Attentat de Nice: "Être Président c’est côtoyer la mort", selon François Hollande
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Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
RCF On s'en souviendra de ce jeudi 29 octobre 2020. Trois morts à Nice, dans une basilique du centre-ville. Un attentat qui fait écho à l'assassinat il y a 15 jours de Samuel Paty, alors qu'il rentrait chez lui pour les vacances de la Toussaint. Mais cette série meurtrière, elle n'a pas commencé hier, ni même il y a deux semaines. Il y a eu le père Hamel dans l'église de Saint-Ancien-du-Rouvray en 2016. Et tellement d'autres. Charlie, le Bataclan, les terrasses de café, l'attaque dans le Thalys, l'assassinat des deux policiers de Magnanville, le Trèbes avec Arnaud Beltrame, le marché de Strasbourg.
La liste est longue tellement que quand on la parcourt, on peut même se rendre compte qu'on en avait oublié certains. Une série meurtrière comme mon invité a affronté. Il a connu une majorité des faits que je viens de vous citer. Il a déclaré la guerre à cette violence. Cette folie qui a frappé les Français dans leur ensemble. Ce matin, je reçois l'ancien président de la République de 2012 à 2017. Bonjour François Hollande. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin sur RCF dans cette matinale. Cette spirale, je le disais, vous y avez fait face. Humainement, elle a même commencé durant la campagne avec Mohamed Méran.
Cet exercice difficile d'aller à la rencontre des victimes, d'honorer des mémoires, à ponctuer, comme de nombreux autres présidents, votre parcours. Que peut-on dire ce matin en proche des victimes pour qui le monde vient de s'effondrer ? Que peut-on dire aux habitants de Nice qui se heurtent encore une fois à la barbarie ? Voir que peut-on dire à des croyants catholiques ou non inquiets de voir l'extrémisme religieux frapper encore en 2020, François Hollande ?
Les premiers mots doivent être ceux de la compassion, du soutien et de la solidarité, avant même d'évoquer des mesures ou des réponses à l'acte barbare lui-même. Je me souviens de cette visite que j'avais faite au moment même où le père Hamel avait été égorgé dans l'église de Saint-Etienne-du-Rouvray. Et sa famille était présente dans une petite salle. Le meurtre, l'assassinat venait d'être commis. Et cette famille était, bien sûr, effondrée en réaction par rapport à une horreur, une injustice, et demandait non pas punition ou revanche, mais exprimer une colère et comment ne pas l'entendre.
Et le rôle du président de la République, c'est d'écouter, de partager ces moments de très grande douleur, mais de tenir bon sur les principes qui doivent être les nôtres. De faire que ces premières réactions que l'on peut entendre, que l'on peut comprendre, que l'on peut partager même, ne puissent pas entraîner la société vers des choix qui seraient contraires à nos principes et à nos valeurs.
Et, en l'occurrence, par rapport à ce qu'était cet assénat du Père Hamel, et aujourd'hui à ce qui vient de se produire dans cette basilique à Nice, c'est-à-dire de frapper des femmes et des hommes parce qu'ils sont chrétiens, comme il aurait pu être frappé pour d'autres parce qu'ils sont juifs ou parce qu'ils sont musulmans, eh bien il faut être capable de dire à ces femmes et à ces hommes qui sont totalement désemparés que nous, nous tiendrons bon et que nous serons à leur côté, mais que nous ne changerons pas.
Cette fonction de président, elle a tout de même une relation très particulière à la mort. Comment, vous, humainement, vous avez vécu ces différents moments marquants de votre quinquennat ?
Je l'ai souvent écrit, être président, c'est côtoyer la mort, c'est fréquenter la mort, c'est rencontrer la mort. La mort que l'on peut soi-même décider, je ne parle pas d'une peine que j'aurais pu prononcer, mais de la décision que j'ai prise d'envoyer des soldats dans des opérations extérieures dont je savais que certains d'entre eux ne reviendraient pas, au Mali, en Syrie, en Irak, mais aussi d'affronter la mort provoquée par des catastrophes ou par des attentats terroristes, en l'occurrence islamistes. Et de pouvoir, face à cette occurrence de l'horreur, être en compassion sans pour autant céder à l'émotion.
Le rôle du président, s'il doit être solidaire, ce n'est pas d'être une personne comme les autres. Il a à prendre des décisions. Il faut qu'il montre un chemin, il faut qu'il tienne bon pour que la nation se retrouve. Et c'est toute la difficulté que j'ai pu parfois rencontrer, trop montrer son émotion. Pour certains, c'est un signe de faiblesse. Être insensible, c'est un signe de distance et d'irrespect. Donc trouver l'équilibre et pour ça, être à la fois soi-même, parce qu'un président, une présidente est un être humain, et aussi assumer sa tâche et prendre des décisions, même difficiles.
