POLITIQUE - 80 ans du droit de vote des femmes : existe-t-il un vote féminin en France ?
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour à tous, c'est Marie-Pierre Haddad. Je suis ravie de vous retrouver pour un nouvel épisode de Tout Savoir Sûr, le podcast de la rédaction de RTL. Il y a 80 ans, des femmes ont pu pour la première fois en France se rendre dans des bureaux de vote, choisir leur bulletin avec le nom de leur candidat et voter pour élire leur mère. RTL a pu recueillir le témoignage de Marcel. Aujourd'hui âgée de 105 ans, elle se souvient dans les moindres détails de son premier vote le 29 avril 1945.
D'abord j'étais chez le coiffeur, puis je m'étais habillée chic et élégante. Je me revois encore ce jour-là, rentrée, et les gens qui regardaient les femmes comme si on était... Maintenant je suis bien contente d'avoir été votée, oui. On est aussi intelligents que les hommes, et aussi capables que les hommes de savoir pour qui on vote.
Le droit de vote autorisé pour les femmes, c'est évidemment une réforme fondamentale dans notre société, mais à l'époque cela ne veut pas dire que les femmes deviennent égales aux hommes, elles peuvent voter, mais elles devront attendre encore 20 ans, en 1965, pour pouvoir par exemple ouvrir un compte bancaire sans l'autorisation de leur mari. Le vote des femmes est désormais scruté, et à l'époque on estime que la vaste majorité des couples ont voté pour le même parti. Il existe une homogénéité du vote au sein des structures familiales très liées à la classe sociale, mais est-ce que c'est toujours le cas 80 ans plus tard ? Pour quelle partie votent les électrices françaises ?
Où choisissent-elles par exemple de s'abstenir ? Et bien pour en discuter, j'ai le plaisir d'accueillir Nona Mayer et Noémie Piola. Bonjour. Bonjour. Vous êtes chercheuse et doctorante au Centre d'études européennes de Sciences Po CNRS. Alors Nona Mayer, déjà, est-ce qu'on peut dire en politique qu'il existe un vote féminin, comme par exemple quand on évoque le vote ouvrier ?
Disons qu'il y a des votes féminins et des votes masculins, mais y a-t-il une spécificité du vote des femmes comparé au vote des hommes ? Alors ça a évolué dans le temps, il y a eu plusieurs étapes. Les femmes, elles ont obtenu le droit de vote un siècle après les hommes, et donc il y a eu une période d'apprentissage de la politique. Et donc au début, il y a une première période, ce qu'on appelle aux États-Unis, parce que c'est un peu partout pareil ce décalage, on a appelé ça le gender gap, c'est-à-dire le différentiel homme-femme traditionnel.
Dans un premier temps, elles votaient moins, elles allaient moins souvent aux urnes, et il leur a fallu du temps pour apprivoiser le suffrage universel. Et dans un deuxième temps, elles votaient plus conservateurs, parce qu'elles n'avaient pas encore gagné en autonomie professionnelle, n'avaient pas encore été à l'université, les pratiques religieuses étaient encore fortes, autant de facteurs qui inclinaient à droite.
Et puis à partir des années 60, elles vont rentrer en masse sur le marché du travail, elles vont rentrer à l'université, elles vont se détacher de la pratique religieuse, et progressivement, elles vont voter autant que les hommes, et les jeunes parfois plus souvent, et elles vont surtout se mettre à voter autant pour la gauche, et même parfois plus. C'est ce qu'on appelle le gender gap moderne. Et puis il y a une troisième étape en Europe, avec la montée des droites extrêmes.
Là, il y a quelque chose que les Américains ont appelé le radical right gender gap, l'idée qu'il y a un différentiel sur le vote pour les partis d'extrême droite, les droites radicales populistes en Europe, avec une nette réticence des électrices par rapport à ces partis. En France, Jean-Marie Le Pen fait souvent 7 points de moins de pourcentage chez les électrices que chez les électeurs. Et donc, ce qui est intéressant, c'est qu'à partir du moment où il est remplacé par sa fille, Marine Le Pen, à la tête du parti, ce décalage qui est très fort dans l'ensemble de l'Europe, eh bien, il disparaît. Marine Le Pen a réussi à attirer à elle le vote des électrices.
