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ChroniqueLe Média (sur YouTube)· 2 août 2019 15 minAutoproduitActualité / polémiqueSécuritéJusticeInstitutions & électionsSolidarités & famille

EN MARCHE VERS L'ÉTAT POLICIER

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Attaque 95 %Défensif 5 %

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 4:00Fait
    « Sous de Gaulle, Mai 68 est passé par là. Donc il faut marquer une hésitation. »

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Salut à tous. Je sais, c’est l’été. C’est même le début du mois d’août, ce moment si particulier où nos neurones se mettent presque mécaniquement en mode transat, où les plus fauchés d’entre vous se demandent s’il faut coller des rustines sur la piscine en plastique ou en acheter une neuve, où même François Ruffin annonce de sa cuisine qu’il a besoin de souffler, où Christophe Castaner baille en lisant le dernier rapport du préfet de Bousquet sur “la stratégie nationale du renseignement” qu’on m’a gentiment fait parvenir et qui est téléchargeable sur internet.

Où notre bien-aimé président s’apprête à recevoir Vladimir Poutine à Brégançon. Ce moment où les plus braves d’entre nous décident de se faire la malle. Pierre Péan mon ami je te dédie cette tribune.

Ce moment où les cadavres remontent à la surface de la Loire. Et je viens vous emmerder avec un sujet de philosophie politique. Voilà.

C’est ma dissertation de l’été. Je vous demande de soulever une demi paupière et d’écouter ma question : Dans cette question, chaque mot compte. Le “nous” d’abord.

Il exprime l’idée d’un collectif. Nous. Vous, moi, les politiques, les policiers, l’ensemble des forces vives et moins vives de ce pays.

La France, quoi… Le verbe “devenir” marque ici un changement de statut. Le sous-entendu est qu’avant la France ne l’était pas. Avant quoi ?

Avant l’élection d’Emmanuel Macron. Sous François Hollande, Nicolas Sarkozy ou en remontant plus avant sous Jacques Chirac ou François Mitterrand ou même plus avant encore sous Valéry Giscard d’Estaing, cette question aurait-elle été pertinente ? La réponse est non.

Et sous de Gaulle ? Mai 68 est passé par là. Donc il faut marquer une hésitation.

Peser le pour. Le contre. Et se souvenir, malgré les coups de matraque, la lettre que le préfet Grimaud, chef de la police, a envoyé à ses 25 000 subordonnés : “Je m’adresse aujourd’hui à toute la Maison : aux gardiens comme aux gradés, aux officiers comme aux patrons, et je veux leur parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force.

Si nous ne nous expliquons pas très clairement et très franchement sur ce point, nous gagnerons peut-être la bataille dans la rue, mais nous perdrons quelque chose de beaucoup plus précieux et à quoi vous tenez vous comme moi : c’est notre réputation.” Par cette lettre, malgré l’usage de la violence légitime, malgré la chienlit, disons que Grimaud dédouane de Gaulle. Mais pas Macron.

Car la comparaison est cruelle. Pour la première fois donc depuis la libération, la France est-elle devenue, avec l’élection de ce jeune banquier, un État policier ? La question, cruciale et emmerdante, même au cœur de l’été, se pose.

Nous sommes 67 millions de Français. Nous acceptons des règles et un ordre pour vivre ensemble et nous tenir debout. Plutôt que la définition du dictionnaire de l’Académie française qui définit l’État comme : je préfère la définition d’Hannah Arendt qui remonte à l’étymologie du mot pour définir l’État comme “l’unité politique d’un peuple qui peut survivre aux va-et-vient des gouvernements mais également des formes de gouvernement.” Vous pouvez bailler, mais autant partir sur des bases solides.

Cette forme de gouvernement d'Emmanuel Macron doit-elle sa survivance à sa police ? Autrement dit, ce pouvoir politique, cette République dite “en marche”, utilise-t-elle sa police, ses techniques de contrôle et de surveillance, jusqu’à l’usage de la force et de moyens violents pour gouverner ? Autrement dit cet État macronien se distingue-t-il spécifiquement par des caractéristiques totalitaires ou l’utilisation de moyens radicaux pour assurer un contrôle sur les populations ?

La police est-elle soumise aux règles communes de l’État de droit ou a-t-elle gagné au fil des mois, à coups de petites touches, de replis successifs, de dérèglements judiciaires, de mansuétudes médiatiques, un statut privilégié ? La contrepartie étant le maintien au pouvoir d’un président disons… défaillant. Prenez Hong Kong.

