit je le traite de manière réaliste, soit je le traite de manière irréelle, irréaliste, fantasmée, etc. Donc voilà, moi je choisis plutôt une option plus éthérée, plus libre aussi.
Quand vous parlez de la planète qui se révolte elle-même, vous auriez une baguette magique, on vous donne une baguette magique pour traiter le problème du règlement climatique. Vous commencez par quoi ? Vous enlevez les avions ? Je ne sais pas.
Justement, c'est là que c'est très compliqué de faire de la politique et de l'écologie. C'est là que ça devient compliqué, je pense. Parce que ? Parce qu'il y a l'idéologie, l'idéologie bloque tout, on est dans ce binarisme, c'est ça le danger aussi. Ce qui manque aujourd'hui, c'est la nuance. Moi, j'ai du mal avec les écologistes aujourd'hui parce qu'ils sont dans la punition, dans l'idéologie pavlovienne et il faudrait des organismes supranationaux qui soient au-dessus de y compris... Bon, on est dans une espèce d'utopie absolue mais il faudrait vraiment prendre en compte le danger que nous représentons pour la planète et ça ne suffit pas.
Ça ne suffit pas ce qu'on essaie de faire, c'est de la bonne volonté mais à mon sens, la baguette magique, elle n'existe pas. Il faudrait simplement déjà que les humains se tiennent par la main. Or, ils ne se tiennent pas par la main. C'est ça le drame. C'est-à-dire que, logiquement, on devrait arrêter tout, les guerres, etc., pour dire, attendez, que fait-on pour sauver cette planète ? On est sur un caillou, on est tout seul au milieu de l'espace, un espace infini, sans fin. On est un tout petit grain de sable, rien du tout. On a des images magnifiques qui nous proviennent de la dernière mission lunaire derrière la face cachée de la Lune.
On a des photos sublimes avec l'en amorce au premier plan la Lune et au second plan on a la petite planète bleue magnifique. Et qu'est-ce qu'on fait sur cette planète ? On s'entretue, on est binaire, on ne discute pas, on veut tuer la mémoire, on veut imposer ses idéologies. C'est une faillite totale de l'humain.
C'est à cause de ce binarisme que vous ne vous êtes jamais engagé vraiment en politique ?
Exactement.
Vous ne le ferez pas ?
Et plus que jamais, je dirais, j'ai un parti, j'ai choisi un parti, c'est le parti de l'humanisme et de la nuance. Ce parti n'existe nulle part sur la planète. Nulle part. En France, on le voit, il suffit de voir les spectacles de l'Assemblée nationale, en Europe non plus, aux Etats-Unis, en Russie, enfin en Chine, nulle part. Comment voulez-vous qu'on sauve cette planète ? C'est-à-dire, sauver la planète, c'est se sauver soi-même d'abord, parce que la planète, elle nous survivra.
Il existe un endroit dans le dessin, dans la BD, dans l'art ?
C'est ce que vous faites ?
Est-ce que c'est de la politique d'une certaine façon ?
Alors absolument, et c'est pour ça que je... En fait, c'est vrai que sur le plan politique, je n'ai plus du tout envie, je suis dans la nuance. Donc c'est tout le contraire de ce qui se passe aujourd'hui. Il n'y a plus de débat, on est dans l'invective et dans la violence, dans la haine, c'est horrible ce qui se passe. L'art et la culture et l'éducation. Éducation, ça commence par l'éducation qui vient sur la culture, qui englobe la culture et qui produit l'art. Ça, c'est le trio gagnant pour sauver la planète, pour sauver la planète. Mais ça, qui le fait aujourd'hui ? Qui s'occupe de l'éducation, de la culture ? On est en train de...
au profit de la finance, le fric, on entre dans des tas d'autres considérations. Mais le jour où quelqu'un décidera, quelqu'un, c'est-à-dire un conglomérat peut-être de gens intelligents, généreux et pas calculateurs, du genre mon poste, pendant que je suis vivant, j'en profite. Mais sur le plan planétaire, ça, il faudrait... Mais ça, c'est un vrai débat. Et puis c'est surtout une utopie.