Pour tout un tas de raisons, mais l'une fondamentale peut-être, c'est qu'elle a normalisé, adouci l'image du parti. Les jeunes filles et les jeunes garçons ne sont pas élevés de la même manière et les jeunes femmes sont plus attachées à la norme. On leur apprend moins à s'affirmer, à s'exprimer, moins que les jeunes hommes. Donc, elles se détournent des partis plus extrêmes ou des partis marginaux. Marine Le Pen a donné une image beaucoup plus lisse du parti et en plus, elle a vraiment délibérément cibler le vote des électrices. À l'élection présidentielle de 2012, 2017, 2022, il n'y a plus aucune différence entre le soutien des hommes et des femmes et aux élections de 2024, non plus.
Noémie Piola, lors des élections législatives anticipées de 2024, vous notez que les femmes ont eu une importance décisive dans le scrutin. Pourquoi ?
Oui, ce qu'on montre dans cette étude, donc à apparaître dans la revue française de sciences politiques, c'est que, dans la lignée de ce que Nona Mayer vient de décrire, cette idée que les femmes étaient plus réticentes que les hommes dans le vote pour le Rassemblement national, pour les partis d'extrême droite. Là où, à la dernière élection présidentielle, Jordan Bardella, donc un homme, était incarné, était plutôt le visage du Rassemblement national, on aurait pu s'attendre peut-être à un retour de cet écart entre le vote des électeurs et le vote des électrices. Et ça ne s'est pas avéré dans les résultats de l'étude que l'on fait.
On trouve qu'encore aujourd'hui, à la dernière élection législative, les femmes comme les hommes ont voté dans les mêmes proportions pour le Rassemblement national. Et idem, là, on pouvait s'attendre parce que de nombreux travaux au niveau international le montrent que les femmes, notamment les jeunes femmes, auraient tendance à se tourner vers des partis plutôt de gauche. On ne trouve pas, en France, à la dernière élection législative, ce mouvement chez les jeunes femmes qui voteraient plus pour la gauche, donc pour l'union des gauches, le nouveau Front populaire à la dernière élection. On ne trouve pas d'écart à ce niveau-là non plus.
On a aussi essayé de regarder l'effet, au-delà de savoir si un homme et une femme votent de la même façon, l'effet des attitudes liées au genre. Donc, savoir si ce qu'un individu pense des questions liées au genre, de si les femmes devraient plutôt rester à la maison, de ce que les individus pensent des personnes LGBT, etc. Donc, on a essayé de regarder ce que ces attitudes-là ont comme effet sur le vote.
Et ce qu'on trouve, et qui est aussi assez intéressant et qui s'inscrit pareillement dans la littérature internationale où de nombreuses études montrent que le sexisme a un impact sur le vote, on trouve que plus un individu a des valeurs très conservatrices sur ces questions de genre, plus une personne est sexiste, plus elle va soutenir le Rassemblement national, là où une personne qui va être beaucoup plus ouverte sur ces questions-là et qui ne va pas avoir des attitudes très conservatrices sur ces questions de genre et de sexualité soutiennent plutôt le nouveau front populaire lors de la dernière élection.
Et pour évoquer aussi d'autres scrutins comme l'élection présidentielle, notre journaliste au service politique de RTL, Marie-Bénédicte Allaire, s'est penchée sur le vote des femmes lors des présidentielles, et notamment celle de 2002. Écoutez.
En 1974, ce sont les femmes qui font pencher la balance en faveur du candidat de centre-droit Valérie Giscard d'Estaing. Par contre, en 1981, elle vote majoritairement pour le socialiste François Mitterrand. Pour la présidentielle, c'est vrai, en 2002, si seules les femmes avaient voté, Jean-Marie Le Pen n'aurait pas été qualifiée pour le second tour de la présidentielle. Il y avait alors sept points de différence entre le vote des hommes et celui des femmes en sa faveur.
