Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
InterviewFrance Inter (sur YouTube)· 11 septembre 2023 24 minComplaisantPortrait personnelInstitutions & électionsEurope & internationalEnvironnement & énergieSolidarités & famille

Alain Juppé : "Les hommes politiques ont une image détestable qu'ils ne méritent pas"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

Analyse automatique

Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie

Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 75 %Attaque 10 %Défensif 15 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 91 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 1:12OuverteRéponse directe

    Est-ce qu'on se trompe Alain Juppé ? Est-ce qu'on vous a mal lu ?

  • 2:06OuverteRéponse directe

    Et donc c'est l'heure du regard rétrospectif, c'est ça ?

  • 2:46OuverteRéponse directe

    Qu'ai-je donc fait de ces années ? Avez-vous une réponse ?

  • 3:47OuverteRéponse directe

    Vous dites que la froideur, la fameuse froideur qu'on vous a reproché toute votre vie vient de l'enfance, de cet enfant premier de classe... C'est ça la matrice ?

  • 4:51OuverteRéponse directe

    Mais du coup, vous pensez qu'il faut, comme votre mère l'a fait avec vous, pousser ses enfants à être les premiers ?

  • 5:16OuverteRéponse directe

    Vous parlez de la confession à l'époque quand vous êtes enfant... Vers l'âge de 7 ou 8 ans, je me sentais la vocation de briguer le trône de Saint-Pierre. Vous vouliez donc être pape, Alain Juppé ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 3:24Invité politiqueFait
    « Je crois qu'effectivement, les hommes politiques ont une image détestable en France comme ailleurs. Ils sont réputés inefficaces, impuissants, menteurs, pourris, ne méritent pas cette réputation. »
  • 3:39Invité politiqueFait
    « Mais au fond des choses, les politiques sont mues par la recherche du bien commun et par le sens du service public. »
  • 6:23Invité politiqueFait
    « Il y a un aspect conjoncturel. C'est la rencontre avec Chirac. »
  • 6:41Invité politiqueFait
    « Pour moi, le général de Gaulle était évidemment la référence familiale et estudiantine. »
  • 6:55Invité politiqueFait
    « Je ne nie pas qu'il y ait une différence entre la droite et la gauche. Je le dis, nous n'avons pas la même histoire. Nous n'avons pas les mêmes héros. »
  • 9:05Invité politiqueFait
    « Ce n'est pas un déclassement, c'est la progression des autres. »
  • 9:07Invité politiqueFait
    « Nous ne sommes plus le centre du monde, c'est vrai. Nous ne sommes plus la première puissance européenne, et l'Europe n'est plus le centre du monde. »
  • 11:01Invité politiqueChiffre
    « Je me fonde sur un sondage récent des Lab, qui date du 30 août. D'un côté, on demande aux Français « est-ce que ça va bien pour vous, personnellement ? » Réponse « oui » aux deux tiers. Est-ce que la France va bien ? Réponse « non » aux trois quarts. »
  • 12:11Invité politiqueFait
    « Quand on est confronté à des phénomènes comme ceux-là, à des manifestations comme celles-là, il ne faut pas se voiler la face, même si on a du mal à comprendre. Il faut essayer de comprendre. »
  • 14:17Invité politiqueFait
    « Je ne comprends pas pourquoi la droite a laissé le terrain libre sur l'écologie. »
  • 15:18Invité politiqueFait
    « Je ne vois pas en quoi la défense de la nature ou le rétablissement entre l'humanité et son environnement de relations différentes à ce qu'elles se sont devenues depuis des années est une idée de droite plutôt qu'une idée de gauche ou l'idée de gauche plutôt qu'une idée de droite. »
  • 20:17Invité politiqueFait
    « A posteriori, cette intervention a abouti au chaos. Je ne la regrette pas en ce sens que nous avons évité un massacre. »
  • 20:25Invité politiqueFait
    « Il faut se souvenir de ce qu'était Kadhafi, un tyran qui pendant 40 ans a opprimé son peuple et qui a envoyé ses colonnes de chars contre la population de Benghazi. »
  • 22:36Invité politiqueFait
    « Quelque chose à quoi je crois profondément depuis longtemps et qui est au cœur de mon office aujourd'hui au Conseil constitutionnel, c'est à l'égalité entre les hommes et les femmes. »

Temps de parole

  • Alain Juppé64 %
  • Présentateur17 %
  • Présentateur 217 %

4,2 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

Il est 8h23. France Inter, Léa Salamé, Nicolas Demorand, le 7-10. Et avec Léa Salamé, nous recevons ce matin un homme qui a marqué 40 ans de vie politique française. Premier ministre, ministre des Affaires étrangères, président du RPR, de l'UMP, maire de Bordeaux. Il est aujourd'hui membre du Conseil constitutionnel et publie ses mémoires sous le titre « Une histoire française » chez Talendier. Ce sera en librairie jeudi. « Questions et réactions au standard d'Inter 0145 24 7000 » et sur l'application aussi de France Inter. Alain Juppé, bonjour. Bonjour, merci de m'accueillir. Et bienvenue à ce micro.

