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interviewFrance Culture — Sens politique· 10 décembre 2022 43 min

Olivier Faure : "On ne peut pas rassembler la gauche quand on jette des oukases sur les uns et sur les autres"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Présentateur

Un podcast France Culture

0:03
Locuteur non identifié

Bonjour ! Je sais pas quoi faire, ça va pas. Ça va pas, ça va pas, ça va pas. Mon parti politique était jadis ce qu'on appelait un parti de gouvernement. Là, non seulement il ne gouverne plus rien, mais avec notre résultat à la présidentielle, on n'arrive même pas à se faire rembourser nos frais de campagne. Pour sauver 2-3 parlementaires, on a été obligé de faire alliance avec un parti qui n'existait pas il y a 10 ans. Vous vous rendez compte où on en est, mais comment on sort de ça, c'est un cauchemar.

Voilà, cette petite scénette interprétée, vous avez raison, avec beaucoup de justesse et de crédibilité, France Culture vous l'offre clé en main, à vous, chef d'un parti mal en point, oui, vous les chefs d'oeuvre en péril. Ces quelques lignes ne sont pas encore universelles dans le paysage politique français, mais on s'en rapproche. En tout cas, elles sont utilisables in extenso par plusieurs formations. Donc après le tronc commun, je vous livre maintenant la chute, adaptée à chacun, voyez qu'on pense à tout dans le sens politique. Première déclinaison. Ah, si Jacques Chirac voit dans quel état on est, il ne doit pas être content. Deuxième déclinaison.

Ah, si François Mitterrand voit dans quel état on est, il ne doit pas être content. Troisième déclinaison. Ah, si Georges Marchais voit dans quel état on est, il ne doit pas être content. Et enfin, quatrième déclinaison. Ah, si René Dumont voit dans quel état on est, il ne doit pas être content. Rideau, fin de la représentation. Mais, et c'est la force du service public, nous allons maintenant réfléchir ensemble à trouver un moyen pour que le cimetière des éléphants du PS n'en soit pas un, pour que les cocos ne se cachent pas pour mourir, que les écolos reverdissent et que les LR est l'air de guérir.

La solution la plus en vogue, mais visiblement pas la plus efficace, c'est celle que nous appellerons la solution de la vieille bagnole, plus prosaïquement définie par l'expression changement de nom sur les papiers. Vous êtes propriétaire d'une vieille voiture qui fut autrefois rutilante, mais qui n'avance plus, qui vaut plus grand chose, le moteur est mort, la carrosserie trouée, à l'argus, c'est quoi ? C'est du 3 à 3,5, si vous avez de la chance. Eh bien, vous n'avez pas de quoi changer le moteur. Un coup de peinture, on trafique le compteur des kilomètres, on rature la carte grise et on croise les doigts pour trouver des acheteurs à 18, 19, 20 à la prochaine présidentielle.

C'est ainsi que la CX-RPR est devenue la C5-UMP qui s'est transformée en berlingot LR. Mais le client a compris le truc. Les Verts ont rajouté un attache caravane pour devenir Europe Ecologie Les Verts. Et comme la tâche caravane, maintenant, ça fait ringard et que le moteur est fatigué, on va se repeindre et s'appeler dans quelques mois Les Écologistes. Voilà la force d'un programme. La vision indispensable au renouveau d'une pièce de collection qui veut sortir de la vitrine, reprendre la route et surtout, quelques points à l'argus des élections. Donc le changement de nom, c'est une option. On mise sur l'emballage plutôt que sur le produit.

Rendre sexy le contenant, faute d'idées sur le contenu. Bon, il vaut peut-être mieux désormais s'inscrire à Subdeco plutôt qu'à Sciences Po quand on veut faire carrière. Et puis il y a la deuxième solution, celle choisie par les sensibles, les affectifs, les rouges, les roses. Cette option consiste à ne rien changer, à garder son nom de baptême républicain, à attendre des jours meilleurs, que la roue ait fini de tourner parce que le destin, comme le facteur au moment des étrennes, sonne toujours deux fois. Il est des chefs de partie et notre invité du jour est de cela qui font confiance aux poètes. Jacques, le poète belge qui murmura en 59 ses mots pleins d'espoir.

Il faut oublier, tout peut s'oublier, oublier le temps des malentendus. Le PCF, le PS ne change pas de nom car ils savent qu'on a vu souvent rejaillir le feu d'un ancien volcan qu'on croyait trop vieux. Et surtout, surtout, qu'il est, paraît-il, des terres brûlées donnant plus de blé qu'un meilleur avril. Message d'espérance pour tous les partis qui, en effet, ont perdu beaucoup de blé en avril en n'atteignant pas la barre des 5% à la présidentielle. Alors, sans changer de nom, que va semer le Parti Socialiste pour préparer sa récolte d'avril 2027 ? Quel sens doit prendre le PS dans les prochains mois en s'appuyant sur quelle personnalité ?

Le premier secrétaire du Parti Socialiste est avec nous aujourd'hui sur France Culture. Bonjour, Olivier Faure. Bonjour. Soyez le bienvenu dans Sens Politique. Olivier Faure, je me suis rendu compte que vous aviez, à quelques mois près, le même âge que le Parti Socialiste qui est né en mai 69 à Alfortville, cette commune du Val-de-Marne tout à côté de laquelle vous vous êtes retrouvé en colocation avec Benoît Hamon dans les années 80. Il y a comme ça beaucoup de hasards prémonitoires dans votre parcours. Donc, le Parti Socialiste va sur ses 54 ans. Il n'est pas question, tant que vous en resterez le premier secrétaire, pas question d'en changer le nom.

4:23
Olivier Faure

La question a été posée plusieurs fois. Moi, je suis attaché à, non pas à un nom, je ne suis pas fétichiste, mais à une histoire. Et cette histoire va bien plus loin que les 54 ans dont vous parlez. En fait, les racines, elles sont celles de Jean Jaurès, de Léon Blum. Et c'est un parti qui a plus de 100 ans d'histoire et histoire glorieuse aussi. Donc, je ne suis pas sûr. Moi, je préfère les gens qui font moins de marketing et plus de politique. Et donc, je ne suis pas sûr que le nom change grand-chose à l'histoire.

