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InterviewFrance Inter — L'invité de 8h20 (sur Site radio)· 27 septembre 2019 24 minComplaisantPortrait personnelInstitutions & électionsEurope & internationalSolidarités & familleEnvironnement & énergie

Alain Juppé : "Jacques Chirac savait aussi donner des coups, c'était un chef de guerre politique"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 85 %Attaque 5 %Défensif 10 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 69 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:34OuverteRéponse directe

    Quelles images de Jacques Chirac vous traversent ?

  • 2:36OuverteRéponse directe

    Qu'est-ce qui fait l'unité, l'unicité, Jacques Chirac ?

  • 3:30OuverteRéponse directe

    À qui on a reproché parfois votre froideur quand vous étiez si proche d'un homme si chaleureux ?

  • 4:17RelanceRéponse directe

    Qu'est-ce que le chiraquisme ?

  • 4:49RelanceRéponse partielle

    Il n'a pas su rassembler en 2002, pourquoi ?

  • 7:44OuverteÉludée

    Était-il vraiment de droite ?

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 1:49Invité politiqueFait
    « Quand il a créé le RPR et qu'il a entraîné avec lui les gaullistes de tous bords, et puis bien au-delà. »
  • 2:01Invité politiqueFait
    « Souvenons-nous de ce qu'il a fait pour le handicap, discrètement, contre le cancer, et dans beaucoup d'autres domaines. »
  • 4:34Invité politiqueFait
    « Nous en avons beaucoup parlé et je ne l'ai réussi que grâce à son soutien constant. »
  • 5:57Invité politiqueFait
    « Et tout au long de sa vie, il a construit, avec les dirigeants allemands, une véritable confiance, parce qu'il avait un véritable engagement européen. »
  • 6:49Invité politiqueFait
    « La taxe sur les billets d'avion qui finance l'United, qui fournit des médicaments aux pays qui en ont le plus besoin. »
  • 6:59Invité politiqueFait
    « Le plan cancer. »
  • 7:07Invité politiqueFait
    « L'intuition écologique. Enfin, bien sûr, la maison brûle. »
  • 7:30Invité politiqueFait
    « Il a aussi fait adopter, j'en parle en tant que membre du Conseil constitutionnel sur ce point, une charte de l'environnement qui figure aujourd'hui dans le bloc de constitutionnalité. »
  • 9:09Invité politiqueFait
    « En 86, quand il arrive à Matignon, qu'est-ce qu'on fait avec Édouard Balladur ? Un grand programme de privatisation. »
  • 11:09Invité politiqueFait
    « Les lois sur le financement des partis politiques à Paris, c'est juste, se complétaient année après année. »
  • 18:11Invité politiqueFait
    « Chirac a professionnalisé nos armées. Si aujourd'hui l'armée française est l'une des plus efficaces sur les terrains d'opérations extérieures, on le lui doit en grande partie. »
  • 18:34Invité politiqueFait
    « Nous avons fait aussi la réforme de l'assurance maladie, dont beaucoup d'éléments sont encore en vigueur aujourd'hui. »
  • 20:46Invité politiqueFait
    « Quand il est arrivé, il s'est rendu compte, dans ses dialogues avec les chefs militaires, que pour maintenir au niveau nécessaire notre force de dissuasion, nous avions besoin d'une dernière campagne d'essais nucléaires avant de basculer dans la simulation. »
  • 21:21Invité politiqueFait
    « Et nous avons construit en particulier, au sud de Bordeaux, un équipement considérable qu'on appelle le laser mégajoule, qui nous permet de nous passer des essais nucléaires. »

Temps de parole

  • Alain Juppé68 %
  • Présentateur10 %
  • Invité8 %
  • Invité 27 %
  • Invité 35 %

3,4 interruptions / 10 min (chevauchements et interjections détectés).

Modèle mistral-small-latest · prompt v1· les citations sont vérifiées mot pour mot dans le transcript ; le taux de réponse directe est calculé à partir des verdicts question par question. Aucun label idéologique n'est produit.

