Marine Tondelier : "Hénin-Beaumont, c'est un mélange de Dallas et de Baron Noir"
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
France Inter, Catherine Boulet, Eric Delvaux, le 5-7. Votre invitée ce matin, Eric Delvaux, c'est Marine Tondelier, élue Europe Écologie-Les Verts au conseil municipal d'Énim-Beaumont et auteure du livre Nouvelles du Front paru aux éditions Les Liens qui Libèrent. Oui, un livre sur l'évolution de cette ville du Pas-de-Calais depuis qu'elle est dirigée par le Front National, c'est-à-dire depuis les élections de 2014. Bonjour Marine Tondelier. Bonjour. Avant de parler du livre, racontez-nous d'abord comment s'est déroulé à la mairie, la soirée électorale de dimanche dernier. Était-ce l'enthousiasme ou était-ce la déception à cette mairie de Énim-Beaumont ?
Alors c'est la soirée électorale, elle est dans une salle municipale, il n'y avait personne puisque tout le staff Front National et tous les sympathisants triés sur le volet et sur invitation étaient à l'espace François Mitterrand, cette soirée privée du Front National. C'est les images de la queue leuleux que vous avez vu tourner toute la soirée. Et donc c'est vrai qu'alors que les soirées électorales à Élin, ça a toujours été tendu, mais au moins on était ensemble, enfin on échangeait et là on était 25 quoi.
Bon, donc pas grand monde pour commenter.
Oui, c'est triste de voir la ville municipale qui se désagrège.
À la tête de cette ville de Énim-Beaumont, il y a le duo Steve Brioua et Bruno Bild, le maire et son adjoint. Vous parlez de cette ville comme de la série Dallas et son univers impitoyable dans votre livre. Qu'y a-t-il d'impitoyable dans la ville de Énim-Beaumont ?
Ça fait des années qu'on a une vie politique à suspense. C'est un mélange de Dallas et de Baron Noir d'ailleurs. Et donc on a en 2001, Gérard Dallonjul qui se présente à l'époque, il est directeur de cabinet et il bat le maire en place pour qu'il travaille. Après s'être fait virer un an, il vient prendre sa revanche et il devient maire à 30 ans. Il pète un plomb, il devient clientéliste, des marchés publics. Il finit quand même avec 18 chefs d'inculpation sur le dos. Je pense qu'on peut dire que c'est un champion du monde. Et puis le front national d'élection en élection, on le voit se rapprocher. Et puis c'est un suspense insoutenable aussi.
Le maire qui est élu en 2009 finit par faire un AVC au bout de trois mois en se rendant compte de l'impuissance qu'il a et de tout ce qu'il découvre dans les couloirs de la mairie. Et puis c'est un peu lutte contre l'océan, le jeu où on joue à la plage. Et puis ça a fini par arriver en mars 2014. Et là aussi avec le Front National, on n'est jamais déçus.
En tant qu'opposante, Europe Écologie Les Verts, opposante à la mairie du Front National de Hénin-Beaumont, comment êtes-vous traitée au Conseil municipal ?
Mal. Alors après je pense que l'opposition c'est dur en vrai partout en France. Que ça a un luxe, c'est de pouvoir être ce matin à la radio et d'en parler. Ce qui n'est pas le cas d'un employé municipal ou d'une association qui souffre et doit le faire en silence. Mais il y a des propos qui sont inadmissibles. Moi au dernier Conseil municipal, on m'a expliqué en dix minutes que j'avais du sang sur les mains, que j'étais un emploi fictif, que j'étais corrompue. Et ça, moi quand j'entends ça, ça me glisse un peu dessus. Mais il faut entendre les réactions dans la salle. Quand on dit que j'ai du sang sur les mains, la salle c'est un sidération criminelle.
Calomnière, calomnière, il en restera toujours.
Oui, c'est complètement absurde, mais ça passe, ça a prise. Moi c'est ça qui me surprend, c'est à quel point la propagande dans cette ville a prise, parce que c'est répété et qu'on va m'expliquer dans la rue que je suis cumularde, alors que j'ai qu'un seul mandat. Et on va me dire, alors vous cumulez votre mandat. Bah non, mais comme on l'a entendu tellement de fois, c'est forcément vrai.
Vous dénoncez aussi un climat d'espionnage, de délation, qui vous amène même vous à avoir un peu de paranoïa dans la vie de tous les jours.
Ouais, je sais pas si c'est de la paranoïa, en tout cas moi, dès que je mets un pied dehors maintenant, je fais comme si j'avais un drone au-dessus de ma tête, de manière à être irréprochable, ce que j'étais tout de toute façon avant. Mais c'est vrai qu'il n'y a plus de légèreté en fait. Il n'y a plus de légèreté, il y a une vraie chape de plomb qui s'abattue sur cette ville. Et moi ce qui me choque le plus finalement, au moins quand c'est des attaques frontales, c'est officiel. Ce qui me choque le plus, c'est les moments où on se rend compte qu'on est en train de rentrer dans la clandestinité pour des choses aussi bêtes que dire bonjour à quelqu'un sur le marché.
Il y a des gens qui vont le faire, mais il y en a qui vont vous dire bonjour de loin en disant on se voit après, parce que là tu vois... Et ça, ça angoisse quoi, parce qu'on se dit mais c'est quoi le problème de dire bonjour sur un marché ?
On a entendu Marine Le Pen s'en prendre régulièrement aux médias nationaux, localement également à Hénin-Beaumont, la presse locale n'est pas toujours très bien traitée.
