Aller au contenu
Pourquijevote
Tous les transcripts
interviewFrance Inter — L'invité de 8h20· 7 octobre 2016 7 min

Raphaël Glucksmann : "On nous dit c'était mieux avant, mais avant quoi ?"

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:00
Présentateur

Le 7-9, Patrick Cohen, sur France Inter. Bonjour Raphaël Glucksmann. Bonjour. Puisque Notre France, le titre du livre que vous publiez chez Alary Editions, c'est aussi, écrivez-vous, la France des droits de l'homme, même si vous déplorez que le droit de l'homisme est maintenant vécu comme une insulte. Je voudrais commencer par la Syrie et la situation à Alep. Alain Juppé, hier soir, à la télévision, a parlé de génocide. Il a raison ?

0:26
Raphaël Glucksmann

Il a raison d'alerter sur le risque de l'extermination d'un peuple. Depuis 5 ans, Bachar el-Assad, soutenu par la Russie et par l'Iran, mène une guerre d'abord contre son peuple, contre le peuple syrien. Depuis 5 ans, nous assistons à ce massacre sans pouvoir réagir. Et depuis quelques semaines, ce qui se passe à Alep est un désastre. Un désastre humanitaire d'abord, mais aussi un désastre pour nous. Car non seulement il n'y a pas de mobilisation contre les crimes de Poutine et de Assad, mais il y a dans le spectre politique français des gens de plus en plus nombreux qui ne se contentent pas de se taire, qui applaudissent à ce que fait Poutine en Syrie.

Je pense à Marine Le Pen, je pense à d'autres gens de droite, voire d'extrême droite, voire de droite, qui non seulement valident, mais applaudissent et appellent ça de la lutte antiterroriste. Et à mon avis, c'est un moment extrêmement important pour nous. Nous devons lutter contre le terrorisme, mais qu'est-ce que ça implique ? Jusqu'où on va ? Est-ce qu'on va jusqu'à exterminer une ville au nom de la lutte contre Daesh, alors que Daesh n'est même pas présent dans les quartiers qui sont bombardés ? C'est une question fondamentale pour nous. Donc oui, Alain Juppé a eu raison d'alerter l'opinion.

1:42
Présentateur

Oui, c'est un débat français qui ne pèse pas beaucoup sur la réalité. Est-ce qu'il peut peser ? Est-ce que ce sont trois tribunes et deux manifestations qui pourraient faire bouger Moscou et Damas ? Enfin, ça pose la question de nos propres impuissances à désarmer les bourreaux, Raphaël Glucksmann.

2:00
Raphaël Glucksmann

Non, je ne pense pas que nous soyons fondamentalement impuissants. Nous avons des moyens de pression sur la Russie. Il y a des sanctions qui ont été prises au moment de l'Ukraine. Vous savez, la politique, ça ne se divise pas entre soit faire la guerre, soit ne rien faire. Il y a entre les deux options extrêmes toute une gamme de pressions politiques possibles. Et je pense qu'il est temps de montrer à Poutine que son comportement en Syrie est inacceptable et que l'Europe ne peut pas avoir des relations normales avec la Russie de Vladimir Poutine tant qu'il massacre Alep.

2:35
Présentateur

Alors, notre France, vous essayez à votre tour de définir l'identité française, notre identité nationale, qui n'est pas selon vous et qui n'a jamais été ce petit village paisible et idyllique qui fait les couvertures du Figaro Magazine, ni les fantasmes du « c'était mieux avant » qui fait les « une » de Valeurs Actuelles. C'est pourtant l'image qu'en ont beaucoup de Français, non ?

2:54
Raphaël Glucksmann

Moi, je prends en sérieux le discours réactionnaire qui domine le débat public actuel. On nous dit « c'était mieux avant ». Alors moi, je vous pose la question. « C'était mieux avant quand ? Avant qui ? Avant quoi ? » J'explore notre passé et je découvre dans notre passé que notre passé national est la meilleure des réponses au passéisme actuel. Qu'on nous dit « nous avons une identité troublée aujourd'hui », ce n'était pas le cas hier. Mais quand est cette « hier » qui n'était pas troublée ? Nous sommes un pays, la France, qui depuis le Moyen-Âge a une identité troublée et a fait de cette identité troublée sa force, de cette identité multiple et équivoque sa force.