4:53
Locuteur non identifié

Tant que nous en sommes à évoquer le flacon, ensuite, on parlera de l'ivresse, mais sur le flacon encore, il a fallu quitter le siège historique de la rue de Solferino pour des raisons financières. Vous êtes installé à Ivry-sur-Seine avec le projet et je l'ai eu de revenir rapidement à Paris, un tramuros cité Malzerbe dans le 9e, là où siégeait la SFIO et puis le PS jusqu'en 75. Encore une fois, la force du symbole. Où en êtes-vous de cet acte immobilier

5:17
Olivier Faure

refondateur ? Nulle part. En fait, pour des raisons que je ne veux pas détailler, qui sont trop longues à expliquer, mais enfin, pour des raisons qui sont liées à la capacité des locaux. C'est un échange que nous devions faire et l'échange ne peut pas se faire pour des raisons vraiment totalement factuelles. Je ne veux pas... Ça n'a pas l'intérêt. Mais enfin, on est bien à Ivry aussi et je dois dire que moi, je n'aime pas beaucoup tous ces gens qui ont glosé sur une forme de déclassement parce qu'on aurait quitté Paris-Intramuros pour gagner la première couronne.

Honnêtement, il y a des gens qui devraient mieux se taire, enfin, qui devraient mieux se taire parce que la réalité, c'est que les Français, ils vivent aussi là. Ils sont nombreux à y vivre et quand on arrivait à Ivry, pour tout vous dire, le voisinage, partout, les gens sont venus nous voir en nous disant on est tellement fiers que vous arriviez ici. Et on est entouré d'artistes, etc., qui sont venus exposer dans nos locaux et j'avoue que j'étais très heureux et très fier de cette réaction et je me suis dit c'est un bon présage.

6:13
Locuteur non identifié

Des artistes de gauche qui vivaient à Ivry, Jean Ferrat fut cela, Alain Leprest fut cela. Tout ça, des jolis symboles. Le Parti Socialiste tiendra son congrès à Marseille dans un peu plus d'un mois. On ne va pas rentrer non plus dans le détail d'émotion parce que ce n'est pas le principe de l'émission. Mais c'est un moment, vous arrivez à un moment de votre histoire où la synthèse ne sera pas chose facile parce que le Parti Socialiste est peut-être à la croisée des chemins et un de ces chemins peut mener au précipice. François Hollande, président de la République PS jusqu'en 2017. 2017, Benoît Hamon, candidat PS, 6.35 à la présidentielle, 2022, Anne Hidalgo, candidat de PS, 1.75.

Quel est le sens, Olivier Faure, le sens historique du congrès de Marseille pour les socialistes ?

6:55
Olivier Faure

Ben tout simplement, dire à nouveau ce que nous sommes, ne pas chercher ces synthèses parfois un peu futiles qui nous ont aussi perdus, synthèse molle où on ne sait pas très bien quel est le choix. Est-ce qu'on est macroniste ? Est-ce qu'on est de gauche ? Est-ce qu'on est ailleurs ? Quel est l'espace que l'on entend occuper ? Et moi, je le dis simplement. En fait, quand le choix a été nécessaire entre la gauche et puis la droite version Macron, nous avons fait un choix simple, un choix clair, un choix définitif pour ce qui me concerne. Moi, je choisis la gauche.

7:32
Locuteur non identifié

Depuis la catastrophe électorale de la présidentielle et dans la foulée, l'accord avec les insoumis, les écologistes et les communistes pour les législatives, c'est sûrement cela que vous dites avoir choisi la gauche, c'est la question qui anime et qui divise l'EPS, NUP ou pas NUP. Pour bien comprendre les tenants et les aboutissants de cet enjeu, quel sens avez-vous voulu donner, Olivier Faure, vous le premier secrétaire à la NUP, au moment de commencer la campagne législative ? Est-ce que c'était un accord électoral, un accord programmatique, un accord d'une éventuelle organisation à pérenniser ? C'était quoi à ce moment-là ?

8:05
Olivier Faure

À ce moment-là, c'est d'abord un accord électoral dicté par des rapports de force qui sont ceux de la présidentielle et puis ça devient aussi, depuis l'élection, un lieu de dialogue, d'échange permanent entre quatre formations politiques qui ont peut-être enfin compris une chose, c'est qu'on peut toujours rêver d'être le plus puissant parmi celles et ceux qui subissent la défaite, mais c'est toujours la défaite. Et ça fait trois fois en 20 ans 2002-2022 que la gauche est remplacée au second tour de l'élection présidentielle par l'extrême droite. Donc la question, c'est stop ou encore ?

Eh bien moi, je dis stop et je le dis d'ailleurs depuis longtemps, je ne l'ai pas dit simplement à cette occasion-là. Ça fait quatre ans que je dis, mettons-nous d'accord sur un contrat de coalition et ensuite, cherchons l'incarnation qui l'a plus à même de porter cette coalition au pouvoir. Pourquoi je dis ça ? C'est parce que, tout simplement, quand on se bat, quand on fait de la politique, ce n'est pas simplement pour avoir une fonction qu'on occupe pendant des années à l'Assemblée, au Sénat ou ailleurs. C'est bien parce qu'on cherche à changer la vie des gens.

Et si vraiment, nous croyons à ce que nous disons, si vraiment, nous sommes de ceux qui prétendons que nous n'avons pas de temps à attendre, par exemple, pour la transition écologique, alors ça suppose d'aller vite. Et pour aller vite, il faut y aller ensemble. et c'est ce que je plaide et que je continue à plaider parce que je ne crois pas ni aux gauches irréconciliables et je ne crois pas davantage à la capacité pour qui que ce soit aujourd'hui de conquérir seul le pouvoir face à une extrême droite qui est en progression permanente et face à une droite qui se maintient grâce au subterfuge Macron.