Pour ce livre, ça va peut-être vous faire sourire qu'on a trouvé avec Léa particulièrement touchant venant d'un homme auquel a toujours collé une réputation de froideur et d'orgueil. Il y a une forme de sincérité dans ces pages. La sincérité de celui qui a fait de la politique pendant 40 ans à tous les postes ou presque, mais qui, contrairement aux mémoires d'autres hommes politiques, ne prépare pas son retour et peut donc écrire parfois très simplement ce qu'il a sur le cœur. Est-ce qu'on se trompe Alain Juppé ? Est-ce qu'on vous a mal lu ?

1:15
Alain Juppé

Je crois que vous avez bien perçu ce que je voulais dire et d'une certaine manière ça me touche effectivement. Vous savez, j'ai entendu très très souvent à la suite de mes interviews le commentaire suivant « Alain Juppé a fendu l'armure ». Donc ça fait longtemps que mon armure est en place.

1:30
Présentateur

On vous l'a évité celle-là ce matin.

1:33
Alain Juppé

Merci. J'ai essayé de laisser parler mon cœur puisque, comme vous l'avez dit, j'ai tourné la page.

1:38
Présentateur

C'est ce que vous dites, il y a une liberté dans la plume en fait, qu'on ne retrouve pas chez d'autres qui ont sans doute une forme de liberté de sincérité, mais où il y a aussi le désir de revenir, donc une forme de cynisme forcément.

1:50
Alain Juppé

Il n'y en a pas dans votre livre. Je n'éprouve pas ce désir et ma décision est prise et elle est irrévocable. En 2019, j'ai tourné la page de la vie politique qui a été la mienne, comme vous l'avez rappelé, pendant 40 ans, qui m'a apporté de grands bonheurs et aussi quelques tristesses et quelques souffrances.

2:06
Présentateur

Et donc c'est l'heure du regard rétrospectif, c'est ça ?

2:07
Alain Juppé

Voilà, je jette un regard sur mon passé et comme mon statut actuel m'interdit de commenter l'actualité politique, voilà, je m'attache au passé d'une certaine manière. Mais le passé peut servir à la compréhension de l'avenir.

2:19
Présentateur

Et c'est ce qu'on va essayer de tenter ce matin, même si effectivement vous avez une obligation de réserve en tant que membre du conseil constitutionnel. Ce livre est très politique au sens noble du terme. Vous parlez de vos convictions qui, au fond, n'ont pas changé en 40 ans, de vos succès, de vos échecs, mais aussi de votre enfance, de votre pays, les Landes. Et aussi, on va en parler avec des phrases stupéfiantes sous votre plume, des pages sur le désir et les femmes. Oui, oui, oui. Mais pour commencer, vous écrivez dans l'épilogue du livre qu'une grande question vous tourmente désormais. Qu'ai-je donc fait de ces années ? Avez-vous une réponse ?

2:57
Alain Juppé

Ce serait un peu prétentieux peut-être de porter un jugement sur ce parcours qui a été accidenté. J'ai connu des succès, j'ai connu des échecs, mais au total, voilà, je pense que j'ai fait ce que je tenais à faire. Et je crois que le message que je souhaite adresser précisément, c'est le respect que m'inspire l'engagement politique, malgré ces difficultés que je ne dissimule pas dans le texte. Je crois qu'effectivement, les hommes politiques ont une image détestable en France comme ailleurs. Ils sont réputés inefficaces, impuissants, menteurs, pourris, ne méritent pas cette réputation. Il y a des moutons noirs dans ce métier, entre guillemets, comme dans tous les métiers.

Mais au fond des choses, les politiques sont mues par la recherche du bien commun et par le sens du service public. C'est ça qui me paraît important de dire aussi.

