Couvre-feux : les maires de droite et d’extrême droite bannissent les jeunes de l'espace public
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Chapitres
Questions et réponses
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Essaie-t-on de bannir les jeunes de l'espace public en France ?
- 0:35OuverteRéponse partielle
Quelles sont les mesures les plus frappantes dont tu parles ?
- 1:43OuverteRéponse partielle
Est-ce qu'on a vraiment une explosion de la délinquance derrière ça ?
- 3:51OuverteRéponse partielle
Qu'as-tu trouvé dans les mains courantes de Liévin ?
- 5:52OuverteRéponse partielle
Pourquoi ces mesures ciblent-elles la jeunesse des quartiers populaires ?
- 7:39OuverteRéponse partielle
Que veut dire Sébastien Rocher par 'tournant sécuritaire' ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 5:08PrésentateurFait
« dans la main courante, on lit qu'à Liévin, il y aurait eu des éléments perturbateurs, mais sans précision. »
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Essaie-t-on de bannir les jeunes de l'espace public en France ? Lisa,
c
'est la question que tu t'es posée dans ton article pour l'Humanité, parce que, comme tu l'expliques, de nombreuses communes, de plus en plus de communes, notamment celles qui ont été fraîchement gagnées par le RN, prennent de nouvelles directives pour fermer l'espace public aux mineurs. Alors c'est soi-disant pour assurer le maintien de l'ordre, mais en fait la réalité est bien différente, puisqu'il n'existe aucune base factuelle pour justifier de telles mesures, et qu'en plus, elle cible spécifiquement les jeunes issus des quartiers populaires. Alors déjà, concrètement, c'est quoi les mesures les plus frappantes dont tu parles dans cet article
?
Alors, effectivement, de plus en plus cette année, il y
a
plein de municipalités qui prennent des arrêtés, soit pour instaurer des couvre-feux à l'encontre des mineurs, donc en général ce sont des couvre-feux entre 22h le soir et 6h du matin, donc pour leur interdire de sortir sans être accompagnés par des adultes. Il y a aussi des arrêtés anti-regroupement, donc pas plus de 3-4 personnes dans l'espace public ensemble. Donc voilà, c'est quand même assez contraignant. Il y a aussi des arrêtés, des interdictions de baignade, sachant qu'il y a des zones de baignade, en fait, où on sait que ce sont surtout des jeunes qui vont pour se rafraîchir. Toi-même, tu avais fait un article dessus.
J'ai aussi vu un arrêté anti-accès à un belvédère pour les mineurs. Voilà, une simple place publique. Et en fait, même si chaque été, c'est un peu le sujet qui revient, les maires qui prennent des arrêtés à l'encontre des jeunes, on voit que cette année, c'est surtout le fait des municipalités conquises par l'ERN aux dernières municipalités. Quelle surprise !
Et
alors, est-ce qu'on a vraiment une explosion de la délinquance derrière ça qui pourrait justifier ces mesures ? Non, en fait, c'est ce qui est fou.
C
'est que souvent, ces arrêtés, ils sont annulés par le juge administratif. Pourquoi ? Parce que quand on prend une telle décision restrictive des libertés publiques, donc ça, c'est la Ligue des droits de l'homme qui me l'a expliqué, il faut que la décision soit nécessaire, adaptée, proportionnée pour tes cours de droit. Et en fait, souvent, elle n'est même pas nécessaire parce que ce sont des communes où il n'y a même pas eu des antécédents de violences commis, que ce soit de majeurs ou de mineurs. Il y
a
l'avocate des droits de l'homme sur ces sujets, Manon Augier, qui me disait qu'à la limite, un jour, elle avait lu dans un dossier que la municipalité avait évoqué le cas d'un vol dans une supérette à 16h, commis par un majeur pour imposer un couvre-feu à des mineurs entre 22h et 6h du matin. Donc tu vois, il y
a
un décalage total. Et souvent, en fait, le juge, il s'arrête à la nécessité. Il n'y
a
même pas de besoin de juger si la mesure est adaptée ou proportionnée parce qu'en fait, il n'y
a
même pas de précédent. Donc il n
'y
a même pas de quoi interdire comme ça une liberté publique. Et après, statistiquement, on remarque qu'en fait, la violence des mineurs diminue, contrairement à ce que, oui, le discours dans les médias peut faire penser. Parce qu'en fait, depuis 2016, donc entre 2016 et 2025, ça, ce sont les chiffres du ministère de l'Intérieur, la violence des mineurs a diminué de 15 points. Et par exemple, si tu prends les cas de vols violents, on voit qu'en fait, aujourd'hui, en 2025, c'est seulement 34% de ces vols qui sont commis par des mineurs. Et c'est moins de 14 points par rapport à 2016. Donc on a tendance à beaucoup incriminer les mineurs, alors qu'en fait, ils ne sont pas responsables de faits
de
violence.
