Patrick Kanner - Le Barbier du matin du 17/12/24
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Patrick Caner, bonjour.
Bonjour M. Barbier.
Et bienvenue sur cette radio dont tous les auditeurs connaissent votre voix, président du groupe PS au Sénat. François Bayrou hier était à Pau pour un conseil municipal parce qu'il reste maire de Pau. C'est indigne et respectueux, a dit un député socialiste, Arthur Delaporte. Est-ce votre opinion ?
C'est assez curieux en tout cas. Bon, je ne vois peut-être pas le même mot que mon collègue et ami Arthur Delaporte, mais très honnêtement, dans la mesure où il y avait une cellule interministérielle de crise présidée physiquement en personne par le président de la République. Pour Mayotte. Pour Mayotte, bien sûr. Il aurait été plus logique qu'il soit à Paris, donc à la place Beauvau, au ministère de l'Intérieur. Il aurait pu faire présider son conseil municipal par son premier adjoint, considérant le contexte, ou il aurait même pu faire décaler son conseil municipal. Non, il a voulu faire, je crois, un acte de bravade vis-à-vis des médias, manifestement. Moi, je le regrette.
Je le regrette parce qu'honnêtement, on a besoin d'un premier ministre à plein temps. Mais il m'a bien semblé qu'il était prêt de rester maire de Pau. Il l'a annoncé pendant son conseil municipal. Je ne vois pas comment aujourd'hui on peut être premier ministre, considérant les difficultés de la France, considérant la situation internationale, et être en même temps maire de Pau.
Mais Alain Juppé l'a été, maire de Bordeaux et premier ministre. Pierre Moroy est resté maire de Lille quand il était premier ministre.
Tout à fait, mais je pense que les temps ont changé, M. Barrier. Et qu'aujourd'hui, nous avons sûrement encore plus de difficultés à gérer qu'à ces époques des années 80-90. Donc le non-cumul des mandats a été voté pour les parlementaires en 2014, sous l'autorité de François Hollande. Donc je pense très sincèrement qu'aujourd'hui, on a besoin d'un premier ministre à plein temps.
Alors François Bayrou a justement remis en question la pertinence de ce non-cumul des mandats. Il considère que c'était une erreur, il l'a dit, parce que ça a déraciné les parlementaires. Est-ce que ce n'est pas aussi votre opinion ? Alors au Sénat, vous êtes très enraciné, vous êtes tous en lien avec les territoires. Mais franchement, vos collègues de l'Assemblée, c'est parfois un peu vaporeux.
Oui, mais vous savez, le cumul des mandats existe. Vraiment, je voudrais tordre le coup à cette idée qu'il n'y a pas de cumul des mandats. On peut être parlementaire, sédateur, député, conseiller municipal, conseiller départemental, conseiller régional, à condition de ne pas occuper de fonctions exécutives. Donc très honnêtement, et moi j'ai beaucoup de collègues sédateurs, qui sont ou conseillers départementaux ou conseillers régionaux. Donc ils ont un lien avec le territoire. Je vais vous dire, moi je n'ai plus aucun lien avec le territoire si je me limitais à cette notion, puisque je n'ai plus aucun autre mandat. Je me suis imposé cette règle d'être parlementaire sans aucun autre mandat.
Et je peux vous dire que du vendredi au dimanche, je tourne partout dans le département du Nord. Il n'y a pas le sentiment d'être décroché. Donc c'est un mauvais procès qui est fait à ce texte de 2014. Moi, je me battrai contre le retour du cumul des mandats. Aujourd'hui, on a les parlementaires à plein temps à Paris. Ils sont dans les commissions, ils sont dans les commissions d'enquête, ils sont dans les missions d'information, ils travaillent, ils sont présents. Vous savez, si on réétablit le cumul des mandats, ce ne seront pas des sénateurs maires qui seront là ou des députés maires, ce seront des maires députés ou des maires sénateurs. Ils préfèreront toujours le mandat local.
Alors vous évoquiez la crise à Mayotte. Jean-Luc Mélenchon a dénoncé le pouvoir méprisant et incapable, occupé par son nombril qui n'a rien prévu ni organisé. Pensez-vous aussi qu'il y a une responsabilité politique du pouvoir en place ?
Je n'aime pas le caractère outrancier de M. Mélenchon dans un drame aussi dur. Bien sûr qu'il y a des fautes, bien sûr qu'il y a des responsabilités, il faudra les établir. Et d'ailleurs, je pense qu'il sera utile qu'au Parlement, il y ait à un moment donné un débat sur la situation mahoraise après ces terribles événements. Donc oui, il faut établir des responsabilités, mais ce cyclone est absolument monstrueux. Il a été monstrueux et tous les météorologues le disent, il avait une puissance incroyable. Par contre, ce qui est vrai, c'est que l'explosion de Mayotte était déjà, non pas désespérée, mais catastrophique. Moi, j'ai retrouvé les chiffres, M. Barbi, il me permet de vous les donner.
