Alain Juppé
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
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Questions et réponses
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- 0:53OuverteRéponse directe
Pouvez-vous nous rappeler votre première rencontre avec Jacques Chirac ?
- 1:53OuverteRéponse directe
Jacques Chirac était un bourreau de travail, un homme d'action. Qu'en pensez-vous ?
- 4:01OuverteRéponse directe
L'appel de Johannesburg a-t-il été un détonateur pour votre engagement écologique ?
- 4:40OuverteRéponse partielle
Jacques Chirac était avant tout un réformateur. Qu'en dites-vous ?
- 6:30OuverteRéponse directe
Vous revenez sur l'empathie de Chirac pour les plus fragiles. Pourquoi est-ce important ?
- 7:55OuverteRéponse directe
Vous avez été nommé Premier ministre par Chirac en 1995. Était-ce une décision mûrie ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 5:29PrésentateurFait
« Il a assuré l'entrée de la France dans l'euro. »
- 5:32PrésentateurFait
« En 1992, il prend une position très courageuse contre une grande partie des leaders de son propre mouvement politique pour la ratification du traité de Maastricht. »
- 6:04PrésentateurFait
« C'est lui qui est à l'origine des grandes lois dans les années 2000 qui ont amélioré la situation des handicapés. »
- 6:25PrésentateurFait
« Personne n'a oublié sa position contre la guerre en Irak et son combat pour le multilatéralisme. »
- 9:12PrésentateurFait
« On a souvent dit que j'avais reculé, que j'avais abandonné les réformes, c'est tout à fait faux. »
Temps de parole
- Présentateur74 %
- Alain Juppé26 %
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Il y a un peu plus d'un an, le 26 septembre 2019, disparaissait Jacques Chirac, un homme qui a marqué de son empreinte la vie politique française et qui fut pour beaucoup un inspirateur dans leur engagement pour la chose publique et le bien commun. Notre invité fut l'un des plus proches de Jacques Chirac. Il fut son collaborateur, entre autres, lors de ses années à Matignon et à la mairie de Paris. Mais au-delà, c'est une amitié solide qu'il est lié entre eux. Bonjour Alain Juppé. Bonjour, merci de m'accueillir. Avec plaisir, ancien ministre des Affaires étrangères, ancien Premier ministre. Vous avez présidé le ERPR devenu l'UMP. Vous avez été maire de Bordeaux pendant de nombreuses années.
Vous êtes actuellement membre du Conseil constitutionnel. Et vous rendez hommage à Jacques Chirac dans un livre au ton très personnel, publié aux éditions Talendier, « Mon Chirac, une amitié singulière ». Alors tout d'abord, Alain Juppé, est-ce que vous pouvez nous rappeler votre première rencontre avec Jacques Chirac ? C'était où et quand ? Et qu'est-ce qui vous a peut-être marqué d'emblée dans la personnalité de l'homme ?
1976, vous voyez, ça date déjà de quelques décennies. C'était à Matignon. J'étais jeune haut fonctionnaire. Je venais de quitter le service de l'Inspection Générale des Finances pour m'engager dans une carrière sans doute au ministère des Finances lorsque j'ai reçu un coup de téléphone du directeur de cabinet du Premier ministre. Le Premier ministre était Jacques Chirac et son directeur de cabinet, Jérôme Baudot. Je suis allé le voir. Il m'a proposé d'entrer au cabinet du Premier ministre. Après quelques heures de réflexion, j'ai accepté. Et j'ai donc rencontré pour la première fois Jacques Chirac à Matignon. Ce qui m'a frappé tout de suite, c'est la stature du personnage. L'énergie.
Sa taille, sa présence physique, son énergie, l'énergie qu'il dégageait aussi autour de lui. C'est cette image que j'ai gardée au fil des années.
Et vous écrivez dans votre livre que Jacques Chirac était un bourreau de travail, un homme d'action. Ça contrevient aux images caricaturelles qui ont été propagées à son endroit, injustes d'ailleurs.
