Yannick Jadot : "On a toujours l'impression que Nicolas Hulot nous explique que gouverner, c'est renoncer"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bernard Guetta, bonjour. Bonjour Nicolas. Ce matin Bernard, la terre de la grande promesse.
Il n'y a pas de certitude, mais c'est hautement probable. L'Afrique, où Emmanuel Macron se trouve depuis hier soir, peut bientôt devenir ce que fut l'Asie des années 70, un continent renaissant, dynamique et tout en muscle. L'Afrique est une telle promesse qu'elle fascine l'homme d'affaires qu'est Donald Trump et n'intéresse plus seulement en Europe que la France et la Grande-Bretagne, mais elle a désormais trop de grièves vis-à-vis du monde extérieur pour se laisser aisément séduire. L'Afrique se souvient de la traite et de la colonisation. Comment les aurait-elle oubliées ?
L'Afrique commence seulement à sortir des indéboulonnables présidents, incapables et corrompus, que les anciennes puissances coloniales avaient si longtemps soutenues contre les vents du changement. L'Afrique ne supporte plus aujourd'hui qu'on ne parle d'elle qu'en termes de menaces, migratoires ou sécuritaires. L'Afrique est une écorchée vive et parce qu'il en est conscient, parce qu'il connaît ce continent pour y avoir vécu et travaillé par choix dans ses années d'études, Emmanuel Macron a décidé d'entamer cette tournée, qui le mènera successivement au Burkina Faso, en Côte d'Ivoire et au Ghana anglophone, par une adresse dans quelques heures aux étudiants de Ouagadougou.
Leurs questions ne seront pas forcément aimables, il n'est pas même garanti que leur accueil soit très chaleureux, mais le président français veut ainsi crever l'abcès, dépasser le passé, montrer qu'en Afrique c'est avant tout à la jeunesse qu'il s'intéresse, sur elle qu'il table et avec elle qu'il entend construire l'avenir, et renouer des liens que la France a laissés se relâcher, en réduisant sa présence culturelle et linguistique. A ses étudiants, il parlera moins d'aide au développement que de diplômes communs et de parcours universitaires croisés, d'entrepreneuriat et de sport, de nouvelles technologies et d'énergie renouvelable.
Conseillé par un panel d'intellectuels et d'hommes d'affaires, très souvent franco-africains, c'est un homme d'un nouveau siècle qu'il s'adressera à une nouvelle Afrique, avec quatre convictions en tête. La première est que oui, l'Afrique peut passer d'un coup plusieurs vitesses. La deuxième est que la France doit désormais penser à l'Afrique comme un tout, et non plus seulement à l'Afrique francophone. La troisième est qu'à Paris, l'Afrique ne doit plus être cantonnée à un ministère, mais devenir l'affaire de tous les ministères.
Quant à la quatrième conviction africaine d'Emmanuel Macron, elle est que si l'Europe peut développer une vision stratégique commune et se projeter dans l'avenir au-delà des frontières de l'Union, c'est en Afrique qu'elle peut et devrait le faire. À Abidjan, c'est ce qu'il dira devant le sommet Europe-Afrique. Bernard Guetta
Ce matin, nous vous proposons de partager quelques grandes expériences en psychologie qui nous ont permis de mieux comprendre nos comportements, et puis nous nous demanderons comment est-il possible d'expérimenter en psychologie avec un sujet aussi complexe que l'être humain. Grand bien vous fasse tout à l'heure sur France Inter, à partir de 10h. Alors, ce cadeau, c'est pour Émilie, de la part du Père Noël. Le gros là, c'est pour Marie, de la part du Père Noël, et celui-là, c'est pour moi, de la part du sapin.
Cette année, avec Ikea, votre sapin vous fait un cadeau. En ce moment, pour l'achat d'un sapin Nordman à 24,99 euros, recevez un bon d'achat de 20 euros à utiliser dans votre magasin Ikea. Dans la limite des stocks disponibles, conditions sur Ikea.fr Ikea !
Il est 8h21. France Inter. Le 7-9. Nicolas Demorand. L'invité de France Inter jusqu'à 9h est eurodéputé écologiste. Yannick Jadot, bonjour. Bonjour. La démocratie a parlé, 18 États membres de l'Union Européenne ont donc voté hier la prolongation pour 5 ans de l'autorisation de vente du glyphosate. Vous respectez ce vote ?