9:40
Locuteur non identifié

Trois candidats à votre succession, Olivier Faure, vous-même, ça fait un, Hélène Geoffroy qui est maire de Vauhenvelin et qui a l'appui de quelques-uns de ce qu'on appelait les éléphants du PS, les historiques, et puis Nicolas Maillère-Rossignol, maire de Rouen, soutenu par des personnalités comme Carole Delga ou Anne Hidalgo qui se présentent comme une sorte de troisième voie entre la direction sortante et les nostalgiques de François Hollande. Vous êtes le seul des trois à vouloir poursuivre l'aventure de la NUP.

Olivier Faure, à quoi cela doit ressembler pour ne pas être quelles garanties vous donnez à vos camarades socialistes et quelles garanties vous réclamez à vos camarades insoumis, par exemple ?

10:18
Olivier Faure

Mais tout simplement, il faut se faire confiance. Vous avez une expérience qui est quand même une expérience fameuse. Quand François Mitterrand devient premier secrétaire en 71, il décide, il appelle à un changement stratégique de faire une alliance avec le Parti communiste honnie par une partie de la gauche. Et l'année suivante, en 72, il bâtit ce qu'on a appelé le programme commun. Le PS est à 5%, le Parti communiste c'est à 22%. Le Parti communiste de l'époque, Jean-Luc Mélenchon, est un boy scout à côté.

En fait, le Parti communiste de l'époque, c'est le Parti communiste qui a accepté l'invasion de la Tchécoslovaquie, qui a accepté de soutenir Nasser contre les Israéliens dans toutes les guerres israélo-arabes. C'est le Parti qui va approuver l'invasion de l'Afghanistan. C'est ça, le Parti communiste des années 70. Et c'est Georges Marchais. Et pour autant, François Mitterrand dit, il faut être unitaire pour 1, pour 2, pour 3, pour 10. Même quand le programme commun est rompu par le Parti communiste, il en conserve l'essentiel et c'est ce programme-là qui le porte au pouvoir le 10 mai 81. Pourquoi ?

Parce qu'il a compris une chose, c'est que le peuple de gauche, ce qu'on appelle le peuple de gauche, ces gens qui espèrent avec la gauche, et bien ils espèrent d'abord de l'unité. Ils n'en peuvent plus de nous voir nous diviser. Bien sûr que nous sommes différents. Bien sûr qu'il existe des divergences sur un certain nombre de sujets internationaux notamment, européens, etc. Mais est-ce que ça justifie le fait qu'on soit toujours frontalement les uns contre les autres, qu'on s'occupe davantage de savoir qui dominera la gauche plutôt que de savoir qui dominera le pays ? Et moi, ce qui m'intéresse, la seule question qui m'intéresse, c'est de savoir demain qui gouvernera et pour quoi faire.

Et c'est quand même la question essentielle que nous posent les Français.

11:57
Locuteur non identifié

Et la question de survie pour le Parti Socialiste quand même, parce qu'en lisant de nombreuses interviews que vous avez données depuis juin, Olivier Faure, la NUP, même si vous y êtes favorable dans la durée, j'ai l'impression que c'est quand même aussi une solution par défaut. C'est le dernier cadeau de sauvetage avant le naufrage, si vous me permettez l'expression. Donc est-ce que vous appelez vos militants pas au dogmatisme mais à l'hyper-réalisme ? C'est ça, à ouvrir les yeux,

12:19
Olivier Faure

à la lucidité ? Ah ben bien sûr qu'il faut être lucide. Et il faut aussi être lucide ce qu'est le Parti Socialiste pour une partie des Françaises et les Français et notamment pour les plus jeunes qui n'en ont pas l'image du parti qui a ouvert les grandes libertés publiques au mois de mai 1981 qui n'est pas le grand parti qui a permis de grands changements. Il est un parti plutôt ringard, plutôt affaibli et dont on ne sait plus très bien ce qu'il porte.

Donc la question pour nous c'est de nous réancrer complètement à gauche, d'arriver à faire comprendre ce que moi j'appelle le socialisme écologiste arriver à faire comprendre ce tournant que nous avons pris qui n'est pas simplement la reproduction à l'identique de ce que nous avons fait dans les décennies passées mais d'engager un changement profond, un changement qui nous permet à la fois d'allier la question sociale, la question démocratique et la question écologique.

13:13
Locuteur non identifié

On ne va pas s'arrêter sur les petites phrases des uns des autres parce qu'une fois encore ce n'est pas le principe de l'émission mais davantage par les programmes justement. Bernard Cazeneuve, l'ancien ministre et ancien Premier ministre qui explique qu'il quitte le Parti Socialiste parce qu'il est contre votre décision de création et de vous enraciner dans la nupe, il propose et ce qu'il souhaite c'est une gauche sociale-démocrate, républicaine, humaniste et écologique. Bon, ça c'est imparable, je pense que François Mitterrand à vous-même, aucun des 13 premiers secrétaires de l'histoire du PS n'aurait prétendu autre chose.

Vous, à partir de votre diagnostic des réalités, quel traitement de fond précis vous préconisez

13:53
Olivier Faure

en plus de cela ? Mais d'abord, la première chose, c'est qu'on ne peut pas prétendre rassembler la gauche quand on commence par dire qu'on jette des oucazes sur les uns et sur les autres. Nous sommes différents, mais nous avons besoin de faire converger le plus grand nombre sur des positions qui soient des positions qui puissent être acceptées par les Françaises et les Français. Et c'est le rôle que je nous donne, c'est-à-dire arriver à redevenir une force centrale, une force qui permet d'agréger et non pas une force qui, au contraire, décapite le voisin pour se penser plus grand. Ce n'est pas la bonne façon de progresser.

La bonne façon de progresser, c'est non pas de se penser plus grand en cassant les jambes du voisin, mais au contraire de s'élever à un autre niveau et d'aller chercher les Français sur les thèmes qui, aujourd'hui, les préoccupent. Et donc, ça veut dire quoi ? Ça veut dire que, je reprends ce que je disais tout à l'heure, en fait, Jean Jaurès, que nous dit-il ? Il nous dit, il est un homme du XIXe siècle, et il nous dit la grande question du XIXe siècle, c'est la question du régime. Est-ce qu'on est pour l'Empire, pour la monarchie, pour la République, pour la Révolution ? Il dit, ce sera la démocratie et la République.