0:00
Présentateur

L'heure du grand entretien de la matinale, amis auditeurs, intervenez, vos questions, vos réactions sur le décès de Jacques Chirac, 01, 45, 24, 7000, les réseaux sociaux et l'application mobile de France Inter. Avec Léa Salamé, nous recevons maintenant celui qui fut le fils spirituel, l'héritier, celui dont Jacques Chirac disait qu'il était le meilleur d'entre nous. Alain Juppé, bonjour. Bonjour. On a tout dit Alain Juppé depuis hier sur la bête politique, l'homme des conquêtes du pouvoir, le calculateur, le jouisseur, Machiavel et Rabelais en un seul homme. Mais vous Alain Juppé, ce matin, quelles images de Jacques Chirac vous traversent ?

0:41
Alain Juppé

Celle de l'ami, c'est la raison pour laquelle je suis triste depuis hier. Nous avions, lui et moi, une relation assez unique dans le monde politique. On a dit parfois une relation filiale. Nous n'avions que 12 ans de différence, donc ce n'était pas assez pour qu'il soit mon père. Mais nous avons su entretenir tout au long de 40 ans une confiance réciproque qui ne s'est jamais démentie. Et donc j'ai ce matin d'abord une pensée pour lui, pour sa famille, pour Bernadette, pour Claude, pour Martin, tous ceux qui l'ont entouré au quotidien. Et puis bien sûr, il m'a donné toutes mes chances. Et j'écoute avec beaucoup d'attention tout ce qu'on dit sur son parcours politique.

Vous dites que tout a été dit ? Non, il reste encore beaucoup à dire. Tant cette vie a été dense et riche. Ce qui ressort d'abord, c'est une personnalité assez exceptionnelle, qu'on peut aimer ou ne pas aimer. Le bulldozer d'ailleurs, d'abord, c'est la première facette de son personnage que j'ai connu en 1976, quand il a créé le RPR et qu'il a entraîné avec lui les gaullistes de tous bords, et puis bien au-delà.

Et puis après, il y a aussi, et je crois que ça ressort bien de tous les témoignages qui ont été donnés, je ne sais pas comment dire, le mot humaniste est un peu galvaudé, mais l'homme tellement attentif aux autres, aux autres en France, Souvenons-nous de ce qu'il a fait pour le handicap, discrètement, contre le cancer, et dans beaucoup d'autres domaines. Et puis attentif aux autres sur la planète, sa connaissance de ce que nous ne connaissons pas très bien, c'est-à-dire les civilisations d'Afrique, d'Asie, d'Océanie, précolombienne, etc., lui donner une ouverture sur le monde très exceptionnelle et accentuer encore cette humanité profonde.

2:25
Invité

Et il était tellement français, c'est ce qui revient le plus dans la presse, son côté très français, très franchouillard, Très français, il l'était, mais pas au sens national du terme, puisqu'il était aussi extrêmement cosmopolite. Absolument. Qu'est-ce qui fait l'unité, l'unicité, Jacques Chirac ?

2:39
Alain Juppé

Je crois que c'est cette capacité à se porter vers les autres. Et ça m'a toujours plongé dans une grande admiration. Il avait cette spontanéité, cette facilité à établir le contact avec tous les hommes, ceux d'Afrique comme ceux du 18e arrondissement, où il était venu souvent me soutenir. Et c'est ça qui entraînait autour de lui, parce qu'il y avait cette chaleur qui se dégageait de sa personne. D'abord, c'était physique, un corps, une présence très importante, une joie de vivre, un appétit de vivre. Quand je l'accompagnais parfois dans des campagnes électorales, je me souviens des sandwiches. Pour Chirac, le sandwich, c'était une baguette entière, farcie, de rillettes.

Donc, cette espèce d'appétit de vivre extraordinaire et qui était communicative.

3:30
Invité

Mais vous, à qui on a reproché parfois votre froideur quand vous étiez si proche d'un homme si chaleureux ? Ça me réchauffait. C'est débordant.

3:38
Alain Juppé

Il était débordant, effectivement, de vitalité. Mais aussi, il avait une espèce de pudeur qui fait que tout ce dont j'ai parlé, son attention en particulier au handicap... J'ai visité un jour, pendant ma campagne des primaires de la droite et du centre, un établissement pour autistes qu'il avait organisé en Corrèze. Il ne l'affichait pas. Il n'en parlait pas. Ce n'était pas pour la communication. Ça aussi, c'était très important. Combien de fois je lui ai vu passer de coups de téléphone à des personnes en difficulté ? Et ce n'était pas pour le faire savoir. C'était parce qu'il le ressentait profondément.

