Fabienne Keller, "l'Europe au chevet de Mayotte"
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Ce programme est disponible grâce aux dons de nos auditeurs. Pour diffuser un message d'espérance, rendez-vous sur rcf.fr. Rcf. L'invité de la matinale, Pierre-Hugues Dubois, Louis Dauphren. Tous les regards sont tournés ce matin vers la France. Mais nous, on est tournés vers l'Europe ce matin avec Strasbourg. Strasbourg au cœur de notre matinale. Et évidemment, Louis Dauphren, nous recevons une eurodéputée ce matin.
Strasbourg est en Europe, en France aussi. Les deux sont conciliables. On ne va pas commencer à faire comme le pape François qui se déplace. On ne sait pas trop où. Il était d'ailleurs à Strasbourg. C'était l'un de ses déplacements lors des premiers pas de son pontifica. Peut-être d'ailleurs que Fabienne Keller était au rendez-vous à ce moment-là. On va lui poser la question. Mais il y a aussi beaucoup de sujets dans l'actualité, Pierre-Hugues.
Eh bien, on va poser la question à Fabienne Keller. Et on va revenir notamment sur l'actualité française. Évidemment, bonjour Fabienne Keller. Bonjour. Députée européenne du groupe Renu Europe. Vous êtes également questeur du Parlement européen. Vous allez nous dire ce que c'est tout à l'heure. Et secrétaire général délégué de Renaissance. On va parler avec vous du Mercosur, évidemment. On va parler avec vous également d'immigration. Mais je vous propose qu'on commence par évoquer la France et le département de Mayotte. La situation de ce département français est-elle évoquée cette semaine pendant cette session de Strasbourg avec les autres parlementaires ?
Oui, bien sûr. C'est au cœur de nos débats. L'Europe a en effet un mécanisme européen de sécurité civile qui permet une solidarité, une entraide au moment des grandes catastrophes. Et la présidente Ursula von der Leyen a annoncé dans l'hémicycle que la France venait juste hier matin de demander, de faire appel à ce mécanisme qui est très efficace puisqu'il permet de mobiliser la puissance.
Même malgré l'éloignement géographique, l'Europe est impliquée dans le soutien à la France ?
Absolument. J'ai envie de vous dire, surtout à cause de l'éloignement. On a à peu près 300 000 personnes qui sont dans le dénuement absolu, qui n'ont même plus d'eau pour boire, enfin pour vivre, pour faire la cuisine. Donc l'idée, c'est vraiment que chaque État membre a des outils d'extrême urgence. Il peut les mobiliser, les mettre au service. Il y a des temps de déplacement si on utilise des bateaux. Donc il faut des avions autant que possible, mais la capacité est assez limitée. Donc je dois dire que c'est tellement important. C'est un signal qui est donné.
L'Europe a en fait des territoires qu'on appelle ultramarins, dans le vocabulaire européen, auxquels nous sommes particulièrement attachés. Donc l'idée, voilà, que la solidarité soit totalement mobilisée, que tous les Européens fassent chacun, chaque État membre, ce qu'il peut pour épauler un territoire en grande difficulté.
Mais ça veut dire que l'Allemagne, par exemple, va contribuer financièrement à relever les sinistrés du cyclone Chido ?
Alors c'est moins une question financière qu'une question matérielle. Que les Allemands, les Espagnols, les Grecs, les Suédois vont voir ce qu'ils peuvent mettre à notre disposition. Ça peut être du matériel. En particulier, je vous disais, des avions. On voit au bout de 4 jours qu'on a un sujet d'approvisionnement immédiat.
Il y a des liaisons aéroportuaires.
De liaisons, des bateaux, un peu plus loin, et aussi des effectifs, des pompiers, des sauveteurs, des médecins, des soignants, et aussi beaucoup de logisticiens, puisque l'encombrement des territoires, j'en suis toute émue parce que de penser qu'on va peut-être, vous le savez, c'est un des sujets, trouver qu'il y a encore des personnes décédées sous les décombres. C'est une mobilisation multicompétence, mais qui est très particulière, parce qu'il faut savoir quoi faire quand il y a une situation comme ça de dénuement quasi total. Donc la logistique est très importante.
Mais Fabienne Keller, si on raisonne, par exemple, si on compare l'Europe à une sorte de copropriété, quand vous votez quelque chose en copropriété, ça s'applique à tout le monde. Il y a une forme d'autorité, de la décision. Là, vous semblez dire que c'est laissé à la discrétion des États, ceux qui veulent bien, ceux qui peuvent. Or, ce qui nous intéresse, en fait, c'est de savoir si la solidarité européenne est mécanique, c'est-à-dire si elle va s'appliquer de toute façon parce que c'est un État européen qu'il faut aider et qui a des problèmes.