Donc 28% des logements ne disposent pas d'eau courante, ne disposait pas d'eau courante. 59% n'ont pas de toilette à l'intérieur de l'habitation, 52% n'ont ni baignoire ni douche, 47% n'ont qu'une pièce ou deux en métropole, donc dans l'hexagone, c'est 19%. Donc oui, Mayotte est le département le plus pauvre. Nous avons une responsabilité particulière pour les 320 000 maorais officiels de nationalité française, et vous savez qu'il y en a 100, 150 000, 200 000 peut-être qui sont en situation illégale.
Certains font une chaîne de causalité très particulière. Ils disent, voilà, s'il y a des morts, c'est qu'il y a des bidonvilles. Vous les avez décrits. S'il y a des bidonvilles, c'est qu'il y a des immigrés clandestins. S'il y a des immigrés clandestins, c'est parce qu'il y a le droit du sol. Il fallait abolir le droit du sol plus tôt. C'est votre opinion aussi ?
Le droit du sol a été aboli en partie sur Mayotte. Je pense que les phénomènes migratoires, notamment venant de la Grande Comore, sont évidents. Il faut protéger Mayotte de ses arrivées intempestibles. Vous savez que Mayotte a la plus grande maternité de France, parce qu'effectivement, les femmes qui viennent de l'archipel des Comores, qui ne sont pas donc de Mayotte lui-même, viennent là accoucher pour espérer donner un espoir pour ses enfants. La vraie solution, elle est pour le développement du reste de l'archipel. Voilà la vraie solution politique. Donnez beaucoup de moyens, y compris français, à cet archipel de manière à limiter totalement les afflux de la Grande Comore.
Alors vous étiez hier à Matignon pour rencontrer le Premier ministre avec Boris Vallaud, votre homologue de l'Assemblée, Olivier Faure. À la sortie, vous nous avez dit « ce n'est pas conclusif, on reste sur sa fin ». C'est un peu le verre à moitié plein, le verre à moitié vide. Il n'y a pas eu de rupture non plus.
Non, non, il n'y a eu aucune rupture. Et on s'est quitté en se disant « mais s'il faut qu'on se revoie matin, midi et soir, y compris pendant les fêtes de fin d'année, on se revoit, parce que nous souhaitons un accord de non-censure ». Mais hier, après une heure de discussion avec le nouveau Premier ministre, on n'a pas senti une capacité à pouvoir toper, comme l'on dit, l'Irman, cet accord de non-censure. Monsieur Beyrou consulte, ce qui est bien normal. Il consulte, d'ailleurs, encore aujourd'hui, les communistes et les écologistes. Il faut qu'il en tire les conclusions. Nous, ce qu'on lui a dit, c'est très simple.
Nous ne souhaitons pas la censure pour la censure, la dissolution pour la dissolution, le chaos pour le chaos. Ce n'est pas la censure, toute la censure, rien que la censure. Pour reprendre une expression célèbre maintenant, nous, nous considérons qu'il faut avancer, et nous avons des demandes, des exigences. Nous serons une opposition constructive, mais exigeante. Exemple sur faire bouger les lignes sur la loi retraite. Il en a convenu.
Alors, ce n'est pas la brogation que vous demandez, quand vous dites faire bouger les lignes. C'est quoi ? C'est corriger tout ce qu'on peut corriger en attendant 2027 ?
Oui, parce que c'est 2027 qui sera le juge de paix, finalement. C'est la leçon présidentielle, et c'est là où ce débat reviendra. Mais d'ici 2027, éviter les conséquences les plus négatives pour les carrières longues, pour les personnes qui sont fatiguées, pour les personnes qui ont besoin de partir en retraite plus tôt. Donc, il est prêt, manifestement, à remettre le chantier. Parfait. Donc, c'est déjà un point acquis, mais il ne nous a pas dit comment. Et ça, c'est un point qui n'est pas acquis. De même, sur la loi immigration, il a considéré que c'était un irritant, je reprends son expression, qu'il fallait traiter. Qu'est-ce que cela veut dire ? Est-ce qu'il va négocier avec M.
Rotaillot, qui, selon toute vraisemblance, sera renommé ministre de l'Intérieur, quelque chose avec lui ? Là, on n'a pas non plus eu de réponse dans le détail.
Sur l'immigration, vous vous contenteriez de la transposition de ce qui a été voté en Europe ? Ça, on n'y échappera pas. Et puis, des décrets d'application de la loi déjà votée ?
Bien sûr, nous avons une loi qui a été adoptée il y a un an, un peu plus d'un an aujourd'hui, qui avait été censurée par le Conseil constitutionnel à cause de ce qu'on appelle dans notre jargon des cavaliers législatifs, donc des éléments qui n'avaient rien à voir avec le texte, et notamment qui avaient été portés par M. Rotaillot. La suppression du droit du sol, que vous avez vu tout à l'heure. La préférence nationale, pour nous, ce n'est pas des irritants, ce sont des chiffons rouges, très clairement.