4:09
Présentateur

Alain Juppé, il faut qu'on soit honnête avec vous ce matin. On bute sur une question. On n'arrive pas à y répondre, mais peut-être que vous allez pouvoir le faire vous-même. Qu'est-ce que le chiraquisme ?

4:21
Alain Juppé

Je viens de le dire, d'abord. Une attention aux autres. La capacité à aller vers les autres. La volonté de rassembler. Politiquement. Il a d'abord rassemblé les gaullistes en créant le RPR. Il a rassemblé la droite et le centre en créant l'UMP. Nous en avons beaucoup parlé et je ne l'ai réussi que grâce à son soutien constant. Et puis il a eu cette volonté aussi de rassembler les Français. Parce que, pardon, mais dire qu'il faut transcender la division entre la droite et la gauche, ce n'est pas tout à fait nouveau. De Gaulle disait...

4:49
Invité

Enfin, il ne l'a pas fait en 2002. Il a raté le moment où il a 82% face à Jean-Marie Le Pen. Il a la tentation d'ouvrir les bras, de faire la grande alliance nationale et il ne le fait pas.

5:01
Alain Juppé

Je crois qu'il a été surpris. C'est le mot que je trouve par le résultat de cette élection. Et porter 82% des suffrages d'un peuple entier, c'est quelque chose qu'il n'avait pas anticipé. Peut-être n'a-t-il pas su y répondre. Mais enfin, je pense qu'il a eu cette volonté de rassemblement tout au long de sa vie et de son parcours politique. Et surtout, au-delà de l'homme dont on parle beaucoup, c'est une œuvre. Je voudrais insister là-dessus. Il y a une œuvre, Chirac, au fil des années. Si aujourd'hui, l'euro nous permet d'échapper aux turbulences sur les marchés monétaires mondiaux et nous protège, on le doit naturellement à Mitterrand, qui est à l'origine du traité de Maastricht.

Mais si le traité de Maastricht a été ratifié, c'est parce que Jacques Chirac, contre son propre parti, et c'était parfois un homme courageux, souvent un homme courageux, a pris position pour le oui, avec Balladur et moi d'ailleurs, et c'est peut-être ça qui a apporté le 1% supplémentaire. Et tout au long de sa vie, il a construit, avec les dirigeants allemands, une véritable confiance, parce qu'il avait un véritable engagement européen. Ça, ça reste aussi quelque chose de très important. Je ne reviens pas sur ce qui a été dit en Irak. Alors, certes, il n'a pas réglé les problèmes du Proche-Orient, mais enfin, qui les a réglés ? Ils sont encore sur la table aujourd'hui.

Mais il a donné de la France, dans le monde arabe et en Afrique, une image extraordinairement positive. On l'aime. Quand je vais en Afrique, je suis un peu surpris de voir les gens venir vers moi, très chaleureusement. Pourquoi ? C'est peut-être pas pour Alain Juppé, c'est pour Alain Juppé parce que derrière, il y a Chirac. Donc, il a construit ça aussi, cette image de la France dans le monde.

6:29
Invité

C'est le dernier président qui a incarné la grandeur de la France. Est-ce qu'après, finalement, on s'est rétréci ?

6:35
Alain Juppé

Je ne ferai pas de publicité comparative. Il l'a incarné, en tout cas, et la façon dont j'ai dit. Voilà. Il y a aussi toute une œuvre à dimension, comment dire, sociale. La taxe sur les billets d'avion qui finance l'United, qui fournit des médicaments aux pays qui en ont le plus besoin. Ça aussi, c'est une de ses réalisations. Le plan cancer. Donc, cette empathie vers les autres, cette volonté de régler des problèmes concrets. On pourrait allonger la liste de ces réalisations. L'intuition écologique. Enfin, bien sûr, la maison brûle. C'est quand même extraordinaire de voir que cette phrase ressurgit 15 ans après. Et il n'a pas simplement prononcé une phrase. Il a aussi agi.