C'est ce que vous nous expliquiez, Nona Mayer. Dans votre étude, vous notez que le RN a commencé sa conquête de l'électorat féminin en 2011. 2011, c'est la date à laquelle Marine Le Pen est devenue présidente du Front National. Du coup, est-ce que c'est lié à sa personne ou aux propositions, aux programmes et aux mesures qu'elle a mises en place à ce moment-là ?
C'est lié surtout au fait qu'elle a donné une autre image du parti. Jusque-là, en fait, les femmes qui votent pour le RN ont le même profil sociologique et le même profil de motivation que les hommes. Comme les hommes, ce qu'elles mettent en avant d'abord, c'est la peur de l'immigration et de l'islamisme radical, le refus de l'Europe qui est vu comme la porte ouverte sur l'immigration, le désir d'une société où il y a l'ordre, il y a un sentiment d'insécurité. Donc, elles ont les mêmes attitudes que les hommes. Mais tant que c'était Jean-Marie Le Pen, elle ne se décidait pas, ces femmes-là, à franchir le pas. Marine Le Pen a changé les choses.
Elle s'est présentée comme une femme, une mère, une femme moderne, qui travaille, qui veut devenir une femme d'État. Elle a ciblé cet électorat et elle l'a rassurée en présentant une image plus douce. Mais sur le fond, c'est pour les mêmes idées que les femmes et les hommes votent pour le Rassemblement National et quand elle s'adresse aux femmes, elle met en avant la préférence nationale. C'est au prisme du danger que représentent les immigrés, les étrangers, agresseurs sexuels potentiels. C'est ces idées-là qu'elle met en avant. Mais c'est elle qui a fait la différence. Ce n'est pas seulement une question de personnalité, c'est une question de technique politique.
Il y a des tas de femmes à la tête des partis d'extrême droite et des droites populistes en Europe. Ça ne suffit pas. Il ne suffit pas que ce soit une femme. Il faut être d'accord avec ses idées. Là, il y avait l'accord avec les idées, mais il y avait quelque chose chez Jean-Marie Le Pen, son sexisme, son virilisme, son agressivité qui rebutait une large partie de l'électorat féminin. Est-ce qu'on constate aussi
ce rejet vis-à-vis de Jordan Bardella ? Par exemple, lui, il a l'air de plus séduire les jeunes hommes plutôt que les jeunes femmes. Donc, comment ça se passe pour lui ?
Bardella, en fait, il attire autant les jeunes hommes que les jeunes femmes. Mais Noémie vous en dira un peu plus. Effectivement, on faisait l'hypothèse qu'ils n'auraient pas le même charisme que Marine Le Pen. Mais là, il y a quelque chose d'acquis. On veut bien voter pour ce parti. Au-delà de Marine Le Pen et au-delà de Jordan Bardella, c'est avec les idées qu'on vote pour ces idées. Et là, les femmes, elles ont surmonté leurs réticences.
Noémie Piola, justement, comment vous voyez les choses par rapport à Jordan Bardella qui, lui, est président du Rassemblement national et qu'on évoque souvent comme le fameux plan B dans l'hypothèse où Marine Le Pen, elle, ne peut pas se présenter à l'élection présidentielle ?
Oui, justement, c'est une hypothèse qu'on faisait de se dire qu'est-ce qui se passe si, au lieu d'avoir Marine Le Pen vraiment en train d'incarner le parti juste avant une élection, donc en l'occurrence, l'élection législative était moins personnifiée autour de Marine Le Pen que l'élection présidentielle de 2022, par exemple, on faisait l'hypothèse que peut-être que Jordan Bardella justement aurait un effet peut-être repoussoir pour certaines électrices ou en tout cas qu'il attirerait moins les femmes que Marine Le Pen.