Donc, si on reporte l'étude de ce texte, y compris en se disant, mais c'est en 2027 qu'on saura faire les choses, appliquons déjà la loi d'Armanin, qui n'est pas appliquée complètement, modifions éventuellement nos relations avec l'Angleterre, et notamment le fameux traité du Touquet, qui est aujourd'hui totalement inadapté, et puis voyons les choses. Ce n'est pas la peine de précipiter, il y a d'autres priorités. Je pense, par exemple, à la lutte contre le narcotrafic, et là, M. Rotaillot pourra compter, sur une collaboration, y compris de la gauche, pour lutter contre ce phénomène terrible dans notre pays.
Alors, hier, une loi spéciale a été votée, elle a quasi-unanimité, c'est la loi qui permettra de lever les impôts, et puis surtout d'endetter la Sécurité sociale, l'État, si besoin. Cette loi a été votée sans amendement, est-ce que ça vous convient ?
Oui, ça montre que l'unité nationale, quand elle doit être appelée, s'est existée dans notre pays. Je regrette que, notamment, une grande partie des députés et les filles se sont abstenus, je ne vois vraiment pas l'intérêt de s'abstenir. C'est une loi que je qualifierais de quasiment technique pour nous permettre d'éviter ce qu'on appelle aux États-Unis le shutdown, c'est-à-dire l'impossibilité de verser les salaires aux fonctionnaires, par exemple, ou les retraites. Donc, c'est une loi tout à fait nécessaire. Le vrai débat, ce sera dans le cadre de la nouvelle loi de financement de la Sécurité sociale ou de l'État au travers du projet de loi de finances. Donc là, ce sera plus compliqué.
Alors, avant cette loi-là, Eric Coquerel dit qu'on peut faire une loi d'urgence. En attendant de faire un vrai budget, on fait une loi d'urgence juste pour éviter que des Français deviennent imposables ou que certaines dispositions pénalisent certains Français.
Oui, vous avez raison. C'est en fait de dire clairement qu'il faut revaloriser les plafonds pour éviter de faire rentrer dans l'impôt sur le revenu des Français qui n'auraient rien à y voir au regard de l'inflation constatée de l'année précédente. Donc, pourquoi pas ? Là, on est dans une technique. Et là aussi, il y aura une illimité de le Parlement pour éviter cela.
L'un de vos prédécesseurs, François Repsamen, qui fut président du groupe PS au Sénat, pourrait entrer au gouvernement. Vous lui dites casse-coup ou c'est sa vie ?
Vous savez, moi, je n'ai plus beaucoup de relations avec le PS au Sénat qui a apporté depuis des années son soutien à la Macronie. Il était même sur un clip de campagne de la candidate tête de liste de la Macronie aux élections européennes. Donc, il a fait un choix que je respecte. Ce n'est pas mon choix. Moi, il est resté fidèle à la vieille maison, selon la formule consacrée de Léon Blum. Il a été critique, y compris récemment, par rapport à M. Macron. Mais M. Beyrou, c'est quand même l'un des bras droits historiques de la Macronie.
Même s'il prend ses distances, là ?
Il prend ses distances. Nous verrons bien jusqu'où. M. Repsamen est une figure historique de la gauche. Il a été président du groupe socialiste au Sénat. Il a été ministre. Il a été maire de Dijon. Il est toujours président de la métropole de Dijon. Mais il n'est plus socialiste. Je pourrais dire sur Radio-J, il n'est plus socialiste cachat.
Un mot pour finir de cette mission diplomatique que la France envoie en Syrie. Quelle attitude devons-nous adopter face au nouveau régime syrien ?
Beaucoup de vigilance. Moi, je suis heureux que celui qu'on a appelé le boucher de Damas ait été renversé. Il aurait pu l'être depuis 11 ans, si M. Barack Obama avait suivi la volonté de François Hollande à l'époque de bombarder les infrastructures militaires syriennes et de renverser le régime après la terrible utilisation de gaz sarin contre la population syrienne. Donc, on aurait dû renverser déjà M. Bachar el-Assad. Aujourd'hui, il est renversé par quelque chose d'assez complexe. Il y a des anciens islamistes, y compris des islamistes français considérés comme terroristes, qui sont dans les équipes qui ont renversé le régime.
Donc, c'est bien que la France reprenne possession notamment de son consulat et de son ambassade à Damas, ce qui n'était plus le cas depuis...
Mais vigilance.
Voilà, vigilance et négociation avec le nouveau pouvoir.
Merci beaucoup, Patrick Cannaire. Bonne journée. Et on vous retrouve, bien sûr, demain pour votre chronique. L'interview politique que vous pouvez retrouver en podcast sur radioj.fr. Quant à vous, Christophe, on vous retrouve demain à 7h45 pour un nouveau Barbier du Matin, votre invité demain sera. Ah, on n'en a pas encore. On négocie à chaque jour avec qui est en mouvant. Et rendez-vous à demain, 7h45 sur Radio J.
Patrick Kanner