3:47
Présentateur

Vous dites que la froideur, la fameuse froideur qu'on vous a reproché toute votre vie et qui vous a blessé vient de l'enfance, de cet enfant premier de classe, poussé par sa mère, qui rafle tous les prix et qui a sans doute développé chez vous un sentiment de supériorité qui peut tourner à l'orgueil, une distance vis-à-vis d'autrui, aggravée par une timidité naturelle. C'est ça la matrice ?

4:12
Alain Juppé

J'ai essayé de m'auto-analyser, si je puis dire, puisque tout au long de ma carrière, on m'a réputé froid, y compris certains de mes propres amis. Donc il devait y avoir une part de vérité dans cette réputation qui m'a collé à la peau. Alors pourquoi ? J'ai trouvé ces explications. C'est vrai que, je le dis sans forfonterie et sans arrogance, j'ai fait une carrière scolaire au collège ou au lycée où j'avais eu le prix d'excellence tous les ans. Alors ça crée une petite différence avec les copains, même si j'en ai gardé encore très proche de moi. Voilà, et puis il y a cette timidité naturelle. Je fais un parallèle entre mon physique et le pain des Landes, qui est droit et sec.

4:51
Présentateur

Mais du coup, vous pensez qu'il faut, comme votre mère l'a fait avec vous, pousser ses enfants à être les premiers ?

4:55
Alain Juppé

Je ne sais pas. C'est ce qu'elle a fait. Je l'en suis reconnaissant, puisque d'une certaine manière, ça a marché. Aujourd'hui, je suis sans doute, ou j'ai été sans doute, moins pressant, moins contraignant avec mes enfants. J'ai reconnu davantage leur marge de liberté. Mais bon, c'était il y a combien ? 60 ans ? 70 ans ?

5:12
Présentateur

L'enfance, toujours, et la foi catholique, la pratique de la confession. Vous parlez de la confession à l'époque quand vous êtes enfant. Je croyais que seule la confession pouvait me laver des péchés mortels que je ne pouvais manquer de commettre. Un petit mensonge de ci-de-là, un gros accès de gourmandise, pas encore le péché de chair. Vers l'âge de 7 ou 8 ans, je me sentais la vocation de briguer le trône de Saint-Pierre. Vous vouliez donc être pape, Alain Juppé ?

5:35
Alain Juppé

Oui, mais ça ne l'a pas duré, je vous rassure. Ça s'est arrêté quand, alors ? Assez vite, assez vite. J'ai reçu une éducation religieuse et catholique. Enfin, ma famille, ma mère en tout cas, était catholique. Donc, j'étais enfant de cœur très longtemps. À une époque, j'étais même plus grand que le prêtre lui-même. Et comme j'avais de l'ambition, je me disais, si je suis dans cette institution, pourquoi ne pas viser au plus haut possible, c'est-à-dire le Vatican ? Puis, très rapidement, je suis revenu à des choses plus concrètes. Plus proséliques.

6:05
Présentateur

Et puis, il y a donc, évidemment, votre engagement politique mystérieux pour certains de vos amis qui viennent de la gauche, Louis Gallois, Jérôme Clément, que vous citez, et qui se sont toujours étonnés que vous ayez choisi la droite. Pourquoi la droite ? Pourquoi le RPR ? Pourquoi cet aspect-là du spectre politique, Alain Juppé ?

6:23
Alain Juppé

Il y a un aspect conjoncturel. C'est la rencontre avec Chirac.

6:27
Présentateur

Vous dites qu'il occupe la pièce.

6:28
Alain Juppé

Voilà, c'est lui qui m'a attiré à la politique. Je n'ai pas fait de politique jusqu'à l'âge de 30 ans. Je n'étais pas militant quand j'étais étudiant. Je regardais un peu ce qui se passait. Pour moi, le général de Gaulle était évidemment la référence familiale et estudiantine. Mais c'est la rencontre avec Jacques Chirac qui m'a propulsé dans la vie politique. Alors, pourquoi est-ce que je me pose cette question, droite-gauche ? C'est parce que je ne nie pas qu'il y ait une différence entre la droite et la gauche. Je le dis, nous n'avons pas la même histoire. Nous n'avons pas les mêmes héros. Pour moi, mes héros, c'est Tocqueville, Aron, Montesquieu, c'est pas Marx et Jaurès.

Mais en même temps, je ne crois pas à une espèce d'incompatibilité fondamentale entre certaines valeurs de la droite et certaines valeurs de la gauche. Les valeurs républicaines peuvent être communes à des sensibilités politiques différentes.

