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interviewRFI — Le grand invité international· 23 juin 2026 8 min

Michel Barnier: «Dix ans après, le Brexit reste une décision insensée»

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Bonjour Michel Barnier.

0:01
Michel Barnier

Bonjour et bonjour aux auditeurs de RFI.

0:03
Présentateur

Merci d'être avec nous en ce jour anniversaire. Il y a donc dix ans, tout juste, les Britanniques choisissaient de quitter l'Union Européenne. Dix ans après, est-ce que vous diriez qu'ils se sont tirés une balle dans le pied ?

0:16
Michel Barnier

Ça reste une décision, de mon point de vue, insensée, s'agissant de l'intérêt national britannique, d'avoir quitté le marché unique. Et donc, oui, ça reste une décision dont personne, jusqu'à maintenant, pendant les dix dernières années, y compris Farage, le leader populiste et nationaliste britannique, personne n'a pu démontrer la moindre valeur ajoutée du Brexit. Donc, c'est une décision qu'il faut respecter. Nous l'avons respectée. Nous avons d'ailleurs délivré un traité de divorce en respectant les Britanniques. Mais il faut aussi essayer d'en comprendre les raisons, parce que, parfois, il y a dans ce vote, il y a dix ans, des avertissements pour nous-mêmes.

1:01
Présentateur

Oui. Est-ce que ce Brexit a été, de votre point de vue, un échec sur toute la ligne ? Ou est-ce que les Britanniques ont pu en tirer quand même un quelconque profit, Michel Barnier ?

1:11
Michel Barnier

Je viens de vous le dire, je ne vois pas de profit ni de valeur ajoutée. Probablement, le sentiment d'être plus libres. Ils peuvent décider par eux-mêmes et ils sont devenus solitaires dans le grand monde et au grand large, plutôt que de rester solidaires de l'Union Européenne. Mais ils ont perdu l'accès, pour un grand pays exportateur, intelligent, dynamique, ils ont perdu l'accès au plus grand marché du monde, qui est le marché unique européen.

1:36
Présentateur

Michel Barnier, aujourd'hui, 56% des Britanniques, au moins, souhaitent retourner au sein de l'Union Européenne. Est-ce que les Britanniques que vous rencontrez, vous êtes à Londres aujourd'hui, est-ce que ces Britanniques vous disent leurs regrets ?

1:46
Michel Barnier

Oui, je pense qu'il y a un sentiment maintenant majoritaire de regret. Les conséquences qui n'avaient pas été expliquées aux citoyens avant le référendum, pour l'Irlande du Nord, pour toutes les restrictions qui ont été reconstruites pour l'accès au marché unique, je corrige, ils ont accès au marché unique sans tarifs et sans quotas, mais tout est plus compliqué, puisque les biens qui s'exportent sont contrôlés dans un sens comme dans l'autre. Voilà pourquoi je trouve que c'est une erreur d'avoir écouté le marché unique. Oui, il y a un regret général. De là à dire que le débat va porter sur le fait de rejoindre l'Union Européenne, je ne dirai pas cela.

Je ne sens pas cela dans la génération politique des travaillistes ou des conservateurs qui ont assisté ou qui ont participé de près ou de loin à ce Brexit.

2:36
Présentateur

Vous ne sentez pas cette aspiration ? Est-ce que vous, en tant que ex-négociateur, ex-premier ministre français, aujourd'hui député de Paris, vous souhaitez ce retour de la Grande-Bretagne dans l'Union Européenne, Michel Barnier ?

2:48
Michel Barnier

Nous avons regretté le départ, parce que c'est en anglais un loose-goose game. Donc aujourd'hui, c'est toujours perdant. Nous avons été amputés d'un pays très dynamique, un siège au Conseil de sécurité. Et donc c'est une perte pour tout le monde, sans doute plus grande pour eux que pour nous, parce que nous sommes plus nombreux et qu'on a la force du marché unique pour résister. Mais dès l'instant où je vous dis que je regrette qu'ils soient partis, je vous réponds que la porte est ouverte s'ils veulent revenir. Ils en connaissent les conditions. Il n'y aura pas de cherry picking, il n'y aura pas de marché unique à la carte.

Les conditions d'une réadhésion sont celles d'une négociation pour rejoindre le cahier des charges européennes.

3:29
Présentateur

Donc il faudrait renégocier. Et vous, si on vous le demande, vous seriez prêt à être le négociateur en chef du Britain ?

3:35
Michel Barnier

Franchement, je ne me suis pas posé cette question. Je ne suis toujours pas prêt à être utile, y compris, et d'abord pour notre pays qui a besoin de toutes les énergies. Naturellement, même s'ils ne reviennent pas maintenant, ça reste un grand pays que je respecte. Et c'est ce que j'ai dit tout au long de ces deux journées passées à Londres jusqu'à ce soir. Nous avons des choses à faire avec les Britanniques en matière de défense, de politique étrangère, de lutte contre le terrorisme, de stabilité pour le continent. Comme nous travaillons déjà aux côtés de l'Ukraine en ce moment, dans une période décisive, il y a des choses à faire avec les Britanniques.