Vous n'imaginez pas la solidarité, c'est au cœur de l'ADN européen. Et donc aider un État membre quand il est en grande difficulté, quand il y a des populations qui risquent de mourir, ou en tout cas d'être très gravement affectées en termes de santé, eh bien la solidarité, ça marche. C'est une vraie valeur européenne. Ce mécanisme a été activé, par exemple, pour les inondations dans le nord de la France il y a quelques mois. Elles ont permis d'utiliser des pompes néerlandaises et belges qui, en fait, n'existent pas en France parce qu'eux, ils sont habitués aux inondations.
Donc c'est l'Europe efficace simplement par notre diversité géographique et par le fait que les catastrophes graves n'affectent pas en même temps tous les États membres. Quand il y a deux ans, il y a eu des incendies terrifiants en Grèce, il y a eu des pompiers français qui sont allés là-bas, il y a eu des canadaires qui, à un moment donné, ont été mobilisés. Donc c'est vraiment...
Mais on n'a pas besoin des institutions européennes pour ça. Ça fonctionnait aussi avant quand il y avait eu des inondations terribles aux Pays-Bas ou d'autres. Il y avait déjà des mobilisations sans qu'on soit dans le cadre européen actuel. Ça n'empêche pas.
Bien sûr. Mais on a changé d'échelle parce qu'il y a une organisation, il y a un État-major qui est structuré et qui permet de savoir quels éléments peuvent être amenés de manière précieuse.
Donc il y a un centre de pilotage qui coordonne tout ça aujourd'hui ?
Il y a un centre de coordination européen qui est physiquement installé à Bruxelles et qui est un État-major du mécanisme européen de sécurité civile. Moi, je l'ai visité à deux reprises. Il est tout à fait intéressant et il permet de concrétiser cette aide et de la cibler. Par exemple, malheureusement, les gens ont vu qu'il ne fallait pas donner des objets parce qu'en fait, il n'y a aucune logistique. Donc rien ne marche, rien ne se transporte. C'est pour ça qu'on invite les gens plutôt à donner un peu d'argent s'ils le peuvent pour que ce soit fléché vers ce qui est prioritaire.
Bruno Retailleau a pointé très vite l'immigration venue des Comores. Vous avez fait partie du même parti politique que Bruno Retailleau, les Républicains. Quel regard portez-vous sur ces déclarations ?
Alors, Mayotte est un regard d'un ministre de l'Intérieur. Je crois que c'est son premier déplacement à Mayotte en tant que ministre de l'Intérieur qui comprend la situation géographique très particulière. C'est l'effet du droit du sol qui a, au cours du temps, encouragé des voisins comoriens qui sont un pays souverain à rejoindre Mayotte pour permettre la naissance des enfants, ce qui leur donne un droit d'accès à la nationalité française. C'est pour cela que la loi française, il y a quelques années déjà, définit des conditions d'accès à la nationalité française différentes et spécifiques pour Mayotte.
C'est une discrimination ? C'est une forme de discrimination ?
Écoutez, c'est un principe plutôt de réalité. On a un pays extrêmement pauvre, les Comores, qui est proche d'un territoire qui a fait le choix il y a longtemps de rester français, avec du coup un intérêt à ce que les enfants naissent. L'idée, c'était d'adapter la loi à la réalité locale, ce que, par exemple, le Conseil de l'Europe autorise, rend possible quand les circonstances géographiques, locales, historiques, le justifient. Donc, il y a... Vous savez que Mamoudzou est la première maternité de France. Donc, il y a une difficulté supplémentaire en lien avec la catastrophe.
C'est qu'une bonne partie de la population présente à Mayotte sont en fait des illégaux et ne sont donc pas enregistrés. Et donc, peut-être même que leur disparition... Bon, les familles s'en occupent ou essayent de s'en occuper et les enterrent, mais même leur disparition ne sera pas connue et déclarée. Et là, la priorité est à la sécurité et au respect, évidemment, des morts et de la catastrophe.
Quel regard portent nos voisins européens, justement, sur cette immigration ? On voit plusieurs pays européens se refermer, même à quelques kilomètres d'ici. Là, on est à Strasbourg, en Allemagne. L'Allemagne a voulu rétablir du contrôle aux frontières. Quel regard nos voisins européens portent, justement, sur cette immigration ? Peut-être en particulier à Mayotte.
Alors, pour Mayotte, franchement, là, au Parlement européen, cette semaine, ils découvraient un peu. Plusieurs collègues m'ont demandé où c'était. Donc, j'ai ouvert mon téléphone, j'ai montré la réunion...
Et peut-être été étonné de voir qu'il y avait un département français géographiquement situé à cet endroit.
