Trump, les empires et l’Europe : Dominique de Villepin face au basculement du monde
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Analyse automatique
Générée par IA — peut contenir des erreurs. Méthodologie
Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
Propositif 61 %Attaque 29 %Défensif 10 %
Questions et réponses
Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 0:42OuverteRéponse directe
Quels repères de votre parcours diplomatique peuvent éclairer votre vision actuelle ?
- 1:24OuverteRéponse directe
Comment caractériser le moment géopolitique actuel depuis l'invasion de l'Ukraine et le retour de Trump ?
- 31:12OuverteRéponse directe
Que signifie 'dire non aux Américains' aujourd'hui ? Est-ce comparable à 2003 ?
- 37:46OuverteRéponse directe
Comment l'Europe peut-elle sanctionner les comportements de Trump sans perdre le parapluie américain ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:42Fait
« Acheter un F-35 aujourd'hui alors qu'il faut demander la permission en passant un coup de fil à Washington pour savoir si on peut faire décoller l'avion, c'est absurde. »
- 9:10Fait
« Nous arriverons à nouer la première négociation donc en 2003, et le premier accord qui servira de base après à l'ensemble de la communauté internationale pour signer l'accord de 2015, qui formalisera cet accord que Donald Trump mettra de l'autre côté. »
- 12:01Fait
« Nous sommes aujourd'hui dans un monde où il y a un retour au culte de la puissance. On l'a vu avec l'intervention américaine au Venezuela. On l'a vu avec l'intervention américaine et israélienne en Iran. »
- 17:19Fait
« Ces moyens décuplés permettent littéralement d'arbitrer le match et de dominer toutes les puissances qui sont susceptibles de résister à ces empires. »
- 18:41Fait
« Forer, drill, taxer et, en même temps, cliquer, c'est-à-dire la bataille de la donnée, voilà trois représentations de la puissance qui montrent la dimension très agressive de la politique américaine aujourd'hui. »
- 21:47Fait
« La Chine a fait une analyse au cours des dernières décennies, qui, partant de l'effondrement de l'Union soviétique, constate que si on n'est pas capable de contrôler ces sociétés, ou sa société, on a vocation au déclin. »
- 29:03Fait
« Donald Trump n'a pas le goût de la complexité. Il n'est pas un homme du billard à cinq bandes. Il va droit au but, il dit ce qu'il pense et il mène sa politique avec le goût des réponses rapides et des succès immédiats. »
- 34:08Fait
« Donald Trump, il a un ticket qui n'est gagnant que si nous ne réagissons pas et que si nous le laissons faire sans jamais que le coup qu'il porte ait une conséquence. »
- 45:02Fait
« En 2027, l'Amérique, et ils ne s'en cachent pas, le discours de JD Vance à Munich était extrêmement clair : politique de changement de régime, appui au Parti patriote, première étape la France. »
- 1:03:49Fait
« il faut qu'il y ait des pays qui s'engagent et qui prennent le risque de s'engager dans cette action. »
- 1:04:31Fait
« Est-ce qu'il peut y avoir un multilatéralisme sans les empires, efficace ? »
- 1:05:15Fait
« Mais il y a l'Assemblée Générale. Et quand une légitimité centrale est bloquée, on peut évidemment avoir recours à une autre légitimité. »
- 1:05:56Fait
« Rien ne nous empêche de les placer devant leurs responsabilités. »
- 1:06:40Fait
« comment peut-on inventer une nouvelle responsabilité de protéger qui ne soit pas dans la main de ces grands empires ? »
- 1:07:24Fait
« Les États-Unis ne sont pas une île. Les États-Unis, et l'administration de Trump, elle n'est pas indifférente à la décision que pourraient prendre un matin les Européens de boycotter ou de refuser, pour une période donnée d'utiliser les plateformes numériques américaines. »
- 1:08:06Fait
« Moi, j'ai, en 2003, pu compter sur un conseil de sécurité qui a refusé de légitimer l'intervention américaine en Irak. »
- 1:09:14Fait
« nous parlons de moins en moins de l'Ukraine, nous parlons plus ou pas de Gaza. L'Iran, et c'est un drame, une fois des dizaines de milliers de morts connues, les choses redeviennent comme avant. »
- 1:10:45Fait
« Il faut sauver un monde qui va mourir si nous ne faisons rien. »
- 1:11:29Fait
« le prix aujourd'hui du non-combat écologique, c'est une santé qui se dégrade et c'est une profonde inégalité que nous connaissons les uns et les autres du fait d'un monde de rareté. »
Temps de parole
- ?100 %
≈ 0 interruption / 10 min (chevauchements et interjections détectés).
Modèle mistral-small-latest · prompt v1 · les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.
Les intervenants ne sont pas encore identifiés sur ce transcript — l'identification des locuteurs est en cours de traitement et apparaîtra prochainement.
Nous sommes aujourd'hui dans un monde où il y a un retour au culte de la puissance. On l'a vu avec l'intervention américaine au Vénézuela. On l'a vu avec l'intervention américaine et israélienne en Iran. Le sentiment que la puissance, c'est le veau d'or, c'est ce qui permet de répondre à tout. Cette démonstration de puissance, pour les États-Unis, elle vise à impressionner le reste du monde, à sidérer. Et je suis très frappé du fait que cette dimension psychologique et politique, elle est tout à fait essentielle. On a des instruments qui visent à faire peur au monde. Mais aujourd'hui, nous faisons tout dans le désordre. Nous continuons à acheter des armements européens dont les États-Unis
gardent la clé. Arrêtons d'être naïfs. Des équipements américains. Acheter un F-35 aujourd'hui alors qu'il faut demander la permission en passant un coup de fil à Washington pour savoir si on peut faire décoller l'avion, c'est absurde. Bonjour Dominique de Villepin. Bonjour. On vous connaît parce que vous êtes dans notre actualité depuis assez longtemps. Je vais quand même retracer un peu votre parcours parce qu'il y a des repères qui peuvent manquer aux gens qui vont nous regarder. Vous avez commencé comme diplomate et on s'est connus à cette époque, il y a fort longtemps. Moi, j'étais un jeune journaliste, vous étiez un jeune diplomate au Quai d'Orsay.
Qu'est-ce que vous retenez de ces années de praticien à la base, de diplomate de carrière ? L'exigence d'être en phase avec l'évolution du monde. L'accélération du monde n'a pas commencé aujourd'hui. Ça fait maintenant plusieurs décennies qu'année après année, le monde s'accélère et grandit à travers de très nombreuses crises. On s'est connus sur les crises africaines et pour moi, ça a été un double apprentissage. D'abord, l'apprentissage d'un continent, la la compréhension d'un continent, la passion pour des cultures et en même temps,
l'apprentissage du métier de la diplomatie, non pas seulement comme analyse, mais comme tentative de réparer les malheurs du monde, ce qui est toujours très difficile quand on le fait à partir de l'Europe, qui plus est vis-à-vis de l'Afrique. Et donc, en essayant de se débarrasser de tout ce qui relève de la posture, relève d'un regard empreint de supériorité coloniale, et toujours avec le souci de trouver les bons instruments, à la fois d'analyse et d'action, sachant que le raccourci est souvent la tentation. Le raccourci militaire,
le raccourci par rapport à la réalité qui tronque la complexité du terrain africain. Et donc cette double expérience africaine a été pour moi un peu la matrice de mon initiation à la diplomatie et surtout la découverte d'une corporation assez passionnante qui est celle des hommes et des femmes qui s'engagent pour essayer de servir de trait d'union dans un monde de plus en plus dangereux et de plus en plus conflictuel. Je suis rentré au Quai d'Orsay à une époque où la France d'outre-mer existait encore.
