17 octobre : peut-on parler d'un "embryon de guerre civile" ?
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Questions et réponses
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- 1:00OuverteRéponse directe
Pierre-Henri Tavoyot, vous parlez désormais d'un embryon de guerre civile. Ce sont des mots très forts.
- 2:40RelanceRéponse directe
Devaillaud, en quoi est-ce que ces deux bulles vous poussent pour autant à parler de guerre civile ?
- 3:34OuverteRéponse directe
Antoine Béristiel, vous êtes d'accord avec cette analyse ?
- 4:57RelanceRéponse directe
Alors Antoine Prisset, si vous récusez cette expression, quelle est, vous, l'analyse que vous faites ?
- 5:56ComplaisanteRéponse directe
Si je peux me permettre de répondre, parce que je pense que la nouveauté du phénomène, c'est qu'il y a une convergence.
- 7:10RelanceRéponse directe
Pour être précis, Pierre-Henri Tavoyou, ça c'est des discours politiques qu'on entend ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 1:24PrésentateurFait
« Il s'est passé des violences effectivement absolument insupportables. »
- 2:26PrésentateurFait
« Et puis une deuxième bulle, à laquelle je dois dire j'appartiens, mais j'essaie de comprendre aussi des choses, qui considère que la République est attaquée. »
- 3:18PrésentateurFait
« l'idée de, entre guillemets, milice ou d'armement est en train d'émerger »
- 4:08InvitéFait
« une guerre civile, c'est quand vous avez des acteurs qui sont politiquement et militairement organisés, qui poursuivent des objectifs politiques identifiables et homogènes. »
- 4:30InvitéFait
« vous allez avoir plutôt la mouvance d'ultra-gauche, tradition libertaire, anarchiste. »
- 5:15InvitéFait
« Mais elle est de nature différente, enfin même de trois natures différentes en réalité. »
- 5:32InvitéFait
« Même là, on a apparemment eu des personnes qui sont venues de l'étranger pour participer à ces dégradations »
- 7:37PrésentateurFait
« on a là une convergence en effet de mouvements qui s'accordent pour dire que la démocratie ça ne marche pas, cette démocratie il faut la détruire et cette république est une république qui nous exclut. »
- 9:08InvitéChiffre
« Dans les chiffres, vous avez seulement 20% de la population. »
- 9:22PrésentateurChiffre
« Plus chez les jeunes. 20%, là, les enquêtes de long terme sur la jeunesse témoignent d'un ordre de grandeur de l'ordre de 30%. »
- 9:37InvitéChiffre
« 57% de la population, c'est une enquête de l'Obsoco, qui considère que des actions militantes violentes sont nécessaires pour se faire entendre. »
- 11:01PrésentateurFait
« Un président en fond de mandat, un gouvernement qui a une manœuvre extrêmement résidue, un parlement ultra éclaté, et une des conditions financières françaises qui sont absolument exécrables. »
- 15:48PrésentateurChiffre
« Un étudiant coûte 12 000 euros à la nation. »
- 16:59PrésentateurChiffre
« 80% des Français veulent réformer la société en profondeur, la transformer radicalement. »
Temps de parole
- Présentateur36 %
- Invité36 %
- Présentateur 213 %
- Invité 212 %
- ?3 %
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Des centaines de milliers de manifestants d'un côté, des saccages, des pillages, des mairies attaquées de l'autre. Cinq jours après le 17 octobre et à l'avant-veille d'une nouvelle journée de mobilisation, ces images hantent encore le pays, mais que disent-elles de nous ? Sont-elles le symptôme d'un épuisement démocratique ? À six mois de la présidentielle, comment les colères et les peurs vont-elles se traduire dans les urnes ? Deux invités pour réfléchir avec nous ce matin, Benjamin.
Bonjour Pierre-Henri Tavoyot. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. Vous êtes philosophe, maître de conférences à Sorbonne Université, président du Collège de Philosophie, spécialiste des questions démocratiques et auteur de « Vons-nous encore vivre ensemble ?
»
chez Audi Jacob et qui paraît ce matin en poche. À vos côtés Antoine Bristiel, bonjour. Merci d'être avec nous docteur en sciences politiques, patron de l'Observatoire de l'Opinion de la Fondation Jean Jaurès et auteur chez La Thèse des Entrepreneurs de la Peur.