Oui, on peut même dire qu'elle est carrément maltraitée, ils refusent de leur parler, ils ne leur parlent que par droit de réponse une fois que l'article est paru et qu'ils ont refusé de réagir à ce moment-là. Moi, là où je leur en veux beaucoup, c'est qu'à Hénin-Beaumont, comme dans beaucoup d'endroits en province, le journal local La Voix du Nord, c'était le lien social entre les habitants. Outre la rubrique nécrologique, qui est sûrement la plus lue comme partout ailleurs, mais voilà, il y avait la fête des écoles. Mais ce qui dérangeait le Front National, c'est que c'était un lien entre les habitants qui ne passait pas par eux.
Et donc ce qu'ils souhaitent, c'est que les gens se désabonnent et ils y parviennent, c'est ça le plus déplorable. Et à la place, leur lien d'information, c'est maintenant le journal municipal qui a un gros avantage pour eux. C'est eux qui l'écrivent.
Ceci étant dit, il y a une chose qu'il faut reconnaître à la mairie d'Hénin-Beaumont, c'est d'avoir à peu près rétabli les comptes. Parce qu'il y avait quand même une comptabilité dans le rouge à Hénin-Beaumont et c'était connu pour ça.
La comptabilité était dans le rouge et la ville était au plus profond en 2009, quand Gérard d'Allongeville est révoqué de ses fonctions de maire et va en prison. Mais la réalité, c'est que s'ils avaient gagné en 2009, jamais ils n'auraient pu faire tout ça. Là, ce qui s'est passé, c'est que de 2009 à 2014, une équipe qui gagne en 2009 nettoie les écuries d'Ogias, fait des douze travaux d'Hercule, fait tout le travail ingrain, les impôts qui ne peuvent pas baisser, les services qui ne peuvent pas être rendus parce qu'il n'y a plus d'argent dans les caisses, toutes les règles de services publics à remettre en place dans la mairie parce que rien ne fonctionnait normalement.
Et puis au moment où les gens, vraiment électoralement, font payer ce prix-là en disant « le sang, la sueur et les larmes, ça suffit », le Front National arrive dans une ville rétablie. On leur a déroulé le tapis rouge et au moment où ils arrivent, ils peuvent au bout d'un mois baisser les impôts, on voit bien que ce n'est pas juste grâce à eux. Ils peuvent inaugurer tout ce qui a été lancé comme travaux au mandat d'avant. C'est la vie politique, moi je ne me plains pas, c'est un peu le jeu de la vie comme on dit. Mais c'est facile pour eux de se présenter comme des bons gestionnaires.
En réalité, ce qu'ils font aujourd'hui à Élin-Beaumont, réparer les trottoirs, mettre des fleurs, faire des fêtes, c'est le minimum syndical de ce qu'on peut attendre d'un maire. Moi je ne vois pas de projet à 30 ans par contre.
Dans votre livre, d'un côté vous dénoncez les méthodes du Front National, de l'autre vous l'écrivez, je vous cite, « Le maire Steve Brioua a engrangé depuis le début de son mandat quelques victoires à Élin-Beaumont » et vous écrivez plus loin « Il y a même de quoi désarçonner ». Qu'est-ce qui vous désarçonne pour dire du bien quand même de cette mairie ou de quelques actions de cette mairie Front National ?
Moi ils me répètent beaucoup que je suis stérile et revancharde, c'est leur moto depuis le début du mandat. Je pense l'être bien moins qu'eux en réalité et je sais reconnaître ce qui marche. D'ailleurs je pense que pour être crédible sur les critiques, il faut être lucide sur ce qui fonctionne.
Et ce que je vois, c'est à la fois effrayant et symptomatique, c'est que malgré les attaques frontales dont je vous parle, contre l'opposition, contre les journalistes, contre des employés municipaux qui vraiment, on est à la limite de France Télécom parfois, contre des associations, malgré tout ça, 90% de la population va vous dire « quand même Steve, quand même il est sympa, quand même la ville va mieux ». Et objectivement ce constat-là, il est vrai. La ville va mieux qu'en 2009, je vous rassure. Mais c'est vrai que ces fêtes, ces fleurs, etc., ça désolidarise finalement les gens des opposants ou de ceux qui souffrent. Et ça fait qu'ils ne s'identifient pas à ce combat-là.
Dans cette campagne présidentielle, Martine Le Pen se présente comme la candidate du peuple. Aïna Beaumont, quelle est la politique sociale de la ville ?
Il n'y en a pas vraiment. C'est une ville du bassin minier. Ce qui est sûr, c'est que moi, je suis écologiste, donc j'aime bien les comparaisons animalières. C'est un parti vautour qui arrive à des endroits pas par hasard. Et cette ville était une piste d'atterrissage idéale parce que débâque l'économique et parce que débâque le politique et qui mène ensuite une politique dite du caméléon. Vraiment, c'est le propre du populisme. C'est qu'on va se mettre à la couleur locale et on va se revendiquer de Jean Jaurès, etc. Donc, de ce point de vue-là, ça a été réussi.
Mais il y a quand même quelque chose de perturbant, de paradoxal, de se revendiquer de Jean Jaurès et de faire la charte ma commune sans migrants. De se revendiquer de Jean Jaurès et d'harceler des employés municipaux. À un moment, c'est Dr. Jekyll et Mr. Hyde.
Marine Le Pen qui ne veut pas qu'on la classe d'un parti d'extrême droite et le maire Steve Briouat qui honore l'extrême droite européenne.
Exactement. Dr. Jekyll et Mr. Hyde et qui va à Nice réconcilier avec les milieux les plus fascistes parce qu'électoralement, ils en ont besoin.
Eh bien, on lira tout ça dans votre livre. Ça s'appelle Nouvelles du Front. Votre témoignage d'élu à Hénin-Beaumont. Et c'est paru aux éditions Les Liens qui libèrent. Merci Marine Tondelier.
Merci.
Marine Tondelier