Ce corps de la France d'outre-mer qui avait été versé au sein du Quai d'Orsay. Et la singularité de ce corps et de toutes ces hautes figures, Christian Larochet, Pierre Solière, Jean Oseille, Guy Georgie, toutes ces figures incarnaient pour moi une véritable passion. Ils avaient la passion de l'Afrique et ils avaient la passion de servir. Et ça conduit en permanence à essayer de trouver de meilleurs outils, une meilleure appréhension, de meilleurs concepts, mais aussi un meilleur rapport à l'action. Sachant que, par définition,
on est un peu comme le médecin qui s'approche d'un malade et qui ne veut pas aggraver les choses, qui ne veut pas faire le mauvais diagnostic. Et donc, on doute d'abord de soi-même, on remet en cause soi-même son attitude. Et la diplomatie, je crois que c'est à la fois un questionnement sur le monde, mais c'est en même temps un questionnement sur son rapport au monde pour essayer de trouver à chaque fois la définition la plus juste, l'attitude la plus juste, la relation la plus juste. Et c'est ce qui fait qu'aujourd'hui comme hier, c'est si difficile et en même temps si passionnant. Nous vivons une épreuve aujourd'hui et je le ressens très douloureusement, qui est celle d'être confronté à des situations qui nous échappent
et qui sont toutes marquées par un malheur infini, des catastrophes immenses. Nous avons vécu et nous vivons encore aujourd'hui à l'heure de la catastrophe ukrainienne. Nous vivons à l'heure de la catastrophe de Gaza. Nous vivons à l'heure de la catastrophe iranienne. Que faire vis-à-vis d'un peuple qui est abandonné de tous alors même que les instruments ne sont pas là ? Comment inventer une nouvelle façon d'agir, de soulager, d'anticiper, de réparer ? Je crois que c'est ça le drame du diplomate. C'est à la fois utiliser toute la panoplie de ce qu'il a comme moyens depuis toujours et en même temps, penser de nouveaux instruments,
une nouvelle façon d'être au monde et vis-à-vis de l'autre. Est-ce que c'est pour ça que vous êtes passé de l'autre côté ? Donc, en 93, vous quittez le rôle de diplomate, mais vous devenez d'abord directeur de cabinet d'Alain Juppé, nommé ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de cohabitation d'Édouard Balladur. Puis, vous rejoignez Jacques Chirac à l'Élysée pendant plusieurs années comme Secrétaire général de l'Élysée. Puis, ministre des Affaires étrangères. On est en 2002-2003, donc le fameux discours de l'ONU sur l'Irak. Ministre de l'Intérieur, Premier Ministre. Ce passage du rôle du diplomate qui est au service
d'une administration et d'une politique qui ne définit pas à ce rôle d'être de plus en plus haut dans la prise de décision et dans la définition de la politique. C'est à cause de ça ? C'est à cause de ce sentiment, peut-être, de vouloir peser un peu plus sur la marche des choses ? Oui, il y a cette volonté d'être capable d'agir davantage sur le monde et vis-à-vis des crises du monde. Je me suis formé dans la crise. À l'époque, au début des années 80, l'Afrique, c'était la confrontation en crise partout sur le continent.
Mais il y avait une autre dimension : la volonté de pouvoir à la fois travailler sur des réponses à apporter aux crises, mais en même temps de construire des réponses, d'anticiper des réponses qui pourraient servir pour d'autres crises. Il y a un moment très emblématique de ce que j'ai voulu essayer de faire, qui est le tournant de 2003. En 2003, nous nous sommes confrontés, à partir de l'automne 2002, à la crise irakienne. La crise irakienne, on a le désir, nous, Français, nous, Européens, de l'aborder à travers l'approche multilatérale et donc de remettre dans le cadre des Nations Unies cette grande
question qui est la prolifération. Comment on fait face au risque de prolifération ? Sachant que les crises se multiplient à l'époque. Il y a l'Irak, bien sûr, mais il y a aussi la Corée du Nord et d'autres crises qui se décident. Et donc, trouver des outils qui permettent de modéliser une réponse inventer une réponse diplomatique qui puisse servir en Irak, mais qui puisse servir ailleurs. Et donc, toute la bataille de l'Irak, c'est de construire un modèle de sécurité collective à travers les inspections des Nations Unies sur le terrain qui puisse peu à peu régler le risque de prolifération en Irak. Et au même moment, donc, dès que l'intervention américaine a lieu,
qui peut apparaître comme une sanction de notre incapacité à trouver la juste réponse, immédiatement, j'anticipe ce qui va se passer. Et c'est le risque qu'il y a de voir les Américains, dans l'hubris du succès d'une intervention en Irak, se lancer dans une aventure en Iran. L'Iran est aussi en train de penser à la construction d'un programme nucléaire. Et c'est pour cela que je décide d'embarquer mon collègue allemand, Joschka Fischer, et mon collègue britannique, Jack Straw en Iran, pour essayer de construire, là encore, un modèle qui nous permette d'arrêter ce risque d'un programme nucléaire iranien.
Et le résultat, c'est que nous arriverons à nouer la première négociation donc en 2003, et le premier accord qui servira de base après à l'ensemble de la communauté internationale pour signer l'accord de 2015, qui formalisera cet accord que Donald Trump mettra de l'autre côté. Mais on le voit bien, l'idée, c'est à chaque fois de construire une réponse qui puisse servir dans d'autres situations. Et l'une de mes craintes aujourd'hui, devant la crise ouverte que connaît l'Iran, c'est le message qui est adressé au monde et les frappes d'Israël et des États-Unis contre l'Iran
en juin 2025 n'ont fait que renforcer ce risque, c'est que tous les États de la planète, pays émérgents, pays susceptibles d'accéder à la puissance, aient envie, se convainquent qu'il n'y a qu'une façon d'être indépendant aujourd'hui, c'est de se doter de l'arme nucléaire. De nucléariser. Exactement. Et donc, on voit bien que la diplomatie, c'est d'anticiper les risques. De la même façon que la diplomatie française en 2002, quand je deviens ministre des Affaires étrangères, j'ai l'obsession d'essayer de trouver une réponse à la grande question du risque terroriste. Après 2001, nous faisons partie des premiers pays,
grâce à Jacques Chirac, à voler au secours des États-Unis, à marquer notre solidarité vis-à-vis des États-Unis. Mais nous voyons bien que l'Amérique est à ce point-là traumatisée, qu'elle a besoin d'agir un peu partout pour effacer l'affront et effacer la peur. D'où Guantanamo, d'où l'Afghan, d'où l'Irak. Il y a là encore un hubris très fort dont nous voyons encore les conséquences aujourd'hui. Et donc, le diplomate que je suis à la tête de la diplomatie française en 2002 a un double soucis, à la fois un souci de construire des nouveaux instruments, mais en même temps d'être capable de penser ce moment du monde nouveau.
Et c'est là où je m'en souviens encore, débattant avec mes collaborateurs, quel est le concept qu'il faut mettre en avant dans un monde qui change ? Hubert Védrine avait inventé le concept de superpuissance. Dans les années 90, l'Amérique, seule superpuissance. Absolument, seule superpuissance et sans rival possible. Et je défends alors, dans ce discours aux ambassadeurs de 2002, une idée qui peut paraître radicalement opposée, mais qui est un autre temps du monde, qui est l'idée qu'il y a une vanité de la puissance. Et cette idée de la vanité de la puissance, qui sera consacrée après,
qui sera consacrée sous forme de l'impuissance de la puissance, elle est intéressante aujourd'hui parce que ce qui montre que le débat diplomatique, il doit constamment être mené, actualisé, renouvelé. Nous sommes aujourd'hui dans un monde où il y a un retour au culte de la puissance. On l'a vu avec l'intervention américaine au Venezuela. On l'a vu avec l'intervention américaine et israélienne en Iran. Le sentiment que la La puissance, c'est le veau d'or, c'est ce qui permet de répondre à tout. Mais en même temps, on oublie qu'il y a toujours cette vanité de la puissance, c'est-à-dire qu'on croit qu'elle peut tout. Mais cette puissance, en fait, elle est elle-même extrêmement limitée.
Elle ne peut pas tout, justement. Et qu'il faut donc arriver à combiner les moyens de la puissance, tout en sachant que cette puissance ne permet pas de transformer le monde comme on le souhaiterait. Alors, venons-en effectivement au monde d'aujourd'hui, Mais je voudrais d'abord parler de ce livre où vous avez publié l'année dernière, "Le pouvoir de dire non", et lire le premier paragraphe, parce qu'il me semble très révélateur, à la fois de votre état d'esprit et de ce que beaucoup de gens ressentent, effectivement, dans la période actuelle. Vous écrivez : "Ce livre est né dans l'urgence et pour l'urgence de notre temps. Il est né d'un réveil nocturne. Tout d'un coup, cette évidence qui vous déchire comme un éclair.
Tout est en train de nous échapper, de partir en poussière entre nos mains. J'en ai parlé autour de moi. Je me suis rendu compte que d'autres faisaient le même cauchemar, attendaient le même sursaut." Et effectivement, la période actuelle est terriblement anxiogène, on le sent tout autour de nous, parce qu'on a aussi du mal à mettre des mots sur la situation. Et on va peut-être commencer par ça pour être un peu aussi dans la pédagogie. Comment caractériser le moment que nous vivons depuis déjà quelques années, si on fait remonter au minimum à l'invasion de l'Ukraine par la Russie,
mais évidemment précipité par la politique de Donald Trump depuis un an, depuis qu'il est revenu à la Maison Blanche. Comment caractériser cette bascule du monde ? Vers quoi ?