Venez avec nous chers auditeurs, vous êtes les bienvenus avec vos questions et vos commentaires au 01 45 24 7000. Ou sur l'application Radio France. Pierre-Henri Tavoyot, pour commencer, vous qui étiez si réticent à employer cette expression, vous parlez désormais d'un embryon de guerre civile. Ce sont des mots très forts. Oui,
j'ai
beaucoup hésité et un peu réfléchi parce qu'effectivement, il paraissait effectivement périlleux dans la société actuelle de parler de ce terme de guerre civile parce qu'à force de dire des guerres civiles, ça accroît les tensions. Ce qui me paraît vraiment gravissime dans les événements qu'on a vus le 17 octobre. Je pense vraiment qu'il faut passer un temps important à réfléchir et à se rappeler parce qu'on est souvent dans un espace public où on a la colère et puis après on oublie.
Il
s'est passé des violences effectivement absolument insupportables. Mais au-delà de ça, c'est pour ça que j'utilise le terme embryon de guerre civile,
c
'est que j'ai le sentiment qu'il y a deux bulles qui se constituent, informationnelles.
L
'une qui considère que la violence est légitime parce que la République est attaquante, parce que la République est un état de violence à l'égard des plus fragiles, à l'égard qui est raciste, qui est colonialiste. Et donc à partir de là, puisque cet état et cette démocratie dysfonctionnent, nous sommes en situation de légitime défense qui permet de sélectionner un certain nombre d'événements. On va se focaliser sur les violences policières et considérer que les autres sont des dommages collatéraux. Et puis une deuxième bulle, à laquelle je dois dire j'appartiens, mais j'essaie de comprendre aussi des choses, qui considère que la République est attaquée.
Et qu'à partir de là, ces violences sont absolument inconsidérables. Et que même quelque chose d'aussi important que l'état de droit, dont on parle beaucoup dans le débat, on dit voilà l'état de droit est contesté par le Rassemblement National, par l'LR, l'état de droit là est
mis en problématique. Mais Pierre-Henri
Devaillaud, en quoi est-ce que ces deux bulles vous poussent pour autant à parler de guerre civile ? Parce qu'on peut faire l'analyse effectivement de ces deux bulles, et c'est vrai que dans l'espace médiatique on peut le constater, mais quel est le pas qui vous permet d'aller jusqu'à cette idée d'embryon de guerre civile ?
Embryon de guerre civile parce que ce sont deux visions qui sont radicalement désormais contradictoires, antagonistes, qui débouchent d'ailleurs sur des comportements, et c'est là où effectivement je ne parle que d'embryon, attention, les mots sont importants, d'embryon parce qu'on voit que les commerçants commencent à se dire il faut se protéger par nous-mêmes, et donc l'idée de, entre guillemets, milice ou d'armement est en train d'émerger, et l'idée que ces deux Frances, pour le coup, sont absolument irréconciliables. Et on a tous vu dans les débats, en famille ou même sur les réseaux sociaux ou sur les médias, le fait que c'est absolument incommunicable.
Antoine Béristiel, vous êtes d'accord avec cette analyse
?