Or, ce qu'on a trouvé, c'est le contraire, c'est que les jeunes hommes comme les jeunes femmes ont voté pour le Rassemblement national et donc, finalement, cette stratégie de dédiabolisation du Rassemblement national semble avoir fonctionné maintenant avec ou sans Marine Le Pen pour incarner le parti. Il semble que les femmes comme les hommes votent pour Bardella. En tout cas, on a aussi une étude qui porte sur les élections européennes. Pour le coup, nos résultats ne sont pas encore complètement confirmés mais il ne semble pas y avoir d'énormes écarts entre le vote des hommes et des femmes ni des jeunes hommes et des jeunes femmes et ce serait même voir le contraire, en fait.
Les jeunes femmes qui soutiendraient Jordan Bardella tout autant et voire plus que les jeunes hommes.
De manière générale, qu'est-ce qui définit le vote des femmes ? Est-ce que c'est leur âge, leur catégorie socio-professionnelle, là où elles habitent ? Comment vous avez analysé tout ça ? Là, je peux embrayer
sur le profil parce qu'il est très symétrique de celui des hommes. Dans les deux cas, c'est les personnes qui ont le moins de diplômes, celles qui n'ont pas le bac ou qui ont un bac professionnel. C'est là que ce vote va être le plus fréquent avec un peu un sentiment de frustration contre les intellos et contre les nantis. C'est aussi chez les hommes, c'est chez les ouvriers dans les catégories peu qualifiées qui souffrent le plus du chômage et de l'insécurité sociale qu'on va trouver le vote RN. Mais chez les femmes, c'est chez les femmes employées et c'est-à-dire des emplois de routine, là encore, peu payés, peu rémunérés, peu qualifiés.
C'est là qu'on va trouver le plus de votes féminins pour le RN. Dans les deux cas, c'est dans les communes rurales où il y a un sentiment d'être oublié, mais c'est très symétrique le vote des hommes et le vote des femmes et vraiment le diplôme est la variable clé.
Et je voudrais aussi discuter avec vous de l'effet MeToo, donc le mouvement de libération de la parole des femmes. Il a eu lieu en 2017 et en 2025, Yael Brunpivet, la présidente de l'Assemblée nationale, dénonce encore le sexisme en politique. C'était sur RTL.
Loyal et pourtant, ça n'a pas été forcément très simple. On vous a mis beaucoup de bâtons dans les roues. Pourquoi ? Parce que vous étiez une femme ou parce que vous étiez novice en politique ? Les deux, je pense. La femme, novice, ne faisant pas partie du fameux premier cercle des fidèles. Et j'ai parlé de ces bâtons dans les roues pour montrer que les chemins n'étaient pas faciles, que dans la vie, les places, justement, il faut aller les gagner. Il faut se battre, il faut les conquérir, qu'elles n'arrivent pas comme ça sur un plateau. Et donc, il faut se battre quelles que soient les fonctions. Et j'imagine que vous, dans votre vie, et vos auditeurs se sont battus.
Et c'est important de se dépasser et de mener des commorts. Quand on nous a dit que vous alliez vous occuper de la matière telle, il n'y a pas un patron qui nous a dit « Allô, tu démissionnes tout de suite ». Vous, c'est ce qui vous est arrivé ? Alors, pas le patron. Pas le patron. Le son bras droit, un exicolaire. Un flingueur, en fait. Voilà. Mais ça, c'est pour ça que moi, je n'ai jamais... Vous le racontez dans le livre ? Mais je le raconte parce que c'est important. C'est aussi... Ça montre, un, que ce n'est pas facile, que deux, effectivement, mais tout le monde le dit en politique, les ennemis, vous les avez plutôt dans votre propre camp que dans vos camps adverses.
Et puis, ça montre aussi que parfois, il faut être insubordonné, qu'il ne faut pas forcément accepter les consignes qu'on nous donne. Il faut suivre son chemin, il faut suivre ses intuitions. Noémie Pieola, est-ce que vous avez observé
un effet MeToo dans le choix électoral des femmes depuis 2017 ?