Moi, je remonte notamment au roman de Renard, qui est l'un des premiers grands textes français. Vous savez, les gens se rassemblaient sur les places des villes et des villages français pour écouter tous ensemble, par-delà les clivages sociaux et les différences régionales, les histoires d'un voleur de poules, Renard, qui n'est ni un loup, ni un chien, qui n'appartient ni à la culture, ni à la nature, qui est de partout et de nulle part à la fois, et ce renard-là est devenu l'étendard d'une certaine identité française. Et donc, assumer ce trouble identitaire, à mon avis, a fait la grandeur de la France jusqu'à nos jours.

Et c'est pour ça que le rapte actuel de l'identité nationale par les plus réactionnaires des intellectuels, des chroniqueurs et des politiques est un désastre pour la France.

4:21
Présentateur

Mais alors, le paradoxe, je disais tout à l'heure pour présenter votre livre que c'était une réponse aux identitaires, mais à votre façon, Raphaël Glucksmann, nous êtes un identitaire, dans le sens où vous défendez une autre identité.

4:32
Raphaël Glucksmann

Non, ce que j'explique, moi, c'est que l'identité d'un individu ou l'identité d'un peuple est toujours équivoque. Et qu'à partir du moment où on veut la figer, eh bien, on l'ampute et on la trahit. Parce qu'une nation est un organisme vivant qui évolue. Et donc, moi, mon livre, c'est plus encore qu'une réponse, d'ailleurs, à Zemmour et aux autres réactionnaires. C'est un appel à tous ceux qui sentent confusément que la France refermée sur elle-même, qu'on leur présente aujourd'hui, n'est pas leur France, n'est pas le pays dont ils se réclament et dont ils sont issus. Et à eux, je voudrais dire, arrêtez d'avoir peur des diatribes de Valeurs Actuelles ou de Zemmour.

Arrêtez d'avoir peur parce que l'histoire est de votre côté. La France, depuis toujours, fut grande quand elle a défendu ses principes de mixité, de cosmopolitisme, d'échange et de mélange.

5:23
Présentateur

Une France cosmopolite, universaliste, révolutionnaire, européenne, existentialiste, rablaisienne, cartésienne, voltairienne, j'en ai sans doute oublié. Donc, vous vous adressez à tous ceux qui se reconnaissent dans cette France-là, tout en reconnaissant, tout en notant dans l'un des derniers chapitres de votre livre que nous n'avons, nous Français, jamais été, nous ne serons jamais d'accord sur ce que nous sommes. Donc, c'est une vision de la France qui ne peut pas être forcément partagée par tous les Français.

5:52
Raphaël Glucksmann

Non, et puis de toute façon, les Zemmour, les Finkielkraut et les autres ont toujours existé. Il n'y a pas eu de période sans pensée réactionnaire en France, sans définition repliée sur soi de l'identité. Mais ce qui m'interpelle, c'est qu'à travers toute notre histoire, il y a eu un grand débat, un grand débat sur ce qu'on est. Et aujourd'hui, ce à quoi il faut essayer de remédier, c'est au grand silence des progressistes et des humanistes face aux grilles de lecture réactionnaires sur l'identité. Et moi, c'est ce grand silence que j'explore.

C'est-à-dire qu'en gros, depuis toujours, les plus progressistes des intellectuels ont défini majoritairement la manière dont la France se percevait elle-même. Vous savez, et ce n'est pas du tout anodin l'atmosphère culturelle d'une société. Vous savez, quand Napoléon III est élu président de la Seconde République et qu'il veut mettre fin aux institutions républicaines, la première chose qu'il fait, ce n'est pas d'arrêter les députés de l'opposition, c'est d'envoyer la police en 1851 pour fermer le cours d'histoire de Michelet.

Parce qu'il sait que tant que Michelet, qui est un républicain, est la voix dominante de la France sur d'où vient-elle, où va-t-elle, il n'a aucune chance d'imposer l'Empire.

7:10
Présentateur

Raphaël Glucksmann, Notre France, dire et aimer ce que nous sommes. C'est votre dernier essai. On continue d'en parler tout à l'heure avec les auditeurs d'Inter et puis avec d'autres questions qui viendront dans un instant à la revue de presse.