Non, je ne
suis
pas persuadé qu'on soit dans une situation de guerre civile, dans le sens où, quand même... D'embryon. D'embryon de guerre civile, oui. Les mots sont importants. Pardon. Oui, et le mot de guerre civile me paraît quand même beaucoup trop fort par rapport à ce qui se passe. Je suis d'accord avec vous sur le fait qu'on a des camps qui sont particulièrement opposés, qui ont du mal à discuter les uns avec les autres. Néanmoins, quand on parle de guerre civile, et ce n
'est
pas moi qui le dis, c'est des chercheurs quand même en sciences politiques qui disent que finalement, une guerre civile, c'est quand vous avez des acteurs qui sont politiquement et militairement organisés, qui poursuivent des objectifs politiques identifiables et homogènes. Or là, dans les violences qu'on a vues samedi, on n'a pas d'objectifs qui sont homogènes. On a des groupes qui ont commis ces violences qui sont,
d
'une part, vous allez avoir plutôt la mouvance d'ultra-gauche, tradition libertaire, anarchiste. C
'est
le profil qui a été déterminé de celui qui a participé à
l
'Assemblée de la mairie de Limoges. Et puis, à côté de ça, vous avez ce que le gouvernement appelle une délinquance d'opportunité, c'est-à-dire personnes qui vont plutôt profiter des heures pour pouvoir aller piller et faire leurs courses gratuitement. Et aussi, quand on parle de guerre civile, ça fait quand même référence à des événements qui ont pu se passer en Yougoslavie au début des années 90, en Libye, en Syrie. Et globalement, on n'est quand même pas dans
cette
situation-là. Alors Antoine Prisset, si vous récusez cette expression, quelle est, vous, l'analyse que vous faites ? Et on va parler dans un instant du mouvement social et de l'envendication, mais des scènes de violence, de pillage, de saccage qui ont marqué les Français ? Alors, effectivement, on a une violence qui est importante et qui a été extrêmement importante et insoutenable pour beaucoup de personnes qui ont regardé ce qui s'était passé samedi. Mais elle est de nature différente, enfin même de trois natures différentes en réalité. Vous avez d'une part, globalement, cette mouvance d'ultra-gauche qui participe toujours en marge des manifestations, de manière de plus en plus organisée.
Même là, on a apparemment eu des personnes qui sont venues de l'étranger pour participer à ces dégradations, qui combattent les symboles de l'État, du capitalisme. Vous avez à côté de ça cette délinquance d'opportunité, et puis des personnes qui, en marge du mouvement, peuvent être entraînées dans cette spirale de violence. Mais on n'a pas un bloc homogène de personnes qui commettent des violences à cette occasion.
Pierre-Henri Tavoyot...
Si je peux me permettre
de répondre, parce que je pense que, justement, la nouveauté du phénomène, c'est qu'il y a une convergence. Alors, convergence des luttes, vous voyez, c'est quand même un mot qui revient, mais, en effet, une convergence pour dire tout ce qui représente l'État
est
détestable, tout ce qui représente la société
démocratique
est détestable, et il y a là, en effet, une homogénéisation, en dépit des différences. Qu'est
-ce
qu'il y
a
de commun entre des militants d'ultra-gauche qui passent à l'action violente et des jeunes gens
qui
viennent piller par opportunisme ? Et on a beaucoup parlé de nihilisme
au sujet de ces
jeunes gens. Le nihilisme,
c
'est quand même une forme aussi d'atteinte à ce qui constitue les valeurs. Le nihilisme existe aussi dans l'ultra-gauche.
C
'est l'idée que l'objectif politique, c'est de détruire. Oui, mais on
se va
contre quoi quand on va
ramasser des paires de baskets
dans un magasin explosé ? Quand les gens... On interroge, il y a eu quelques petites interviews de pilleurs qu'on voit sur les réseaux sociaux. Ils ne
vont
pas dire qu'on est là pour piller.
On
est là pour cette société de consommation est abjecte, cet État est raciste, cet État est islamophobe, cet État est absolument néocolonialiste. Très vite, la justification idéologique...
Pour
être précis, Pierre-Henri Tavoyou, ça c'est des discours politiques qu'on entend, parce que quand on entend les pilleurs dans le cas d'espèce, moi je ne les ai pas tout à fait entendus à voir
que... On a
diffusé un long reportage hier un matin, ici même, dans lequel les pilleurs en question mettaient en avant des questions de pouvoir d'achat de leurs familles.
Au micro.
Mais y compris ça, le
pouvoir d'achat
des familles et les arguments idéologiques, le pouvoir d'achat c'est aussi de dire que cet État est un État profondément inégalitaire. Donc je veux dire par là qu'on a là une convergence en effet de mouvements qui s'accordent pour dire que la démocratie ça ne marche pas, cette démocratie il faut la détruire et cette république est une république qui nous exclut.
Un mot Antoine Bristiel sur la place à gauche de ce discours, je citais tout à l'heure avec le maire de Saint-Denis, cette tribune d'Edouard Louis dans les colonnes de libération ce matin qui au fond fait le lien entre les violences auxquelles on a assisté et une violence sociale qui serait subie par... Ça
c'est
typique, typique. Est-ce que ça c'est un discours, pas tant qu'il vous convainc, mais qui vous paraît répandu dans une partie de la classe politique
? En
fait,
je
pense que l'une des principales réponses du gouvernement, que ce soit sur les manifestations des lycéens ou ce soit dans les violences qui ont été commises le 17 octobre,
c
'était
de
dire que c'était la faute de la France insoumise. Parce que la France insoumise n'aurait pas suffisamment... Enfin, on aurait même appelé finalement à une forme de violence.