Regardez comme ça bastonne. C’est terrible ce qu’il s’y passe. La Chine, ou la Russie, sont-ils des États policiers ?

Oui, à l’évidence. Combien y a-t-il eu d’arrestations arbitraires de gilets jaunes en France ? De novembre à janvier, plus de 8000 arrestations dont 1800 condamnations, selon les chiffres du Ministère de l’Intérieur.

Je ne vais pas revenir ici sur les bavures, les éborgnés, les éclopés, les traumatisés, la mort de Zineb Redouane, celle de Steve Maia Caniço, l’absence totale de bienveillance et de compréhension d’Emmanuel Macron à l’égard des gilets jaunes, des familles de Zineb ou de Steve. Non. Je voudrais évoquer ici trois événements apparemment sans rapport.

Elle s’appelle Marion Esnault. Elle a 30 ans. Le 11 septembre prochain, elle sera jugée au TGI de Paris pour vol en réunion, devant la 16e chambre.

Son crime ? Elle a décroché dans les mairies des 3 et 4e arrondissements de Paris avec ses amis manifestants non violents et inquiets de voir la planète se réchauffer, deux portraits de notre bien-aimé président de la République une et indivisible de France. Elle risque 5 ans de prison et 75000 euros d’amende pour avoir réquisitionné deux cadres avec photo qui valent 8,70 euros pièce. "En désobéissant.” Écrit-elle sur son mur Facebook. “Nous avons organisé assez de Marches, nous avons signé assez de pétitions, nous avons accepté assez de petits pas.

L’heure des grandes métamorphoses est arrivée, qu’ils le veuillent ou non.” Près de 700 heures cumulées de garde à vue. poursuit Marion qui a choisi de sacrifier une partie de sa liberté.

La seizième chambre du TGI de Paris qui va juger Marion et ses amis est la chambre spéciale chargée des affaires de terrorisme. Et c’est ce second point que je veux aborder ici. Avant de rejoindre le Média, j’ai travaillé sur ces sujets.

Le terrorisme. Al-Qaïda. Daech.

Le Bataclan. J’ai lu des dossiers judiciaires, assisté à des audiences, réalisé un documentaire, interrogé des prévenus, des condamnés, des magistrats, des avocats. Au fil des ans, les peines se sont incroyablement durcies.

La seule détention d’un Coran a pu valoir des emprisonnements tant la République est revancharde. Et en retard d’une guerre. En début de mois a été créé un nouveau parquet anti-terroriste. 26 magistrats le composent.

Ils n’étaient que 14 avant. À sa tête, la chancellerie a placé Jean François Ricard. Ce magistrat, en fin de carrière, a le nom d’un pastis mais il est tout sauf rigolo.

Il a été à l’école de Jean Louis Bruguière dit l’Amiral. Le cowboy de l’anti terro. On sait, aujourd’hui que le soufflet est retombé, à quel point les procédures ont été moyennement respectées avec Bruguiere et son bras droit Ricard.

Bref, le sous cowboy de l’anti terro devient maintenant shérif à la tête d’une armée de parquetiers prête à en découdre avec… c’est justement ça le problème… avec plus grand monde, depuis que Daech a subi les revers qu’on connaît en Syrie. Rien n’est encore réglé et des attentats peuvent évidemment casser la paix relative qui règne aujourd’hui. Reste que ce nouveau parquet est en place et que les magistrats ont les crocs.

Reste que bon, 26 substituts ça en fait de l’espace de cerveau disponible. C’est là qu’intervient le troisième événement de cet été. La publication du rapport de Pierre de Bousquet, le coordinateur national de la lutte contre le terrorisme qui inscrit la politique de renseignement et de répression à l’aune des dangers nouveaux qui pourraient toucher la République.

Sa lecture est instructive et un brin flippante. Je cite : “La montée en puissance des mouvements et réseaux à caractère subversif constitue un facteur de crise d’autant plus préoccupant qu’ils visent directement à affaiblir, voire à ruiner les fondements de notre démocratie et les institutions républicaines par la violence insurrectionnelle.” “Cela se traduit par des actions violentes contre les personnes ou contre les biens (black blocs, pénétration dans les enceintes protégées, sabotage...), mais aussi par la captation des revendications traditionnelles que ces mouvements s’emploient à infiltrer afin de les radicaliser.” relève l’ancien préfet que j’ai d’ailleurs croisé au tribunal en pleine affaire Clearstream, alors qu’il dirigeait la DST et qu’il obéissait davantage à Dominique de Villepin, Premier ministre qu’à Nicolas Sarkozy, ministre de l’Intérieur.