7:16
Présentateur

Les valeurs de la droite, vous en parlez aussi. Ce qu'est la droite et votre différence avec Nicolas Sarkozy à l'époque ? Vous dites votre malaise face au discours de Grenoble qu'il prononçait en 2012, au moment de sa deuxième campagne présidentielle, quand vous dites la ligne de Patrick Buisson l'avait emportée. Vous dites aussi comment cette droite que vous pensiez acquise à votre ligne pendant la primaire de la droite en 2016, donc 4 ans après 2012, où vous défendiez l'identité heureuse, comment cette droite-là vous a lâché ?

7:46
Alain Juppé

Je l'ai constaté, puisque c'est la raison de mon échec à la primaire. Je pensais que je pouvais compter sur elle, parce que toute mon histoire, c'était le RPR, c'était ensuite l'UMP. Je pensais que j'étais fort de ce côté-là, et donc j'ai ouvert au centre, peut-être un petit peu trop. C'était une campagne de présidentielle plus qu'une campagne de primaire, et on a vu le résultat. Je pense qu'il y a eu effectivement, au fil des ans, et je ne veux pas juger ce qui se passe aujourd'hui, une sorte de durcissement des positions. Chirac au départ était assez bulldozer, dans son combat contre la coalition socialo-communiste, vous sonnez, des années 70.

Et puis avec le temps, il a pris une épaisseur et une humanité qui fait que moi aussi, je me suis un peu ouvert, peut-être, à des préoccupations qui n'étaient pas tout à fait celles de...

8:33
Présentateur

Trop ? Vous vous êtes trop ouvert au centre ? Oui, non. L'identité heureuse, c'était une erreur ?

8:37
Alain Juppé

Oui, je ne pense pas, ça a été mal compris, parce que ça a été dénaturé par ceux qui me combattaient, c'est bien normal, c'est le jeu politique. Identité, c'est quoi ? J'aime la France, et si j'appelais mon livre « Une histoire française », c'est parce que je me sens profondément français. Et c'est un peu le message que je voudrais délivrer aussi aujourd'hui. Un stop à cette espèce d'auto-flagellation de la France, de déclinisme, de sortons de l'histoire, etc. Non, je pense que la France... Ça, vous n'y croyez pas ?

9:01
Présentateur

Vous ne voyez pas le déclassement, là, de la France depuis quelques années ?

9:05
Alain Juppé

Ce n'est pas un déclassement, c'est la progression des autres. Nous ne sommes plus le centre du monde, c'est vrai. Nous ne sommes plus la première puissance européenne, et l'Europe n'est plus le centre du monde. Et alors, la belle affaire, est-ce qu'on va se flageller en permanence ? Nous avons des atouts tout à fait considérables. Quand nous avons une histoire, nous avons une culture, nous avons une langue que nous malmenons, parfois même sur les antennes à la radio, et dans les documents publics, et nous avons surtout des territoires extraordinaires. Quand on signale notre pays, on comprend pourquoi c'est la première puissance touristique du monde.

Alors, il y a des difficultés en France, il y a des problèmes, il y a de la pauvreté, il y a des angoisses, mais arrêtons de déprimer comme nous le faisons. C'est aussi un peu le message que je veux faire passer.

9:44
Présentateur

L'autre message que vous faites passer dans votre livre, c'est la ligne, la ligne que vous avez toujours tenue, et c'est vrai que vous l'avez toujours tenue. Je me suis battue tout au long de ma vie politique pour empêcher toute forme de compromission, a fortiori d'alliance avec l'extrême droite, qui n'a en commun avec nous ni une histoire, ni une culture, ni les grands hommes, ni les valeurs, ni la vision du monde, bref, rien qui ne permette l'exercice du pouvoir en commun. De façon plus générale, je déteste tous les extrémismes, l'hybris, l'hystérie, l'appel à la haine, les fanatismes qui obscurcissent la raison et détruisent la bienveillance envers autrui. Autre temps, autre mœurs.

Alain Juppé, là, sur le fond...

10:18
Alain Juppé

Oui, je n'ai pas envie d'ajouter grand-chose à ce que vous venez de dire, qui résume bien ma pensée. C'est vrai qu'aujourd'hui, on assiste à une sorte d'hystérisation du débat politique, et une de mes idées chères que j'ai puisées chez Montaigne, chez Montesquieu et ailleurs, c'est l'idée de modération. Quand vous dites « je suis un modéré », immédiatement, on dit « vous êtes un mou ». Non.