Parce
que
la
force est quand même de constater que la France insoumise condamne les violences. Après, ce qu
'ils
font de différent par rapport aux autres partis politiques, c'est qu'ils donnent des pistes d'explication. Alors pour certains, donner des pistes d'explication peut être une forme de légitimation. Néanmoins, il y
a
quand même une condamnation. Et Balibakayoko, qui était à votre micro il y a quelques minutes, condamnait également ces violences-là. Mais plus généralement, sur la question des violences, ce qui est intéressant, c'est que la légitimation des violences pour s'exprimer, c'est ultra minoritaire au sein de la société.
Dans
les chiffres, vous avez seulement 20% de la population. On peut déjà considérer que c'est beaucoup, mais c'est seulement 20%. Plus chez les jeunes.
Plus chez les
jeunes.
20%, là, les enquêtes de long terme sur la jeunesse témoignent d'un ordre de grandeur de l'ordre de 30%. Certes,
et
c'est même
plus important chez des proches de certains partis politiques. Néanmoins, 20% qui considèrent que la violence peut être une forme de manifestation légitime pour faire entendre sa voix, pour défendre ses intérêts. Mais par contre, vous avez 57% de la population, c'est une enquête de l'Obsoco, qui considère que des actions militantes violentes sont nécessaires pour se faire entendre. Et c'est ça, je pense, le paradoxe, c'est un point qui est extrêmement important pour comprendre ce qui se passe à l'heure actuelle.
C
'est l'idée que
c
'est le seul moyen...
C'est une sorte
de moindre mal pour se faire entendre. Exactement.
Alors, ces violences, elles interviennent dans le climat social qu'on connaît, qui est éruptif, dans ce mouvement lycéen, les revendications pour le pouvoir d'achat. D'habitude, les grands mouvements sociaux, ils ont lieu en début de quinquennat, en milieu de quinquennat. Ce sont des mouvements qui s'opposent à une réforme particulière, le CPE, la réforme des retraites, etc. Comment comprendre le moment où cette colère s'exprime, et qui s'exprime sans mot d'ordre clair, finalement, à six mois d'une élection présidentielle ? Je pense qu'il
y
a deux éléments d'explication. Il
y
a un élément qui est, effectivement, de se dire que cette campagne est un peu mal barrée, parce qu'on ne voit pas... En fait, on voit le destin qui nous échappe dans une sorte de polarisation extrême. Ça, c'est le premier point. Le deuxième point, c'est qu'effectivement, ce mouvement social est un mouvement... C'est pour ça qu'il est inquiétant, parce qu'il s'adresse. Le discours qu'on entend, c'est qu'on veut être entendu. Mais entendu par qui
?
Par qui ? Par un pouvoir ?
Il
n
'y
a pas de pouvoir. Ou plus exactement, il y
a
un pouvoir qui n'a aujourd'hui aucun pouvoir. Un président en fond de mandat, un gouvernement qui a une manœuvre extrêmement résidue, un parlement ultra éclaté, et une des conditions financières françaises qui sont absolument exécrables. Donc, la situation est assez tendue, et c'est pour ça que je pense qu'il faut vraiment... J'insiste beaucoup. Tous les discours qui consistent à minimiser ce qui s'est passé le 17 octobre me paraissent vraiment périlleux. Il s'est passé quelque chose de très grave, parce qu'aujourd'hui, on a une révolte et une colère considérables, qui n'a aucune raison d'avoir une quelconque réponse avant six mois.