Souvenez-vous, on lui a, à une certaine période, reproché le principe de précaution. Il a fait introduire notre législation en disant que c'était paralysant. On se rend compte peut-être aujourd'hui que c'était prémonitoire. Il a aussi fait adopter, j'en parle en tant que membre du Conseil constitutionnel sur ce point, une charte de l'environnement qui figure aujourd'hui dans le bloc de constitutionnalité dont nous assurons le respect et qui, là aussi, est prémonitoire.

7:44
Présentateur

Était-il vraiment de droite ? Son biographe, ce matin, a dit « Ah non, pas du tout. Pas du tout. Absolument pas. »

7:52
Alain Juppé

Bon, d'abord, il s'agit de savoir ce que c'est qu'être de droite. On ne va pas ouvrir. On ne va pas ouvrir le sujet. Moi-même, est-ce que je suis de droite, etc. Je ne sais pas. Une réglation ? Je crois que pour lui, il y avait deux bornes à ne pas franchir. La première, ce sont les valeurs républicaines. Et il a été d'une intransigeance absolue vis-à-vis de l'extrême droite, tout simplement parce qu'il avait une véritable exécration pour l'antisémitisme et pour le racisme sous toutes ses formes. Donc ça, ça fait partie aussi de son héritage. Et puis l'autre borne, c'était évidemment le communisme.

Il faut se souvenir que quand il était à la tête du RPR, le bulldozer dont on a parlé, en face, c'était le programme commun socialo-communiste. Les choses ont changé, là aussi, de ce côté-là. Donc voilà, ça permet de le resituer. Et au-delà de cela, évidemment, il n'avait pas un tempérament conservateur, au sens qu'on peut donner politiquement à ce terme. Mais peut-être était-il par imprégnation corrézienne, plus au centre du jeu politique que sur la droite.

8:54
Présentateur

Radical socialiste, dit certains.

8:56
Alain Juppé

C'est ce qu'on a dit. Je dirais plutôt un social-libéral. Parce qu'il était aussi inspiré par les idées libérales et les idées de liberté. Je sais que le mot de libéralisme n'est pas à la mode. Mais enfin, en 86, quand il arrive à Matignon, qu'est-ce qu'on fait avec Édouard Balladur ? Un grand programme de privatisation. Donc vous voyez qu'il avait aussi cette volonté de redynamiser l'économie française.

9:15
Invité

Cette droite humaniste, est-ce qu'elle est morte avec lui ? Ou disons, est-ce qu'elle est morte quelques années après sa sortie du pouvoir, avec vous, quand vous perdez la primaire face à François Fillon ?

9:25
Alain Juppé

Elle n'est certainement pas morte, parce que les idées ne meurent pas. Et il y a toujours des hommes pour prendre la relève. Alors aujourd'hui, c'est vrai que le paysage politique a changé, et que le parti qu'il avait créé n'est plus ce qu'il avait été. Mais il reste, dans le paysage politique français, toute une mouvance qui est attachée à ces idées humanistes, de respect de la personne humaine, en même temps d'amour de la liberté. Alors je ne mettrai pas des étiquettes politiques là-dessus, mais je crois que c'est quelque chose qui n'est pas mort, et qu'on va continuer à porter.

9:53
Présentateur

Vous dites que c'était un homme plus complexe qu'il ne le laissait voir. Vous dites qu'il y a une énigme Chirac. Est-ce que vous l'avez percé, Alain Juppé ?

10:02
Alain Juppé

Je n'en suis pas sûr, parce qu'il avait cette pudeur très forte. Je ne suis pas sûr. On dit que je suis son héritier. Mais je n'étais pas vraiment dans le cercle de l'intimité familiale. Il se protégeait complètement. On a parlé de sa discrétion à propos de sa fille aînée, qui est bien connue. Donc c'était un homme qui savait être secret aussi. Et puis, on a parlé de son amour des autres, de sa tendance naturelle d'aller vers autrui. Il savait aussi donner des coups. Donc voilà, c'était aussi un chef, je vais dire de guerre. Non, parce qu'il avait la paix. Enfin, de guerre politique, si je puis dire. Un conquérant, un combattant.