Pour moi, il y a deux facteurs principaux qui expliquent ce que nous vivons aujourd'hui. Le premier, c'est la formalisation d'une puissance à une échelle nouvelle, encore inconnue, à travers l'apparition des nouveaux empires. Ce qu'on a vu en Russie, ce qu'on voit en Chine, autrement, bien sûr, et ce qu'on voit aux États-Unis. Et qui ne peut s'expliquer que par une donnée radicalement nouvelle qui est en quelque sorte la confrontation des puissances à la rareté, l'épuisement de la planète. Il y a aujourd'hui le sentiment
à la fois de raréfaction des ressources, de limitation des territoires et donc l'idée d'une course à la domination absolue pour la survie. Ce qui explique le caractère paroxystique de la scène internationale aujourd'hui, parce qu'il y a quelque chose d'existentiel. L'Ukraine, existentiel du côté de la Russie, existentiel du côté de l'Ukraine. Gaza, existentiel également pour les différents acteurs et pour l'ensemble des acteurs régionaux. À chaque fois, il y a une exacerbation des conflits qui pousse à quelque chose d'absolu dans la quête.
Et dans cette activation, dans ce moment particulier de surenchère, puisque la surenchère est la caractéristique de cette course, il y a un phénomène totalement nouveau et qui est un peu au cœur de ce livre, qui est que la course à la puissance va de pair en politique intérieure avec l'apparition de nouvelles forces qui elles-mêmes répondent à cette situation de rareté et qui, à travers l'alliance de forces économiques, de forces médiatiques, de forces technologiques et de forces politiques, conduisent à
la recherche d'un esprit et d'une capacité de domination. Donc, la course à la puissance, c'est la marque de ce nouveau monde, poussé par l'urgence, poussé par la nécessité, poussé par la rareté, avec le sentiment que tous ceux qui ne sont pas dans cette course ont vocation à être marginalisés. Et ce qui rend les choses encore plus dangereuses, c'est qu'il y a un phénomène nouveau sur la scène mondiale, un acteur nouveau que sont les nouvelles technologies. Et ces nouvelles technologies donnent des moyens décuplés à ces nouvelles grandes puissances. Ces moyens décuplés permettent littéralement d'arbitrer le match
et de dominer toutes les puissances qui sont susceptibles de résister à ces empires. Et c'est particulièrement le cas des pays européens. C'est le cas du Sud global, qui sont aujourd'hui victimes de cette accélération du monde. Est-ce que c'est ça qui explique que Donald Trump commence son règne en annonçant, et c'était Marco Rubio qui l'avait fait la veille de l'investiture de Donald Trump, que l'ordre international est mort et qu'il faut en inventer un nouveau, et que ce nouvel ordre international, il est fondé uniquement sur la seule puissance des États-Unis,
et non pas ni sur des institutions, ni sur des réseaux d'alliances comme celui qui a prévalu pendant cette décennie. C'est une dimension essentielle qui montre que la puissance apparaît effectivement comme la réponse. Et de ce point de vue-là, il y a une nouvelle illusion qui est en train de naître. La puissance apparaît comme une réponse, une puissance illimitée, une puissance qui se fait forcément au détriment des autres puisqu'elle est prédatrice, d'où la bataille des droits de douane. Elle est extractiviste, donc on tire du ventre de la Terre toutes les ressources possibles sans se soucier des conséquences pour la planète.
Donc, cet illimitisme, cet extractivisme peuvent se résumer à travers ce qui constitue les trois outils de la puissance américaine aujourd'hui. Forer, drill,
taxer et, en même temps, cliquer, c'est-à-dire la bataille de la donnée, voilà trois représentations de la puissance qui montrent la dimension très agressive de la politique américaine aujourd'hui. On peut ajouter une quatrième qui est l'armée. Parce que Trump, contrairement à ce qu'on imaginait, n'hésite pas à employer son armée. Absolument. La puissance trouve effectivement une expression militaire très encadrée pour le moment, puisque c'est en général un fusil à un coup. C'est un coup de sommation. C'est la volonté de réaliser de façon très brève et sans risque une opération.
Nous verrons en Iran s'ils sont capables ou s'ils imaginent devoir aller plus loin. Mais donc, l'utilisation de la puissance militaire se fait dans ce cadre-là d'une démonstration de puissance. Et cette démonstration de puissance, pour les États-Unis, elle vise à impressionner le reste du monde, à sidérer. Et je suis très frappé du fait que cette dimension psychologique et politique, elle est tout à fait essentielle. On a des instruments qui visent à faire peur au monde, à marquer un territoire, à marquer une capacité. Et à l'appui de cela, on le voit bien, c'est donc l'utilisation du droit, l'extra-territorialité du droit, c'est l'utilisation du dollar.
Et c'est également l'idée qu'à travers les armées, on peut à chaque fois pousser son avantage. Mais cette stratégie de puissance américaine, elle n'est pas seule, elle n'est pas unique. Et l'on voit bien que tous les empires ont le choix d'une certaine modalité de puissance. Si on compare avec la Chine, et c'est intéressant de voir quel est le modèle chinois de puissance par rapport à celui des États-Unis. C'est un modèle qui est d'abord fondé sur l'idée de contrôler sa société. Et c'est là où la Chine a fait une analyse au cours des dernières décennies, qui, partant de l'effondrement de l'Union soviétique, constate que si on n'est pas capable de contrôler ces sociétés, ou sa société, on a vocation au déclin.
Et donc, la conviction des Chinois, c'est que tôt ou tard, et plutôt tôt que tard, les États-Unis, les démocraties européennes vont exploser. Partant de ce contrôle de la société, il y a une véritable stratégie qui s'est développée également, technologique et industrielle, qui véritablement met en marche une machine qui, on le voit à travers l'invasion de l'Europe par toute une série de produits technologiques qui ne sont pas de simples produits de consommation, mais qui sont des produits hautement qualitatifs, les batteries, les panneaux solaires, et qui sont véritablement en train de permettre à la Chine d'assurer une domination de la chaîne industrielle.
Et puis, il y a aussi une stratégie extérieure qui est infiniment plus douce que la stratégie militaire employée par les États-Unis, ou en tout cas plus plus fine, et qui vise à travers le réseau des routes de la soie, le réseau de la ceinture et de la route, à construire une stratégie d'influence, alors que les États-Unis, aujourd'hui, n'hésitent pas à se présenter en mauvais garçon et donc susciter un mouvement de rejet un peu partout sur la planète. Et puis, la Russie, elle, qui est la représentation classique de la puissance ancienne, donc un modèle qui est un modèle politico-militaire, idéologique. Et paradoxal, qui s'appuie sur une économie qui est très faible. Absolument. En dehors de l'extraction des hydrocarbures.
Mais ce qui montre à quel point l'Europe a aujourd'hui à définir son chemin, et l'Europe n'est pas sans moyens pour définir son propre modèle de pouvoir aujourd'hui dans le monde, et sans céder à la tentation de l'imitation de la puissance américaine ou d'autres puissances. Il y a toujours aujourd'hui, dans tous les modèles que j'ai présentés, quelque chose d'archaïque, quelque chose de fragile, quelque chose qui ne suscite pas l'adhésion du reste du monde. Et c'est en ça que l'Europe est au défi d'inventer son modèle. On voit la tentation de poursuivre, dans un cadre d'imitation,
une seule stratégie de puissance en renonçant, par exemple, à être une puissance du droit, une puissance soucieuse de défendre des normes qui lui sont propres. Et je crois que ce serait une grande erreur que de renier ce que nous sommes, notre identité profonde. Sur le plan culturel, sur le plan politique, sur le plan diplomatique, nous n'avons pas vocation à faire la course à l'imitation avec les États-Unis ou avec une quelconque autre puissance. Restons un moment sur les empires, parce que la logique de ces trois empires, si on prend les principaux, puisqu'il y a aussi des empires régionaux comme la Turquie, par exemple. La Turquie, l'Iran, d'autres pays.