Et
donc dans l'article, tu parles de cette commune Liévin et tu as pu consulter les mains courantes qui ont été déposées au commissariat de cette commune. Et qu
'est
-ce que tu as trouvé ? Alors tout à fait,
donc
Liévin, c'est une de ces villes qui a été conquise par le Rassemblement national au municipal. Donc le maire d'Anipaïva, alors vraiment, lui, il a la suite dans les idées parce qu'il a pris trois arrêtés successifs. Parce que le juge, à chaque fois, a coupé, a cassé ses arrêtés. Et donc lui, à chaque fois, il continue. Donc par exemple, au printemps, le 28 mai, il a pris un arrêté anti-regroupement. Le juge a cassé la décision, le juge administratif. Donc après, il a pris un arrêté couvre-feu pour les moins de 15 ans. Pareil, le juge a cassé la décision. Et finalement, le maire a lancé une pétition pour rétablir les mesures, donc fin juillet.
Et donc ce qui était super rigolo, c'est qu'on a eu accès justement au dossier, donc à l'argumentation de la mairie et de son avocat pour instaurer ces mesures restrictives de liberté. Et donc il y a notamment une main courante. Donc une main courante, c'est juste un registre chronologique d'actes recensés. Et donc là, c'est une main courante de la police municipale qui fait effectuer son service, effectuer une ronde. Et on peut lire la chose suivante. Dans la main courante, on lit qu'à Liévin, il y aurait eu des éléments perturbateurs, mais sans précision, en fait, on ne sait pas qui sont ces éléments perturbateurs, à quelle heure, pourquoi, comment, enfin aucune précision.
Et à un moment de l'heure ronde, les policiers municipaux se rendent place Gambetta où ils verbalisent un groupe de personnes. Et après avoir verbalisé ce groupe de personnes, ils écrivent « secteur calme à notre départ
». Donc
bon, si un secteur calme, en fait, il n
'y a
pas de problème. Et donc tout ça, ça montre bien le décalage, en fait, entre le discours très alarmiste vis-à-vis, en fait, des électeurs et des administrés et la réalité factuelle de ce qui se passe là-bas, quoi.
Et
donc tu dis que ces mesures, en fait, elles ciblent vraiment la jeunesse issue des quartiers populaires. Et
pourquoi
?
Oui, alors c'est vrai que même si on remarque de plus en plus que ces arrêtés sont pris dans des communes rurales, donc plus forcément des banlieues, c'est clairement... Ça, c'est Sébastien Rocher, donc c'est un chercheur, sociologue, criminologue, donc spécialiste du maintien de l'ordre, de la police, etc. Sébastien Rocher qui m'a expliqué qu'en fait, le fait de rester dans la rue avec ses copains, de zoner, c'est vraiment une manière de se sociabiliser pour les jeunes issus des classes populaires. Pourquoi les classes populaires ? Tout simplement parce que l'été, en fait, les jeunes issus de classes aisées, classes moyennes, partent en vacances, donc ils ont d'autres lieux de sociabilité.