Donc il y avait aussi cet aspect dans sa personnalité qui pouvait lui donner une certaine dureté.

10:43
Invité

Puis à les affaires. Premier président condamné par la justice en 2011 dans l'affaire des emplois fictifs de la mairie de Paris. Vous aviez été condamné en 2004 dans le même dossier. Vous avez sacrifié une partie de votre réputation, de votre carrière pour cet homme. Est-ce que vous lui en avez voulu ?

10:55
Alain Juppé

Est-ce que ? Je ne lui en ai voulu ? Certainement pas. J'ai commis moi-même des erreurs. J'ai assumé ces erreurs. Je l'ai fait sans aucune hésitation et sans aucune amertume. Il faut resituer, je sais que c'est toujours facile de dire cela, mais tous ces événements dans le contexte de l'époque. Les lois sur le financement des partis politiques à Paris, c'est juste, se complétaient année après année. On pourrait citer plusieurs dates. Et donc on n'avait pas la conscience qu'on a aujourd'hui de cette exigence de transparence et de séparation entre l'argent public et l'argent politique. Donc voilà, ce n'est pas une excuse. C'est une explication.

11:29
Invité

Est-ce que ces condamnations l'ont marquée ?

11:31
Alain Juppé

Qui se retrouve devant un tribunal et subit une peine et qui n'est pas marquée. Moi, ça m'a marqué. Je suis parti au Canada me reconstituer. Et tout au long de cette période, Jacques Chirac a été à mes côtés constamment. Pour me témoigner de sa confiance et de son amitié, ça m'a beaucoup aidé aussi.

11:50
Invité

Est-ce que vous avez continué à le voir ? Est-ce que vous l'avez vu encore récemment ?

11:53
Alain Juppé

Bien sûr, je vais continuer à le voir très régulièrement. Il est venu il y a quelques années à Bordeaux. Nous étions allés évidemment dans un bon restaurant. Avec lui, il avait encore de l'appétit qu'il a perdu ensuite. Nous avions marché le long des quais de la Garonne. Pendant ma campagne de la primaire, il était à mes côtés. Je crois qu'il a dit quelque part qu'il était prêt à coller des enveloppes pour moi. Et j'ai été frappé par quelque chose de très précis. C'est que dans les départements métropolitains, il n'y a que deux départements où j'étais en tête à la primaire de la droite et du centre. La Corrèze. La Gironde, naturellement, ça peut s'expliquer. Et la Corrèze.

Donc vous voyez, j'ai continué à garder ce lien très étroit avec lui. Et je l'ai vu récemment. Je ne donnerai pas de date très récemment. Mais ça, c'est notre avis privé.

12:35
Présentateur

Hugues est au standard. J'aimerais donner la parole aux auditeurs de France Inter et leur permettre de dialoguer avec vous, Alain Juppé. Bonjour Hugues, dites-nous. Bonjour M. Demorand. Bonjour.

12:46
Invité

Bonjour Mme Salamé. Mes respects, M. le Premier ministre.

12:49
Alain Juppé

Bonjour Hugues.

12:50
Invité

Juste, je veux témoigner, je suis sur le chemin de Compostelle. C'est pour ça que je tremblote un peu. Je suis sensible comme vous, M. le Premier ministre. Et je voulais vous donner une anecdote. Jeune officier supérieur, affecté aux Invalides. J'avais été chargé d'accompagner une vingtaine de pensionnaires dans les salons de la mairie. C'était fin août, je crois. 92. Et j'avais vu rentrer M. Chirac, vous-même, M. Jox, dans le salon. M. Chirac m'a dit, vous me suivez, je tiens à voir tous vos Invalides. Ils n'étaient pas des miens, bref, c'était ceux de la France. Et on leur demandait ce qu'ils voulaient boire. On allait chercher, on rapportait à boire. Et ils parlaient pendant 5-10 minutes.

Au bout d'un quart d'heure, vous êtes venu voir M. Chirac. Vous lui avez dit, Jox s'impatiente. Les journalistes nous attendent dans le salon suivant. Donc, vous êtes parti avec Jox. Et là, je me suis resté une heure avec M. Chirac. Et j'ai pu admirer son humanisme. C'est vrai. Ses qualités de cœur. Son intelligence du cœur. C'était la plus grande de son intelligence.

