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interviewfranceinter· 22 juin 2026 23 min

"On vit l'une des années les plus froides du reste de notre vie", alerte Magali Reghezza-Zitt

Source d'origine 2 locuteurs

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:02
Présentateur

8h24, France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, La Grande Matinale. 49 départements en vigilance rouge, canicule ce lundi, de nouveaux records de température attendus. Cette vague de chaleur comparable à celle de 2003 s'apprête à rester dans les annales, déjà la deuxième de la saison, alors que l'été n'a pas encore commencé. Comment vivre dans un monde à 40 degrés ? Ce genre d'épisode va-t-il devenir la norme ? Est-ce qu'on peut encore revenir en arrière ? On en parle avec nos deux invités, Benjamin. Bonjour Magali Regezazit. Bonjour. Merci d'être avec nous ce matin sur Inter.

Vous êtes géographe, ex-membre du Haut Conseil pour le Climat, spécialiste des risques et de l'adaptation au réchauffement climatique. Et je rappelle votre ouvrage, Bienvenue en 2055 dans un monde neutre en carbone. C'est aux éditions du Seuil, juste à côté de vous Jean-Baptiste Fressos. Bonjour. Bonjour. Merci d'être avec nous. Vous êtes historien des sciences et de l'environnement, chercheur au CNRS et auteur de Sans Transition, une nouvelle histoire de l'énergie, là aussi aux éditions du Seuil. Pour commencer, même question à tous les deux. Est-ce qu'on est en train de vivre un moment historique du point de vue climatique, Magali Regezazit ?

1:10
Invité

Comme en 2019, comme en 2022, comme en 2023, comme en 2024. Voilà. Alors oui, effectivement, on bat des records et ce n'est pas un scoop puisque les scientifiques l'annoncent depuis 30 ans. On est en train de vivre, et je le répète, une des années les plus froides du reste de notre vie. C'est-à-dire que cet événement qu'on appelle historique, il est effectivement historique puisque ni vous ni moi ne l'avons jamais vécu, mais ça va devenir un événement quasi normal en 2050, justement. Ce que vous êtes en train de dire, c'est que cette année, ce tout début d'été qu'on est en train de vivre, il va nous paraître frais dans les années à venir ? Bien entendu. C'est une loi physique.

Tant qu'on rajoute de l'essence dans le moteur du réchauffement climatique, eh bien le climat se réchauffe et plus le climat se réchauffe, plus ces événements vont devenir fréquents, précoces, intenses et longs.

1:57
Présentateur

Et on va voir tout au long de ce grand entretien ce que l'on peut faire à court terme. À long terme, je rajoute à nos auditeurs que vous pouvez bien sûr appeler pour poser toutes vos questions au 01-45-24-7000. Jean-Baptiste Fresseau, là encore votre casquette d'historien. On fait ce parallèle avec l'épisode caniculaire de 2003, les près de 15 000 victimes qui en ont découlé. On est dans un épisode climatique qui est similaire à ce que l'on avait vécu à 2003 ? Comme l'a dit Magali, ce n'est pas un épisode, c'est quelque chose qui s'ouvre et qui n'a pas de fin. Épisode, je ne pense pas que ce soit le bon terme. En termes de mortalité sur la canicule, on ne le saura qu'après.

En 2003, il y avait eu 15 000 morts. En 2022, il y en avait eu moins. Je ne saurais pas vous dire les chiffres, mais c'était moins de 10 000. Parce qu'il y avait eu des efforts d'installation de pièces fraîches dans les EHPAD, etc. Donc, il n'y aura peut-être pas forcément le même nombre de morts qu'en 2003. Par contre, c'est quand même catastrophique à tout point de vue. Mais vous êtes d'accord avec votre voisine qui dit que ce n'est pas exceptionnel ? Oui, c'est évident. Et ça, effectivement, on le sait depuis, même plus que 30 ans en vérité, depuis les années 70, on sait exactement ça.

Donc, des décennies d'alerte des climatologues, des scientifiques du GIEC aussi, tout ça a été récurrent, incessant. En fait, on peut dire que là, on est exactement dans ce qui avait été prévu ces dernières années.

3:14
Invité

La question, c'était de savoir quand. Ce n'était pas de savoir si. Mais je vous rappelle que sur ce plateau même, je crois, certains politiques ont expliqué que le GIEC exagérait. Enfin, il faut quand même dire aussi, aujourd'hui, vous avez des scientifiques qui prennent la parole.