Antoine Brissiel, sur la singularité d'un mouvement social qui intervient quelques mois avant une élection présidentielle. C 'est vrai que ce n
'est
pas habituel. D'habitude, les mouvements sociaux,
c
'est principalement ces dernières années, ces dernières décennies, en opposition à un texte, à une mesure, à une loi, et c'est surtout plutôt dans un moment de temps froid de la vie politique institutionnelle, surtout pas six mois avant une élection présidentielle. En réalité, quand on observe la raison des mobilisations et pourquoi des personnes se mobilisent, généralement, deux facteurs qui doivent être agrégés. Le premier facteur, c'est la colère. La colère sociale, et là, effectivement, elle est à des niveaux élevés. Ce n
'est
pas l'émotion principale de la population, c
'est
davantage la peur et l'inquiétude, mais la colère est néanmoins importante. Et le second élément, c'est de considérer que grâce à sa voix, on va pouvoir obtenir quelque chose. Si on se mobilise, on obtiendra quelque chose. Mais là, et je suis d'accord avec ce que vous disiez, c'est que le fait d'être entendu par le pouvoir public est déjà le premier élément de mobilisation. Et ça me rappelle quelque chose, c'est au moment des Gilets jaunes. Les Gilets jaunes, un des premiers slogans, c'était « On est là
».
Juste de pouvoir être reconnu comme ayant une voix qui peut porter, comme ayant des revendications qui peuvent être, d'une certaine manière, légitimes, c'est déjà une première victoire dans cette mobilisation.
Oui, mais est-ce que ça veut dire qu'il faut faire l'impasse, pour les six mois qui viennent, de toute solution, et donc de toute modération de la situation ? Alors, modération, il faut effectivement être modéré, mais je ne vois pas quel type de réponse un peu convaincante. Les Gilets jaunes, l'exemple est très intéressant,
c
'est que
les
Gilets jaunes avaient, à juste titre, je crois, le sentiment d'être totalement oubliés. Il y avait la France des métropoles, et la France périphérique, et les banlieues. Voilà, c'était ça le débat social. Les Gilets jaunes disaient, c'est effectivement la principale, « On existe, c
'est
-à
-dire
que la France périphérique, la France des ronds-points, elle existe ». Bon, il y a eu une solution d'art politique assez subtile qui a été présentée, c'était le grand débat. Alors, on est très ironique à l'égard de cette idée, mais c'était misé, au fond, à l'époque, sur l'idée que les gens ne s'étaient pas parlé et avaient besoin de se parler, c'est très fort. Ça, ça marche une fois, ça ne marchera pas une deuxième fois. Et donc là, effectivement,
le
grand défi pour les six mois qui restent, c'est de faire en sorte qu'il y ait une campagne, une campagne présidentielle, et qu'effectivement, les colères soient présentes, mais qu'elles s'expriment dans le débat public et dans le débat de la campagne. C'est ça le grand défi, et je ne sais pas comment on va y arriver.
Un mot, Antoine Bristiel, et qui suscite le débat, puisque je vous donne à la parole, dès un instant, Pierre-Henri Savoyot, sur l'idée que vous développez d'une colère de la jeunesse qui serait la manifestation d'un choc démographique, qu'au fond, ces jeunes qui manifestent auraient le sentiment d'être une sorte de génération sacrifiée en quête d'une place légitime. C'est ça que vous voyez dans les cortèges des manifestants qui se sont exprimés ? Sur le mouvement lycéen, oui, effectivement. Dans un premier temps,
les
raisons de la mobilisation lycéenne,
c
'était sur des choses extrêmement concrètes du quotidien. Le fait d'avoir des chaises sur lesquelles s'asseoir, de ne pas avoir un plafond qui tombe sur la tête, globalement. Mais petit à petit, il y a des revendications plus larges qui se sont exprimées, et notamment l
'impression
qu'a une large partie de la jeunesse que face aux multiples crises qui touchent la société, que ce soit crise environnementale, crise sociale, crise économique, c'est une jeunesse qui a du mal à trouver sa place, à pouvoir s'insérer dans la société. Et donc oui, c'est quelque chose d'assez large et d'assez profond. Et même, on a des chiffres qui montrent, pas seulement sur la jeunesse, et qui expliquent aussi le fait qu'on ait entre 500 000 et 800 000 personnes qui se soient mobilisées de manière
pacifique. Mais
pourquoi
le
choc démographique ? C'est-à-dire que la jeunesse ne compte plus qu'on fait des politiques, qu'on passe notre temps à parler des retraites ? C
'est
ça que vous voulez dire ?