Qui tentent à leur échelle d'avoir la même politique. Mais si on regarde les trois grands empires, est-ce que la rivalité entre eux... Quelle est la part de rivalité ou de partage du monde ? Parce qu'il y a le retour des sphères d'influence, ce mot qui est revenu dans le vocabulaire de la géopolitique mondiale. On voit bien que Trump essaye à tout prix de s'entendre avec Poutine. Il est un amoureux déçu d'un Poutine qui ne participe pas à sa vision. Mais avec la Chine, par exemple, est-ce qu'il y a moyen d'imaginer une cohabitation ou est-ce que la confrontation est inévitable ? C'est-à-dire entre ces trois empires, est-ce qu'il y aura un partage du monde
ou au contraire, une course est à la puissance dominante. Évidemment, l'histoire n'est pas écrite et nous devons avancer avec prudence dans cette nouvelle recomposition du monde ou reconfiguration du monde. Ce qui me paraît important, c'est d'avancer avec lucidité et avec le premier souci d'être fidèle à ce que nous sommes. Les deux grandes hypothèses qu'on peut faire aujourd'hui sur l'évolution sur les deux grands scénarios, c'est d'un côté l'idée d'un nouveau Yalta, la tentation pour les hommes forts de s'entendre entre eux,
compte tenu du fait qu'ils ne sont pas sans être confrontés eux-mêmes à des difficultés. On voit bien les États-Unis. La caractéristique du Trumpisme, c'est qu'il y a certes la volonté d'en découdre avec le monde et d'aller exercer sa prédation un peu partout et en particulier vis-à-vis des Alliés. Mais il y a aussi un énorme problème aux États-Unis même, une sorte de guerre civile, culturelle qui fait que la vie est sans répit pour Donald Trump. Donc, est-ce que pour apaiser et se consacrer à cette bataille intérieure Il va éprouver dans les prochains mois le besoin d'un répit extérieur qui peut lui rapporter beaucoup, d'où la tentation avec la Russie de faire
l'impasse sur la question ukrainienne pour aller tout de suite à l'exploitation des richesses en commun avec la Russie sur le dos de la question ukrainienne, au mépris de la question ukrainienne. Pareil au Moyen-Orient, la possibilité d'aller exploiter les richesses du Moyen-Orient sur le dos de la question palestinienne, libanaise, syrienne et autres. Et donc, la Chine pourrait, comme la Russie, pour un temps donné, utiliser ce répit dans l'esprit de zones d'influence, par exemple en ayant la possibilité de donner libre cours à son appétit pour la Chine concernant Taïwan ou de poursuivre sa politique
d'influence à travers le monde ? Ou est-ce qu'au contraire, la logique de confrontation va l'emporter dans l'idée que les États-Unis pourraient pousser toujours plus loin leurs avantages. Je ne crois pas que les empires aient vocation à se battre sur plusieurs fronts. Je crois que c'est la limite du décrochage impérial, c'est quand ils se dispersent trop et qu'à partir de ce moment-là, les choses deviennent trop difficiles. On l'a vu sur le Groenland. Les États-Unis étaient prêts, dans l'élan du Vénézuéla, à mettre la main sur le Groenland, mais ils n'étaient pas prêts à avoir une bataille rangée avec les Européens parce que cela les entraînait dans quelque chose de trop difficile. Et en particulier, cela posait le problème de l'OTAN.
Est-ce que les États-Unis étaient prêts à accepter que l'OTAN s'effondre ? Est-ce que les États-Unis sont prêts à accepter que l'Union européenne elle-même s'effondre et donc à se retrouver à dialoguer avec des États qui seraient dans un cadre très différent de celui d'aujourd'hui, avec la nécessité de choisir un chef de file, de privilégier la relation avec l'Allemagne sur celle des autres pays. Donc, il y a des choix très compliqués à faire dès lors qu'ils iraient un pont plus loin. Et de la même façon pour la Chine, dans ses relations au monde ou pour la Russie. Donc, je pense que la caractéristique des empires, c'est qu'ils choisissent leur combat et en bons prédateurs, ils savent là où le succès peut être rapide et facile.
Donald Trump n'a pas le goût de la complexité. Il n'est pas un homme du billard à cinq bandes. Il va droit au but, il dit ce qu'il pense et il mène sa politique avec le goût des réponses rapides et des succès immédiats. Il croit faire la paix ici et là. Il veut le prix Nobel. Il croit faire la paix au Vénézuéla. Il veut le pétrole. Et tant pis si exploiter le pétrole vénézuélien, ça prend 10 ans, 15 ans. Et tant pis si ça demande des investissements que les entreprises américaines ne sont pas prêts à faire. Et tant pis si exploiter Gaza et faire une riviera à Gaza, ça n'est pas dans l'objectif des peuples de la région et certainement pas du peuple palestinien.
Donc, toutes ces contrariétés font qu'en homme pressé, et l'Empire américain est un empire pressé. Et c'est ce qui fait sa différence fondamentale avec la Chine. Et de ce point de vue-là, donc, il y a une logique d'opportunité pour les États-Unis. C'est pour cela que la bataille du numérique est si importante, la bataille de l'intelligence artificielle, si importante pour Donald Trump et les techno-entrepreneurs, c'est que s'ils gagnent cette bataille, ils n'ont plus alors de résistance dans les pays occidentaux, ni en Europe, ni chez les autres alliés, parce qu'à partir de ce moment-là, ils sont capables de mettre à leur main les pouvoirs dans ces pays et la politique de changement de régime se fera
automatiquement avec des alliés dociles qui permettront la soumission et la vassalisation de l'Europe, demain du Japon, de la Corée et d'autres pays de cette région. Mais donc, je crois qu'on est dans ce moment où l'histoire hésite, où beaucoup va dépendre à la fois des succès possibles en politique étrangère. Constatons que pour le moment, il n'y a pas de grand succès de la diplomatie de Donald Trump. Le Vénézuéla n'est pas un succès. L'Ukraine, on le voit tous les jours, malheureusement, c'est une tragédie. Hier, comme comme aujourd'hui. Gaza, c'est une tragédie, hier comme aujourd'hui. Il peut revendiquer deux réussites : Azerbaijan- Arménie, et Congo-Rwanda.
Succès très relatif, bien sûr, mais qu'il peut considérer comme étant à son actif. Donc, on est très loin d'une logique américaine, d'une logique impériale américaine qui, partout où elle irait, volerait de succès en succès. Pendant la tension autour du Groenland, lorsque Donald Trump avait l'air d'être une sorte de rouleau compresseur qui allait faire main basse sur ce territoire qui est une dépendance du Danemark, on vous a beaucoup entendu en disant : "il faut savoir dire non, il faut être dans ce refus européen face aux Américains". Qu'est-ce que ça signifie dire non aux Américains aujourd'hui ? Est-ce que c'est la même chose qu'en 2003 ?
Est-ce que le monde de 2003 et le monde de 2026, c'est la même chose ? Est-ce que les rapports de force sont les mêmes ? Est-ce que les instruments dont nous disposons sont les mêmes ? Ça veut dire d'abord deux choses qui sont comparables à 2003. La première chose, c'est de ne jamais perdre la référence au principe. Nous, Européens, nous avons l'expérience des plus grandes tragédies de l'Histoire et nous avons gardé la mémoire de ces tragédies et l'obligation de ne pas répéter les catastrophes du passé. Et pour ne pas répéter les catastrophes du passé, il faut s'appuyer sur des principes. Le principe de souveraineté, c'est un principe fondamental de l'ordre mondial. Et nous savons que si, par l'ingérance,
par l'intervention militaire, nous bousculons, nous refusons ces principes, nous créons des précédents qui vont générer d'autres instabilités. Donc, première barrière, première étape : faire en sorte que les principes, le principe d'autodétermination pour ce qui concerne le peuple palestinien, le principe de respect de la souveraineté qui concerne le Groenland et le Danemark, puissent être respectés. Ça, je crois que c'est un premier élément essentiel. Le deuxième élément qui valait en 2003 et qui vaut encore aujourd'hui, c'est qu'une puissance ne peut pas agir unilatéralement
au mépris de toutes les autres. Et on voit à quel point les États-Unis l'ont payé cher en 2003. Et aujourd'hui encore, au Groenland, en allant un coup trop loin, les États-Unis doivent mesurer, à la fois en violant les principes et à la fois en violant cette règle du respect des autres, et en particulier des alliés, que tout ceci a un coût. Et il faut élever le coût pour l'administration américaine, toujours davantage. Très bien, vous intervenez par la force au Groenland, vous faites exploser l'OTAN. Et le coût, il doit être sonnant et trébuchant.
Il ne faut jamais donner le sentiment que la prédation peut être rentable et, somme toute, ne pas avoir un coût extrêmement lourd en face. Donc, conséquence sur l'OTAN. Conséquence pour l'Union européenne. Est-ce que les États-Unis sont prêts à accepter d'avoir contribué à la division de l'Europe et à la fragilisation de l'Europe, et peut-être davantage encore à permettre à la Russie de pousser encore davantage ses pions et ses appétits en Europe. Donc, principe de responsabilité pour une grande puissance. Ce qui place immédiatement Donald Trump devant l'obligation de faire face à son congrès, de faire face à la population américaine.