3:27
Présentateur

Cette référence à Thomas Ménager, qui l'année dernière, député RN du Loiret, avait effectivement tenu ses propos sur les rapports du GIEC.

3:32
Invité

Mais il n'est pas le seul. Moi, cette canicule, en fait, elle m'angoisse aussi parce que je me souviens de 2022. J'étais encore au Conseil pour le climat, au Conseil pour le climat qui avait déjà écrit en 2022 que les services de secours étaient à la limite de leur capacité. Enfin, tout est écrit dans les rapports. Je veux dire, on a même fait des dessins, pour le dire. Météo France a sorti en début 2025 un gros rapport pour parler de la trajectoire climatique. Là encore, il y a des dessins.

Moi, j'ai très peur aujourd'hui parce que, et vous l'avez vu d'ailleurs sur la précédente canicule, les scientifiques continuent de se faire insulter, les scientifiques se font traîner devant les tribunaux, on entend de la désinformation permanente. On est en train d'agiter, en fait, des peurs alors que la réalité, c'est que ce phénomène, non seulement... Alors, bien sûr, 40, on le rappelle, 40 n'a été franchi à Paris pour l'instant que trois fois. Donc, on est vraiment dans quelque chose qui, pour un observateur, pour un individu, c'est évidemment quelque chose d'inouï, d'inédit. Pour tout un chacun qui le vit dans sa chair, en l'occurrence.

Et je ne minimise pas la souffrance des individus. Et d'ailleurs, vous voyez peut-être aussi qu'aujourd'hui, on a beaucoup parlé des personnes âgées en 2003. Aujourd'hui, en mai, par exemple, l'ARS a bien montré, pardon, Santé publique France a bien montré que c'était les 15-45 ans. Moi, je suis très inquiète aujourd'hui pour les gens qui travaillent, pour les enfants, pour toutes ces victimes, pas simplement de santé physique, mais mentale. Les gens, par exemple, qui aujourd'hui ne peuvent pas aller se soigner parce que simplement aller à l'hôpital pour faire sa chimiothérapie, c'est compliqué. Il faut penser à tous ces malades.

Donc, en fait, on ne commence qu'à voir aujourd'hui le début d'un bilan qui risque d'être à la fin de l'été absolument épouvantable.

5:12
Présentateur

Jean-Baptiste, ça veut dire que vous ne croyez pas à un électrochoc de tout un chacun, les politiques, les citoyens, se disant « Ah là là, là vraiment, on touche du doigt cette réalité et il faut vraiment qu'on fasse quelque chose. » Mais disons qu'on a l'expérience d'électrochocs successifs qui n'ont pas introduit un basculement ni dans les comportements ni dans les politiques publiques. Donc, c'est vrai qu'on peut être suspicieux sur cette idée d'une sorte de bascule d'un seul coup, un avant, un après, après la canicule. Je voulais revenir sur deux mots. Premièrement, tout était écrit. Et deuxièmement, le GIEC exagère. Alors, en fait, tout n'était pas exactement écrit.

Il y a un article très intéressant de Robert Votard qui date de 2023 dans Nature qui explique que les modèles actuels n'arrivent pas à reproduire ce qui arrive précisément en Europe de l'Ouest, ces grandes vagues de chaleur. Donc, c'est assez inquiétant parce que ça veut dire que c'est peut-être pire encore que ce qu'on prévoyait. En rappelant que l'Europe se réchauffe deux fois plus que la moyenne du globe. Tout à fait. L'autre point sur le GIEC exagère, ça renvoie à ce que disait Robert Votard. Il se pourrait que le GIEC, en fait, était plutôt prudent dans l'histoire de l'institution. Il faut voir que c'est une institution qui fonctionne sur le consensus.

Il y avait eu un débat important entre des climatologues, en particulier Jim Hansen et le GIEC, sur plein de paramètres et de discussions sur la sensibilité climatique, sur la hausse du niveau des océans, etc. Et le GIEC était plutôt timide et précautionneux. Donc, il y a un biais plutôt vers, non pas l'alarmisme, mais plutôt le contraire. Il faut qu'on ouvre le chapitre de ce que l'on peut faire d'abord à court terme face à ces vagues de chaleur. Il y a deux phrases que je veux vous soumettre, Magali Régzazit.