Et puis, il y a la grande question naissante de l'époque qui est la question sociale. Et il dit, je vais faire la synthèse entre les deux, et en 1893, il appelle à une République sociale. République sociale sur laquelle nous avons tous vécu depuis plus d'un siècle et qui a amené tous ces grands progrès que nous connaissons. Si vous avez aujourd'hui, à la fois en France mais sur le continent européen, une sécurité sociale, si vous avez des congés payés, si vous avez des droits et des libertés, comme on n'en a nulle part ailleurs dans le monde, et je dis bien dans le monde, c'est tout simplement parce qu'il y a des socialistes, des social-démocrats, des travaillistes qui y ont contribué.

Alors maintenant, qu'est-ce qu'on fait ? Ce monde-là, ce n'est pas un monde fini et ensuite, il y a de nouvelles menaces qui sont apparues, notamment ce qu'on appelle l'anthropocène, le fait que l'activité humaine conduise à la destruction de la planète. Et donc, comment est-ce qu'on fait pour lier le social, la démocratie et maintenant l'écologie pour arriver à promouvoir un monde qui soit un monde durable ? C'est cette vision-là qu'il faut développer. Comment est-ce qu'on fait pour qu'on change complètement de modèle ? Comment on passe de la surconsommation ?

Comment on passe de la surexploitation à la fois de l'homme et de la planète à un système où on arrive à un système apaisé, durable, où celles et ceux qui nous survivront auront la chance de connaître encore des girafes et des tigres ?

16:16
Présentateur

France Culture, Sens Politique, Arnaud Bousquet.

16:21
Locuteur non identifié

Nous allons découvrir la première des trois archives sonores réglementaires de l'émission. Olivier Faure est parmi les trois. Il y a forcément un ancien discours, une ancienne interview de notre invité. On va commencer par cette archive-là. On va donc vous entendre, Olivier Faure. Je ne donne pas le contexte. C'est vous qui nous l'expliquerez dès que vous l'aurez identifié. Puis ensuite, on s'arrêtera évidemment sur le sens de votre intervention. savoir, ça me va.

16:44
Olivier Faure

Je sais que mon nom est cité parce que par fonction, je suis aujourd'hui président de groupe et donc avec une direction collégiale à 28, forcément, moi je fais figure de chef, de toute façon. Mais je ne souhaite pas accaparer tous les pouvoirs. Moi, je ne suis pas Jupiter et je ne souhaite pas que nous donnions comme signal, comme modèle, le fait d'avoir des gens qui finalement passent d'une case à l'autre et toujours en pensant d'abord à leur propre destin. Moi, je voudrais que nous pensions collectivement et qu'après avoir dit beaucoup « je », on puisse dire à nouveau « nous ».

Et donc, je préférerais qu'on ait un autre premier ou première secrétaire avec lequel ou laquelle je travaillerais. Mon choix, c'est d'être président de groupe et de travailler avec un ou plutôt une. Je pense à Najat, Valobel Kassem, je pense à Delphine Bateau, à Valérie Rabot, plutôt une femme parce que ça serait une façon aussi de dire qu'elles ont aussi leur place dans la vie politique et que nous ne sommes pas...

17:45
Locuteur non identifié

Olivier Faure, vous reconstituez l'époque et le contexte politique de ce passage télé qui continue ensuite avec les journalistes qui évidemment vous tombent dessus en disant « mais tous ces noms, tous ces noms, est-ce que vraiment ce sont eux, ce sont elles que vous souhaitez avoir arrivé à la tête du PS ? »

18:00
Olivier Faure

C'est un fait que je suis devenu premier secrétaire, non pas par accident puisque j'ai été élu et que j'ai choisi de me présenter à un moment donné, mais c'est vrai qu'initialement, j'avais appelé Najat Vallaud-Belkacem à devenir première secrétaire parce qu'elle avait la notoriété et parce qu'elle avait été ministre d'un gouvernement, qu'elle avait ce canet d'adresse qui fait que vous avez peut-être plus de facilité à être invité à tel ou tel endroit, peut-être aussi plus de facilité à réunir des experts qui peuvent vous aider, vous accompagner et donc je pensais qu'il y avait quelqu'un de mieux placé que moi.

18:31
Locuteur non identifié

Donc là, on est le 3 novembre 2017. Vous êtes l'invité de LCP, Public Sénat et donc le 29 mars 2018, vous devenez premier secrétaire du Parti Socialiste. Quel est à ce moment-là le sens de votre élection en mars 2018 ? Si ce n'est par défaut, qu'est-ce que vous souhaitez à ce moment-là incarner ? Pas par défaut

18:53
Olivier Faure

parce qu'une fois que je choisis d'être candidat, Je suis candidat et je veux assumer cette fonction. Ce qui est vrai et ce qui est difficile, c'est que j'arrive dans un moment qui est un moment où tout le monde a déjà prononcé notre raison funèbre, où tout le monde pense que le parti dont je deviens le premier secrétaire est un parti dont l'histoire est terminée, qu'elle s'est achevée en 2017 et que jamais rien ne reparaîtra et que c'est fini.

19:22
Locuteur non identifié

Je fais une parenthèse, ce n'est pas la première fois ça. Je crois qu'en 2017, vous distribuyez justement aux militants et aux journalistes les titres de la presse en 71 me semble-t-il où on disait que le PS était un champ de ruines et dix ans après François Mitterrand était élu. Donc vous croyez en 2017 à cette roue qui tourne

19:43
Olivier Faure

une fois de plus ? Alors sans doute que je crois trop à une roue qui tourne et peut-être que je me laisse aussi griser à l'idée qu'il suffira que les socialistes restent ce qu'ils sont pour être à nouveau entendus et qu'il y a une forme d'alternance quasi naturelle. Ça n'est pas le cas. Et la réalité, c'est que nous sommes aujourd'hui dans une forme de tripartition de la vie politique, l'extrême droite, la droite et puis la gauche et que dans l'ensemble de la gauche, nous ne sommes pas aujourd'hui la force prépondérante. Mais évidemment, je crois non pas simplement à la force d'un parti, ça n'a pas de sens, un parti c'est un outil, c'est un moyen d'avancer, de faire avancer quoi ?