10:38
Présentateur

Ou « vous êtes chiant ».

10:39
Alain Juppé

Oui, vous êtes chiant. Vous avez raison. Non, je ne crois pas. Je crois qu'au contraire, il y a une forme de radicalité dans la modération. C'est une discipline qu'il faut s'imposer. C'est tellement facile de monter aux extrêmes, de vitupérer. La colère est mauvaise conseillère.

10:52
Présentateur

Oui, mais la nuance n'imprime pas. Pourquoi ?

10:55
Alain Juppé

Mais ce n'est pas si sûr que cela. Regardez ce que pensent réellement les Français. C'est quand même extraordinaire. Je me fonde sur un sondage récent des Lab, qui date du 30 août. D'un côté, on demande aux Français « est-ce que ça va bien pour vous, personnellement ? » Réponse « oui » aux deux tiers. Est-ce que la France va bien ? Réponse « non » aux trois quarts. Nous avons une sorte de schizophrénie entre des Français qui souffrent, ceux qui sont pauvres, ceux qui souffrent. Et il y en a, beaucoup, je le sais. Mais qui sont bien dans leur peau. Et puis la vision qu'ils ont de leur pays, qui est une vision assez catastrophiste aujourd'hui.

C'est ça qu'il faut casser, je crois, en redonnant la confiance et l'espérance.

11:32
Présentateur

Alain Juppé, vous évoquez...

11:33
Alain Juppé

C'est ça l'identité heureuse. Nous sommes Français, mais quelqu'un qui prétend exercer des responsabilités nationales ne peut pas dire au peuple français qu'il va être malheureux dans les années qui vont venir. Il faut lui donner au contraire une perspective de bonheur et d'espérance.

11:46
Présentateur

Alain Juppé, vous évoquez les gilets jaunes. Vous dites, je n'aime pas avoir compris la violence de ce mouvement, la pire violence urbaine, imbécile et destructrice. Il n'y avait pas quelque chose de justifié dans la révolte d'une partie de ce que certains appellent la France périphérique, écrasée par les taxes et par les normes, et qui ne peut pas tout simplement boucler ses fins de mois ?

12:07
Alain Juppé

Écoutez, quand on est confronté à des phénomènes comme ceux-là, à des manifestations comme celles-là, il ne faut pas se voiler la face, même si on a du mal à comprendre. Il faut essayer de comprendre. Au début, j'ai eu du mal à comprendre, parce que Bordeaux était une ville qui se développait, qui était attractive, qui était plutôt sereine et plutôt calme. Et je vois tout d'un coup cette violence se déchaîner. J'étais dans le PC de la mairie, tous les ventes se menis, et je voyais les gens vitupérés contre les forces de l'ordre et essayer d'envahir l'hôtel de ville. Pourquoi ? Pourquoi ? J'ai essayé de réfléchir, j'ai essayé de questionner autour de moi, et j'ai entendu cette réponse.

Mais Bordeaux est devenu trop belle, trop attractive, trop riche. La métropole, les métropoles, c'est ça ? La métropole, les métropoles, au détriment des territoires dits périphériques. C'était pas vrai. Et ça m'a poussé à m'interroger. J'ai commencé par dire non, c'est pas vrai. C'est pas vrai. Et quand on regarde les choses, par exemple, dans ma métropole à moi, le développement démographique en dehors de la métropole, dans le département de la Gironde, a été plus rapide que dans la métropole. Donc la métropole n'a pas asséché les territoires périphériques, sauf, peut-être, certains d'entre eux. Je vais faire la géographie Girondi d'ici, mais enfin, c'est vrai que ça a pu exister.

En tout cas, ce que je crois, c'est que la bonne réponse, ce n'est pas d'antagoniser les métropoles et les territoires périphériques. C'est au contraire de rechercher la coopération et le partenariat entre eux. Et c'est ce que j'ai essayé de faire. Prenons l'exemple de Bordeaux, j'ai essayé de conclure, avec la ville de Libourne, qui est pas très loin de là, un accord de coopération pour faire profiter Libourne du développement de Bordeaux. C'est ça, c'est cette démarche-là qu'il faut avoir. Parce que les métropoles, nous les avons voulues. Il faut quand même se souvenir de ce qu'était la France il y a 30 ou 40 ans. Paris et le désert français.

On a voulu rééquilibrer Paris et le désert français. On y est arrivé. Aujourd'hui, peut-être, sans doute, faut-il rééquilibrer métropole, ville moyenne et territoire périphérique dans le partenariat et pas dans l'affrontement.