Et on a tout de suite compris que les Américains ne suivraient pas Donald Trump. Donc, Donald Trump, il a un ticket qui n'est gagnant que si nous ne réagissons pas et que si nous le laissons faire sans jamais que le coup qu'il porte ait une conséquence. Donc, il faut tout simplement ramener Donald Trump à la réalité, de la même façon qu'il a été confronté très vite à la réalité à Caracas. On change monsieur Maduro, on prend la personne qui était la vice-présidente, on la remplace et on va exploiter le pétrole, mais il n'exploitera pas le pétrole. Donc, ce principe de réalité, nous sommes là, nous, Européens,
pour le faire valoir aux Américains en leur montrant que leur hubris a pour conséquence de les fragiliser et de les renvoyer en permanence à l'image d'une Amérique qui trahit ses idéaux. Je crois que ce rôle-là, c'est à la fois un rôle par l'action et c'est un rôle par le discours, par la parole. L'Amérique, entre le Vénézuéla et le Groenland, a donné le pire signal qu'on pouvait donner à tous les empires qui seraient désireux, dans leur zone d'influence ou ailleurs, de multiplier les interventions. Donc, c'est un très, très mauvais signale qui signifie que l'Amérique contribue à la
destruction et la détérioration du monde. Deuxième signal, l'Amérique met à bas plus d'un siècle de soft power américain qui fait que le monde aimait l'Amérique, le monde rêvait d'Amérique. Les citoyens un peu partout à travers la planète ne rêvaient que d'une chose, c'est de pouvoir un jour visiter ou habiter aux États-Unis. C'était le rêve américain. Ce rêve, il devient un cauchemar. On ouvre notre poste de radio ou de télévision ou les réseaux sociaux. On a Minneapolis. On a un Donald Trump qui agite en permanence à la fois les bras et les menaces. On a un pays qui, aujourd'hui, fait peur. Nous devons renvoyer cette image.
Et c'est là où nous devons constater que beaucoup de dirigeants européens ne sont pas conscients de leurs responsabilités, comme madame Ursula von der Leyen, sur le golf en Écosse de Donald Trump, lui sert la main avec un grand sourire comme si ce qui venait d'avoir lieu n'était rien. On va payer 15% de plus de droits de douane. On va devoir acheter du pétrole et du gaz aux États-Unis. On va laisser un certain nombre de produits américains rentrer en Europe sans droits de douane et on sourit et on est content. Retrouvons l'esprit de décence. Retrouvons l'exigence de mesure et de dignité. Quand nous voyons monsieur Marc Routet, autre grand Européen,
- Le secrétaire général de l'OTAN. Même s'il dirige l'OTAN, appeler familièrement Donald Trump "Daddy" et faire la leçon à la tribune du Parlement européen en leur disant : "Si vous voulez rêver, continuez à croire que vous pouvez vous défendre tout seul." Nous avons là des gens qui jouent contre leur camp. Et là, la famille européenne ne peut pas faire comme s'il ne se passait rien. Et c'est en ça que l'on voit que l'Europe est renvoyée à ses devoirs. Nous sommes à un moment du monde tragique, je l'ai dit, des catastrophes épouvantables auxquelles nous sommes confrontés tous, comme citoyens, comme acteurs. Mais nous ouvrons notre poste, nous ouvrons notre portable et les 30 000
morts de l'Iran nous sautent à la figure. La tragédie de Gaza, la tragédie de l'Ukraine nous sautent à la figure et nous avons le sentiment d'être totalement impuissant par rapport à ça. Et donc, l'Europe a vocation à montrer qu'il y a une alternative, qu'il y a la possibilité de sanctionner des comportements comme ceux de Donald Trump. Et c'est en ça que ce moment du monde, évidemment, doit susciter un moment européen. Et dans ce moment européen, on ne peut pas avoir Ursula von der Leyen, Mark Routet, voire même, c'est quelqu'un dont l'image est bien plus positive, Mario Draghi, considérer que la seule solution, c'est la fuite en avant dans un fédéralisme
fusionnel du style pragmatique. Bien évidemment, l'Europe doit se mettre à l'heure de la puissance, des attributs de la puissance, des moyens de la puissance. Mais l'Europe doit faire bien plus que ça. Elle doit accepter de débattre entre tous ces pays, des moyens de faire son unité qui constitue le véritable premier acte, qui n'a toujours pas eu lieu, d'émancipation des Européens. Nous sommes dans l'après Groenland, nous sommes dans l'après Vénézuela Nous sommes dans l'après désertion des États-Unis de l'Ukraine. Nous sommes dans l'après unilatéralisme des Américains au Moyen-Orient. Nous devons, face à cela, marquer un esprit de résistance.
C'est quoi ce premier pas ? Le premier pas, c'est d'abord d'être capable de marquer notre volonté de sanctionner, et ça, ce sont bien sûr des mots, mais les mots peuvent être extraordinairement efficaces, de sanctionner l'attitude, la politique de l'administration Trump, dire ce que fait Trump. Or, nous voyons bien, nous faisons tout sauf dire à Donald Trump ce qu'il est et ce qu'il fait en pensant qu'on va le ménager et obtenir qu'il continue de nous accompagner en Ukraine. De ce point de vue-là, nous sommes totalement tyranniques. Nous sommes totalement dans le fantasme qu'on peut avoir tout et son contraire.
Oui, mais est-ce qu'on n'est pas dans une situation où aussi, que la majorité des Européens redoutent de perdre le parapluie américain. Nous, Français, nous avons notre propre dissuasion et nous avons l'illusion, en tout cas, d'être protégés par notre dissuasion, l'héritage gaullien ou gaulliste. Ce n'est pas le cas des Allemands, des Portugais, des Danois ou des Polonais qui se retrouvent aujourd'hui dépendants, beaucoup plus dépendants de la protection militaire ultime américaine et qui ne veulent pas la perdre à un moment où, à leurs frontières, on est dans le danger. Vous avez parfaitement résumé la situation.
Mais nous savons tous qu'aujourd'hui, cette protection américaine relève de l'illusion. Donc, à un moment donné, si nous voulons qu'il y ait un moment européen dans un moment tragique pour le monde. Ce moment, il doit conduire tous les Européens à ouvrir les yeux en même temps. Nous savons qu'une partie des Européens, des 27, ne sont pas susceptibles de suivre parce qu'ils préférons toujours donner des gages aux États-Unis en espérant se sauver, non pas comme Européens, mais de se sauver seuls. C'est évidemment ce que peuvent espérer certains pays à l'Est de l'Europe, voire un pays comme l'Italie. Essayer de s'en tirer avec des garanties qui pourront continuer à leur être données, non pas comme Européen, mais comme pays
que les États-Unis continueraient à aider en cas de difficulté. Mais tout ça, dans un moment européen, est très loin d'être satisfaisant. Et c'est pour ça que je pense que dans la prise de responsabilité, c'est une tout autre dynamique que nous devons inventer. Et de ce point de vue-là, le fédéralisme, qu'il soit pragmatique ou pas, évidemment, ne peut pas être la réponse. Nous sommes dans un moment où il faut marquer une pause dans la recherche d'une unification européenne. Pourquoi ? Parce que l'unification européenne, avant qu'elle ne soit efficace, elle suppose que nous franchissions de si nombreuses étapes, qu'elle nous renvoie toujours à après-demain. Nous devons être efficaces,
en position d'agir dès aujourd'hui. Donc, un nombre plus réduit. Et pour ça, la logique n'est plus l'unification, mais l'harmonisation. Partout où la coopération, partout où la coordination est susceptible d'être mis en œuvre et d'accélérer le mouvement, il faut la mettre en place. Et nous avons des outils pour ce faire. Et donc, premier outil, créer un Conseil de sécurité européen. Ce Conseil de sécurité européen, il peut prendre comme base, il y a déjà un certain nombre d'amorces de réflexions sur le sujet, six grands pays européens, l'Allemagne, la France, l'Italie, l'Espagne, la Pologne, qui, rassemblés,
vont constituer ce socle avançant sur la base intergouvernementale et dans le respect des uns et des autres, et auquel tous ceux qui le souhaitent peuvent s'associer. Ça, c'est le premier élément. Le deuxième élément, c'est que l'urgence pour l'Europe, c'est de créer un pacte de souveraineté européen qui prenne la mesure de ce qui est en jeu. Ce qui est en jeu, c'est deux choses: notre souveraineté, et notre souveraineté non pas dans une vision étroite qui est la sécurité et la défense, notre souveraineté au sens large, c'est-à-dire notre existence garantie par des outils de puissance. Donc sécurité et défense, technologie numérique, évidemment, au premier chef, mais aussi souveraineté financière.