Des idées, parce que les idées ne se dépassent pas toutes seules, elles avancent parce qu'il y a à un moment des femmes, des hommes qui se regroupent pour les faire avancer. Et donc moi, ce que je crois, c'est que le socialisme n'a pas terminé son histoire et qu'il a encore une capacité, une force propulsive et que s'il sait s'adapter au temps nouveau, et c'est pour ça que je vous parle de socialisme écologique, parce que les socialistes, quelle est leur mission historique ? C'est la vie meilleure pour tous. Cette vie meilleure, elle passe forcément par, bien sûr, le maintien de l'action sociale et de la question démocratique, mais aussi la question écologique.

Et donc, c'est comme ça que nous pouvons être à nouveau entendus et que nous pouvons à nouveau être une force de proposition qui peut revenir au premier plan. Et même, je dirais, qui doit revenir au premier plan si nous voulons que la gauche gouverne.

21:08
Locuteur non identifié

Cinq ans plus tard, vous allez briguer un troisième mandat. Olivier Faure, vous expliquez que maintenant, quelque chose s'est libéré en vous. Quel est le sens de cette libération ?

21:18
Olivier Faure

C'est tout simple à expliquer. En fait, quand je deviens premier secrétaire, je le suis dans des conditions qui sont un peu exceptionnelles. On ne sait pas très bien qui on a élu. Personne ne me connaît, ni les socialistes, ni les français. Parce qu'en face de vous, vous aviez Stéphane Le Folle. Stéphane Le Folle, notamment. Et donc, le choix s'est fait à ce moment-là sur une base qui est est-ce qu'on reconduit les éléphants ou est-ce qu'on passe à autre chose ? Et je suis l'autre chose. Bon, voilà, c'est comme ça. Et maintenant, la question qui est... Maintenant, la question est un peu différente.

La question dans le Congrès qui vient, c'est de savoir si on continue sur une base qui est celle que j'ai cherchée à projeter depuis 4 ans. C'est-à-dire faire en sorte que nous soyons à nouveau l'un des moteurs de l'Union pour redevenir un jour le moteur principal de l'Union. Ça, c'est l'objectif, c'est l'ambition. Et puis, ceux qui, au contraire, disent mais non, pas du tout. En fait, l'Union ne sert à rien. On peut tout faire comme autrefois. Maintenant, il y a un enjeu stratégique qui est posé dans ce Congrès et j'espère bien que les socialistes me suivront et auront la lucidité de comprendre que c'est la seule façon de parvenir à nos fins.

22:27
Locuteur non identifié

Alors, synthèse ou pas synthèse, ce sera le mois prochain. Vous avez finalement dès votre naissance du goûter à l'art délicat voire impossible de la synthèse puisque vous êtes Olivier Faure, petit-fils d'un grand-père qui partage les idées d'extrême droite de Charles Maurras et d'un grand-père vietnamien qui appartient au lendemain de la chute de Dien Bien Phu à un gouvernement vietmine. Donc, on peut difficilement en faire plus opposer. Vous allez très vite être confronté au racisme, à l'intolérance, à la question de l'intégration, à la problématique épineuse aussi du débat politique en famille. En quoi tout cela vous a construit ?

23:02
Olivier Faure

Forcément, en fait, à la fois, on peut se dire à première lecture que je dois être un être très fracturé, mais ce n'est pas du tout le cas, c'est tout l'inverse. J'ai vu, en fait, j'avais effectivement un grand-père qui était un grand-père d'extrême droite et qui a, au départ, accueilli ma mère avec circonspection. Une petite femme jaune aux yeux bridés, les cheveux noirs en baguette. Bon, ce n'était pas tout à fait couleur locale. Et en même temps, je l'ai vu aimer ma mère comme si elle avait été sa fille. Et je me suis dit, en fait, tout est possible.

Il y a quelque chose de formidable dans l'humanité, c'est qu'à un moment, y compris, les contraires peuvent se comprendre et même s'apprécier, même s'aimer. Et donc, voilà.

23:49
Locuteur non identifié

à condition de quoi ? De débattre ?

23:51
Olivier Faure

À condition de se comprendre, à condition de faire le choix, non pas de se regarder de loin et de vivre de préjugés, mais d'essayer de comprendre ce que porte l'autre. Et voilà, c'est aussi une façon d'avancer. Et j'ai toujours considéré que rien n'était complètement impossible. Et d'ailleurs, je ne sais pas si je dois dire des secrets, mais ma femme m'a dit, il y a très longtemps, elle m'a dit, mais en fait, tu es... Et à l'époque, vraiment, j'avais rigolé, elle m'avait dit, au fond, tu es le seul qui pourrait rassembler les socialistes avec Jean-Luc Mélenchon. Et j'avais bien ri à l'époque et finalement... C'était un compliment à l'époque. Elle le voulait comme un compliment.

Moi, je le prenais plutôt comme, non pas comme un défi, mais comme une forme de moquerie. Et la réalité, c'est que, effectivement, quand je regarde ce que nous sommes à gauche, socialiste, écologiste, communiste, insoumis, je nous vois dans nos différences, mais je vois aussi ce qui nous rassemble profondément. Et moi, je préfère avoir un débat avec les insoumis sur le fait de savoir si à 60 ans, c'est possible ou pas, plutôt que de savoir si j'aurais un débat avec Emmanuel Macron ou Édouard Philippe pour savoir si on va à partir de 67 ans ou 65 ans. Ce débat-là ne m'intéresse pas. Le seul débat qui m'intéresse, c'est le débat qui permet le progrès pour le plus grand nombre.

Et c'est pour ça que je me suis engagé. Vous faites référence à mon histoire personnelle. J'ai grandi dans un quartier très populaire. Et la plupart de mes copains n'ont pas franchi la barre de la cinquième. Beaucoup sont morts au jour où on se parle alors que je n'ai que 54 ans.