C'est vrai que depuis 2017, les enjeux liés aux questions de genre, de féminisme, etc., ont pris une place qui est de plus en plus importante, notamment dans les médias, qui, du coup, aussi peuvent jouer au niveau politique en termes de vote. Et ce qui est intéressant, c'est que d'une élection à l'autre, déjà, on voit des différences dans la façon dont, justement, ces valeurs liées à ce qu'on pense du féminisme, de la place des femmes dans la société, etc., comment ces valeurs impactent la façon dont on va voter pour un candidat ou une candidate à l'élection présidentielle, notamment, mais aussi aux législatives, comme on l'a montré dans notre article avec Nona Maillard et Anja Djokovic.
Et ce qu'on montre, justement, c'est qu'aujourd'hui, ces valeurs-là ont une importance importante quand il s'agit d'expliquer pour qui un individu vote, que ça soit à gauche ou à droite pour les législatives de 2024. Mais ce qui est intéressant, c'est qu'en fait, à la dernière élection présidentielle, ces valeurs-là, liées au sexisme, au féminisme, elles n'impactaient pas le vote pour le Rassemblement national. Par exemple, elles avaient seulement un impact sur le vote pour Éric Zemmour. Donc, en gros, plus on était conservateurs sur ces questions-là, plus on était sexistes, plus on allait voter pour Éric Zemmour et son parti reconquête. Donc ça, c'est pour l'élection de 2022.
Ce qui est intéressant, c'est qu'à la dernière élection législative de 2024, on trouve cet effet qui joue aussi sur le vote pour le Rassemblement national. Donc, il semble se passer quelque chose autour de ces valeurs-là liées à MeToo. et depuis 2017, il y a de nombreuses études justement qui montrent l'effet MeToo sur le vote. Et je pense notamment à une étude très intéressante de deux chercheurs de l'Université autonome de Barcelone, Eva Andrzej et Guilhem Rico, qui montrent justement l'effet du mouvement MeToo sur le vote pour le parti d'extrême droite Vox en Espagne.
Et comment est-ce que, en fait, on peut regarder assez précisément dans le temps et que le mouvement MeToo évidemment vient avec une vague de féminisme et aussi des contre-mouvements, un backlash, on pourrait dire. Un retour de bâton, oui. Un retour de bâton, exactement, qui arrive après des avancées liées au mouvement MeToo, par exemple.
Plusieurs femmes dans la classe politique se revendiquent féministes et je pense notamment à la députée écologiste Sandrine Rousseau. En 2022, à l'Assemblée, Sandrine Rousseau a levé ses bras dans l'hémicycle et a joint ses mains pour représenter un triangle et ce geste était une revendication féministe.
C'est le signe des manifestations féministes des années 70. Ça représente le vagin et le système, enfin, le sexe des femmes.
Vous l'avez un petit peu évoqué quand vous parliez du cas de la présidentielle et du parti Reconquête avec son candidat Éric Zemmour. Est-ce que les femmes qui évoquent le féminisme dans leur programme et qui ont des mesures qui vont dans ce sens-là bénéficient particulièrement du vote des femmes ? Ça dépend des femmes. On ne peut pas en faire
une généralité ? Non, pour certaines, le féminisme, ça va être quelque chose qui va les mobiliser, surtout c'est les femmes de gauche et pour celles qui sont plutôt du côté de la droite et de l'extrême droite, ça sera un épouvantail et ça sera une raison supplémentaire de voter contre la théorie du genre, contre les féministes avec l'idée que le féminisme, c'est bien, mais qu'on est peut-être allé un peu trop loin dans la société, qu'il a pris trop de place dans la société.
Noémie Piola, vous avez évoqué aussi ce côté retour de bâton, le fait que du coup, ça renforce peut-être un électorat masculin avec des valeurs anti-féministes. Comment ça se fait que ça mobilise un camp et pas l'autre ? C'est une bonne question et je pense que là-dessus,
il faut aussi d'autant plus de recherche que c'est un mouvement qui a l'air d'être assez récent. On trouve ce phénomène de baclage, de retour de bâton, cette idée que le féminisme serait allé trop loin et que maintenant, il faudrait un peu justement retourner en arrière.