La première, c'est celle de Monique Barbu, la ministre de la Transition écologique, qui disait la semaine dernière que la réponse du gouvernement, je cite, n'était pas à la hauteur de ce que nous devons faire sur l'adaptation. Gabriel Attal, lui, dit sur la question de l'adaptation, on n'a pas été assez loin, assez vite et on paie ces retards aujourd'hui, dit-il. Bon, ils ont le mérite d'une forme de lucidité sur cette question de l'adaptation au changement climatique.

7:08
Invité

Oui, mais là aussi, je renvoie au rapport du Conseil pour le climat. Je peux le faire puisque je n'y suis plus. Donc voilà, il faut regarder les titres, aller plus vite, aller plus loin, aller encore, etc. Moi, j'avais l'habitude de dire qu'on était les meilleurs élèves d'une classe de cancre. Le problème de l'adaptation, c'est qu'aujourd'hui, on met des pansements, on gère l'urgence, on gère des crises. Et pour l'instant, on a la chance d'avoir des services de secours qui tiennent, on a la chance d'avoir des hôpitaux qui tiennent, on a la chance d'avoir une solidarité nationale qui fait que ça tient encore. Alors oui, l'adaptation.

Oui, l'adaptation, mais d'une part, l'adaptation, ce n'est pas juste de mettre en place des solutions purement réactives. Il va falloir aussi s'adapter. Puis s'adapter à quoi ? Parce que quand on aura 50 degrés en 2050, ça ne sera plus la même limonade. Mais au-delà de ça, tant qu'on fait de l'adaptation sans derrière mettre en place les moyens d'arriver à cette fameuse neutralité carbone, ça ne marche pas. Et ça, si vous voulez, c'est compliqué parce qu'aujourd'hui, la grande crainte qu'on a, c'est que l'adaptation, qui, je le répète, est absolument indispensable, est en train de faire passer à la trappe la question de l'atténuation.

8:18
Présentateur

Alors, on va en parler. On va parler évidemment du plus long terme et de ce qu'on peut faire en termes d'émissions de gaz à effet de serre et de savoir si une neutralité carbone est possible. Mais puisqu'on est dans l'adaptation là tout de suite maintenant, il faut qu'on ouvre le fameux dossier de la climatisation puisqu'on se pose tous la question. C'est un débat qui traverse la société, la classe politique. Le Rassemblement National, en fin de semaine, défendait un plan massif de climatisation en ciblant particulièrement les plus vulnérables, les hôpitaux, les EHPAD, les écoles. Jean-Luc Mélenchon répond climatiser partout, ça veut dire augmenter les dégâts. Qui a raison ? Qui a tort ?

Qu'est-ce qu'on fait avec la climatisation ? La climatisation, c'est un bon exemple. On voit que transition et adaptation, ça ne se rejoint pas forcément. Oui, c'est une manière d'adapter un bâti qui n'était pas fait pour vivre à 50 degrés à Paris sans doute. Après, ça réchauffe l'environnement urbain, ça consomme quand même de l'énergie, ça utilise des substances chimiques qui ne sont pas toutes sympathiques, des fluides frigorigènes fluorés. Il y avait un rapport récent de l'ECA qui expliquait que ces fluides frigorigènes sont les premières sources d'émissions de PFAS quand même. On vous dira que l'énergie utilisée par la clim en France est décarbonée puisque c'est du nucléaire.

Il y a aussi des études qui font état de réchauffement assez limité. On a nos confrères du monde qui ont pris l'exemple du Japon sur la décennie 2000-2010, l'utilisation généralisée de la clim au mois d'août qui aboutissait à une hausse de 0,046 degrés tout en permettant de faire baisser la mortalité liée aux canicules de plus de 30%. Est-ce que quand même, malgré tout, le bénéfice risque... Exactement, c'est une analyse coût-bénéfice qu'il faut faire de manière rigoureuse. Il ne faut pas que ce soit des pétitions de principe. Après, à l'échelle mondiale, il faut rappeler que la climatisation, il y en a 2 milliards actuellement des climatisations.

Selon l'AIE, il y en aura 5,6 milliards en 2050. Et maintenant, c'est déjà 1,7 gigatonnes d'émissions de CO2 qui valent. Donc, ça ne pèse pas rien non plus. C'est-à-dire que ça va devenir aussi important que le chauffage dans quelques décennies. Magali Réguez-Azide, vous dites que la clim, c'est un faux débat. Et c'est vrai que peut-être ceux qui nous écoutent ce matin ont parfois quelques difficultés à entendre les critiques qui sont faites au fait de vouloir climatiser davantage. Quand on est un étudiant, qu'on vit dans une chambre de bonne, dans une étuve, on se dit que la clim, c'est une personne âgée dans un hôpital qui n'est pas climatisée.