25:21
Locuteur non identifié

Vous étiez allé au double.

25:23
Olivier Faure

Alors non, à l'époque, j'étais dans un quartier qui s'appelle Les Blossières à Orléans. Et donc, c'est avec eux que j'ai grandi. Et franchement, pour eux, pour leur famille, pour ce que nous avons vécu ensemble, pour ces quartiers qui aujourd'hui souffrent, c'est pour ça que je me suis engagé en politique. Et c'est pour cette raison-là que la seule raison qui me motive chaque matin à faire ce que je fais. Et c'est parfois un gras. Je peux vous dire que ce boulot de première secrétaire, ce n'est pas tous les jours uniquement de la rose, comme on dit.

Et donc, accepter de prendre des coups, accepter d'être parfois décrié, parfois d'être moqué, etc., je le fais parce que je sais que ce travail, il peut être utile à des millions de Français et de Français.

25:59
Locuteur non identifié

On va en venir justement à vos premiers pas et à cet engagement à gauche. Olivier Faure, on va commencer si vous le souhaitez par découvrir ce que vous nous avez apporté. Voilà l'extrait sonore que vous voulez entendre avec nous sur France Culture. On va l'écouter et puis vous nous expliquerez ensuite le sens que vous lui donnez. Je vais vous laisser le soin en quelques secondes de nous présenter cette archive, Olivier Faure.

26:22
Olivier Faure

C'est le 10 mai 1981. On a Château-Chinon et François Mitterrand parle. Il vient de gagner.

26:29
Invité

Cette victoire est d'abord celle des forces de la jeunesse, des forces du travail, forces de création, forces du renouveau qui se sont rassemblées dans un grand élan national pour l'emploi, la paix, la liberté, thèmes qui furent ceux de ma campagne présidentielle et qui demeureront ceux de mon septennat. Elle est aussi celle de ces femmes, de ces hommes, humbles militants pénétrés d'idéal qui dans chaque commune de France, dans chaque ville, chaque village, toute leur vie ont espéré ce jour où leur pays viendrait enfin à leur rencontre.

27:19
Locuteur non identifié

Le cri d'un monsieur qui est très content derrière Sparogéana, lequel était juste derrière François Mitterrand mais très calme ce soir-là. François Mitterrand, Château-Chinon, 22h21, précisément le dimanche 10 mai 1981. Olivier Faure, vous avez 12 ans et demi. Où êtes-vous et que ressentez-vous ?

27:37
Olivier Faure

Je suis devant ma télé. Je suis dans une famille qui n'est pas une famille très à gauche comme vous l'avez compris et mes parents ont, je crois, voté le 10 mai 1981 malgré tout pour François Mitterrand. Donc on se réjouit mais modérément et je comprends que c'est important. Je vois mon quartier qui est en liesse pour la première fois, un quartier de barres d'immeubles où tout le monde est dans la rue et tout le monde crie. Je suis content et je comprends vraiment dans les jours qui suivent la portée que ça a pour des millions de Françaises et de Français.

Notamment parce que d'abord à l'école, je suis assis à côté d'un garçon qui lui vient du centre-ville et qui visiblement n'a pas les mêmes idées, en tout cas ses parents n'ont pas les mêmes idées que les Français qui ont voté majoritairement pour François Mitterrand et qui grave avec son compas sur la table 10 mai 1980, jour de deuil national. Je comprends que c'est à la fois une formidable défaite pour les uns et un espoir gigantesque pour les autres. François Mitterrand, ce jour-là, a réveillé un espoir qui s'était assoupi pendant 23 ans et il donne cette bouffée d'oxygène. D'un seul coup, les gens se sentent libérés.

On a le sentiment que quelque chose peut changer, qu'on peut aller à l'usine, dans l'entreprise et qu'on va pouvoir regarder dans les yeux le contre-maître ou le chef. Il évoque dans cette première allocution

28:53
Locuteur non identifié

les forces de la jeunesse, du travail, de la création, la paix, la liberté, le retour de l'emploi. Est-ce qu'avec le recul du temps et puis votre expérience politique, votre expérience de vie tout simplement, Olivier Faure, on peut dire, vous pensez que François Mitterrand et les socialistes de gouvernement ont été au rendez-vous de leurs valeurs, de ces valeurs ?

29:11
Olivier Faure

On n'est jamais complètement au rendez-vous parce que la réalité c'est que ce monde est terriblement injuste et qu'il faut des décennies pour arriver à corriger. Mais regardez ce qui a été fait au mois de mai 80 et dans les mois qui ont suivi. L'abolition de la peine de mort pour la dépénalisation de l'homosexualité, voilà pour le côté sociétal. Mais les radios libres, c'était pas rien. Mais surtout, sur le plan social, le SMIC est augmenté. La cinquième semaine de congés payés, la retraite à 60 ans.

En fait, les lois aux roues pour permettre dans l'entreprise de protéger les salariés, faire en sorte que d'un seul coup, ce monde étriqué dans lequel les années 70, ça vient enfermer les Français. D'un seul coup, tout explose. Et avec cette possibilité de se dire « Oui, je compte, ma voix compte, enfin, je suis enfin représenté, je vais enfin pouvoir... » Alors voilà, maintenant, est-ce que tout a été réussi ? La réponse est non, c'est une évidence. Mais est-ce que nous ne sommes pas qu'en année, finalement, à chaque fois, à rater une part de ce que nous avions promis ? Sans doute.

30:10
Locuteur non identifié

Olivier Faure, 84, vous avez 16 ans, vous prenez le pack intégral, c'est l'UNEF, le syndicat étudiant et le parti socialiste, j'ai cru comprendre que c'était une amie qui vous avait convaincu de l'accompagner. Au-delà de cette gentillesse, quel sens l'adolescent que vous êtes donne à ce premier pas d'engagement ?

30:30
Olivier Faure

C'est les moments, c'est les années...

30:32
Locuteur non identifié

Ce n'est pas la période la plus simple pour le PS 84.

