Entretien avec Xavier Bertrand, président du Conseil régional des Hauts-de-France
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Xavier Bertrand, d'abord merci de nous accueillir aujourd'hui au Conseil Régional, jour de commission plénière. Il a été beaucoup question de développement durable et d'économie circulaire. Un plan a été voté avec des mesures concrètes. 30 000 emplois annoncés pour 2030. Est-ce qu'on va assez loin ? Est-ce qu'on en parle assez ?
Aujourd'hui, dans le cadre justement de tous les enjeux liés au défi climatique, Rêve 3, comme on l'a appelé depuis maintenant plus de 10 ans, il y a le canal Seine-Nord-Europe, c'est la décarbonation logistique, il y a les EPR2, c'est la décarbonation de l'énergie, il y a les batteries électriques, la décarbonation de l'industrie automobile, et il y a lié à la décarbonation, tout ce qui est industrie circulaire.
Je voudrais qu'on aille beaucoup plus loin en termes de recyclage, en termes de traitement des déchets, en termes de traitement pas seulement des batteries automobiles, et il y a des emplois à clé qui a un autre avantage, c'est que ça, ce sont des unités, des entreprises qui peuvent s'installer partout sur le territoire, pas seulement dans les métropoles, mais aussi dans les endroits où le chômage est assez important. Et on va en plus faire l'effort de former notamment des demandeurs d'emploi. C'est ce qui va nous permettre à la fois de relever les défis du changement climatique, la décarbonation donc, mais également de faire reculer le chômage.
Je crois dur comme fer à ce potentiel, et pour ne rien vous cacher, il y a des entreprises locales qui sont déjà intéressées par cette nouvelle feuille de route, et j'étais encore, voilà, quelques temps également, j'ai des investisseurs étrangers qui s'intéressent à ce secteur.
Le développement durable a également ces questions d'actualité. On pense évidemment aux géants de la sidérurgie Arcelor-Mittel, un enjeu de la décarbonation dans notre région. Oui, si, je veux, si Arcelor, j'en veux. La décarbonation est à la peine aujourd'hui. Des députés proposent une nationalisation pour soutenir le financement de cette décarbonation, pour ou contre ?
Il faut faire bouger Arcelor. Et si pour faire bouger Arcelor, il faut qu'il craigne qu'il y ait nationalisation partielle, tout est sur la table, tout. Parce que je vais vous expliquer ce qui va se passer. C'est qu'aujourd'hui, Arcelor nous a dit, nous à la région, vous savez, on ne peut pas décarboner, on ne peut pas faire l'investissement, parce qu'on ne sait pas si l'Europe, si ce qui sera produit en Europe va être protégé. Donc, il fallait une clause de sauvegarde pour qu'on protège le marché européen. On s'est battus avec Patrice Vergritte, avec des députés, et on l'a obtenu de Stéphane Séjourné. On était avec le gouvernement, on l'a obtenu.
Et là, donc, ils viennent, Arcelor, et on leur dit, alors, vous attendez quoi ? Ah ben ouais, mais vous comprenez, c'est plus compliqué. Ben, vous foutez de nous, quoi, là ? Non, mais, au moment, il faut y voir clair. Parce que ce qui risque de se passer, c'est qu'Arcelor, dans quelques années, peut nous dire, moi, au final, ça ne m'intéresse plus de faire sur Dunkerque et ailleurs. On fait ailleurs, ou alors, ils peuvent faire semblant de rester, mais de ne plus produire. Nous, pourquoi on a besoin d'acier ? Que ce soit demain, des avions, des trains, des voitures, notamment aussi l'acier pour des batteries. Si jamais ils partent, on fait comment ?
Et si vraiment, ils sont pour partir, il faudra, dans ces conditions-là, qu'on trouve le moyen de faire une filière européenne, pas seulement française. Et si ça doit passer, comme les Anglais, par des mesures comme nationalisation partielle, provisoire, temporaire, il ne doit pas y avoir de tabou. Je préférerais, ça éviterait de sortir de l'argent public, qu'Arcelor tienne ses engagements, mais il faut peut-être se dire qu'ils n'ont pas envie de tenir ses engagements, et dans ces cas-là, il faut un plan B. Il y a peut-être d'autres solutions, des meilleures que la nationalisation partielle ou provisoire.
J'y travaille, mais je pense qu'il faut montrer à Arcelor qu'on est très déterminé à garder de l'acier, avec eux ou sans eux.
Nous en venons à votre ambition présidentielle. Vous publiez notamment ce livre, Rien n'est jamais écrit. Les Hauts-de-France, cette région, est-elle un champ d'expérimentation ? Pour vous, un laboratoire ?