Mais ça, c’est une autre histoire… Donc Bousquet de Florian, c’est son nom, parachève son œuvre de sauvetage d’une République en danger en insistant sur le fait que : “L’anticipation, l’analyse et le suivi des mouvements sociaux et crises de société par les services de Renseignement constituent une priorité. Il convient de les anticiper afin, à la fois de garantir la liberté de manifestation et de prévenir les violences qui peuvent accompagner certaines revendications.” Voilà, tout est en place.

Alors sommes-nous dans un État policier ? Elle a bon dos, la liberté de manifester. Nos libertés publiques ont reculé sous le règne sans partage d’Emmanuel Macron.

Jamais la police n’a été aussi violente contre des militants politiques et des manifestants. Jamais la police n’a été autant protégée par le pouvoir politique et judiciaire. Jamais la justice et la Chancellerie n’ont été autant inféodées à l’Elysée.

Et la presse ? Jamais les médias n’ont été autant liés dans leur globalité à des puissances financières qui soutiennent Emmanuel Macron. Mais puisqu’au cœur de cet été caniculaire, je peux user de cette liberté qui consiste à poser cette question qui fâche les puissants qui abusent de ce régime et de sa police, tout n’est peut-être pas complètement perdu.

Car tout est question de gradation. Emmanuel Macron n’a jamais envisagé un coup d’État brutal qui lui permettrait de confier le pouvoir à sa police. Non, c’est un pragmatique.

Depuis l’acte 1 des gilets jaunes, il improvise et pare au plus pressé. Il maintient une pression constante, grâce à sa police, à la docilité d’une partie des médias et à l’absence d’indépendance de sa justice. Le 27 juillet dernier, notre bien-aimé président de la République une et divisible a lâché devant une petite foule attentive quelques mots apaisants.

Il a estimé qu'il fallait encore "redonner un sens à l'action". Je ne crois pas du tout que ce qui a, à un moment, créé la colère sincère d’une partie de la population soit derrière nous. Je pense qu'il y a une partie à laquelle nous avons su répondre, et une partie à laquelle nous n'avons pas encore répondu parce que ça prend du temps.

Il y a aussi une colère à laquelle il n'y a pas forcément de réponse immédiate”, a-t-il jeté en se disant “vigilant et à la tâche”. “Il y a des problèmes profonds dans notre pays qui sont liés à l'injustice, aux difficultés économiques qu'on connaît depuis très longtemps, parfois aux doutes qui existent, aux défis qu'on a devant nous liés au vieillissement, au numérique, à l'écologie. Je pense que ceci crée des peurs, parfois ces peurs sont exploitées et donc nous notre défi c’est d'y répondre.

Je pense qu'il faut continuer à agir concrètement pour nos concitoyens à la rentrée, c'est ce que j'ai demandé au gouvernement, et à redonner du sens à l'action parce qu'il faut, non pas chercher à éteindre les peurs, mais à redonner une perspective, un cap de ce qui est vivre ensemble entre Français de manière apaisée. En réfléchissant à ce qu’on fait.” On peut être inquiet sur ce qui profile.

Car ce Président qui n’a obtenu que 20% des suffrages exprimés au premier tour, 43% au second, qui est plébiscité par à peine 20% des suffrages exprimés aux dernières élections européennes mais à peine 10% si on prend en compte les abstentions et le nombre total d’électeurs. Ce président va continuer à faire ce qu’il sait faire de mieux. Casser les services publics, l’Hôpital, la justice, le contrôle fiscal, privatiser tout ce qui peut l’être, les retraites, l’Éducation nationale, vendre tout ce qui peut être vendu à ses amis.

Les aider à gagner encore plus d’argent. Et s’abriter derrière sa police et la Constitution. Encore trois ans à tenir.

Pour lui. Et pour nous. Dans une dictature, je ne pourrais pas tenir publiquement ces propos.

Le fait que je puisse m’adresser encore ainsi à vous sans risque a priori d’aller en prison ou d’être encore poursuivi en diffamation, est la preuve qu’il n’est pas encore trop tard. Je reste malgré tout d’un naturel optimiste. Restons nous aussi vigilants, intransigeants et groupés.

Le 11 septembre soyons nombreux à venir soutenir au TGI de Paris la terroriste Marion Esnault coupable d’avoir décroché le portrait de ce jeune Président au sourire enjôleur mais à la poigne de fer. Nous ne sommes dupes de rien. Nous sommes moins cons, dociles et paisibles que nous en avons l’air.