Aujourd'hui, il est urgentissime que dans les tous prochains mois, nous ayons les systèmes de paiement qui nous permettent de faire face à une situation où les Américains n'honoreraient plus Visa MasterCard, ou d'autres moyens numériques qui aujourd'hui sont garantis à travers le cloud, Amazon, Google, etc. Nous devons tout de suite parer à l'urgence et trouver des réponses qui soient adaptées. Souveraineté également en matière industrielle, en constituant des chaînes de valeurs qui ne créent pas un système nouveau qui soit totalement indépendant. C'est impossible dans un monde d'interdépendance, mais qui permettent de choisir les dépendances de façon équilibrée
pour nous permettre de maximiser, en quelque sorte, notre capacité à choisir et à garantir notre sécurité. Mais il y a un deuxième combat. Donc pacte européen de souveraineté. Il y a un deuxième combat qui est celui de la démocratie. Et c'est celui qu'aujourd'hui, on ne voit pas. Et c'est celui qui, aujourd'hui, ne nous permet pas de faire ami-ami ou gentil-gentil avec les États-Unis. La bataille de la puissance que mènent les États-Unis, elle a pour corollaire la soumission et l'asservissement de l'Europe. Et le moyen de gagner la bataille de la soumission de l'Europe, c'est par le biais des plateformes numériques, donc des grands techno-entrepreneurs américains, de gagner les esprits
européens et de pactiser, en quelque sorte, avec et des forces économiques, médiatiques puissantes en Europe et des forces politiques illibérales, populistes, nationalistes, entre guillemets patriotes, mais qui n'ont rien de patriote. Il faut casser cette tentative dont la première marche va être l'élection française de 2027. En 2027, l'Amérique, et ils ne s'en cachent pas, le discours de JD Vance à Munich était extrêmement clair : politique de changement de régime, appui au Parti patriote, première étape la France, et puis l'Allemagne suivra, et les autres pays européens suivront. Et à partir de là, l'Amérique règne en maître sur l'Europe.
Donc cette bataille démocratique, il va falloir la livrer. Et on ne peut en aucun cas laisser s'installer l'idée que c'est petit à petit qu'on va faire les choses dans un programme à 10 ans et à 15 ans, qui est la conséquence de la poursuite du rêve fédéraliste. Le rêve fédéraliste, il ne prend son sens qu'à 10 ans, 15 ans, 20 ans. Nous devons agir avec une échéance de temps beaucoup plus rapprochée. Et c'est en ça que partout où nous le pouvons, nous devons verrouiller nos systèmes, nous doter de moyens. Il y a donc plusieurs clés. Première clé, c'est la coopération.
Nous avons aujourd'hui un élément important, ce sont les coopérations renforcées. Par les coopérations renforcées, il faut, dans tous les secteurs où c'est possible, avancer. Deuxième élément, c'est la coordination. Là, nous avons également la possibilité d'agir et de mobiliser un certain nombre d'outils qui vont nous permettre d'agir ensemble et d'agir rapidement ensemble dans une programmation de limitation de nos dépendances. Troisième élément, c'est de la mutualisation. Là, nous avons la clé qui constitue le recours à des fonds souverains et la possibilité de mutualiser nos dettes. Il faut être capable de passer à l'acte et d'avancer fortement. Et puis, il faut consolider après un certain nombre de politiques de façon
à faire en sorte que la cohésion de l'Europe, la cohésion sociale de nos pays, n'explose pas entre-temps. Donc, c'est un défi immense, mais c'est un travail qui nous oblige à passer aux travaux pratiques immédiatement. Nous ne devons pas rentrer dans la période qui s'ouvre dans une période de débats théologiques. Il ne s'agit pas de disserter sur le sexe de l'Europe. Il s'agit de passer aux travaux pratiques. Et c'est en ça que la meilleure façon de passer aux travaux pratiques, c'est de laisser l'idéologie de côté et de rentrer dans une politique effective de puissance qui puisse trouver une traduction immédiate. Le point faible de tout ce raisonnement, c'est la technologie.
Parce qu'on a un retard absolument en colossal et on est dans une relation de dépendance au groupe technologique américain qui est colossal. Bien sûr, mais le point clé, face à ces situations où nous sommes effectivement très largement distancés, pour ne pas dire enfoncés, sur un grand nombre de secteurs, tout en ayant des atouts et des outils, et des hommes et des femmes d'une immense compétence, une école de mathématiques remarquable, une capacité dans le secteur du quantique, une capacité dans le domaine du chiffrement - Oui, mais qui n'a pas été capable de générer des entreprises. - Voilà. Donc, la question, c'est: où doit-on mettre notre énergie ? Est-ce qu'aujourd'hui, il faut livrer la bataille des LLM ? Est-ce que les modèles de langage constituent un secteur où nous devons
imaginer pouvoir rattraper un retard dans des délais rapides ? Est-ce que la bataille, ce n'est pas davantage d'aller vers le cloud, vers des systèmes de paiement qui seront capables de nous permettre d'être totalement autonomes et indépendants ? Est-ce que ce n'est pas le chiffrement ? Choisir nos cibles là où nous pouvons, dans des délais très courts, que nous pouvons et que nous devons quantifier, planifier, réussir à limiter cette dépendance. Et en tout cas d'avoir suffisamment d'armes, suffisamment d'atouts pour pouvoir éviter d'être placés par les Américains au défi, à un moment donné, de nous rallier complètement, de rendre les armes complètement devant les États-Unis.
Ce travail, c'est un travail essentiel de mise à plat, de mise à plat stratégique. Et c'est pour cela que nous avons besoin qu'un certain nombre de pays européens se rassemblent pour faire ce choix collectivement. C'est un choix collectif, à six, à huit, peu importe. Mais il faut le faire à quelques-uns et trancher. Mais ce même choix, il faut le faire en matière d'armement. Moi, je suis inquiet de voir l'Europe dans une fuite en avant, sur la base de modèles militaires, de modèles d'armement qui, très largement, me paraissent être des modèles du passé. Et tout cela, avec la pression américaine, l'épée dans les reins, nous faisant acheter des armements qui ne serviront jamais ou qui serviront pour la guerre d'avant-hier. Là aussi, il y a un choix à faire.
Quelle est la nature de la guerre que nous voulons éviter ? Et quels sont les meilleurs armements, les meilleurs programmes ? Et être capable à cinq, six de décider que nous allons choisir la défense anti-aérienne, les drones, la logistique pour casser une dépendance importante vis-à-vis des États-Unis et faire en sorte qu'il y ait à chaque fois un pays pilote pour chacun de ces programmes me paraît aussi être urgent. Là, nous voulons continuer à tout faire. Nous faisons tout dans le désordre et nous faisons tout comme avant, en essayant de combler les trous de ce qui paraît le plus évident aujourd'hui. Une fois de plus, il faut choisir. Et c'est là où l'exercice est éminemment politique.
Et le drame de la crise, c'est que la crise, elle a créé une situation parce que ça va très vite, parce que c'est très complexe. Les responsables politiques ne font plus de politique. Ils ne sont plus capables de choisir. Choisir le discours qu'il faut tenir collectivement à Donald Trump, choisir les domaines dans le secteur du numérique qui doivent nous amener à consacrer toutes nos forces et toute notre énergie, choisir dans le domaine militaire les secteurs où nous irons ensemble. Mais aujourd'hui, nous faisons tout dans le désordre. Nous continuons à acheter des armements européens dont les États-Unis gardent la clé. Arrêtons d'être naïfs. Des équipements américains.
Acheter un F-35 aujourd'hui, alors qu'il faut demander la permission en passant un coup de fil à Washington pour savoir si on peut faire décoller l'avion, c'est absurde. Il y a un moment, il faut arrêter d'être stupide. Il y a un moment, il faut arrêter d'être infantile. Et je pense que l'Europe, elle doit changer d'âge. Et nous le voyons bien. De ce point de vue-là, la course au leadership, elle est quand même relativement courte. Il ne s'agit pas de vouloir diriger l'Europe, dominer l'Europe. On voit que les Allemands sont confrontés à cet immense problème, qui est que leur puissance économique et industrielle est à ce point-là supérieure à celle des autres pays, qu'ils sont confrontés à cette très grande solitude de savoir quel doit être le schéma européen et faut-il lâcher
la main des Américains, lâcher la main des Chinois. Nous devons ensemble montrer que nous sommes prêts à livrer cette bataille, que nous sommes prêts et conscients des enjeux, une fois de plus, pas seulement de souveraineté économique, technologique, mais de nos libertés. C'est la liberté des Européens qui est en cause, c'est la démocratie qui est en cause. Et je crois que ce langage, il faut le tenir vis-à-vis de nos peuples. Alors même que nous sommes là encore dans un très grand déni, une très grande confusion et que nous n'avons pas fait le choix de la clarté, nous n'avons pas fait le choix du combat. Ce combat, il n'est pas déclaré par nous. Les États-Unis ont décidé, le Groenland jouent un rôle décisif pour nous ouvrir les yeux.