Vous votez encore ? Non. Je ne vous demande pas pour qui ?
Non, non, je ne vote pas. Non, non.
Vous avez voté ?
Non. Une fois. La première fois, en 1981, pour François Mitterrand. La dernière fois, en 1981, pour Mitterrand.
Et depuis plus ?
J'assume. J'assume. Parce que je ne vois pas. Je ne vois rien. Je vois des mensonges. Je vois des promesses qui ne sont pas tenues. Et je vois surtout que le vote blanc n'est pas comptabilisé. ça peut choquer, ça choque, mais j'assume parfaitement. Donc c'est la liberté. Alors si on m'oblige à un moment donné en Belgique, je crois qu'on est obligé de voter. Je voterai, mais je voterai blanc. Sauf peut-être si... Mais je pense qu'il faut... C'est la fin des partis, de toute façon. On est au bout d'un système. La démocratie est tellement abîmée que... C'est une grande tristesse.
Je voudrais qu'on parle de cinéma, Ingrid Bilal. Parce qu'un jour, vous aviez... Vous dessiniez. Et puis un jour, assez tôt quand même, je crois que c'est en 82, donc vous aviez 30 ans. Pas tout à fait, presque. Vous vous lancez dans le cinéma. Je crois que c'est en discutant avec Alain René. Et vous vous dites, allez, je vais faire du cinéma.
C'est Alain René qui m'a... J'ai travaillé avec lui parce qu'il m'avait demandé d'abord une affiche pour mon oncle Damien. Éric, et après, il m'a redemandé de travailler avec lui sur La Vie est un roman. Et sur une technique, lui, il aimait beaucoup El Méliès, il aimait beaucoup tout ce qui était dessin. Il était passionné de bande dessinée, de comics américains notamment. Et il aimait beaucoup mon travail. Et donc, il m'a proposé de faire des peintures sur verre pour La Vie est un roman. Donc, c'est une technique très, très, très ancienne qui date de Méliès. Donc, c'est des effets mécaniques, poétiques. Enfin, c'était passionnant à faire.
Et il m'a dit, un jour, il a dit, en me voyant comme ça sur le plateau, il m'a dit, un jour, Enki, vous ferez un film. Bon. Effectivement, j'ai fait un film, mais c'est un agent qui m'a proposé, il m'a présenté un producteur, Maurice Bernard. Et là, j'ai pu faire mon premier film, Bunker Palace Hotel. Mais ça, c'est...
Tourner à Belgrade ? Alors, le hasard.
Le hasard, mais le hasard. Ça devait se faire à Moscou, mais Moscou, c'était pas encore... C'était trop cher. Et puis, ça s'ouvrait quand même. C'est en 88. Donc, la perestroïka était passée par là. Mais finalement, Belgrade s'est positionnée. Donc, je me suis retrouvé quasiment à l'endroit où j'ai tourné mon gamin dans un petit film. Je me retrouve à tourner mon premier film.
On voit d'ailleurs cette séquence quand vous êtes gamin, effectivement, qui vous apprend... C'est-à-dire, vous êtes totalement autodidacte sur ce truc-là, sur ce sujet-là.
Alors oui, je pensais moi aussi qu'on pouvait...
Vous prenez une caméra, et puis... Non, mais je veux dire, vous dirigez des...
Non, mais c'est pas... C'est une immersion qui est lente. On discute énormément, on écrit, on discute avec le producteur, avec les techniciens, avec les acteurs, et ensuite, il y a les techniciens qui sont là, on apprend sur le tas quelque part, d'une certaine façon. Mais moi, la narration, je savais ce que c'était par la bande dessinée. C'est pas la même chose, certes, mais la narration, les ellipses, on sait ce que c'est. Et puis le fait de... Non, c'est pas ça qui est compliqué. On n'a pas besoin forcément de sortir d'une école pour faire des films.
Vous, vous dites ça, enfin, je veux dire...