Donc, on trouve des traces de ce phénomène dans de nombreux contextes et en France, on a essayé de voir justement s'il se passait la même chose avec cette idée de regarder notamment chez les jeunes parce que c'est là où ça se passe dans beaucoup de contextes avec des jeunes hommes qui seraient de plus en plus conservateurs et qui voteraient de façon aussi de plus en plus conservatrices et des jeunes femmes qui au contraire seraient de plus en plus libérales et on a de beaux exemples de ce phénomène-là en Corée du Sud, aux Etats-Unis, en Allemagne, en Norvège, enfin il y a beaucoup d'études là-dessus et en France, si on commence à distinguer des écarts entre jeunes hommes et jeunes femmes, notamment dans le dernier rapport annuel 2024 sur l'état des lieux du sexisme en France, du Haut Conseil et à l'égalité qui produit chaque année des données sur ce que les Français et les Françaises pensent de ces enjeux-là liés au sexisme, on commence justement à discerner ce phénomène avec des jeunes hommes qui seraient de plus en plus nombreux à considérer qu'aujourd'hui, il est difficile d'être un homme dans la société ou qui considèrent que le féminisme est allé trop loin.
Donc c'est vrai là-dessus que ça va plutôt jouer en faveur des parties d'extrême droite, mais encore une fois, ce qu'on trouve dans notre article qui va paraître sur les législatives de 2024, c'est que ça pourrait aussi jouer en miroir pour le vote pour les parties de gauche. Donc c'est à voir si c'est quelque chose qui va se solidifier dans le temps et ce qu'on pourra retrouver peut-être aux prochaines élections.
Mais en tout cas, il se passe vraiment quelque chose autour de ces sujets-là et il est un peu tôt pour vraiment statuer là-dessus et de dire que définitivement, le féminisme a un impact sur le vote pour la gauche et le sexisme pour la droite, mais c'est ce qu'on commence en tout cas à voir apparaître. Vous évoquez aussi
dans votre étude le rôle de l'éducation, l'éducation des filles qui favorise l'obéissance, qui décourage l'agressivité et l'affirmation de soi, tout en encourageant de telles attitudes chez les garçons, c'est ce que vous écrivez. Et vous expliquez que cet élément peut détourner les femmes des partis qui sont considérés comme extrémistes et violents. Et est-ce que vous pouvez du coup nous expliquer ce point ? Parce que depuis tout à l'heure, on parle du Rassemblement National qui est un parti d'extrême droite. On a parlé beaucoup de Jean-Marie Le Pen, Jordan Bardella et Marine Le Pen. Et du coup, là, on voit que dans leur vote, les extrêmes ne vont pas forcément attirer les femmes.
C'est justement la raison. Les extrêmes n'attiraient pas les femmes quand le parti est perçu comme extrême. Éric Zemmour détourne, rebute un certain nombre de femmes en raison même de son extrémisme. Tandis que Marine Le Pen, qui a réussi à lisser l'image du parti, arrive à faire oublier que c'est un parti d'extrême droite. Donc, on voit l'importance de ces enjeux et le poids encore de la socialisation primaire. On continue à ne pas élever tout à fait de la même façon les petits garçons et les petites filles.
Preuve que le vote des femmes intéresse beaucoup la classe politique. qu'on a vu émerger un féminisme associatif et très politisé, tant à l'extrême gauche qu'à l'extrême droite, mais avec des valeurs complètement opposées. Ça, on l'a beaucoup expliqué. Est-ce qu'on retrouve ça dans l'électorat féminin, aussi le fait que ces associations politisées peuvent aider à agréger des voix dans un camp et dans l'autre, que ce soit, par exemple, chez les électeurs d'Éric Zemmour ou alors les électeurs, par exemple, de Marine Le Pen ?
C'est vrai qu'il y a de plus en plus d'associations féministes à l'extrême gauche et à l'extrême droite qui prennent la parole sur les réseaux sociaux et qui, peut-être, en ce sens, peuvent renforcer certaines positions et convaincre des électrices et des électeurs.