Dire que la démocratie a parlé, je ne crois pas. Qu'est-ce qu'il a parlé ? Les États ont parlé, ils ont voté. Mais quand on a une telle corruption scientifique organisée par Monsanto à travers les agences nationales et européennes de sécurité des aliments, quand on a une telle mobilisation des citoyens à travers des pétitions, en France c'est 80% de l'opinion publique qui refuse le glyphosate, et des États qui finalement valident toute la corruption organisée par Monsanto, contre notre santé, je ne pense pas que ce soit une belle démocratie en tout cas.
Et si les États avaient voté contre le glyphosate, là vous auriez dit que c'est de la démocratie, Yannick Jadot ?
À partir du moment où des États prennent la défense de la santé... Ça dépend du résultat, c'est ça ? Non, prennent la défense de la santé, vont dans le sens de l'opinion publique, écoutent les études scientifiques, appliquent le principe de précaution, oui, ça aurait été la défense de l'intérêt général, donc une meilleure gouvernance, une meilleure pratique de la démocratie. Mais vous savez, l'Europe c'est un combat, c'est toujours un combat l'Europe. Il y a un an au Parlement européen, la majorité voulait un renouvellement de 7 ans, 5 ans, 7 ans du glyphosate. Nous écologistes, pour le coup, on a fait le boulot.
Un an après, le Parlement européen, dans sa majorité absolue, votait pour la sortie du glyphosate. Eh bien j'aurais aimé que la France, qui a l'ambition toujours d'avoir un rôle prédominant en Europe, fasse ce boulot-là, aille faire une tournée européenne d'Emmanuel Macron, de Nicolas Hulot, pour verrouiller les positions, et ne pas faire en sorte que le pataquès allemand arrive hier.
En tout cas, Emmanuel Macron a immédiatement réagi et formulé la position de la France. C'est désormais la position de la France. Le glyphosate ne sera autorisé chez nous que pour 3 ans, sous réserve qu'il y ait des alternatives. Vous saluez au moins cette décision ? Bien sûr, si c'est une décision, bien sûr. Ah c'est pas une décision ?
Non mais c'est un tweet pour l'instant. Quand Emmanuel Macron veut que ça aille vite, il fait des ordonnances. Là, on a un tweet. Mais j'aurais préféré qu'il fasse un SMS à Angela Merkel pour lui dire que ton gouvernement ne fasse pas n'importe quoi, que tes ministres ne se sentent pas à l'aise de voter pour le glyphosate, et qu'au fond, on gagne à l'échelle européenne. Maintenant, on a une décision, ou en tout cas un tweet du président de la République, tant mieux. Tant mieux d'avoir ce tweet-là. Mais reconnaissons qu'on va monter en France une usine à gaz, si ce tweet est validé, si ce tweet se transforme en réalité.
On va monter une usine à gaz pour que la France interdise sur son sol le glyphosate, alors qu'il ne sera pas interdit au niveau européen.
C'était de toute façon déjà une usine à gaz, Yannick Jadot. Il y avait de la controverse scientifique, des votes incessants. Donc, le dossier ne fait que continuer, mais avec une position claire de la France, qui me semblait d'ailleurs celle de Nicolas Hulot, non ?
La position qu'a défendue la France au niveau européen, c'est un renouvellement de 3 ans. Qui dit renouvellement de 3 ans, dit dans 3 ans, de toute façon, on repasse par un processus d'autorisation. Donc certes, c'est un délai moins long, mais on ne fait que reporter la décision. Ça s'appelle une transition, Yannick Jadot ?
Non, mais quand vous avez un produit qui est acté, avéré par des études scientifiques comme un cancérogène probable, quand c'est un enjeu majeur de santé publique, la seule décision à prendre d'appliquer le principe de précaution de défense de la santé, c'est d'interdire le glyphosate et d'organiser sur 18 mois, 2 ans, le fait que les stocks vont être utilisés et que dans 2 ans, on n'en aura plus. C'est un enjeu majeur de santé publique. Des dizaines de milliers d'agriculteurs n'utilisent pas de Roundup. Ils sont déjà dans la protection de l'environnement et de la santé.