Si vous voulez, dans les territoires ultramarins, la France a à peu près la moitié des territoires, par notre histoire, alors que d'autres pays d'Europe n'ont aucune tradition. Je ne sais pas, la Pologne n'a pas de tradition ultramarine. Il faut avoir conscience que c'est une richesse en thème de biodiversité, par exemple. L'essentiel de la biodiversité européenne est ultramarine. C'est des possessions qui ont des intérêts géostratégiques. Mais ça correspond aussi à des populations qui ont une histoire qui croise, mais qui est assez différente de celle de l'Europe continentale. Alors, vous évoquez le sujet de la migration beaucoup plus globale. C'est un thème dans lequel je me suis engagée.
Nous avons fixé des règles européennes. Avant, il y avait des règles plutôt nationales. Nous avons deux ans pour les mettre en œuvre, en cohérence avec la zone Schengen, ce droit de libre circulation à l'intérieur d'un périmètre décidé il y a 30 ans déjà. Je pense que ça va nous permettre de mieux appliquer nos règles communes, être fermes et humains à la fois. En tout cas, c'est mon engagement. Aujourd'hui, il y a une thématique qui est assez souvent instrumentalisée, mais qui est réelle. Donc, avançons dans une bonne maîtrise de cette migration, mais ne l'agitons pas pour faire peur, parce qu'il y a une autre facette de la migration, c'est que notre démographie est très négative.
L'Europe a besoin aussi de talents venus d'ailleurs pour compléter la force de travail.
L'étonnement des députés auxquels vous avez montré la carte de Mayotte est étonnant en soi, parce que ça veut dire qu'ils ne voient pas du tout l'intérêt que peuvent avoir les restes de l'Empire français pour l'Europe à l'échelle planétaire.
Vous êtes sévère. Ils ne le connaissent même pas. Ils connaissent en général, par exemple, la Guadeloupe et la Martinique. Ils savent qu'on a des îles au milieu du Pacifique.
Mais ils se disent que c'est à la France, ce n'est pas dans l'espace européen. Ils ne le rattachent pas à l'espace européen.
Ah si, ils le rattachent. Mais Mayotte est un petit territoire très particulier. C'est vrai que l'essentiel des terres autour, qui étaient sous le contrôle français, ont choisi leur indépendance. Donc voilà, c'est une occasion de redécouvrir la géographie. Mais sachez qu'on a une commission qui s'occupe tout particulièrement des régions. Et dans cette commission, les territoires ultramarins ont une place particulière, puisqu'il y a des compensations, il faut le savoir, sur les transports entre les territoires ultramarins et l'Europe continentale, de manière à ce que les liaisons soient plus faciles et surtout à coût raisonnable.
On a vu combien à Mayotte, dans les reportages qu'on voit, les questions de coût d'accès à la métropole et à l'Europe continentale sont majeures.
Pouvez-vous en dire davantage sur le mécanisme que vous préconisez pour l'asile ? Puisque vous dites qu'on a deux ans pour mettre en place ces nouvelles règles dans l'espace Schengen. Qu'est-ce qui va changer ? Ou qu'est-ce que vous voudriez pouvoir changer ?
Ce qui doit changer, c'est qu'il faut construire la confiance entre les États membres. Aujourd'hui, l'asile et la migration, c'est géré par les ministères de l'intérieur qui ne se connaissent pas, contrairement à d'autres domaines où ils ont l'habitude de coopérer. Ils sont ministres de l'intérieur, donc ils regardent vers l'intérieur. La migration, c'est-à-dire l'accès au pays, est un droit souverain fondamental. Donc chaque État membre souhaite le contrôler. Donc le mécanisme prévoit de meilleurs contrôles à l'entrée, avec un enregistrement systématique de tous les irréguliers à l'entrée.
Qu'ils soient légaux ou pas légaux, c'est-à-dire qu'on a aussi un système pour les gens qui rentrent avec un visa, mais qui ne le respectent pas, qui a un visa touristique et qui, à l'échéance, ne rentrent pas chez eux. Ça, c'est le système géré par le système d'information Schengen d'entrée-sortie, dont la mise en place est prévue dans les prochains mois. Il y a une procédure accélérée aux frontières de demande d'asile, c'est-à-dire que les personnes qui viennent d'un pays qui ont peu de chances d'avoir l'asile seront gérées dans un délai de trois mois, demande initiale et appel, et retournées s'ils n'ont pas de titre ou de situation personnelle.
Retournées, ça veut dire renvoyées ?
Retournées dans leur pays d'origine, ils n'ont rien fait de mal, ils ont tenté leur chance.
Mais on ne le fait pas, Fémen Keller, vous le savez, vous savez qu'on ne renvoie pas les gens.