4:09
Présentateur

C'est ce qui peut se faire et aller encore plus loin qu'aujourd'hui, vers ce rapprochement.

4:13
Michel Barnier

On se plaide pour une coopération, indépendamment de la question de rejoindre le marché unique ou pas.

4:19
Présentateur

Michel Barnier, certains disent que l'Union européenne, après tout, se porte mieux sans les Britanniques. Est-ce que c'est aussi votre point de vue ?

4:27
Michel Barnier

Je pense qu'elle se porterait mieux encore avec les Britanniques.

4:31
Présentateur

Vous avez connu aux différentes fonctions qu'ont été les vôtres, ministre de l'Agriculture, ministre des Affaires étrangères, commissaire européen, vous avez vu combien il était souvent difficile, et c'est un euphémisme difficile de se mettre d'accord avec les Britanniques au sein de l'Union.

4:46
Michel Barnier

Oui, mais si vous regardez les choses d'un point de vue géopolitique, si vous regardez toutes les menaces qui nous entourent, et tous ceux qui nous écoutent sur RFI habitent, notamment tous les Français qui vivent à l'étranger, près de conflits ou de zones de tension, qu'il s'agisse du Proche-Orient, de la guerre en Ukraine, de l'agression de Poutine, de l'agressivité de Trump. Dans ce monde-là, la question qu'on doit se poser comme citoyens ou comme hommes politiques, c'est comment on défend nos intérêts, comment on défend nos valeurs, comment on défend notre identité nationale et européenne.

Si on est tout seul, de mon point de vue, on est dominé et condamné à être sous-traitant et sous-influence, donc on serait plus fort avec les Britanniques et quelles que soient les difficultés du dialogue avec eux, on sait bien leur tendance très libérale, leur résistance, leur réserve pour toute forme de coopération plus intégrée en Europe. On y est arrivé, moi-même, j'ai été négociateur de toute la régulation financière avant le Brexit comme commissaire européen. Sur les 40 textes qu'on avait fait passés à cette époque de 2010 à 2014 pour reconstruire la régulation après la crise financière, la plupart de ces textes ont été adoptés avec les Britanniques. Donc c'était faisable.

5:54
Présentateur

Vous avez parlé d'avertissement pour qualifier le Brexit. Est-ce que le Brexit a suffisamment réveillé l'Union européenne ? Est-ce que les Européens ont vraiment tiré les leçons de cette sortie ?

6:05
Michel Barnier

C'est assez paradoxal. À coup sûr, les Français, les peuples ont compris qu'on avait beaucoup à perdre en devenant solitaire et en laissant les autres. Je crois que c'est très clair maintenant que dans ce monde, il vaut mieux être solide et ensemble appuyé sur le marché unique. De l'autre côté, les raisons du Brexit, quand on les regarde de près au Royaume-Uni, c'est des raisons qu'on retrouve quelquefois chez nous en France. C'est la question de l'éloignement de tous les services publics, le sentiment de ne pas être respecté, de ne pas être considéré une immigration non contrôlée, l'insécurité.

Toutes ces racines-là du Brexit, comme bouc émissaire Bruxelles, on les a retrouvées, on les retrouve dans nos régions en France. Le vrai problème pour moi, c'est qu'on rapporte aux citoyens les réponses qu'ils attendent à leurs problèmes. Et donc, ne considérons pas, parce que le Brexit serait un échec, qu'il n'y a plus rien à voir. Il y a à voir qu'il faut traiter les problèmes. Le sentiment populaire doit être écouté et respecté, à condition de dire aux citoyens la vérité, toutes les solutions ne sont pas à Bruxelles, ou toutes les réponses ne sont pas à Bruxelles.

Il y a des réponses au niveau national, en matière d'immigration, d'industrialisation, des réponses locales pour les services de santé, ou pour les transports. Donc, la vérité, c'est que les populistes ou les nationalistes, comme M. Bardella, Mme Le Pen, M. Mélenchon, qui disent la même chose d'ailleurs, ou en Angleterre, M. Farage, ont utilisé Bruxelles comme un bouc émissaire de tous les problèmes.

7:40
Présentateur

Un bouc émissaire facile, si je vous entends bien. Michel Barnier, d'un mot vraiment pour finir. Les eurosceptiques, ils sont en pleine dynamique en Europe, le Rassemblement National en France, l'AFD en Allemagne. Est-ce que l'Union Européenne risque aujourd'hui la dislocation ?

7:54
Michel Barnier

Si ces forces nationalistes et populistes prenaient le pouvoir dans certains pays importants, le nôtre ou l'Allemagne, à coup sûr, ce serait un coup d'arrêt, quoi qu'ils en disent, parce qu'il y a une certaine habilité de leur part à cacher leur sentiment. Je crois qu'ils n'ont pas changé d'opinion. Ils sont des gens qui veulent détruire l'Union Européenne. Et donc c'est à nous de la défendre et de la changer aussi.

8:17
Présentateur

Merci Michel Barnier. Merci infiniment. Et je vous souhaite une bonne journée à Londres, donc.

8:22
Michel Barnier

Merci à vous.

Michel Barnier: «Dix ans après, le Brexit reste une décision insensée» — Michel Barnier · Pourquijevote