Il y a plusieurs Chirac. Vous savez, avec le temps qui passe, c'est bien normal. Celui que j'ai connu au début, dans cette période de Matignon, c'était le chef de parti. Je serais presque tenté de dire le chef de guerre. Il était engagé dans la conquête du pouvoir. Il avait une énergie extraordinaire. Dans l'équipe de Georges Pompidou, qu'il avait rejointe très tôt, je crois qu'on l'appelait le bulldozer. C'est ça qui était frappé. Ça a toujours été un homme d'action qui mettait la volonté tout à fait au premier rang des vertus qu'il appréciait. Et puis avec le temps, bien sûr, les choses ont évolué. Il y a eu l'Elysée.
Et quand on est président de la République, on prend un peu de la hauteur. Et à ce moment-là, son souci principal, c'était moins la conquête du pouvoir que le rassemblement des Français. Donc c'est peut-être la raison pour laquelle son image a évolué.
Et vous écrivez d'ailleurs que cette capacité d'action, c'est ce qui vous avait séduit d'emblée chez lui.
Oui. Je me suis engagé en politique pour agir, précisément. Et c'est ce que j'ai essayé de faire dans mes différentes responsabilités. Et cette action, elle a débouché sur une œuvre importante. C'est vrai que parfois, le sentiment chez certains de ceux qui ne l'aimaient pas qu'il avait été un peu inactif, c'est tout à fait faux. Quand on refait le bilan, année après année, décennie après décennie, on se rend compte que son héritage, si on peut dire, est très important. C'était d'abord un républicain qui a été absolument intransigeant dans son refus de toute compromission avec l'antisémitisme ou le racisme.
C'était aussi un homme convaincu qu'il fallait changer un petit peu notre modèle de vie et de développement. On cite toujours son appel de Johannesburg en 2002. Oui. La maison brûle et on se rend compte qu'elle brûle toujours, mais il ne s'est pas contenté de lancer un appel. Et c'est lui qui a fait inscrire dans notre Constitution en 2004-2005 la Charte de l'environnement, qui fait partie aujourd'hui du bloc de constitutionnalité, au même titre que la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ou la Constitution de 1958. Et le Conseil constitutionnel s'appuie sur cette charte de l'environnement pour rendre aujourd'hui un certain nombre de décisions.
Vous voyez, c'est une action concrète.
Et justement, quand il a fermé cette fameuse phrase en 2002, notre maison brûle et nous regardons ailleurs, est-ce que d'une certaine façon, ça a constitué pour vous un détonateur, puisque vous vous êtes fortement engagé sur le plan de l'écologie ? D'ailleurs, vous avez été ministre aussi de l'écologie. Le moins durable des ministres, effectivement.
Le plus durable pour des raisons politiques. Oui, cet appel de Chirac m'a marqué. Et puis, je le raconte aussi parfois. Ce qui m'a marqué, c'est mon séjour au Canada, où j'ai pris conscience en visitant Iqaluit, la capitale des Inuits, de ce qu'était le réchauffement climatique. C'est à cette occasion-là que j'avais écrit un petit bouquin qui s'appelait « Je ne mangerai plus de cerises en hiver », en empruntant ce titre d'ailleurs à Nicolas Hulot.
Vous dites dans ce livre, et c'est un terme sur lequel j'aimerais que vous reveniez un instant, Jacques Chirac était avant tout un réformateur, un homme d'action dans l'orientation des réformes qu'il avait pour le pays. Qu'est-ce que vous pourriez dire là-dessus sur le fait que c'était un réformateur ?
Il l'a été sur quel sujet ? Il a agi dans bien des domaines. Alors, je viens d'évoquer quelques-uns très rapidement. En 1995, c'est une décision qui parfois était contestée. Le reste, aujourd'hui, il a professionnalisé nos armées. Et aujourd'hui, on n'en verrait pas des conscrits pour faire l'opération Barkhane. Donc ça a été un changement extrêmement profond. Il a assuré aussi la pérennité de notre force de dissuasion. Voilà, en matière de défense, c'était un point tout à fait important. Deuxième exemple, d'ailleurs j'ai entendu certains lui rendre hommage tout récemment pour cela, et c'est mon gouvernement qui a mis ça en musique. Il a assuré l'entrée de la France dans l'euro.