Et à partir de ce moment-là, arrêtons d'avancer à genoux avec un sac de cendres sur la tête et la clé de nos États et de nos villes attachées autour du cou. Nous ne sommes pas les bourgeois de Calais. Et je souhaite ne jamais revoir le spectacle d'une présidente de la Commission signant un accord absolument honteux avec le président des États-Unis. Je ne souhaite pas revoir le spectacle tragique des Européens assis comme des enfants sur le banc d'une école, devant le président américain qui les admoneste. Et je ne souhaite pas voir un secrétaire général de l'OTAN qui fait la leçon au nom d'une puissance qui a décidé de ne pas venir en soutien
des idéaux qui sont les siens. Car il faut prendre aussi la mesure du fait qu'aujourd'hui, les États-Unis, dans leur engagement dans le monde, se moquent de la démocratie. Donc nous qui sommes attachés aux droits humains, nous qui sommes attachés à la démocratie, nous voulons continuer de façon très humiliante à vivre sous le parapluie d'une puissance qui est aujourd'hui une puissance qui ne poursuit pas les mêmes buts que nous et ne partage pas les mêmes valeurs que nous. Alors, à l'ère d'un monde dominé par le réalisme, il ne s'agit pas de croire de façon irénique que nous allons, avec des sabres de bois, mener ce combat-là, mais au moins, soyons au clair avec qui sont nos amis et quelles sont les puissances, au contraire, qui ne nous souhaitent aucun bien.
Savoir qui sont nos amis, est-ce que l'Europe a la lucidité ou la clairvoyance de savoir quel rôle elle peut jouer à l'échelle globale ? Parce que pour faire face à ces trois empires et à ces rapports de force qui sont marqués par la brutalité, l'Europe ne peut pas rester seule. On a vu la proposition de Mark Carney, le Premier ministre canadien, d'alliance des puissances moyennes, qui était peut-être une des premières initiatives comme ça qui était lancée dans le débat public global. Est-ce que l'Europe est capable aujourd'hui de tisser des alliances ou des partenariats dans le monde
pour faire face à la montée des empires. On a vu cet accord qui a été signé avec l'Inde il y a quelques jours par Ursula von der Leyen, justement, un accord de libre échange avec l'Inde, mais qui est intéressant parce que c'est effectivement deux ensembles qui ont eu maille à partir avec les Américains. Les Indiens en ont pas mal souffert, même s'ils semblent avoir résolu leurs problèmes. Mais est-ce qu'il y a moyen de contrer la puissance des empires par des alliances d'un nouveau type entre les Européens et d'autres parties du monde ? C'est aujourd'hui un des enjeux clés pour l'Europe.
Est-ce qu'il faut considérer, parce que les États-Unis ont rejoint le club des puissances impériales, que le multilatéralisme, et tout ce qui sous-tend cette idée du multilatéralisme, est définitivement mort ? Je ne le crois pas. Je crois que nous sommes toujours en quête d'un ordre mondial. L'ordre de 45 est mort, mais on voit bien que rien n'a remplacé cet ordre de 1945. La course de la puissance, dont nous savons tous, qu'elle ne mène qu'à la guerre et qu'au chaos. Donc, de ce point de vue-là, nous avons besoin de puissances capables de se battre pour créer un ordre, créer des repères,
défendre des valeurs et s'accorder sur un certain nombre d'actions en commun qui puissent faire la différence. De ce point de vue-là, nous avons perdu beaucoup de temps vis-à-vis du Sud global. On a beaucoup débattu en Europe : le Sud global existe-il ? Est-ce que c'est d'un concept, vaporeux, paresseux. Je crois que la réalité, elle est là. On est aujourd'hui devant des puissances dans le Sud qui souhaitent s'organiser, qui souhaitent sortir du deux poids de mesures. On les a enfermés pendant très longtemps, y compris nous, Européens, et qui souhaitent vivre avec un minimum de règles. On a constaté au fil des décennies, et de ce point de vue-là,
la comparaison entre l'Ukraine et Gaza a été tragique, qu'il y avait des doubles standards, qu'il y avait un deux poids deux mesures absolument inacceptable. Et c'est tout cela qu'il faut corriger. Nous devons être capables de revoir notre copie. Nous n'avons pas effectivement été assez soucieux et du côté du droit international et de ce que les Américains appellent un ordre fondé sur des règles. Nous n'avons pas été soucieux que cet ordre soit davantage marqué par l'exigence d'égalité. Et il faut reprendre, de ce point de vue-là, notre bâton de pèlerin et notre copie.
Le combat dans ce domaine, il doit se faire à travers les défis auxquels nous sommes confrontés. L'Ukraine, Gaza nous confrontent tous les jours à l'exigence d'agir alors même que nous paraissons impuissants. Est-ce qu'il est acceptable que depuis maintenant, 2023, Gaza soit toujours un territoire inaccessible, fermé, fermé à l'information, fermé à un accès digne sur le plan humanitaire, bombardé au quotidien ? Malgré le cessez le feu. Malgré le cessez le feu.
Est-ce qu'on peut accepter que Gaza soit à ce point-là une zone de non-droit, d'une zone d'indifférence pour la communauté internationale, d'impuissance ? Je crois qu'on ne peut pas l'accepter. Pas plus qu'on ne peut accepter que la population, le peuple de l'Iran, soit massacré par un régime islamique sans frein, sans limites et sans conscience. Et c'est là où on doit penser que dans le défi qui est le nôtre, nous devons trouver de nouveaux instruments d'action. Une fois qu'on a dit que l'intervention militaire ne permettait pas de régler ces situations aussi complexes que l'Afghanistan, que l'Irak, que la Libye, que le Sahel,
que l'Iran, nous ne pouvons pas rester sans rien faire. Dès lors que les coalitions, pour fabriquer des interventions, ne donnent pas le résultat espéré, on ne doit pas pour autant rester chez nous et regarder à la télévision, des peuples se faire massacrer. C'est là où je pense qu'il y a une piste qui s'ouvre, qui est non plus la coalition d'intervention, mais la coalition de protection. Il faut savoir faire des pas en avant, même s'ils sont modestes, même s'ils sont difficiles pour inventer de nouveaux outils. Dans le cadre d'une coalition de protection de la population iranienne, par exemple, la capacité à mettre en place un bouclier humanitaire, qu'on pourrait aussi imaginer pour Gaza, qui ne peut se faire qu'à
partir des territoires voisins, qui consiste à acheminer un certain nombre de secours, de créer un certain nombre de filières pour permettre à une population qui est poursuivie chez elle, de trouver au moins une assistance, une aide qui peut venir par tous les biais possibles. Donc, un bouclier humanitaire, des filières qui s'organisent, des actions clandestines qui sont menées pour permettre de soulager la souffrance d'une population. Mais ce n'est évidemment pas suffisant. Et donc, trouver le moyen d'organiser également un bouclier d'action par rapport à ce qui se déroule dans des scénarios aussi catastrophiques,
c'est-à-dire sanctionner de façon parfaitement ciblée, toute une chaîne de commandements, de façon à permettre de réduire la capacité d'action d'un régime. Dans le cadre de l'Iran, on a cessé, avec beaucoup de satisfaction, comme dans le cadre de la Russie, de multiplier les sanctions. Et au bout du compte, on se rend compte que c'est les peuples qui payent le prix. On n'obtient pas le résultat souhaité. On ne l'a pas obtenu sur l'Ukraine, d'abord parce qu'on a été beaucoup trop long, qu'on a refusé de se faire mal en coupant carrément les exportations de gaz et de pétrole. Mais ensuite parce que tout ça a été mal organisé, mal structuré et que tous
les moyens d'évaporation de ces différentes ressources ont été possibles à travers une flotte fantôme, à travers la revente de produits pétroliers ou gaziers. C'est pareil avec l'Iran. La souffrance, aujourd'hui en Iran, elle est d'abord le fait de sanctions qui visent le peuple. Alors que c'est là où nous devons imaginer un travail beaucoup plus fin, qui passe par une information stratégique, qui passe par des actions de renseignement pour cibler les gardiens de la révolution, les Bassidj, le haut clergé iranien, un troisième bouclier de justice. Si nous sommes capables, nominativement, de définir la chaîne de responsabilités avec publicité donnée nominativement
à tous ceux qui participent aux boucheries, aux répressions, aux actions contre les populations qui sont les leurs, nous créons un système beaucoup plus puissant qui peut permettre à un moment ou à un autre d'inverser la tendance. Et puis, on le sait tous, bouclier d'informations, permettre à un peuple d'accéder à l'information, permettre à un peuple de communiquer. On l'a vu avec le black-out en Iran. C'est de donner des outils, donner des armes qui permettent d'ouvrir, en quelque sorte, de donner de la lumière. Gaza, pas d'informations qui puissent circuler, pas d'images, pas d'appréciation de la réalité. On voit aujourd'hui les bulldozers embarquer des cadavres de familles entières qui ne seront jamais comptabilisées et qui auront disparu.