Bien sûr, c'est pour cela qu'une amélioration des dispositifs de retour est en marche, mais tout cela ne se fait pas d'un claquement de doigts. Tout cela se fait en travaillant sur les bonnes pratiques qu'ont certains États membres. Mais la règle, l'objectif dans deux ans, et nous y sommes engagés, c'est qu'une personne qui arrive aux frontières sans droit d'entrée soit rapidement retournée dans son pays d'origine où elle pourra obtenir, et ça c'est l'autre pan qui n'a pas été conclu pour l'instant à cause du blocage des États membres, il devra demander un visa légal pour travailler. Parce que ces irréguliers aujourd'hui, qu'est-ce qu'ils font ?
Ils rentrent sur le marché du travail et ils trouvent du travail, parce qu'il y a plein de jobs disponibles, parce qu'il y a des failles dans notre contrôle des droits d'accès au marché du travail. Donc il faut changer d'univers et avoir de la bonne administration. Aujourd'hui, une administration qui ne contrôle pas clairement et de manière ferme ses titres et ses droits d'accès au marché du travail. Donc c'est la proposition dans deux ans, il ne faut pas trouver des nouvelles solutions, il ne faut pas externaliser.
Mais la personne qui fait une demande d'asile, elle sera traitée par le pays d'accueil ou bien par un mécanisme solidaire européen ?
Elle sera traitée par le pays d'accueil, dans des centres d'accueil, avec des obligations de les créer par États membres, mais grâce à des financements européens et avec une solidarité si d'aventure il y a un peu plus d'arrivée et que, par exemple, l'Italie ou l'Espagne au Canary est débordée par le nombre...
Je vous propose qu'on évoque à présent le Mercosur Ursula von der Leyen. Ursula von der Leyen signe finalement l'accord très controversé, notamment en France. Ursula von der Leyen l'a fait un petit peu dans le dos des agriculteurs français.
Alors, elle est passée en force, la France continue à s'opposer, le président de la République l'a affirmé.
La faiblesse de la France en Europe aussi. Ursula von der Leyen puisse aller signer l'accord alors que la France explicitement avait dit qu'elle y était opposée.
Alors, un peu de techno-européenne. La négociation des accords internationaux est une compétence propre de l'Union européenne. C'est-à-dire que nous avons fait le choix de la déléguer à l'Union européenne. Donc, elle peut le faire, mais ça ne se fait pas. Parce qu'en Europe, on doit vivre ensemble pour longtemps et sur plein de sujets. Et donc, le principe, c'est qu'on négocie jusqu'à ce qu'on arrive à recueillir l'assentiment de l'ensemble des États membres. Ceux-ci, ces derniers, acceptons aussi de faire des concessions. Et là, clairement, sur la question agricole, le compte n'y est pas. Et la France continue à peser. Il faut savoir que cet accord est en négociation depuis 25 ans.
Qu'il a déjà été signé une fois en 2019. Alors, quelle urgence ? Pourquoi n'est-elle pas attendue ? Elle est sous pression de certains États membres, notamment le sien, son pays d'origine, l'Allemagne. Parce que cet accord contient aussi des règles nouvelles et plutôt protectrices pour l'industrie européenne. Elle comporte aussi, il faut en avoir conscience, des règles protectrices pour une partie des produits agricoles européens, notamment les AOP, tout ce qui est protégé. Vous avez peut-être au restaurant déjà bu des vins sud-américains, utilisant des noms de cépages européens. C'est une vraie protection sur le marché sud-américain et pour l'importation des produits protégés.
Donc, ce n'est pas tout blanc ou tout noir. Mais pour la France, le compte n'y est pas. La France n'est pas isolée. Elle essaye de créer une minorité de blocage et puis aussi un push politique pour essayer d'accentuer notamment la protection des agriculteurs et l'intégration de clauses environnementales, application des accords de Paris. C'est intégré dans le protocole, mais aller plus loin de manière à éviter...
Et vous pensez que ce sera quand ? Quand est-ce qu'on aura une sortie de crise ? Est-ce qu'elle arrivera de passer ?
Il n'y a pas d'échéance. Il n'y a pas d'échéance. Je vous disais, c'est un accord en négociation depuis 25 ans. Ce qui est sûr, c'est qu'il vaut mieux avoir des accords internationaux plutôt que de ne pas en avoir, ce qui est le cas avec certains pays sud-américains. Et on l'a vu pour le CETA, pour l'accord avec le Canada ou la Nouvelle-Zélande, après avoir fait grande polémique, ces accords n'ont pas déséquilibré le marché européen agricole.
Merci beaucoup Fabien Keller d'avoir été notre invité ce matin. On aurait voulu vous poser plein d'autres questions, mais le temps nous est compté. Je rappelle que vous êtes député européen du groupe Renew Europe.
Fabienne Keller