14:12
Présentateur

Et beaucoup plus fort, donc, que le respect scrupuleux d'un timing ou du protocole. Merci beaucoup, Hugues, pour ce souvenir.

14:21
Alain Juppé

Alain Juppé. Merci de ce témoignage. Voilà, c'est une différence entre nous. J'étais plus impatient. Et c'est vrai qu'il avait ce don d'écouter. Je l'ai vu aussi, là, c'est aux Invalides, mais je l'ai vu aussi dans des hôpitaux, au milieu d'enfants en souffrance ou en maladie, passer du temps au mépris de toute espèce d'agenda, naturellement. Et il était très difficile de le lui rappeler. C'était sincère. C'était vrai. Ce n'était pas pour la frime, pour montrer.

14:48
Invité

Et ce n'était pas automatique.

14:50
Alain Juppé

Non, ce n'était pas du tout automatique. Bien sûr. Et ça se sent, vous savez. Les personnes le sentent quand vous avez en face de vous quelqu'un qui fait ça par devoir et quelqu'un qui le fait par amour.

15:02
Présentateur

Hugues, vous êtes encore là ?

15:03
Invité

Oui, je vais juste rajouter une chose. Vous êtes une équipe à France Inter formidable. Depuis 30 jours que je marche, vous illuminez mes matinées. M. Juppé, je suis fier d'avoir eu un Premier ministre comme vous. Et fier également d'avoir eu le Premier ministre à l'antenne ce matin, avant vous, qui est un de mes cousins.

15:27
Alain Juppé

Je vous souhaite un bon parcours sur le chemin de Compostelle. J'ai essayé de me lancer. Je n'ai fait qu'une seule étape. Donc il m'en reste encore beaucoup à franchir.

15:36
Présentateur

Allez, bon courage à vous, Hugues, pour la suite du parcours. Bonjour Didier. Merci, bravo. Merci. Didier, vous êtes là ? Oui, je suis là. Allez, on vous écoute. Bienvenue.

15:45
Invité

Excusez-moi, mon intervention sera peut-être un peu moins nostalgique.

15:48
Présentateur

Ce n'est pas grave, allez-y. Vous êtes libre.

15:50
Invité

Merci beaucoup. Je voudrais d'abord rendre hommage à notre ancien président Jacques Chirac. C'est la seule chose déjà la plus importante. Et je voudrais demander à M. Alain Juppé, que j'ai eu l'occasion aussi de rencontrer peut-être à Bordeaux, comment comparer notre président en exercice, à savoir Emmanuel Macron, avec Jacques Chirac concernant le rapport avec les Français, c'est-à-dire le respect dû à nos compatriotes, et enfin et surtout le respect de nos valeurs républicaines, puisque vous avez dit justement qu'il y avait deux bornes à ne pas dépasser pour M. Chirac. On peut penser qu'on n'a aucun risque au niveau du communisme pour Emmanuel Macron, n'est-ce pas ?

Je pense que vous serez d'accord avec moi. Donc, en ce qui concerne les valeurs républicaines, le droit d'expression publique, et je m'adresse ici à M. Alain Juppé, quand j'ai connu comme maire de Bordeaux, qui a des valeurs humaines qui, selon moi, est du respect et l'honneur, qui me l'a prouvé. Et je m'adresse aussi à Alain Juppé, au Conseil constitutionnel, maintenant. Voilà. Et je voudrais savoir où en est le droit d'expression publique en France, où en est cette répression policière qui, malgré tout, existe. Donc voilà, je voudrais savoir.

16:53
Présentateur

Merci Didier. Merci Didier. Alain Juppé vous a écouté attentivement et vous répond.

16:58
Alain Juppé

Oui, je vais vous décevoir Didier, mais vous avez évoqué mes fonctions au Conseil constitutionnel qui m'obligent à un devoir de réserve. Donc je ne vais pas faire de comparaison entre le président d'exercice et Jacques Chirac. Je pense aujourd'hui à Jacques Chirac.

17:10
Invité

C'était un homme du temps long, Jacques Chirac. Est-ce qu'il aurait supporté l'époque, la pression des réseaux sociaux, la pression des chaînes d'info ?