Faire ce travail à l'heure du numérique, se donner les moyens de reconstituer une mémoire, de reconstituer des chaînes de responsabilités, de reconstituer des possibilités de rendre la justice le moment venu. Ça paraît dérisoire, évidemment, à l'échelle de tels massacres, mais c'est un travail essentiel sur le plan international et qui ne relève pas uniquement des peuples, qui relève aussi de tous les citoyens du monde qui, à travers le numérique, peuvent accéder, faciliter, constituer cette mémoire. Et je pense que ça a été fait en Syrie à travers la photographie par quelques généreuses personnes qui ont pris le risque d'aller photographier dans les morgues des cadavres, etc.
Il y a aujourd'hui un travail qui doit être fait, qui permet de garroter, en quelque sorte, des régimes qui sont ignobles et qui, malheureusement, historiquement l'ont prouvé, échappent faute de suivi suffisant, faute d'outils suffisants, faute de capacités de mesures suffisantes qui échappent en permanence à la sanction. Sanction évidemment humaine, mais sanction de l'Histoire également. Mais ça, ça demande une organisation du monde qui fasse abstraction des empires. Parce que pour agir, par exemple, aux confins de Gaza ou de l'Iran,
il faut qu'il y ait des pays qui s'engagent et qui prennent le risque de s'engager dans cette action. Or, ces pays sont souvent tenus par les États-Unis, par exemple. Les pays du Golfe sont les partenaires en business du président des États-Unis. Est-ce qu'il peut y avoir un multilatéralisme sans les empires, efficace ? Je ne me résous pas à constater, et je le fais comme vous, les blocages du monde dans lequel on est. Aujourd'hui, on voit bien le Conseil de sécurité, par exemple, qui est la source de toute légitimité, l'égalité d'une action internationale par la force. Il est impossible à activer ce Conseil de sécurité compte tenu du veto américain,
du veto russe ou du veto chinois. Mais il y a l'Assemblée Générale. Et quand une légitimité centrale est bloquée, on peut évidemment avoir recours à une autre légitimité. Et je crois qu'on ne donne pas assez d'importance, au-delà des États et des gouvernements, au peuple. Je crois qu'on est dans un temps du monde où le réveil des peuples, le souci des peuples de compter, la volonté des peuples de s'exprimer est importante. À travers l'Assemblée Générale, on peut avoir une voix qui pallie les insuffisances ou les limitations du Conseil de sécurité. De la même façon, vous avez raison de dire qu'il y a un certain nombre d'États qui sont tenus par le jeu impérial et qui ont intérêt
à continuer à être dans la main de ces empires. Mais rien ne nous empêche de les placer devant leurs responsabilités. Rien ne nous empêche, à un moment donné, de dire que nous n'acceptons pas que les pays voisins du Liban, de la Syrie, des territoires palestiniens ne font pas ce qu'ils devraient ou devraient faire quelque chose de plus. Et c'est en ça que les avancées de la communauté internationale se font toujours par étapes, par paliers et par détermination, à tout à coup essayer de refuser l'inacceptable. Ça a été le cas de la responsabilité de protéger.
Le malheur, c'est que le mécanisme est grillé, grippé par le blocage du Conseil de sécurité. Mais aujourd'hui, la question qui se pose: comment peut-on inventer une nouvelle responsabilité de protéger qui ne soit pas dans la main de ces grands empires ? Et là, je pense que nous sous-estimons la capacité de pression sur ces empires de la communauté mondiale, des opinions mondiales. Les États-Unis ne sont pas une île. Les États-Unis, et l'administration de Trump, elle n'est pas indifférente à la décision que pourraient prendre un matin les Européens de boycotter ou de refuser, pour une période donnée d'utiliser les plateformes numériques américaines. Nous ne sommes pas condamnés, tels des lapins,
à regarder comme si de rien n'était nos écrans, si les conséquences de cette vassalisation se traduisent par la mort de dizaines de milliers de personnes. Donc, redonner une conscience au monde. C'est ça, la diplomatie. La diplomatie, c'est aussi l'appel à la conscience de chacun. C'est de s'appuyer sur toutes les touches, sur tous les éléments du clavier et inventer des outils nouveaux quand nous constatons que les outils anciens ne marchent pas. Nous sommes dans un moment où la diplomatie se retrouve à payer le prix de l'obsolescence d'un certain nombre de ces outils classiques. Moi, j'ai, en 2003, pu compter sur un conseil de sécurité
qui a refusé de légitimer l'intervention américaine en Irak. Et ça, on l'a obtenu dans une bataille formidable que les Américains ont eu du mal à digérer, mais on s'est battu avec les outils de l'époque. Aujourd'hui, ces outils ne sont plus dans nos mains. Mais les Européens, ils ont une conscience. Les citoyens de l'Europe, ils sont aussi une incarnation de la diplomatie. Les peuples du Moyen-Orient, ils existent. Or, la grande terreur des dirigeants du Moyen-Orient, c'est d'être désavoués par leur peuple. C'est qu'à un moment donné, leur peuple leur demande des comptes. Et nous sommes dans un temps du numérique qui permet d'établir des connexions entre les citoyens d'Iran, d'Égypte, d'Arabie Saoudite, de France et d'ailleurs.
Et c'est cette nouvelle organisation qu'il faut mettre en place. Et de ce point de vue-là, nous allons assister à une nouvelle vie de certaines organisations non-gouvernementales, de certains groupes, de certaines formes d'actions qui vont complètement renouveler l'action diplomatique. Et je crois que de ce point de vue-là, l'Europe doit donner l'exemple.
Au-delà des principes qui sont les nôtres, qui est le respect de la souveraineté des États, la non-ingérence, nous avons aussi à être capable de mener des combats pour ce que nous croyons. Et il faut les choisir et il faut montrer que ces combats ne sont pas des combats vains. Ce n'est pas pour en causer. Et moi, je suis sidéré du fait qu'aujourd'hui, parce que les choses ne marchent pas aussi bien que nous le souhaiterions, nous ne parlons plus des sujets. Et donc, nous nous taisons, nous parlons de moins en moins de l'Ukraine, nous parlons plus ou pas de Gaza. L'Iran, et c'est un drame, une fois des dizaines de milliers de morts connues,
les choses redeviennent comme avant. Non. Nous ne pouvons pas tourner la page alors que les peuples sont confrontés à de tels drames. Mais ça vaut aussi pour le Soudan, ça vaut pour le Congo, ça vaut pour l'Ethiopie. Et c'est en ça que les affaires internationales, tous très directement notre conscience nationale, puisque nous allons nous découvrir dans les prochains mois que nous ne sommes pas séparés du monde. Notre citoyenneté, elle est du monde et elle est française. Et c'est la même épreuve que nous vivons. Nous sommes menacés dans nos deux dimensions. Et c'est en ça que je crois qu'il y a aujourd'hui une puissance de
conscience absolument formidable, qui est à la veille de naître un peu partout dans le monde, qui est la dimension de survie. Il faut sauver un monde qui va mourir si nous ne faisons rien. Et ça, c'est quelque chose qui doit donner une légitimité, une force à la jeunesse. Nous voyons comment la jeunesse a su se mobiliser sur l'écologie, par exemple, et combien aujourd'hui, beaucoup sont désespérés de voir ce combat disparaître. Eh bien, constatons aujourd'hui que l'écologie va réapparaître comme combat global à travers la défense d'une exigence de santé publique mondiale. Et parce que nous constatons que le prix aujourd'hui du non-combat écologique,
c'est une santé qui se dégrade et c'est une profonde inégalité que nous connaissons les uns et les autres du fait d'un monde de rareté et d'un monde qui est de plus en plus insatisfaisant pour nombre de citoyens de notre planète qui en payent le prix fort. Cette note relativement optimiste peut être le mot de la fin. Merci Dominique. Si le combat est optimiste, oui, c'est une note optimiste. Merci. Merci.
Dominique de Villepin