Non, on n'est pas dans un laboratoire, mais c'est vrai que depuis maintenant 10 ans, j'adore cette fonction de président de région. C'est ma région. Il n'était pas écrit que je sois la tête de la région. Je vous l'ai expliqué. Quand je suis né, je suis né en Grand-Est, en Champagne-Ardenne, je suis arrivé, j'avais 13 ans, à Saint-Quentin. Il n'était pas écrit que je devienne député ou ministre. Mon ambition, c'était de devenir maire de Saint-Quentin. Il n'était pas écrit que je sois la tête de la région, parce qu'il n'était même pas écrit qu'elle existe, la grande région. Il y a Picardie d'un côté, Nord-Pas-de-Calais de l'autre.
Donc rien n'est jamais écrit, comme il n'était pas écrit que j'ai un tel enthousiasme pour cette région. Il y a trois grandes compétences dans la région. Il y a l'économie, et c'est vrai qu'on est en train de transformer l'économie. Ce n'est pas moi qui le dis, mais France Travail le dit, le taux de chômage est le plus bas depuis 40 ans. Ce n'est pas dû à mon action seulement. C'est aussi les entrepreneurs qui créent les emplois. On a les lycées, on a les transports, et vous connaissez aussi mon attachement à la culture. L'avantage qu'il y a, c'est que j'ai une vraie liberté.
Les seules contraintes que j'ai, c'est ce que le budget ne permet pas de faire, ou ce que la loi m'interdirait de faire. C'est-à-dire que j'aimerais agir plus sur le logement, sur la santé. Mais je dois rendre des comptes à 6 millions d'habitants de la région. Et je mène avec mon équipe vraiment cette politique librement, mais je sais aussi pertinemment que si vous voulez mettre un terme à l'impunité qui empêche justement les gens de vivre en sécurité, ce n'est pas la région qui peut le faire. C'est au sommet de l'État qu'on peut le faire.
Si on veut aller beaucoup plus loin que ce que je fais pour les classes moyennes, pour aider ceux qui travaillent, ici on a des gens qui prennent le train, qui prennent leur voiture, on finance une partie du permis à des jeunes qui veulent travailler, qui sont notamment beaucoup des ruraux. Moi ce que je fais, ce n'est pas suffisant pour moi, il faut aller beaucoup plus loin. Et si je veux qu'on ait un système de santé de qualité, une école, une politique de logement qui est vraiment beaucoup plus forte, c'est aussi au niveau national que ça se joue.
Et c'est pour ça que je pense que quand on veut vraiment changer, améliorer la vie des gens, c'est effectivement pas seulement une région qui peut le faire.
On sait que la question du budget est une question extrêmement importante nationalement aussi. Est-ce que vous avez fait vos preuves ?
On s'est compté quand même. On s'est compté quand même. C'est-à-dire qu'on n'augmente pas, nous, la fiscalité, la carte grise et la moins chère de France. Pourquoi je fais ça ? Parce que ça nous permet d'avoir beaucoup d'entreprises qui matriculent leur flotte ici. Il y a beaucoup de loueurs qui matriculent dans la région. Et quand on décide notamment de ne pas appliquer le nouvel impôt qui a été mis en place, qui tapait notamment des petites entreprises, c'est ce qui leur permet de se dire dans les Hauts-de-France, c'est bien de s'y installer, c'est bien de se développer. Donc je suis comme tout le monde, moi.
C'est-à-dire comme un ménage, comme une entreprise, on ne dépense pas plus que ce qu'on a. On a beaucoup réduit, c'est vrai, le fonctionnement de la région. On ne remplace pas tous les départs à la retraite. Mais il y a des endroits où on les remplace tous. Je ne suis pas un magicien, c'est vrai que je n'ai pas fait l'ENA, mais je sais compter et je fais ce que devrait faire l'État depuis bien longtemps. Et si vous faites des économies, vous devez le faire avec du bon sens et de la justice. Ça, c'est deux choses qu'on ne doit pas apprendre à l'ENA, je suis sûr.
Les Hauts-de-France, une terre où vous avez également aiguisé vos discours, vos armes face au RN, pas plus tard qu'aujourd'hui, face à Sébastien Chenu en plénière. Le Rassemblement national, toutefois, n'a cessé de progresser dans notre région. Xavier Bertrand, cette opposition frontale au RN vous a déjà coûté un poste de Premier ministre. Marine Le Pen s'y était opposée. Peut-elle être un obstacle dans votre ambition présidentielle ?