Mais la FNSEA, aujourd'hui, se réjouit de cette décision, critique la position d'Emmanuel Macron en soulignant que c'est un Européen convaincu, mais quand la décision ne plaît pas à la France, on fait cavalier seul. Et dit aussi la FNSEA qu'ils attaqueront, qu'il y aura des recours, qu'il y aura du contentieux.
C'est en ça que je vous dis qu'il aurait mieux fallu mener la bataille au niveau européen pour gagner qu'après coup, sans avoir mené la bataille au niveau européen, on prenne une décision unilatérale. Moi, je soutiens, je me réjouis de ce tweet du Président de la République en espérant qu'il va trouver réalité. Parce que quand le Président de la République veut réformer le Code du Travail, il fait des ordonnances, il ne fait pas des tweets. Donc je soutiens cette position-là. Mais on est en train de construire une unisaga, parce que le glyphosate, ce n'est pas simplement un enjeu d'environnement, c'est un enjeu de santé. On est dans un marché unique européen.
Est-ce qu'on va interdire les céréales qui vont venir d'Allemagne ? Est-ce qu'on va les étiqueter ? Vous voyez toute la complexité du dispositif dans lequel on est rentré. En tout cas, nous, au niveau européen, écologiste, on va de toute façon, suite à ces décisions, évaluer toutes les options, y compris juridiques, pour attaquer cette décision européenne à partir du moment où elle ne protège pas la santé des Européens.
Mais en tout cas, ça ne vous choque pas, vous l'eurodéputé, l'européen convaincu, qu'on puisse se soustraire à une obligation européenne, dûment voter, faite dans les règles, si cette décision ne plaît pas. Ça vous choque ou pas ?
Non, parce qu'au niveau européen, dans le droit européen, vous avez un cadre de base pour l'ensemble des États membres. Quand il s'agit de santé et d'environnement, chaque État membre peut aller plus loin que le cadre européen. C'est tant mieux. Ce que je répète, c'est que j'aurais aimé, plutôt qu'aujourd'hui de s'affranchir du cadre européen, j'aurais aimé que la France mène la bataille à l'échelle européenne pour gagner ce combat-là, verrouille la position allemande. On nous dit en permanence, le couple franco-allemand, visiblement il n'y a eu aucun contact entre Emmanuel Macron et Angela Merkel avant le vote d'hier, donc je trouve ça assez triste.
Mettez-vous, Yannick Jadot, dans la peau d'un céréalier qui aurait une immense exploitation agricole, pas un tout petit agriculteur bio qui fait de la permaculture et essaye de faire son métier différemment. Quelle est l'alternative pour une exploitation de ce type ?
L'alternative, c'est par exemple entre deux moissons, c'est de retourner un peu sa terre plutôt que d'appliquer un herbicide total. L'alternative, ce qui n'existe... C'est aussi simple que ça. Ah ben vous savez, 75% du Roundup utilisé dans son histoire, c'est sur les dix dernières années. L'agriculture n'est pas née sur les rives de l'Euphrate ou du Nil avec le Roundup. L'agriculture a existé pendant longtemps, on a cultivé pendant longtemps, et encore ces dernières années, sans utiliser du Roundup.
Mais si c'est aussi simple que ça Yannick Jadot, pourquoi la FNSEA continue à défendre, à dire trois ans, cinq ans, dix ans, il en faut même plus ? Mais parce que depuis très longtemps...
Vous avez la solution vous ? Depuis très longtemps, la FNSEA ne défend plus les paysans. La FNSEA et la direction de la FNSEA défend un modèle d'agrobusiness qui pousse les paysans à la clochardisation. Un tiers vit avec moins de 350 euros, les pousse au suicide. défend une agriculture qui veut totalement s'exonérer de la nature et une agriculture qui en plus contamine nos organismes. À partir du moment où on interdira le glyphosate, je peux vous garantir qu'on continuera à cultiver des céréales dans la bosse.
Simplement, peut-être, avec les 10 milliards d'euros d'argent public qui arrivent sur l'agriculture chaque année, plutôt que d'avoir un seul agriculteur sur 200 hectares, il y en aura deux. Et c'est une bonne nouvelle pour l'emploi dans l'agriculture.