Mais juste là-dessus, et ce qui est assez intéressant, je trouve, dans une étude précédente que j'ai pu faire à l'élection de 2022, justement, en faisant des entretiens avec, justement, des militants et des militantes de ces actions féministes, donc en essayant d'avoir un panel assez large de militants et militantes féministes d'associations diverses et variées, ce que j'ai trouvé, ce que j'ai montré, c'est qu'en fait, finalement, cet enjeu du féminisme, même quand il s'agit de personnes qui sont très engagées pour cette cause, ce n'est pas ça l'enjeu central de leur vote.
En fait, les enjeux qui comptent le plus aujourd'hui, c'est les enjeux autour du pouvoir d'achat ou bien de l'immigration pour le vote pour l'extrême droite. Voilà, c'est d'autres enjeux qui viennent avant ces enjeux liés au genre et au féminisme. Donc, même pour les personnes les plus militantes, au final, ce féminisme, il vient se greffer aussi à d'autres enjeux et on ne vote pas en regardant seulement cette section-là du programme de chaque candidat et candidate politique. Ça s'insère dans quelque chose d'un peu plus global et général.
Depuis le début de notre entretien, on parle beaucoup de vote mais quasiment pas d'abstention. Qu'est-ce que vous avez noté par rapport à ça ? Est-ce qu'on peut dire qu'il y a de l'abstention par rapport au vote des femmes ? Est-ce que c'est un élément à prendre en compte dans votre étude ?
C'est un élément capital parce qu'on sait que les élections, elles se gagnent ou elles se perdent sur le niveau de la mobilisation électorale. Et en fait, au début, quand elles ont acquis le droit de vote, les femmes ont eu au début une forme de sentiment d'incompétence politique. Elles étaient aussi très subordonnées encore sur le plan professionnel et économique. En tout cas, au début, elles s'inscrivaient moins. Il faut s'inscrire pour voter. Et elles votaient moins. Et puis progressivement, elles ont rattrapé et même dépassé les hommes quand on regarde les plus jeunes.
Donc, en tout cas, pour les élections nationales les plus mobilisatrices en France, le cas type, c'est l'élection présidentielle. Mais, jusqu'ici, on continue à avoir un différentiel de participation pour les élections perçues comme moins importantes, les élections dites intermédiaires, des élections régionales ou des élections européennes. Là, on retrouvait une moindre participation électorale des femmes. Or, là, aux élections européennes de 2024, cette différence semble avoir disparu, même pour des élections intermédiaires. Donc, ce sont des choses qui évoluent dans le temps.
L'ONG Oxfam a calculé qu'en 2025, 28% des postes clés exécutifs, que ce soit parlementaires, des postes locaux et aussi des postes dans les grandes institutions sont occupés par des femmes. Est-ce que vous pensez que la féminisation de la vie politique, elle peut avoir un impact quelconque sur le vote des femmes ?
Je crois que là, on va répondre toutes les deux parce qu'il ne suffit pas que l'homme politique soit une femme. Ce n'est pas un argument suffisant pour qu'une femme vote pour lui. C'est-à-dire, on ne vote pas simplement en tant que femme. C'est notamment ce que vous expliquez pour Marine Le Pen. de sa religion, de tout un tas de choses. Donc, ça ne suffit pas. Mais c'est un élément important en même temps pour pouvoir s'identifier. Donc, Marine Le Pen a été importante à un moment de transition pour se dire, au fond, c'est une femme comme moi, pourquoi pas ? Mais ça ne suffit pas. On a des identités multiples. Donc, c'est ça qu'il faut avoir en tête. Et selon vous, Noémie Piola ?
Oui, là-dessus, il y a de nombreuses études justement qui regardent l'effet d'avoir un candidat ou une candidate sur le vote. Et c'est sûr qu'évidemment, il peut y avoir des enjeux de se sentir représentée peut-être plus si une femme est là pour nous représenter en tant qu'électrice. Mais comme dit Nona Mayer, c'est loin d'être suffisant. Voilà, Marine Le Pen, encore une fois, est un très bon exemple de ça, à la fois être une femme, d'accord, mais aussi jouer là-dessus et éventuellement réussir à se présenter comme telle, comme une femme, comme une mère, comme une quasi-féministe, je la cite.