17:19
Alain Juppé

Je ne suis pas sûr que Twitter, Instagram, Facebook aient évoqué quelque chose de précis pour lui. C'est vrai qu'on a basculé dans un autre monde. Et peut-être n'y aurait-il pas été très à l'aise parce qu'on méditait sans doute ensemble cette vérité bien ancienne. La nuit porte au Conseil. Donc on a toujours intérêt à attendre un petit peu avant de réagir. Il savait prendre son temps effectivement pour réagir après avoir réfléchi. On lui a reproché parfois une forme de lenteur, mais on refait aujourd'hui l'éloge de la lenteur.

17:57
Invité

Une forme d'immobilisme aussi. Il y a la fameuse phrase de Sarkozy, le roi fait néant.

18:02
Alain Juppé

Oui, mais ça c'était le combat politique. Je ne ferai pas de commentaire sur cette phrase-là. Je l'ai dit tout à l'heure, l'œuvre de Chirac dans bien des domaines en matière de politique internationale, en matière européenne, en matière de politique sociale est tout à fait considérable. Il a fait beaucoup de réformes, y compris en 95-96. Permettez-moi de dire que l'idée s'est répandue qu'à partir de décembre on n'a plus rien fait. C'est totalement faux. Chirac a professionnalisé nos armées. Si aujourd'hui l'armée française est l'une des plus efficaces sur les terrains d'opérations extérieures, on le lui doit en grande partie.

Nous avons fait aussi la réforme de l'assurance maladie, dont beaucoup d'éléments sont encore en vigueur aujourd'hui. Donc vous voyez, il a été réformateur, pas simplement entre 95 et 96, mais aussi avec Jean-Pierre Raffarin, avec Dominique de Villepin, tout au long de sa carrière.

18:46
Présentateur

Hervé est au standard. Bonjour et bienvenue sur Inter.

18:49
Auditeur

Oui, bonjour. Jacques Chirac était une bête politique, alors pas avec ses adversaires, mais avec ses gens de son bord aussi. Comment expliquez-vous sa dureté avec le président Giscard d'Estaing, avec l'égoliste de gauche M. Chabon Delmas et avec Robert Boulin ? Merci.

19:08
Présentateur

Merci à vous Hervé pour cette question à laquelle Alain Juppé répond.

19:12
Alain Juppé

Moi je n'ai pas le sentiment qu'il est une acrimonie particulière pour Robert Boulin. Quant à Chabon, ils ont été effectivement, comment dire, pas sur la même longueur d'onde. En 1974, vous voyez, je vais vous faire une confidence, en 1974 j'étais Aquitain. Et donc pour moi, le duc d'Aquitaine c'était Chabon, j'ai voté Chabon en 1974. Je n'ai pas voté Giscard au moins au premier tour. Voilà, avec Chabon, ils se sont réconciliés, ils ont retrouvé effectivement des valeurs communes qui étaient celles du gaullisme. Sa relation avec le président Giscard d'Estaing est une relation plus compliquée, mais je laisse les historiens la débêler, on raconte beaucoup de choses à ce sujet.

Interroger Jean-Louis Debré, il sera plus éloquent que moi. Vous ne préférez pas trop en dire ? Non, moi je me suis fixé une règle aujourd'hui, c'est de ne dire du mal de personne.

19:54
Invité

Il a trahi Chirac, il a trahi Chabon et Giscard d'une certaine manière. Il a été trahi aussi, évidemment au moment de la trahison d'Edouard Balladur et de tous ces gens qui ont choisi Balladur contre lui, à part vous et Philippe Séguin, qui restaient avec lui. Est-ce qu'il a pardonné ou c'est un rancunier ?

20:11
Alain Juppé

D'abord, je ne lis pas sa position de 1974 comme une trahison. Il a fait un choix, un choix politique et il y a des moments où il faut savoir faire des choix. Il a été en revanche victime de trahison, c'est sûr. C'était un homme généreux. Il en a gardé quand même sur ce point-là une certaine rancœur.

20:31
Présentateur

Morgane, sur l'application de France Inter, dit, hommage à Jacques Chirac comme d'être approche des gens d'accord, mais quitte des essais nucléaires ?