On se dit, certes, il ne faut pas que ça empêche de penser long terme, mais là, à court terme, c'est quelque chose d'utile et de nécessaire.

10:47
Invité

C'est exactement comme le nucléaire en son temps. C'est-à-dire que c'est une diversion. C'est un chiffon rouge qu'on agite pour ne pas parler du fond.

10:55
Présentateur

Un nucléaire qui permet précisément d'utiliser de la clim sans polluer.

10:58
Invité

Oui, mais pas que. En polluant moins. En polluant moins. Mais typiquement, le nucléaire, ça a été un argument pour oublier le fait que notre énergie n'est pas décarbonée. Et oublier que le fait que notre énergie n'était pas décarbonée, ça se voit aujourd'hui dans la facture des ménages français. Parce que, par exemple, pour prendre leur voiture, ils sont obligés de payer plus cher. Et qu'aujourd'hui, les ménages ont une taxe carbone qui ne dit pas son nom du fait du blocage du détroit d'Orbus dont on a parlé tout à l'heure.

11:20
Présentateur

Les Français qui payent aussi moins cher leur facture d'électricité que grâce au nucléaire.

11:23
Invité

Oui, mais on n'a pas dit... Attendez, je n'ai pas dit ça. Je dis juste que le mix est décarboné. Le mix électrique est décarboné. Le mix énergétique ne l'est pas. Et le but, c'est d'enlever, se décarboner le mix énergétique.

11:33
Présentateur

Mais pourquoi faux débat sur la clim ?

11:34
Invité

Parce que sur la clim, en fait, le sujet, c'est comment est-ce qu'on va produire du froid accessible à tous dans les années qui viennent. Donc, dans la clim, en fait, dans ce qu'on appelle la clim, dans ce froid qui est produit, ça va du petit climatiseur monobloc qu'on colle dans une maison qui est une passoire thermique, un logement, avec les fenêtres ouvertes et en fait, ça ne sert à rien, jusqu'à des réseaux de froid urbains collectifs qui, eux, sont efficaces. C'est tout ça, la clim. Je vous donne trois exemples. Les locataires. Les locataires, pour installer une clim qui fonctionne, ça ne dépend pas d'eux, ça dépend du propriétaire. Vous êtes dans du collectif.

Aujourd'hui, dans du collectif, installer une clim, c'est la cata parce qu'il y a les règlements de copropriété et là aussi, vous risquez d'installer des appareils qui vont vous coûter cher et qui vont servir à rien. Alors oui, il faut impérativement, évidemment, avoir des pièces froides, refroidir notamment les écoles et les hôpitaux. Maintenant, je vous donne juste un exemple. Les gamins, aujourd'hui, comment ils vont à l'école ? Parce qu'entre chez eux et l'école, il y a un petit trajet à faire. Et ce petit trajet à faire, quand il fait 35, 40 degrés, en fait, les gamins, ils tombent comme des mouches.

Parce qu'effectivement, même sur 5 ou 600 mètres, ça peut être extrêmement compliqué d'aller à l'école. Moi, j'ai un bureau, j'ai la chance d'avoir un bureau qui est bien ventilé, mais pour aller de chez moi au bureau, il faut que je prenne des transports en commun qui ne sont pas climatisés avec des gens qui font des malaises.

12:50
Présentateur

Donc, Jean-Baptiste Frasso, et si on pose la question, juste avant de parler du long terme, de cette adaptation, dans ce cas-là, qu'est-ce qui est le plus efficace ? Est-ce que c'est la végétalisation ? Est-ce que c'est la rénovation thermique des bâtiments ? Oui, il faut rénover les bâtiments, oui, il faut végétaliser et oui, il va falloir climatiser plein d'endroits. Donc, voilà, je crois que c'est tout. Ce n'est pas vraiment un débat. Effectivement, ce n'est pas un très bon débat, je suis d'accord. Moi, je pense que surtout, ça montre, une fois encore, qu'il ne faut pas sous-estimer les émissions qui sont liées à l'adaptation. Donc, il y aura la climatisation.