Vous publiez cette semaine, Yannick Jadot, dans l'Obs, une lettre à Nicolas Hulot. Quelques citations. Recul, renoncement, procrastination, acceptation de l'impuissance politique. Le courage n'est pas de renier ce que l'on a si longtemps défendu. J'en passe, c'est sur différents dossiers. La charge est violente. N'est-elle pas injuste quand on voit précisément que sur le glyphosate, c'est le travail qui a été fait, notamment par Nicolas Hulot, qui a permis, comme il le disait hier soir, qu'on ne soit plus sur des échelles de temps de 10 ans, mais enfin de 3 pour en sortir ?
Je l'ai dit, j'aurais aimé que Nicolas Hulot fasse... Non, mais ça, on a bien compris.
Mais là, la charge est radicale.
Oui, mais parce qu'il y a eu les perturbateurs endocriniens, parce qu'il y a eu le CETA, sur lequel on ne va rien faire, alors que c'est un accord climaticide. Il y a eu le recul extraordinairement dangereux, grave, sur la transition énergétique. Et que là, on est sur une position française. Je trouve trop souvent que Nicolas Hulot, qui est arrivé avec une magnifique promesse, c'est l'écologiste le plus populaire. C'est le symbole de la conviction, de l'engagement. Et dans ces 6 derniers mois, régulièrement, il est venu dans les médias pour dire sur le CETA, finalement, on ne va rien faire, sur les perturbateurs endocriniens.
On a toujours l'impression que Nicolas Hulot nous explique que gouverner, finalement, c'est assumer l'impuissance politique, c'est renoncer. Et je trouve que ça ne peut pas être le projet de l'écologie. Le projet de l'écologie, c'est se confronter au lobby. Le projet de l'écologie, ce n'est pas de reculer les échéances, c'est de mobiliser la société. C'est d'envoyer un message à la jeunesse sur le fait que les lobbies ne peuvent pas toujours gagner dans notre pays.
Mais il est plus utile dans le gouvernement ou avec vous, en dehors, à tenir le discours que vous venez de tenir ?
Mais s'il arrive à maintenant arracher un certain nombre de décisions d'Emmanuel Macron, tant mieux. Mais vous vous rendez bien compte que quand, sur la transition énergétique, ça fait 30 ans que ceux qui combattent le nucléaire ou pour ceux qui se battent pour les énergies renouvelables, les économies d'énergie, avaient enfin une échéance. 2025, 50% d'électricité d'origine nucléaire. C'était le moyen de réduire un peu le nucléaire pour donner des espaces à des énergies qui sont aujourd'hui. Mais donc, il est quand même plus utile dedans.
Il est quand même plus utile dedans.
Il ne faut pas que sa mission, il ne faut pas que son rôle, quand il vienne à la télé, ce soit de donner une caution à tous ceux qu'on combat depuis tant d'années, par exemple le lobby nucléaire, parce qu'à ce moment-là, d'une certaine façon, la caution morale de Nicolas Hulot pour tous ceux qui refusent d'agir, c'est une caution extraordinairement dommageable pour l'écologie. Et puis, on a parfois l'impression qu'il nous le dit, maintenant que je suis au gouvernement, j'ai accédé à une certaine maturité qui m'oblige à faire ces compromis que je considère parfois ou je me demande s'il a vraiment mené bataille.
Ça renvoie à l'idée qu'il y a six mois, quand il était président de la FNH, ou quand nous, on est élu européen, ou quand on est militant local d'une association, et bien finalement, on est dans une forme d'immaturité qu'on n'a pas raison, que les propositions... Donc, si ça continue comme ça, il fera plus de mal à l'écologie que de bien ? Il ne faut pas qu'il soit la caution de ceux qui refusent d'agir. Quand il dit, on reporte l'échéance sur le nucléaire, c'est une magnifique victoire pour un lobby qui est à la tête d'une faillite industrielle et financière, comme on n'en a jamais vu dans notre pays.
Ce sont des dizaines de milliards d'argent public qui vont remplir le puissant fond de la faillite nucléaire. Et c'est triste pour toutes les PME des énergies renouvelables.
Yannick Jadot, invité de France Inter, on poursuit cet entretien avec Léa Salamé et les auditeurs à partir de 8h40, après la revue de presse de Claude Ascoloville.
Yannick Jadot