13:58
Présentateur

L'urgence climatique, vous en parlez aussi dans le livre. Vous racontez en avoir pris conscience lors de votre exil au Canada. On se souvient, après votre condamnation, vous êtes parti au Canada pendant un an. En voyant dans le Grand Nord, les maisons des Inuits fondent de plus en plus. Vous dites dans une interview au Point, je ne comprends pas pourquoi la droite a laissé le terrain libre sur l'écologie.

14:17
Alain Juppé

Je ne vois pas en quoi la défense de la nature ou le rétablissement entre l'humanité et son environnement de relations différentes à ce qu'elles se sont devenues depuis des années est une idée de droite plutôt qu'une idée de gauche ou l'idée de gauche plutôt qu'une idée de droite. Le réchauffement climatique nous atteint tous. C'est un des défis majeurs qui nous est lancé aujourd'hui. Il faut donc s'y attaquer.

14:37
Présentateur

Il faut plus de radicalité.

14:40
Alain Juppé

Radicalité, je ne vais pas me contredire. Oui, mais c'est ça. J'essaye de vous... Il faut plus d'initiatives, plus d'énergie, plus de force de conviction. Et je crois que c'est sous la pression de l'opinion publique que les dirigeants iront un coup plus loin dans l'adaptation de notre modèle économique et social.

14:56
Présentateur

Vous dites et vous parlez de l'urgence écologique et on sent que c'est un sujet qui vous travaille vraiment, Alain Juppé. Et en même temps, vous continuez à défendre dans ce livre les vertus de la mondialisation et du libre-échange alors même que les plus grands libéraux des années 90 sont eux-mêmes revenus de cela en disant que ça avait porté atteinte à notre souveraineté, à notre indépendance économique et énergétique, que ce n'était pas bon pour le climat, tout simplement, cette mondialisation.

15:18
Alain Juppé

Je crois qu'il n'y a aucun lien entre la mondialisation et le...

15:21
Présentateur

Le transfert des marchandises, ça pollue ?

15:24
Alain Juppé

Bien sûr, mais nous avons profondément profité de la mondialisation. On découvre aujourd'hui qu'il y a de l'inflation, tout simplement, parce que ça coûte plus cher de fabriquer un certain nombre de produits chez nous que de les faire fabriquer ailleurs. Donc on ne pouvait pas avoir le beurre et l'argent du beurre, c'est-à-dire les avantages de la mondialisation et ses inconvénients indéniables. Je ne crois pas à la démondialisation, ça ne veut strictement rien dire. Que nous reconquérions notre autonomie en matière industrielle dans un certain nombre de domaines, oui, bien entendu. Mais il n'y a pas de solution, notamment contre le défi climatique, qui soit purement souverainiste.

Vous imaginez que la France, toute seule, va lutter contre le réchauffement climatique, le recul de la biodiversité ou l'augmentation des pollutions. C'est un enjeu européen et c'est un enjeu mondial. C'est donc par la coopération et non pas par l'isolement et le rétablissement des frontières. Qu'on va y arriver.

16:12
Présentateur

Alain Juppé, un mot à l'ancien ministre des Affaires étrangères. Sur l'Ukraine d'abord et l'invasion russe, vous écrivez dans l'épilogue. A-t-on bien compris que l'invasion de l'Ukraine par la Russie de Poutine n'était pas seulement une tentative de conquête territoriale aux fins de reconstitution d'un empire perdu, mais très explicitement un affrontement idéologique mondial entre démocratie et dictature ? Pour vous, l'invasion de l'Ukraine relève d'un affrontement idéologique mondial. C'est clair ?

16:42
Alain Juppé

Il suffit d'écouter ce que déclare Poutine et un certain nombre de ses séides. Je voudrais dire deux choses à propos de l'Ukraine. La première, c'est que je ne crois absolument pas à cette petite musique qui se déploie parfois chez nous, selon laquelle nous serions responsables de ce qui s'est passé. Parce que nous aurions menacé la Russie d'encerclement et d'étouffement. Ce n'est pas vrai.

17:00
Présentateur

Vous parlez de la russophilie aiguë dans vos rangs de la droite de l'UMP.