François Hollande, on a fait des marches blanches, on a prononcé des discours, on a allumé des bougies. Certains ont prié, on a vu, chose rare, un cortège de chefs d'État, main dans la main, avec vous, le 11 janvier 2015. Ça a créé l'unité, oui, un temps. Mais est-ce que les Français ne veulent pas autre chose, des actes, aujourd'hui ?
Mais des actes, il y en a, et heureusement. Et pas depuis simplement quelques années. Il y a eu des actes, des actes importants, des actes législatifs, des actes budgétaires, des actes pour renforcer nos services de renseignement, des actes pour que l'armée puisse être disposée, elle va l'être, sur la proximité des lieux de culte ou des écoles. Des actes, il y en a quand il s'agit d'agir à l'extérieur pour éradiquer le terrorisme islamiste, comme je l'ai fait, comme président de la République.
Mais des actes, il en faudra d'autres, et sans doute quelques adaptations législatives quand c'est nécessaire, notamment par rapport à la cybercriminalité ou par rapport au financement du terrorisme ou autre, ou par rapport à la lutte contre la radicalisation. Mais attention, vous l'avez d'ailleurs rappelé, cette série d'attentats, qui ne sont pas forcément tous de même ampleur, avec les mêmes procédés, mais qui, quand même, signifient que nous sommes dans une tendance longue, qui ne s'arrêtera pas de violences et d'actes barbares et terroristes.
Eh bien, face à cette réalité que nous n'en avons pas terminée avec le terrorisme islamiste, il faut tenir bon, et pas, après chaque attentat, demander une mesure de plus. Laquelle, d'ailleurs, à partir de ce que nous venons de vivre, cet individu, si c'est bien le même qui a été identifié, un Tunisien qui est là depuis quelques jours, en France, qui aurait dû être expulsé d'Italie, ça n'a pas été le cas. Et on va demander quoi ? On va demander d'interner des personnes ici, en France, de changer nos règles de la laïcité.
Donc, essayons à chaque fois de bien comprendre ce à quoi nous faisons face, l'ennemi qui est devant nous, mais évitons de demander toujours des actes dont nous ne savons pas forcément s'ils seront efficaces.
Vous avez mentionné la laïcité. Qu'est-ce qu'on a raté pour arriver à cette situation ? Parce que la laïcité, elle était là pour laisser les religions à leur juste place. On a mis en place un système presque unique au monde. Et aujourd'hui, force est de constater que la question de la religion, elle devient la centrale et elle s'invite clairement dans le débat de société.
Mais la question religieuse a toujours été présente dans l'histoire de la République. Ce qui a été fait à travers les lois de la laïcité, c'est de faire en sorte que l'État et les religions soient séparés, mais ne s'ignorent pas. L'État fait en sorte que les cultes puissent être organisés dans notre pays, séparément de lui, mais qu'ils puissent être, OK, pas financés par lui, mais qu'ils puissent être protégés. Nous ne disons pas suffisamment que la laïcité, c'est une loi de liberté. Jean Jaurès sera évoqué, semble-t-il, à la rentrée.
C'est Jean Jaurès avec Aristide Briand qui avait été les protagonistes des lois laïques de 1905, qui ont été adaptées ensuite et quelquefois améliorées ou étendues. Mais ils veillaient justement à la liberté de culte. Et c'est par rapport à la liberté religieuse qu'ils affirmaient que finalement, en France, l'État n'écrasait pas la religion, l'État se séparait de la religion pour précisément permettre à tous les citoyens d'être croyants s'ils le voulaient ou de ne pas l'être. Ensuite, il y a eu toute la question scolaire.
Et aujourd'hui, c'est exact qu'il y a une religion, l'islam, qui n'est pas organisée comme les autres, qui est parcourue de courants, et notamment un islamiste, salafiste, qui cherche à nous provoquer et qui cherche à utiliser des individus pour des actions qui peuvent être violentes. C'est face à cette menace-là, ce n'est pas contre une religion, c'est contre les débordements, les dérives, les manipulations d'une religion. Et aujourd'hui, les catholiques de France sont blessés, heurtés, meurtris, comme d'ailleurs tous les Français, mais c'est dans une église que ça s'est produit. C'est dans une basilique. Ce sont des paroissiens qui ont été tués.