20:42
Alain Juppé

Oui, je suis content d'en parler parce que je pense que c'est une décision très courageuse de Jacques Chirac. Quand il est arrivé, il s'est rendu compte, dans ses dialogues avec les chefs militaires, que pour maintenir au niveau nécessaire notre force de dissuasion, nous avions besoin d'une dernière campagne d'essais nucléaires avant de basculer dans la simulation. Et donc, il a eu le courage de faire cette dernière campagne, qui nous a valu d'ailleurs des réactions internationales difficiles, que j'ai eu à gérer à l'époque. Vous voyez combien aujourd'hui les choses ont changé. L'Australie nous vouait aux gémonies à cette époque-là.

Aujourd'hui, elle est très heureuse que nous soyons présents dans la zone asiatique. Mais je referme cette parenthèse. Et puis après, on a basculé dans la simulation. Et nous avons construit en particulier, au sud de Bordeaux, un équipement considérable qu'on appelle le laser mégajoule, qui nous permet de nous passer des essais nucléaires. Et ça, on le doit à Chirac. Si nous avons aujourd'hui une force de dissuasion qui est au niveau nécessaire pour assurer la garantie de notre territoire et de notre indépendance nationale, c'est à cette campagne d'essais qu'on le doit.

21:38
Invité

Peut-être une dernière question sur Chirac et la culture.

21:40
Alain Juppé

Pardon, excusez-moi, que naturellement, il faut que nous assumions nos responsabilités vis-à-vis des Polynésiens. Et quand je suis allé sur place, j'ai dit très clairement que la République française devait non seulement indemniser, mais aussi reconnaître sa responsabilité.

21:53
Invité

Un mot sur la culture. Pourquoi il cachait qu'il était cultivé ? Vous avez compris ça ? Il y a la fameuse phrase de François Giroud, il était du genre à lire de la poésie cachée dans un numéro de Playboy.

22:04
Alain Juppé

Il ne se cachait pas complètement, parce qu'en tant que maire de Paris, il a fait une politique culturelle extrêmement ambitieuse. Je pourrais citer des tas de choses. La façon dont il a ressuscité le Châtelet, par exemple, avec Stéphane Isner, ou bien la création de la maison de la poésie, la création de la maison de la photographie.

22:19
Présentateur

Il y a le sentiment tout de même d'un jardin secret, très secret.

22:22
Alain Juppé

Mais vous avez raison, c'était un jardin secret. Il affectait même une certaine inculture. Il disait qu'il n'aimait pas la musique, et que le seul instrument qu'il appréciait, c'était la trompette de cavalerie. Et c'est vrai que je l'ai vu s'endormir à Ida, même pendant les trompettes. Mais en revanche, il était profondément cultivé. Il aimait, vous l'avez rappelé, la poésie. Et puis, il avait une culture très universelle. Il se moquait un peu de moi en me disant, mais vous, il n'y a que la Grèce et Rome. Il n'avait pas tout à fait faux.

22:52
Invité

Au fond, il n'aimait pas tellement l'Occident, non ?

22:55
Alain Juppé

Il considérait que la statuaire romaine était froide et répétitive, et manquait d'imagination. Ce qui n'est pas faux. Bon, peut-être, pour discuter à l'infini. Et vous savez, le musée du Quimbranly, avec son amorce dans les locaux du Louvre, il l'a imposé contre tous les conservatismes. Je serais même tenté de dire tous les conservateurs, au sens propre du terme. Alors, pourquoi est-ce qu'il ne l'étalait pas ? Parce que, je l'ai dit, c'était un homme pudique, d'une certaine manière. Il faisait ça par amour, par conviction, par connaissance personnelle, et pas pour étaler sa culture.

23:29
Présentateur

Merci Alain Juppé. Merci beaucoup d'avoir été au micro de France Inter ce matin. Je lis que la famille de Jacques Chirac souhaite organiser un hommage populaire aux Invalides, dimanche après-midi à Paris. C'est une information de nos confrères de France Info. Merci à mes Tipeurs et souscripteurs.

23:45
Locuteur

Merci à mes Tipeurs et souscripteurs.