17:03
Alain Juppé

Oui, ça c'est un enjeu plus politicien. Je lisais récemment les mémoires d'un grand ambassadeur français qui s'appelle Claude Martin. Ça s'appelle « Quand je pense à l'Allemagne la nuit ». Il explique de façon très précise comment, par exemple, Chirac et Schröder ont essayé pendant des années d'intégrer Poutine dans le G8 et dans la coopération avec l'Europe. Donc nous ne sommes pas responsables de ce qui s'est passé. C'est cette espèce de paranoïa de retour sur l'Empire qui s'est saisi de Poutine depuis quelques années, qui a mené là où en année.

Et aujourd'hui, je pense qu'effectivement, au-delà des enjeux territoriaux, des enjeux idéologiques, Poutine mène campagne contre la décadence de l'Occident, contre la perte des valeurs familiales, contre le mouvement LGBT et ainsi de suite. Donc c'est quelque chose qui nous interpelle profondément dans nos manières d'être et dans nos convictions profondes. Alors il ne s'agit pas de déclencher un affrontement généralisé, mais il s'agit de défendre nos valeurs et d'être bien conscients de ce qui est en jeu.

17:59
Présentateur

Vous comprenez bien qu'on va vous poser la question sur... Parce que vous citez un grand ambassadeur, les mémoires d'un grand ambassadeur. On peut vous citer les mémoires d'un ancien président qui s'appelle Nicolas Sarkozy, qui a parlé de la neutralité de l'Ukraine, la Crimée qu'il faut lâcher, les compromis qu'il faut faire avec Vladimir Poutine.

18:14
Alain Juppé

Joker. Non, non, je ne commenterai pas les déclarations de Nicolas Sarkozy parce que ça m'entraînerait sur un terrain politique sur lequel je ne veux pas aller aujourd'hui.

18:23
Présentateur

Mais sur le fond, vous êtes pour l'entrée de l'Ukraine...

18:26
Alain Juppé

Je vous ai dit ce que je pensais. La Russie est un voisin, un pays considérable. Et le jour où on leur a renoncé à attaquer ses voisins par la guerre et à violer le droit international, il faudra bien évidemment retrouver le chemin d'une coopération avec la Russie. Ça va souvent, on ne va pas l'ignorer indéfiniment. C'est Poutine aujourd'hui qui pose problème, ce n'est pas le peuple russe.

18:45
Présentateur

On passe au standard de France Inter où nous attend Philippe. Bonjour Philippe.

18:49
Auditeur

Bonjour M. le Premier ministre. Bonjour France Inter.

18:52
Présentateur

Bonjour, bienvenue.

18:54
Auditeur

J'ai 55 ans, je suis de gauche. C'est pour ça que j'écoute France Inter. Je voudrais demander à M. le Premier ministre s'il ne considère pas que c'est la dernière génération d'un politique crédible et respectable. Je n'ai aucun respect pour le gouvernement actuel. Pour moi, c'est tous des traîtres de gauche et des traîtres de droite qui sont plus qu'ambitieux.

19:16
Présentateur

Bon, voilà, c'est dit, c'était votre édito. Et il y avait une question dedans. Est-ce que vous faites partie, Alain Juppé, de la dernière génération crédible en politique ?

19:26
Alain Juppé

Le miracle de la démocratie, c'est qu'il faut respecter toutes les opinions. Voilà, c'est ce que je fais. Pour le reste, je ne crois pas. Je sais que c'est une idée qui circule, en laquelle il y a une espèce de médiocratisation, pardon, de ce gros mot, de la classe politique. C'est vrai qu'aujourd'hui, quand on a 20 ou 30 ans, s'engager en politique, c'est peut-être plus compliqué que quand j'avais cet âge-là. Parce que la politique a une réputation détestable, parce que ça implique des contraintes dans la vie personnelle considérables, parce que quand on est honnête, on n'y gagne pas beaucoup d'argent, même si les hommes politiques vivent mieux que la majorité des Français, etc.

Donc, il y a une espèce de blocage de ce côté-là. Et c'est dommage, et c'est la raison pour laquelle je plaide pour la reconnaissance de la noblesse de l'engagement politique.

20:10
Présentateur

Question de Nathan, vous l'abordez dans le livre. Regrettez-vous l'intervention en Libye ?

20:17
Alain Juppé

A posteriori, cette intervention a abouti au chaos. Je ne la regrette pas en ce sens que nous avons évité un massacre. Il faut se souvenir de ce qu'était Kadhafi, un tyran qui pendant 40 ans a opprimé son peuple et qui a envoyé ses colonnes de chars contre la population de Benghazi. Et si nous n'étions pas intervenus, on allait vers le bain de sang. Nous n'avons pas su gérer la suite. Nous n'avons pas su accompagner les responsables qui avaient pris les commandes en Libye dans le cheminement vers la démocratie. Et aujourd'hui, la Libye est effectivement en situation de chaos, comme l'ensemble d'ailleurs.