Ça va être, moi je te dis n'importe quoi, je ne
sais
pas, ils vont à la piscine,
ils
vont dans des colonies de vacances, alors que pour les jeunes issus des milieux populaires, il ne reste plus que la rue où ils peuvent se mettre et où ils peuvent espérer trouver de la fraîcheur aussi, parce que quand tu vis dans un logement bouilloire, dans ta barre d'immeubles où en fait tu suffoques et donc tu espères juste pouvoir sortir un petit peu soufflé à 22h, tu ne peux pas. Donc oui, en fait, c'est clairement certaines classes qui sont visées. Alors je parle des jeunes, mais il
y
a aussi les SDF, parce que dans ces arrêtés, il y a des formulations comme des interdictions de rester dans l'espace public, à certains points de l'espace public, de manière, enfin debout, de manière assise, de manière allongée. Il y a aussi des précisions sur les tenues, les comportements. Enfin, on voit très bien que c'est une certaine catégorie de population qui est visée à travers cela.
Et
du coup, Sébastien Rocher parle aussi d'un tournant sécuritaire plus
vaste.
Et qu'est-ce qu'il veut
dire par là
? Oui,
alors en fait, il faut remercier M. Sarkozy quand il est arrivé au ministère de
l
'Intérieur en 2002. Pour être plus précis, en fait, dans les années 80, les politiques publiques urbaines d'encadrement de la jeunesse, elles avaient vraiment comme idée de partir d'un triptyque prévention et puis après, effectivement, répression si besoin, mais aussi toujours avec cette idée de solidarité. Donc dans les années 80, il y avait toujours ces deux pendants.
On
marchait sur deux jambes. Et ce que dit Sébastien Rocher, c'est que depuis Nicolas Sarkozy, depuis 2002, il y a vraiment une inflexion de cette idéologie où désormais on ne marche plus que sur une seule jambe, donc celle de la répression. C'est une inflexion idéologique qui a toujours été à droite parce que l'ordre, le maintien de l'ordre,
ça
a toujours été le propre de la droite, mais ça a déteint aussi sur une partie de la gauche. Et notamment, bien récemment, on peut voir des responsables plutôt sociodémocrates tenir un discours beaucoup plus de l'ordre du répressif que du préventif.
Donc
finalement, ça infuse dans les consciences de tout le monde. Donc
au fond, est-ce que cette directive, elle vise vraiment à assurer le maintien de l'ordre ou plus à assurer une position de fermeté politique
?
C'est plus de l'affichage parce qu'en fait, il n'y a pas d'ordre à maintenir dans ces communes-là. Donc c'est clairement de l'affichage et un message envoyé aux électeurs. On vient d'être élu, donc on essaye dès à présent de montrer qu'on agit, qu'on est là, qu'on prend des mesures.
Et
en plus, même s'il y aurait pu y avoir des actes de délinquance de la part de mineurs, même s'il y avait eu ces actes de délinquance, c'est peut-être pas comme ça qu'il faut uniquement agir. C'est aussi en assurant de la prévention. Par exemple, si tu es issu d'une famille monoparentale,
et
bien peut-être, oui, si tu zones le soir et que ta maman, elle travaille et qu'en fait, elle ne peut pas te surveiller, contrôler ce que tu fais, c'est parce qu'il y a une certaine précarité. Et donc, plutôt que de blâmer la maman, le fils, etc., peut-être les accompagner, donner des moyens, remettre des structures d'accompagnement éducatif dans les quartiers.
Et
du coup, qu'est-ce que toutes ces mesures, finalement, elles nous disent alors de la perception de la jeunesse par la société, mais aussi par l'extrême droite
?
Alors, ce qu'elles nous disent de la jeunesse, c'est qu'aujourd'hui, on a l'impression que les pouvoirs publics ont une envie de disciplinariser la jeunesse. Et ça, c'est Nathalie Taulier, présidente de la LDH, qui le dit. On le voit aussi avec tout ce retour dans le débat public du SNU, du service militaire. De plus en plus, on entend parler de service militaire. Voilà, cette idée qu'il faut remettre la jeunesse un peu en ordre de marche, qu'elle est dilettante, et donc il faut intervenir. Donc c'est vrai que ça vient de l'extrême droite en soi.
Ce sont des idées qui viennent de l'extrême droite, mais comme je le disais, qui infusent progressivement partout, en fait, à droite, mais même à gauche, au centre, si le centre existe. Donc voilà.
Merci
beaucoup, Lisa. Merci à toi.