30:35
Olivier Faure

Non, non, non, la réalité, c'est que je suis un peu rentré... J'aimais beaucoup, la politique m'intéressait. Voilà, ça m'intéressait de participer aux choix de société, etc. Mais je ne savais pas très bien où aller. J'aurais pu être entraîné pour la première fois au Parti communiste, à l'Ut ouvrière ou je ne sais où. Peut-être aurais-je eu un autre parcours. Bon, je ne crois pas, malgré tout, que je serais allé à la gauche, dans la gauche radicale. Mais j'ai une amie, effectivement, qui me dit mais écoute, viens chez les jeunes socialistes, ça ne coûte rien, tu viens une fois et puis après, si ça ne te plaît pas, tu repars. J'y viens. Je trouve ça assez folklorique en réalité au départ.

Je trouve des gens qui s'appellent chats camarades qui s'envoient des courriers avec marqué à la fin amitié socialiste dont je n'avais pas encore compris que ça pouvait resseller beaucoup parfois de perversité aussi. Mais en tout cas, je trouve ça charmant et je me dis, après tout, pourquoi ne pas continuer avec eux ? Et puis voilà, quelques décennies plus tard, je suis premier secrétaire. Drôle d'histoire.

31:42
Présentateur

France Culture, Sens Politique, Arnaud Bousquet.

31:46
Locuteur non identifié

Olivier Faure, nous sommes au mi-temps des années 80. C'est un moment intellectuel, politique très important pour le jeune adulte que vous êtes qui n'imagine pas effectivement, quelle drôle d'histoire, que 30 ans plus tard, il serait le patron du PS. Moment important parce que la jeunesse nourrit une sorte d'idolâtrie apaisée, rassurante à la statue du commandeur. C'est l'époque des slogans La France Unie, Génération Mitterrand, Tonton laisse pas béton, etc. Vous, vous allez prendre une option moins en vogue et moins tranquille, c'est le rocardisme.

Expliquez-nous ce que ça veut dire devenir à 20 ans jeune rocardien avec des condisciples qui s'appellent par exemple Manuel Valls ou Benoît Hamon.

32:22
Olivier Faure

Il y avait cette volonté de concilier le cœur et la raison, d'être non pas et peut-être à la lumière aussi de ce qui avaient été les années qui avaient précédé et même si je ne les avais pas vécu comme socialiste, en tout cas certainement pas au premier plan, mais j'avais compris qu'il y avait quelque chose qui ne pouvait pas fonctionner. C'est-à-dire qu'il fallait concilier à la fois les engagements que l'on prend devant les Français et en même temps ce qu'on peut tenir et donc il y avait chez Michel Roca cette idée qu'il faut à chaque fois avoir cette capacité à toujours se confronter au réel et ne jamais finalement se payer de mots et donc il y avait cette volonté-là.

Et puis, chez Michel Roca il y avait quelque chose qui me séduisait encore plus, c'était cette idée de ne pas vivre en vase clos, de ne pas faire de la politique un huis clos et donc d'aller chercher la société civile organisée, de faire en sorte qu'il y ait une interpénétration entre celles et ceux qui produisent en dehors des partis politiques syndicalisme, associations, mutuelles, ONG, intellectuels, penseurs en tout genre qui ont aussi une voie à apporter et la réalité c'est que depuis que je fais de la politique je dois dire que les partis politiques ne sont pas le seul lieu même loin s'en faut où l'on continue à imaginer et que la politique est surtout le lieu où on est le réceptacle où on est finalement le lieu où on peut devenir un débouché politique pour des tas de gens qui ont conçu des choses en dehors de vous et vous êtes l'ensemble

34:04
Locuteur non identifié

La fin du second septennat de François Mitterrand est crépusculaire il y a la mort qui rôde le suicide de Pierre Berrigovoy le cancer du président les révélations sur Vichy les premiers scandales politico-financiers le parti socialiste est aux portes du néant tout laisse à penser que l'heure de Michel Rocard l'antithèse de Mitterrand est enfin venue nous sommes le 17 février 1993 tout près de la ville de Tours à Mont-Louis-sur-Loire le berceau de la famille Debré mais ce soir-là c'est la gauche qui se réunit Michel Rocard qui n'est alors plus que maire de Conflans-Saint-Honorin s'avance à la tribune à quelques jours d'élections législatives perdues d'avance par le PS

34:43
Invité

Bien sûr je sais et vous aussi sûrement que la période immédiate se prête mal à ce big bang politique auquel j'aspire mais dès les législatives passées nous devons bâtir d'urgence le mouvement l'instrument de transformation dont la France a besoin avec tous ceux dont les valeurs ou les références sont compatibles avec les nôtres même si certains d'entre eux sont actuellement nos concurrents socialiste je suis depuis toujours et socialiste je mourrai c'est ainsi que je définis ce à quoi je crois mais ce qui est un élément d'identification sur le plan individuel est devenu un élément de confusion au plan collectif mais que dire du parti lui-même qui peut croire qu'il pourra demeurer une société close attachée à ses rites pratiquant les querelles de chapelle ou les luttes de courant et prétendant offrir à l'extérieur un discours monolithique par rapport auquel tout désaccord est un drame toute déviation un sacrilège et n'acceptant d'allier que dans la soumission dans ce vaste rassemblement chacun devra trouver sa place et c'est pourquoi attaché fermement que je suis au scrutin majoritaire je crois indispensable d'y ajouter une certaine dose de proportionnel

36:06
Locuteur non identifié

Olivier Faure c'est 90 secondes de très haute volée d'un Michel Rocard lucide sur ce qui attend le PS juste après au législatif ça suscite chez vous quelles émotions et quels sentiments

36:17
Olivier Faure

figurez-vous que j'étais dans la salle au fond de la salle effectivement pour ce discours de jouer les tours Mont-Louis sur Loire Mont-Louis sur Loire oui pardon j'étais au fond de la salle quand même et donc je ne suis pas sûr d'en avoir de mesurer toute la portée à l'époque mais effectivement j'aspirais à cette espèce de Big Bang à cette oxygénation et je ne savais pas que vous passeriez cet extrait et vous voyez je suis assez concordant sur cette volonté de ne pas nous maintenir dans un huis clos politique de chercher en permanence à l'extérieur de nous-mêmes faire en sorte que la vie rentre dans la vie politique