20:52
Présentateur

Des printemps a abouti à un fiasco généralisé un peu partout, hélas.

20:57
Alain Juppé

Et ça a été peut-être une de mes erreurs d'analyse et une de mes naïvetés. J'ai pensé à un moment donné qu'effectivement la démocratie pouvait aussi pénétrer ces pays. Et on se rend compte aujourd'hui que de l'Egypte à la Tunisie, hélas aussi, eh bien tout ceci ne s'est pas passé.

21:11
Présentateur

Et on en vient à l'amour, je le disais au début, à l'amour et aux femmes, sans aucune transition. Eh bien oui, enfin, il en est beaucoup question Nicolas dans le livre. Vous évoquez votre première épouse, Christine, avec qui vous avez toujours des liens d'amitié aujourd'hui. Votre coup de foudre pour Isabelle, la femme de votre vie, mais aussi le démon de midi qui s'est emparé de vous au tournant de la quarantaine. Là, on n'était pas prêt, effectivement, avec Léa. Alain Juppé, à lire sous votre plume, « J'avais toujours été sensible à la beauté des femmes, la politique multiplie les tentations, j'eus donc des aventures, la plupart sont lendemains. »

21:45
Alain Juppé

Je n'en dis pas plus. Vous remarquez que ma confidence ne va quand même pas...

21:49
Présentateur

Certains art de le féminisme, mais on ne s'y attendait pas.

21:53
Alain Juppé

Oui, mais écoutez, moi je ne suis pas un monstre froid. J'aime les femmes, j'aime la beauté féminine, j'en conviens parfaitement. J'ai eu de grands amours dans ma vie, je me suis marié très jeune. C'est peut-être pour ça qu'ensuite, à 40 ans, j'ai prouvé le besoin de... Vous allez voir ailleurs ? Ici ou là, mais voilà, et aujourd'hui je vis une vie... Enfin, je ne vais pas vous raconter ma vie actuelle, mais très...

22:13
Présentateur

Vous parlez de la rumeur aussi, vous parlez des rumeurs qui vous ont atteint, qui ont atteint votre couple détestable, les rumeurs people, de tromperie, d'adultère, vous dites...

22:22
Alain Juppé

Oui, enfin, j'étais un peu quand même à l'abri de ce genre de... Vous en parlez dans le livre ? Ah bon ? Non. Avoir l'usé. Si, si, je vous assure. Je n'ai pas profondément marqué. Et en tout cas, je n'ai pas... Je voudrais ajouter quand même que quelque chose à quoi je crois profondément depuis longtemps et qui est au cœur de mon office aujourd'hui au Conseil constitutionnel, c'est à l'égalité entre les hommes et les femmes. Pour moi, ce n'est pas une question. La réponse est claire, c'est oui.

22:45
Présentateur

Enfin, il y a la mort. Vous en parlez dans le livre. Vous posez la question d'ailleurs, ai-je peur de la mort ? Je ne crois pas.

22:52
Alain Juppé

Qu'est-ce que c'est que la mort ? C'est un instant. Ce qui me fait peur, c'est la dégéance physique. C'est la souffrance, voilà, pour moi-même et pour ceux qui sont autour de moi. Et au fur et à mesure que le terme se rapproche, c'est une question qui vous hante davantage. Alors voilà, j'essaye de gérer ça en cherchant. Je dis aussi quelque part dans mon livre que je me sens comme un catholique agnostique. Catholique parce que j'appartiens à cette famille qui est l'Église catholique, millénaire, avec un message extraordinaire. La seule valeur qui compte, c'est l'amour. C'est extraordinaire ce message évangélique.

Et puis une institution qui, elle, a commis bien des fautes et bien des erreurs. Et agnostique parce que je ne sais pas. J'admire ceux qui savent, qui ont reçu la grâce. Il y en a, beaucoup. J'admire ceux qui savent qu'il n'y a rien, d'une certaine manière, parce qu'ils ont réglé le problème. Et moi, je suis entre les deux et je cherche. Je n'ai plus beaucoup de temps pour trouver.

23:48
Présentateur

Merci. Merci Alain Juppé. Une histoire française, mémoire, publiée chez Talendier en librairie cette semaine. Merci beaucoup d'avoir été à notre micro. Il est 8h47.