En 1992, il prend une position très courageuse contre une grande partie des leaders de son propre mouvement politique pour la ratification du traité de Maastricht. Et entre 1995 et 1997, il soutient l'action de gouvernement pour que nous résorbions les déficits, que nous réduisions la dette et que nous mettions la France en situation d'entrer dans la zone euro. Si nous n'étions pas aujourd'hui, nous en subirions de lourdes conséquences. Troisième aspect des choses, c'était un homme qui était très attentif aux plus fragiles, demandé aux handicapés s'ils considèrent que Chirac a été inactif.
C'est lui qui est à l'origine des grandes lois dans les années 2000 qui ont amélioré la situation des handicapés. Autre exemple de cette attention pour les plus faibles, le SAMU social à Paris. J'étais élu de Paris à ce moment-là. C'est lui qui l'a inventé avec Xavier et Madely pour aller à la rencontre des gens qui sont dans la rue pour leur offrir d'autres perspectives. Il voyait que son action est extrêmement variée et diverse sur le plan international aussi. Personne n'a oublié sa position contre la guerre en Irak et son combat pour le multilatéralisme.
Alors vous revenez beaucoup, je trouve, dans ce livre sur cette empathie qu'avait Jacques Chirac à l'égard des plus fragiles notamment. Ça, c'est vraiment une marque caractéristique de sa personnalité, son humanité. Son humanité.
J'ai dit son humanisme, mais aussi son humanité, cette façon qu'il avait de s'intéresser aux autres. Franck Corrèze, il connaissait absolument chacun de ses électeurs et des familles entières. D'ailleurs, il y a laissé une marque tout à fait intélébile. Et puis un petit peu partout, il avait ce rayonnement personnel. Je l'ai vu à plusieurs reprises ou entendu passer des coups de fil à des hommes ou des femmes dans la difficulté. Ce n'était pas pour être retransmis à la télévision ou à la radio. C'était vraiment son élan naturel et sincère. Et c'est ça qui a fait que l'émotion au moment de sa mort a été si générale, si profonde, presque si universelle.
C'est vrai que ça peut étonner, mais il y a eu un mouvement de foule considérable, des marques d'affection nombreuses à son endroit alors qu'effectivement il avait quitté le pouvoir il y a plusieurs années.
Il incarnait un peu la France. J'ai raconté cette anecdote, je crois que c'était le jour de ses obsèques, dans la foule. Un jeune garçon vient vers moi, il me parle de Chirac et je lui dis, vous avez quel âge ? Je me dis, j'ai 17 ans, mais Chirac vous ne l'avez jamais vu au pouvoir, ça représente quoi pour vous ? Il m'a fait cette réponse qui m'a marqué, pour moi Chirac c'est la France. C'était devenu effectivement un peu le père de la nation après avoir été fâcho Chirac dans ses débuts, on se souvient de cela aussi.
Alain Juppel, il y a quelques minutes vous parliez de votre gouvernement, c'était en 1995, vous avez été nommé Premier ministre par Jacques Chirac. Alors j'aimerais en savoir un peu plus, est-ce que c'était une décision mûrie depuis longtemps par Jacques Chirac, vous en aviez parlé avant, pendant la campagne ?
Jacques Chirac l'avait sans doute mûrie depuis longtemps, on n'en avait pas parlé, c'est ce qui a surpris d'ailleurs dans ce que j'écris dans cette lettre, quand je dis que voilà, c'est venu comme ça, sans qu'on allait beaucoup discuter, c'était un peu dans l'ordre naturel des choses. La presse avait deux candidats à cette époque-là, c'était Séguin ou moi, et j'avais une conviction intime, voilà, en pensant que c'est moi-même que Chirac choisirait. Il explique pourquoi dans ses mémoires, il dit Séguin était un type formidable, mais il avait des colères homériques qui faisaient un peu peur à Jacques Chirac. Et Jacques Chirac dit avec Alain Juppé je savais que ça se passerait tranquillement.
Il y avait cette espèce de confiance, de respect mutuel entre nous, qui fait que voilà, les choses ont duré jusqu'à la fin.