Non, je le pensais, mais moi, je le pensais, je pensais... Mais c'est pour ça, on est venu me chercher, je ne suis pas allé moi-même frapper à une porte en disant j'ai envie de faire un film.
Film quand même avec Carole Bouquet, Magnifique Pérucro, Jean-Louis Trintignant,
Crâne rasé.
Crâne rasé. Quelles conséquences, vous dites, c'est de la narration, je connais, mais est-ce que le cinéma a, dans l'autre sens, des conséquences sur votre technique de travail en BD, justement ? Je comprends que vous ne travaillez pas tout à fait comme les autres auteurs de BD. On va écouter là-dessus quelqu'un qui est de l'autre école, en fait.
On est limité non seulement par une page, mais par des cases aussi. Pour moi, c'est là où ça commence. On trace une case blanche et c'est là où les choses commencent. Ça ne l'enferme pas, au contraire, ça le crée. C'est la forme de la serrure et puis après, il faut mettre quelque chose dedans, je ne sais pas. Mais c'est... Moi, en tout cas, l'acte de création commence par une case blanche. Maintenant, il y a des auteurs qui n'en tracent pas, des cases. Mais c'est vrai qu'il y a ce côté fondateur dans la première case. C'est très souvent comme ça que ça commence.
Enki Bilal, vous avez reconnu ? Jean-Christophe Menu ?
Oui.
Voilà, ça c'est la BD alternative, on va dire, cet extrait de Surpris par la nuit sur France Culture en 2009, émission de Christian Rosset. Vous, vous ne commencez pas par tracer des cases, vous commencez par dessiner.
Alors, non, non, ce n'est pas... Expliquez-nous. Ce qu'il dit Menu est très passionnant parce que c'est une façon de travailler. C'est une façon très libre et lui, il fonctionne comme ça et il aime cette... Voilà, c'est le sens de la liberté. C'est comme si, voilà, on lui donne une caméra et puis il se dit qu'est-ce que j'en fais de cette caméra et puis allez, je sors dans la rue et je vais commencer. C'est une possibilité et ça peut produire des choses passionnantes.
Expliquez-nous cette histoire de cases pour les néophytes.
Moi, littéralement, je ne commence pas par dessiner, je commence surtout par penser à ce que je vais raconter. Donc, j'imagine un récit, j'imagine comment commencer, comment on imagine un film.
J'ai écrit un script de film, j'ai fini là depuis quelques temps, c'est exactement la même démarche mais après, le dessin, il vient, il vient prendre le relais de cette idée, il vient la développer, il vient la faire exister et parfois, très souvent, moi, ce qui est intéressant, c'est que je passe de la table à dessiner à mon ordinateur et souvent, je me dis, ce dessin, finalement, ce n'est pas la peine de le faire, le texte le fera mieux, c'est-à-dire que le texte dira mieux que le dessin et inversement, il m'arrive d'écrire un bout de texte et de dire, maintenant, je l'enlève et c'est un dessin qui va parler à la place.
Donc voilà, c'est très libre et je travaille surtout case par case, voilà, case par case, plus du tout les planches constituées comme dans la tradition, ce qu'on voit dans le fond, d'ailleurs, il y a quelques planches au début qui sont des pages constituées. C'est-à-dire où le découpage
est fait au préalable et où on remplit.
Voilà, c'est des cases en forme de gaufrier, c'est ce qu'on dit comme ça, bon, vous avez une planche complète, avec des cases, des bulles, etc. Moi, depuis maintenant, sommet du monde, je travaille case par case comme un tableau et le texte est rajouté après et le montage est fait comme au cinéma. C'est-à-dire que mon expérience cinéma m'a amené à cette technique-là pour des raisons de pure liberté.
Vous n'avez pas d'étoiles à Hollywood, pas encore, mais j'ai vu que vous aviez un astéroïde à votre nom depuis 2006, l'astéroïde 227 767. En quel honneur ? Et qui l'attribue ?