C'est vraiment la combinaison de ça et de tout un autre programme politique qui va au-delà de juste être un homme et être une femme. Puisque, encore une fois, quand on regarde l'effet du genre d'être un homme et d'être une femme sur le vote, c'est regarder une variable qui a une importance capitale, mais qu'il faut évidemment croiser avec le diplôme comme l'a dit Nonna Mayer précédemment, avec le niveau de revenu, avec le fait de venir plutôt d'un milieu rural ou d'un milieu urbain. C'est tout un tas de variables qui, combinés ensemble, peuvent expliquer le vote. Donc, les choses sont toujours plus compliquées
qu'elles n'y paraissent. Et on parle de Marine Le Pen, mais il y a eu aussi Valérie Pécresse qui était candidate des Républicains. Il y a aussi eu Anne Hidalgo. À gauche aussi, on a des députés qui sont très médiatisés comme Sandrine Rousseau, on en parlait, Clémentine Autain, Marine Tondelier notamment. Comment ça se fait que ces femmes-là ne bénéficient pas de l'effet entre guillemets Marine Le Pen vis-à-vis des femmes qui votent ?
Parce qu'on ne vote pas simplement pour un homme ou pour une femme. On vote pour ses idées. Et pas seulement
pour son programme féministe ou les mesures liées à ça ?
Non, non. Les enjeux du genre, les enjeux féministes, c'est un élément parmi d'autres. Ce n'est pas nécessairement la chose qu'on va mettre en avant au moment de voter. Donc, c'est ça qu'il faut garder en tête.
Il y a un dernier point que j'aimerais qu'on aborde ensemble. Le vote des femmes est autorisé en France depuis 1945. on l'a dit. Mais en Nouvelle-Zélande, c'est le cas depuis 1893, en Finlande 1906, 1915 pour le Danemark et 1918 pour l'Allemagne. Vous avez souligné une spécificité française. Donc, contrairement à ce que l'on observe dans de nombreux pays européens, on ne trouve pas de différence significative entre le comportement électoral des jeunes femmes et des jeunes hommes. Est-ce que ça veut dire que dans ce cas-là, c'est l'âge qui prend plus le pas sur le genre ? Ce n'est pas vraiment l'âge,
c'est plutôt la génération parce que je ne vois pas pourquoi ça serait l'âge. C'est l'âge, c'est-à-dire la génération, le moment où on a été socialisé à la politique qui va jouer. Mais je crois qu'aujourd'hui, on a un peu dépassé ce décalage dans le temps. Je pense qu'il faut regarder ce qui se passe depuis la Deuxième Guerre mondiale et pas remonter avant.
Noémie Piola ? Oui, là-dessus, il y a tout un tas de recherches en sciences politiques sur justement ces effets d'âge, de génération ou de période, savoir si on vote comme on vote parce qu'on a 20 ans ou parce qu'on a été socialisé dans un contexte particulier ou parce qu'on est dans une période où on est face à diverses crises, etc. et c'est important de prendre en compte justement ces trois effets-là et aussi de regarder comment est-ce que l'âge et le genre combinés ensemble, par exemple, affectent le vote.
Et là-dessus, il y a tout un tas de recherches fantastiques qui sont faites sur regarder les jeunes femmes versus les hommes plus âgés, de regarder les comportements politiques de ces différents groupes, mais toujours en gardant en tête qu'il ne faut pas non plus essentialiser ces groupes parce qu'être une jeune femme en 2025, c'est loin d'être suffisant pour expliquer les comportements politiques en général et encore une fois, il faut regarder évidemment d'autres variables sociodémographiques, mais aussi les idées, les valeurs et les attitudes et c'est là-dessus qu'on peut voir vraiment et expliquer les comportements politiques.
Merci beaucoup Nona Emaier et Noémie Piola pour toutes vos explications à la réalisation de cet épisode d'Amiens Béchiot et vous pouvez écouter tous les épisodes du podcast Tout savoir sûr, les noter et nous laisser des commentaires sur l'application RTL, sur le site aussi rtl.fr et sur toutes les plateformes de téléchargement. et sur l'application
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Benjamin Haddad