Je sais que c'est une conviction profonde. Je combats et LFI et le Rassemblement national. Et pourquoi je les combats ? Je n'aime pas ceux qui divisent les Français ce matin dans l'hémicycle. Encore une fois, M. Chenu, c'est la confusion, l'amalgame entre les musulmans et les islamistes. Moi, je ne fais pas la confusion. Vous savez, pour moi, quel que soit votre prénom, votre couleur de peau, votre religion, vos origines, vous devez être respectés. Et eux, ils font des différences. Et puis, il y a des différences profondes sur la science, la culture. Ils veulent de la censure sur la santé publique, sur l'économie.
La différence est énorme et je ne veux pas qu'on fracture davantage un pays fracturé. Moi, je veux rassembler et unir.
Revenons à la question.
Et vous avez raison, pardon, je ne vous ai pas totalement répondu. Si ça me coûte, c'est mes convictions et j'agirai toujours selon mes convictions. Mme Le Pen, elle a mis son véto. Puis à l'époque, tout le monde a tremblé devant Mme Le Pen. Comme aujourd'hui, tout le monde tremble devant M. Bardella. Comme il est haut dans les sondages, tout le monde se dit, voilà, c'est lui qui va gagner, il ne faut rien dire. Moi, je le dis. Mais parce que tout le monde le pense. M. Bardella, aujourd'hui, à l'âge qu'il a, à 30 ans, vous savez, c'est l'âge de ma fille, il peut avoir de formidables compétences, un dynamisme comme ce n'est pas permis. On peut réussir dans des entreprises.
Mais là, il s'agira de diriger la 7e puissance mondiale. Mais quand vous n'avez pas d'expérience, je dis bien d'expérience, il faut être sérieux. Sauf que ce que je dis, il y a plein de gens qui le pensent. Mais il y en a beaucoup qui ont la trouille de le dire.
Et tant que si je fais avant contre l'Elysée ?
Ah ben, je dirai toujours les choses telles que je les pense. On me dit, ouais, au final, t'es rond, mais t'es pas si rond que ça, t'es carré. Je dis les choses telles que je les pense. Quoi que ça me coûte, je pense qu'il faut toujours être en cohérence avec soi. Mais il y a des époques, vous savez, où je faisais gaffe à ce que je disais. C'était les années où j'étais ministre. Peut-être que, allez, je ne voulais pas être débarqué. Je voulais enfiler un costume qui n'était pas le mien. Et ce qui m'a sauvé, c'est les gens de 51 en 2012, aux législatives. Je le raconte dans ce livre.
Et les élections régionales de 2015, où les gens m'ont dit, « Ah, peut-être te donner une dernière chance, c'est de faire confiance. » Ah ben, ça, ça ne s'oublie pas.
Autre sujet abordé aujourd'hui en commission plénière, celle des violences faites aux femmes. Et les chiffres sont alarmants dans notre région. Taux de violence de plus de 15% dans le Pas-de-Calais, plus de 14% dans le Nord ou dans la Somme. Cela fait 10 ans que vous êtes président des Hauts-de-France. Est-ce que c'est l'un de vos regrets ? A-t-on tardé à agir ?
Le problème, c'est qu'on n'a pas cette compétence. Donc, qu'est-ce que l'on fait quand on n'a pas cette compétence ? On peut financer les associations. Je crois que c'est plus de 180 000 euros qu'on verse chaque année, justement, sur les centres d'information, pour agir en faveur des femmes, pour lutter contre ces violences. C'est hélas, comme je n'ai pas cette compétence, d'ailleurs, on pourrait très bien me dire que je ne dois pas verser cette somme, je continuerai à le faire. À Pont-Sainte-Maxence, avec Arnaud Dumontier, on a vu comment des femmes pouvaient aussi trouver un logement.
Ce n'est pas normal que ce soit elles qui quittent le domicile familial, mais parfois pour se reconstruire et pour se former. On fait aussi ces actions-là. Il y a aussi des sujets sur lesquels je n'ai pas de compétence, notamment sur les étudiants. Il y a une précarité étudiante. Le système des bourses en France, il est à revoir de fond en comble. Et j'ai des étudiants aujourd'hui qui ont les pires difficultés à se loger et à se nourrir. Donc on avait mis en place des actions, l'État a pris le relais, ce n'est pas suffisant.
Là aussi, je cherche des solutions, mais si j'avais cette compétence, j'avais cette possibilité, à la tête d'un gouvernement, de l'État, je peux vous garantir, et j'ai dit au ministre, qu'il faut faire beaucoup mieux que ce qu'on fait actuellement.
Merci beaucoup, Xavier Bertrand, de nous avoir répondu. Merci.
Merci. Merci.
Xavier Bertrand