36:56
Locuteur non identifié

je dois reconnaître que c'est assez stupéfiant de me rendre compte en préparant l'émission la transposition évidente et quasi intégrale de ces propos à la situation du PS aujourd'hui avec vous à sa tête Olivier Faure et la question de l'alliance pérenne au sein de l'ANUB je rappelle le verbatim rocardien de 93 j'invite les socialistes à une rupture avec les erreurs et les clivages du passé à bâtir un mouvement socialiste ouvert aux écologistes centristes et communistes rénovateurs finalement la seule différence ce sont les centristes

37:24
Olivier Faure

oui mais moi je suis ouvert à toutes celles et ceux qui sont prêts à faire bouger ce pays et dans un sens qui soit celui du progrès humain et bien sûr que nous n'avons avec l'ANUB réussi qu'une partie du problème nous n'avons fait que 151 députés il en faut plus de 300 pour être majoritaire donc nous avons besoin de continuer à nous ouvrir et il y a des forces dans ce pays je pense à celles et ceux qui parfois nous ont accompagnés sans partager l'intégralité de ce que nous portions mais je pense à des cathodes de gauche qui se sont parfois agrégés à notre aventure je pense à des gens qui parmi les démocrates ont aussi cherché à la voie qui pouvait permettre le progrès humain et donc bien sûr que nous allons continuer à avancer et à chercher à nous ouvrir à d'autres on n'est pas c'est pas une secte l'ANUB c'est au contraire c'est le début d'une histoire d'un récit qui reste à construire et que nous devons élargir

38:22
Locuteur non identifié

en lançant le reportage dont peut-être extrait le discours qu'on vient d'entendre dans le journal de 22h de FR3 le 17 février 93 notre consoeur Christine Ocrinde présentait Michel Rocard comme le candidat naturel du PS pour la présidentielle de 95 bon finalement ça s'est joué entre Lionel Jospin et Henri Emmanuel est-ce que vous considérez jusqu'à la fin de vos jours un peu comme avec Philippe Séguin dans le camp d'en face vous considérez que le parti socialiste a gâché Michel Rocard

38:51
Olivier Faure

le parti socialiste a gâché beaucoup de monde donc dont Michel Rocard voilà je regrette effectivement qu'il n'ait pas connu un destin supérieur à celui qu'il a connu mais je crois que la dernière fois que j'ai eu l'occasion de parler avec lui il était c'était à peu près un an avant son décès je trouvais qu'il y avait chez lui cette fraîcheur que beaucoup n'ont pas conservé je trouve beaucoup d'aigreurs chez beaucoup de socialistes parce qu'ils ne sont plus ils sont dans le ressentiment permanent lui qui aurait pu obtenir beaucoup qui avait vu passer le destin tout près de chez lui et bien il était de ceux qui étaient encore dans l'enthousiasme qui étaient encore dans ceux qui voulaient entraîner passer passer le témoin chercher celles et ceux qui pourraient prolonger cette chaîne socialiste il a dit socialiste je suis né socialiste je mourrai et c'est effectivement un socialiste qu'il est mort et il n'avait aucune intention de trahir cette maison qui était parfois une maison qui avait été difficile dure avec lui mais qu'il avait toujours soutenu

39:55
Locuteur non identifié

à peu près sur la même période vous évoquez vos derniers contacts avec Michel Rocard avant sa disparition en 2016 dans son dernier entretien sa dernière interview il expliquait que François Mitterrand le considérait lui Rocard comme quelqu'un de maladroit ça voulait dire qu'en plaçant l'éthique au dessus de tout il ne saurait jamais comment s'y prendre pour s'imposer politiquement et gagner quoi que ce soit est-ce que finalement et peut-être malheureusement Mitterrand n'avait pas raison pour Rocard et plus généralement l'intellectualisation l'éthique absolue ne pourront jamais être compatibles avec la conquête du pouvoir

40:28
Olivier Faure

d'abord je ne suis pas sûr qu'on puisse dire de Michel Rocard qu'il était éthique sans aucun doute mais enfin il était parfois maladroit c'était l'expression de François Mitterrand oui oui je ne suis pas sûr qu'on puisse le canoniser non plus je ne veux pas non plus qu'on donne l'impression qu'il y avait d'un côté le diable tout est Dieu le Père ce n'était pas tout à fait ça et dans la vie politique il y a forcément une dimension stratégique tactique et il n'est pas inutile d'être parfois habile mais enfin ça ne peut pas justifier effectivement le manque à l'éthique élémentaire et donc je pense par exemple aujourd'hui aux violences sexistes et sexuelles où vous avez des partis où on continue à protéger et puis des partis comme le mien dont je m'honore qu'il est un parti qui a fait le choix parfois des choix très difficiles de sanctionner des gens qui n'étaient pas conformes à ce que nous voulions et quand je vois aujourd'hui des gens qui sont dans mon opposition interne et qui eux continuent à promouvoir des gens qui ont été justement condamnés par nos propres soins je trouve que c'est dommage

41:33
Locuteur non identifié

merci Olivier Faure c'est la fin de ce sens politique je vous remercie sincèrement d'avoir répondu à l'invitation de France Culture pour partager avec nous le temps d'une émission ce qui dans votre chemin de vie vous a conduit à l'engagement et à la responsabilité politique jusqu'à ce mandat de premier secrétaire du parti socialiste fonction que vous souhaitez conserver au delà du congrès on verra ça fin janvier à Marseille sens politique se referme mais il ne tient qu'à vous de le rouvrir 24h sur 24 tous les épisodes à votre disposition sur notre site franceculture.fr et sur l'appli Radio France je remercie Anne-Claire Bazin et Inès Bichel qui m'ont aidé dans la préparation de l'émission avec à la technique aujourd'hui Manuel Couturier et c'est Martin Desclozo qui était lui à la réalisation de Sens Politique