Mais les musulmans aussi sont, d'une certaine façon, frappés, parce que c'est ce que cherchent les terroristes. C'est faire une guerre de religion, faire qu'entre l'islam, entre la religion catholique, il y ait comme un conflit, pour ne pas dire une guerre. Et donc le rôle, j'ai apprécié l'intervention de la Conférence des évêques, c'est de faire en sorte qu'il puisse y avoir un dialogue écuménique qui puisse se poursuivre, que ce ne soit pas par rapport à des croyants que l'on doit se situer, mais par rapport à des enjeux qui nous concernent tous, qui sont ceux de la République.
Et il nous reste trois minutes, vous le disiez, il ne faut pas diviser. Hier soir, en préparant cette interview, je regardais des chaînes d'information et j'étais plutôt frappé de voir les propos de vos semblables. J'entends parler à les hommes et femmes politiques. On y parlait de législation de guerre, de s'exonérer des lois de la République. J'avoue que moi, en tant que citoyen, ça me frappe, pour ne pas dire que ça me choque. Bien évidemment, on peut comprendre ce matin la colère des Français, qu'ils soient croyants ou non, qu'ils se sentent atteints dans leur chair. Mais cette colère, est-ce qu'elle doit amener leurs élus à tenir de tels propos en public ?
Vous avez été en responsabilité, vous avez eu ce pouvoir de faire bouger les lignes de notre société. Forte cette expérience, quel regard vous portez sur ces phrases qu'on assène sur les plateaux télé ?
Hélas, vous l'avez rappelé, j'ai vécu comme président de la République une série d'attentats particulièrement meurtriers. Il y en a eu d'autres après. Et à chaque fois, je suis toujours saisi par cette faculté que nous avons dans la vie politique française. J'essaie de m'y inclure, mais aussi de m'en distinguer, de faire une minute de consensus et tout le reste du temps d'une journée de la surenchère. Et ce sont toujours les mêmes propositions qui reviennent. À chaque attentat, quel qu'en soit finalement le procédé. Souvent, même ceux qui sont au pouvoir aujourd'hui, un certain nombre de ministres, voire le Premier ministre, étaient du camp politique qui demandaient ces dispositions.
On interne les fichiers S, on expulse même des personnes qui n'ont rien à voir avec les questions d'islamisme ou de terrorisme. On fait en sorte que le droit d'asile puisse être remis en cause. Mais c'est ce que cherchent précisément nos ennemis. C'est que nous ne soyons plus une démocratie. C'est que nous perdions notre âme qui est dans une démocratie, je le dis souvent, notre âme.
Dans la minute qui nous reste, j'aimerais, vu que c'est le premier jour du confinement aujourd'hui, savoir, un, comment vous avez vécu ce premier confinement, comment vous appréhendez celui qui débute, et surtout, selon vous, qu'est-ce que ça peut générer de positif dans notre société ? Qu'est-ce que vous aimeriez en retirer de ces prochaines semaines ?
Non, ça va être dur, le confinement. Je crois qu'il faut le dire. C'est d'abord le deuxième. Et donc, nous en savons les difficultés maintenant éclairées par l'expérience du premier. Ça va être dur parce que nous sommes en hiver, parce qu'il y a aussi ce contexte terroriste, d'insécurité. Ça va être dur parce que nous n'en voyons pas le terme, alors que dans le premier, on pensait qu'une fois achevé cette période de retenue, de réserve, on retrouverait la liberté, ce qui d'ailleurs a été le cas peut-être trop. Et donc, je crois qu'il faut se dire que ça va être une période où nous devons faire un effort, tous, pour que ça puisse avoir le meilleur impact.
Et donc, il y a, bien sûr, une décision qui a été prise par le président de la République, après consultation. Il faut bien qu'il y ait un moment, il y ait un choix qui se fasse. Et ne le critiquons pas. Peut-être, un jour, faudra-t-il revenir sur l'ensemble du processus. Il y a un choix qui a été fait, une décision qui a été prise, mais après, c'est notre responsabilité individuelle. Dans une démocratie, il y a à la fois ceux qui décident, qui ont une responsabilité, mais il y a aussi les citoyens. Nous sommes responsables de nous-mêmes. Donc, j'ai une grande attirance pour un mot, l'engagement. Eh bien, aujourd'hui, il faut s'engager. Il faut s'engager pour qu'on en termine avec le virus.
L'engagement, c'est certainement ce qu'on va retenir. Merci, François Hollande, de nous avoir livré votre regard aux auditeurs de RCF ce matin. Merci, François Hollande.
François Hollande