Je ne sais pas. C'est un fou de l'espace qui traque des astéroïdes et qui les attribue aux gens qui l'apprécient. C'est tout ce que je sais. Donc, je fais partie. Il y en a d'autres, beaucoup. Je sais qu'il y en a un, Nikita Mandrika, il y en a un aussi dans le milieu de la bande dessinée. Bon,
peut-être un jour étoiles à Hollywood.
J'ai déjà travaillé pour des cinéastes hollywoodiens, Michael Mann notamment. C'était une très, très belle expérience.
Ce fond Bilal, vous disiez tout à l'heure, et je voudrais qu'on s'y arrête, lieu de résistance. Qu'est-ce qui vous inquiète quand vous regardez l'état de la culture en France aujourd'hui ? Et l'état du 9e art peut-être, de la BD ?
L'état du 9e art, ça je dirais, c'est l'inquiétude par rapport à la lecture. en général. Donc déjà, le roman, la littérature, les libraires souffrent énormément. Donc tout ça, c'est un contexte général. Donc, ce n'est pas seulement français. Mais pourquoi ? Je pense qu'il y a une évolution, une accélération du monde. Là, je vais citer Paul Virilio qui était un ami et qui a fait un travail extraordinaire des essais d'un philosophe, d'un architecte, un type brillantissime et qui nous a alertés sur l'accélération sur la vitesse, la vitesse qui vient du numérique. Et cette accélération, elle a complètement squeezé, littéralement arrêté toute transmission.
À partir du moment où il n'y a plus de transmission, on est en danger. La transmission, c'est quoi ? C'est apprendre aux gamins à lire, leur donner le goût de la lecture, du cinéma, de sortir, de réfléchir, de discuter. Tout ça, ce sont des choses qui sont naturelles. que le cerveau humain sait faire fonctionner. Et à partir du moment où un outil incroyable comme le numérique vient s'immiscer entre, par exemple, des parents et des enfants, très vite, les parents, pour ne pas être largués, se sont tournés vers des enfants qui ont compris plus vite comment fonctionnait le numérique.
Et là, à cette inversion, c'est-à-dire que l'enfant devient le professeur du parent, de l'adulte, la bataille est perdue parce que la transmission ne se fait plus. Ça, c'est quelque chose qui est très important.
Ça questionne la parentalité, ce que vous dites, mais qu'est-ce que la puissance publique peut faire ? Est-ce que, par exemple, ce qui vient d'être décidé, interdire les réseaux sociaux avant 15 ans, c'est une clé pour vous ?
Je n'ai pas assez, je ne connais pas suffisamment ce dossier, je ne sais pas. Mais c'est vrai que les réseaux sociaux sont à la fois c'est quelque chose de magnifique parce que ça permet des choses très très très positives, mais il y a énormément de négatifs. Il y a énormément de négatifs, on le voit bien. Et donc, oui, cette accélération fait que la culture est en danger à cause de ça. Alors après, elle va subir des transformations, mutations dues au progrès, notamment l'intelligence artificielle va amener de nouvelles formes de culture. Ça, je trouve ça formidable. Je ne sais pas ce que ce sera, mais ça va être formidable.
Mais si, le problème, c'est que si nous, on est affaibli intellectuellement, les humains, je parle globalement, si on est affaibli intellectuellement, devenus binaires, binaires, obsédés par la vitesse et par la futilité, par le temps, bref, incapables d'échanger, de débattre, on va être une proie très facile pour l'intelligence artificielle. On va être une proie très facile.
Merci beaucoup, Enki Bilal. Le fonds Enki Bilal est ouvert au 22 rue Charlot dans le 3ème arrondissement de Paris et vous pouvez même y aller. Y aller plusieurs fois parce qu'à la fin, il y a une toile qui n'est pas terminée et vous m'avez dit
Oui, je vais la terminer petit à petit.
Vous n'avez pas eu le temps donc vous allez y retourner.
Voilà, c'est ça.
Et donc, ça donnera une autre occasion d'y aller et puis il y aura d'autres expos.
Oui, absolument.
Merci infiniment d'être passé par les studios de France Culture 8h40 sur France Culture.