Et justement pendant votre passage à Matignon, vous avez, on se rappelle, dû affronter pas mal de colère sociale, et justement à ce moment-là, est-ce que le chef de l'État a toujours été présent, vous a soutenu dans votre combat des réformes à mener ?
Toujours, c'est vrai qu'en 95, on se souvient des grandes graves, je voudrais simplement là aussi rétablir peut-être une petite vérité historique. On a souvent dit que j'avais reculé, que j'avais abandonné les réformes, c'est tout à fait faux. La principale réforme à cette époque-là, c'était la réforme de l'assurance maladie, qui avait un trou abyssal. Cette réforme, elle a été faite, et il en reste encore aujourd'hui des pans entiers. Si le Parlement examine chaque année ce qu'on appelle le projet de loi de financement de la sécurité sociale, ça vient de la réforme que j'avais instituée à ce moment-là.
En revanche, c'est vrai, on avait abandonné le projet pas encore très bien étudié de la réforme des régimes spéciaux, qui n'est toujours pas faite. Et Jacques Chirac, devant cette période, m'a totalement soutenu. À la fin de 96, puisque ma popularité n'était pas au plus haut, c'est le moins qu'on puisse dire, je lui ai présenté ma démission. Enfin, j'ai remis mon mandat de Premier ministre entre ses mains, et il a absolument refusé, en disant, non, je veux qu'on continue ensemble. Il avait cette conviction profonde.
À la fin de votre livre, Alain Juppé, vous vous posez la question, qu'est-ce qu'être Chiracien ? Alors, quelle est votre réponse, et en quoi être Chiracien, dans les temps d'incertitude que nous traversons, reste plus que jamais pertinent, selon vous ?
Je crois qu'il y a aujourd'hui des enseignements à tirer de cette longue vie politique de Jacques Chirac. D'abord, c'était un républicain, je l'ai dit, fortement attaché aux valeurs de la République, et aujourd'hui, où on parle si abondamment de la laïcité, je pense que c'est important aussi. Il avait cette conception d'une laïcité à deux visages. On oublie toujours cela. La laïcité, c'est d'abord la liberté de religion. C'est la liberté de chacun de choisir sa religion, de la pratiquer ou de ne pas en choisir. Et puis l'autre visage, c'est qu'aucune religion ne peut imposer sa loi à la République. Et ça, Jacques Chirac y tenait beaucoup.
Son deuxième héritage, je l'ai dit, c'est sa sensibilité aux questions de développement durable et de réchauffement climatique. Je n'y reviens pas. Je voudrais insister aussi sur un troisième point qui me tient beaucoup à cœur. C'était son respect de la diversité des cultures à travers le monde.
Vous parliez il y a quelques instants de religion. J'aimerais pour terminer évoquer ce que vous écrivez au début de votre livre sur la foi chrétienne, lors des obsèques de Jacques Chirac. C'est le récit des béatitudes qui a été lu. Pourquoi ce message vous bouleverse-t-il ? Je vous cite, vous parlez d'un message révolutionnaire qui reste une de mes raisons, dites-vous, de me sentir et de m'affirmer chrétien.
Il y a d'abord la position de Jacques Chirac vis-à-vis de la religion. Je pense qu'il était chrétien au fond de lui-même, très attaché à l'Église catholique. Et puis il y a ma position personnelle. J'ai été nourri dans l'Église catholique. J'ai été enfant de cœur jusqu'à un âge très avancé de ma vie, de jeune, d'adolescent. Je suis très attaché à l'institution et surtout au message évangélique. Alors la foi, c'est autre chose. On est tous, je pense, en recherche. Je suis moi-même sans doute en recherche. Mais la force de ce message qui a été rappelé au moment des obsèques de Jacques Chirac est extrêmement importante. Il y avait là beaucoup de dirigeants du monde.
Il leur dit, il rappelle cette parole du Christ. Ce que vous avez fait aux plus petits d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait. Donc c'était aussi un message, je crois, assez fort.
Merci beaucoup Alain Juppé. « Mon Chirac, une amitié singulière », je le rappelle. C'est le titre de votre livre qui vient de paraître aux éditions Talondier et dont je recommande la lecture à nos auditeurs. Merci beaucoup. Merci.
Alain Juppé