Notamment, en réalité, le poids démographique de la jeunesse est de moins en moins important par rapport à des classes d'âge plus anciennes. Et la réalité également, c'est qu'il y a une vraie difficulté pour pouvoir trouver une place dans la société pour cette jeunesse. Pierre-Henri Tavoyot, cette idée d'une génération sacrifiée ?
Non,
je
pense que c'est... Enfin, pour moi, ce n
'est
pas une signification. Il y a eu des générations sacrifiées en 1914, etc. On n'est pas à cet ordre-là. Et par ailleurs, n'oublions pas, il reste... Voilà, un étudiant coûte 12 000 euros à la nation. Il y
a
un investissement qui reste présent. Néanmoins, je pense qu'en effet, la révolte de la jeunesse témoigne du fait que nous, toutes les générations, les adultes, les personnes âgées, sont dans une crise de l'avenir tout à fait considérable.
C
'est-à
-dire
que le pessimisme est général. Donc, pourquoi demander à la jeunesse d'être optimiste alors que toute la société est dans le pessimisme total ? Donc, il y a eu une succession d'événements.
Il
y a eu... Alors, on peut prendre... C
'est
vraiment, je le dis à la louche, il
y
a eu l'interdiction des portables. Il y
a
eu les résultats PISA qui témoignaient d'une baisse de niveau. Ça aussi, ça a été intégré. C'est l'idée aussi qu'au fond, on est nul. On est nul. Il y a des conditions matérielles. Il y a les emplois du temps. Mais je note aussi que sur quand même les emplois du temps, un peu de mauvaise foi de notre espace public parce que le président, je ne
suis
pas un grand fanatique des conventions citoyennes, mais le président de la République avait organisé une convention citoyenne sur les temps scolaires qui est totalement passé à la trappe. Et de ce point de vue-là, il faut quand même reconnaître qu'on surréagit à des événements qui sont des événements qu'on aurait pu anticiper. Alors, pour se projeter vers la présidentielle dans six mois, on a à la fois une forte demande de radicalité des Français. 80% des Français veulent réformer la société en profondeur, la transformer radicalement. La question est donc logiquement de savoir qui va capitaliser politiquement sur cette demande de radicalité et sur les événements qu'on vient de vivre.
Quand vous entendez l'un et l'autre Marine Le Pen se poser en candidate de l'ordre face au chaos, est-ce qu'on peut dire que le RN a gagné la bataille de l'ordre sans rien faire finalement
?
Effectivement, il
y
a une demande de radicaliser, mais vous le disiez vous-même, cette demande de changement, de transformation radicale de la société ou de changement en profondeur. Donc, 80% de la population, c'est en augmentation, mais de manière ultra impressionnante ces dernières années, voire ces derniers mois. Elle est majoritaire dans tous les électorats. C'est-à-dire que même dans les anciens électeurs d'Emmanuel Macron, il
y
a une demande de changement et de transformation en profondeur de la société. Mais à côté de ça, il y a effectivement une demande d'ordre, une demande d'autorité qui est aussi extrêmement importante. Et ce que l'on voit dans une récente étude que j'avais faite sur les conséquences d'une population qui a à la fois de la peur, qui ressent à la fois de la peur et de la colère et qui se lie à des sujets sociaux,
on
se rend compte que ça provoque une augmentation des votes, d'une part pour le Rassemblement national et d'autre part pour la France insoumise, qui sont les deux pôles qui captent le mieux cette demande de transformation. Mais donc ça veut dire Antoine Brissiel que cette idée que la France insoumise pâtirait d'un discours parfois ambigu sur la question des violences, sur le climat politique auquel il participe, ça, ça ne se traduira pas selon vous dans leur dynamique politique ? Alors, il y a une différence entre le fond et la forme. Sur le fond des revendications, ces revendications sociales, elles sont totalement en lien avec le programme de la France insoumise.
La question des violences de l'ordre et de l'autorité, ça,
c
'est un autre sujet. Et effectivement, ça peut ne pas avoir du tout les mêmes conséquences électorales, en effet. Pierre-Henri Tavoyot, sur cet impact, est-ce qu'au fond, c'est vrai de dire, et c'est un commentaire qu'on entend beaucoup, que tout ce qui s'est passé ces derniers jours pavent le chemin vers l'Elysée de Marine Le Pen, sans qu'elle n
'ait
grand-chose à faire, d'ailleurs ?
Oui, ça, c'est un avantage, mais il y a deux scénarios, me semble-t-il, pour un avenir. Soit un scénario, j'allais dire presque un peu optimiste, qui dit qu'on va revenir
à
une polarisation gauche-droite. Au fond, c'est ça. Soit un deuxième scénario, qui est un peu moins optimiste, qui consiste à dire qu'on a... C'est optimiste pour vous,
ça
? Oui, non, mais le scénario gauche-droite, je veux dire, c'est le moins pire des scénarios.
Ce
qui
n
'est
pas celui qu'on
imagine le plus spontanément.
Oui,
le plus spontanément. C'est un autre scénario qui consiste à dire qu'on a là deux versants de radicalité extrême
qui,
toutes les deux, vont nous faire sortir du cadre démocratique. Et quand on regarde les programmes, aussi bien de la France insoumise que du Rassemblement national,
on
touche aux lignes jaunes du fonctionnement démocratique. Et je pense que là, c'est beaucoup moins satisfaisant cette affaire. Et c'est en ce sens que je parle en effet d'embryon de guerre civile, parce que là, on a vraiment une radicalité assez absolue.
Il nous reste quelques minutes pour Henri Tavoyot et Antoine Briciel. Il faut dire qu
'il
y a beaucoup de questions au standard sur la première thématique qu'on a abordée au début de cet entretien, sur la question de la violence légitime. Et là, c'est intéressant d'avoir un philosophe
à
notre micro, avec notamment cette question de Boris, alors que notre République et notre identité nationale reposent sur une histoire violente, celle de la révolution de 89, dont nous sommes pourtant tous fiers. Comment pourrions-nous faire aujourd'hui une révolution non-violente ? Est-ce seulement possible ?
Et voilà, ça, c'est un débat historique très intéressant. Je pense, moi, personnellement, en regardant l'histoire, que la violence n'a jamais été un accélérateur du progrès, mais toujours un frein. 1789 est un bon exemple. La révolution politique et juridique de 1789, c'est le 17 juin 1789, quand les États généraux se transforment à l'Assemblée nationale. Les violences qui arrivent après empêchent de faire en sorte qu'on trouve des institutions, et ça,
ça
va durer 100 ans jusqu'à la Troisième République. Donc, pour moi, les
violences... Donc,
la terreur faussoyeur des
idéaux de la Révolution française. Ce n'est pas
la phrase de Clémenceau, la Révolution française est un bloc. Pourquoi ? Mais pour une raison très simple, parce que toute révolution violente engage une réaction violente et on part pour un cycle avant un apaisement. Ça, c'est une loi de l'histoire absolument générale et donc, je pense que... Et on peut vraiment regarder ça scrupuleusement, c'est jamais la violence qui a fait avancer l'histoire.
Antoine
Bristiel. Ce que l'on voit dans les enquêtes, c'est qu'il y
a
un attachement qui est quand même ultra majoritaire à la démocratie en France et qu'il y ait une volonté de changement, de transformation en profondeur de la société ne veut pas dire qu'il
y ait
une volonté révolutionnaire en tant que telle qui serait de passer hors les élections pour se faire entendre. Vous avez effectivement une minorité qui a commis des violences, qui veut commettre des violences et qui en commet. néanmoins,
ce
n'est pas du tout le cas d'une large majorité. On veut renverser la table sans faire tomber les couverts. C'est très bien dit.
Donc, la démocratie n'est pas encore totalement en danger
?
La démocratie... Alors, il y a quand même des événements qui... C'est inquiétant.
Gardons
cette inquiétude,
je
pense vraiment. Ne minimisons pas la chose.
Je suis
complètement d'accord sur le fait qu'on ne doit pas minimiser les violences et que la situation peut être inquiétante. Néanmoins, il y
a
encore une majorité de la population qui est en faveur de la démocratie et même pour une solution de fond qui peut paraître radicale, mais néanmoins qui passe par les urnes.
Alors, on va conclure là-dessus. Merci messieurs. Pierre-Henri Tavoyot, je rappelle le titre de votre livre qui vient de sortir en poche. Voulons-nous encore vivre ensemble ?
J
'y crois encore. Oui, très bien. Et Antoine Bristiel, entrepreneur de la peur, séchez la thèse. Merci d'être venu au micro de France Inter.