Alors, ce n'est pas en France nécessairement, mais à l'échelle mondiale, ça va peser très lourd quand même dans les décennies qui viennent. En Inde, il n'y a que 10% de la population qui est équipée de climatisation. Or, il fait extraordinairement chaud. Quand l'Inde s'enrichit et elle est en train de s'enrichir fortement, il y aura de plus en plus de clim et donc, ça va émettre beaucoup de CO2. On a les exemples du dessalement de l'eau. Alors, ce n'est pas en France une fois encore, mais ça pourrait arriver, qui sait ? C'est déjà à Barcelone. Ça, ça émet aussi énormément de CO2. On pourrait encore parler de l'adaptation des côtes.

Vous adaptez, une fois encore, entre guillemets, ça crée le problème. Mais par exemple, les rénovations des bâtiments, ça marche ou pas ? Oui, bien sûr. L'efficace ? Oui, vous consommez moins d'énergie, soit pour vous pâtir au froid, soit pour vous chauffer. Donc, ça, isoler les bâtiments, c'est très important. Si on élargit la focale, il faut rappeler ce chiffre, le réchauffement climatique dû aux activités humaines dépassera 1,5 degré autour de 2030. C'est encore une fois le résultat d'une étude du 11 juin d'un consortium international de chercheurs qui actualise chaque année et les indicateurs du GIEC.

Pourtant, devant ce constat, Magali Regezazide, vous restez optimiste dans votre dernier livre qu'on citait tout à l'heure. Vous imaginez un futur, une France décarbonée à horizon 2055. Ça veut dire que tout n'est pas perdu malgré le constat-là que l'on fait depuis une quinzaine de minutes ?

14:34
Invité

La question n'est plus de savoir si on va décarboner, mais quand et comment. Si demain, notre société s'effondre, on va y mettre moins de CO2. Si demain, des pays comme la Chine ou les Etats-Unis, enfin les grandes puissances, se mettent à inonder le marché avec des machines, avec des appareils qui permettent par exemple d'utiliser cette énergie, cette électricité décarbonée, on va les acheter. Le problème étant que derrière, il existe, en fait c'est ça, la grosse difficulté aujourd'hui, c'est qu'on sait que les solutions existent. On sait qu'elles sont accessibles, on sait qu'elles sont faisables et on sait qu'elles amènent des bénéfices.

Typiquement, vous parliez tout à l'heure de la rénovation énergétique des bâtiments. Quand on va rénover des bâtiments pour améliorer le confort, pour lutter contre le mal logement, eh bien aussi, on peut intégrer à l'intérieur de cette rénovation du bâti ces enjeux d'adaptation à la chaleur, ces enjeux de raccordement à des réseaux de froid, ces enjeux de réaménagement de l'espace pour consommer moins.

15:34
Présentateur

C'est un cercle vertueux.

15:35
Invité

C'est un cercle vertueux. Le problème, c'est que, je plaide coupable, comme beaucoup de mes collègues, on a passé des années à parler du diagnostic en disant que les solutions étaient là et en imaginant que ça suffirait pour déclencher l'action politique. Et en fait, on se rend compte aujourd'hui que ça n'est pas le cas. Que ça n'est pas le cas parce que tout simplement, peut-être, ni vous ni moi, on a vécu dans un monde décarboné. On ne sait pas ce que c'est. Et comme l'a dit très bien Jean-Baptiste, c'est la première fois dans notre histoire qu'on va devoir abandonner des énergies. On va devoir abandonner des leviers de prospérité. On a construit notre société là-dessus.

Et donc, comment on imagine ce futur ? Ce bouquin, il n'est pas optimiste, il n'est pas pessimiste. Il donne juste l'idée de si je mets en place ce qu'il y a écrit dans les rapports, ça ressemble à quoi ? Entre nous, je ne suis pas persuadée qu'aujourd'hui, vu la qualité des débats qu'on a dans notre pays, on arrive à ce monde-là. Parce qu'en réalité, ça suppose d'avoir des stratégies industrielles, des stratégies agricoles, des stratégies économiques, des stratégies fiscales qu'on n'a pas. On reparle de la clim. Est-ce qu'on va demain climatiser les champs ? Est-ce qu'on va demain climatiser toutes les étables ? Tous les élevages ? Est-ce que demain, on va climatiser toutes les usines ?

Est-ce que demain, on va climatiser les cuisines des restaurants ? Est-ce que demain, on va climatiser les rues ? Est-ce que demain, nos policiers et nos gendarmes, ils vont vivre dans des bulles climatisées ? C'est ça le sujet. Le sujet, c'est qu'aujourd'hui, il y a plein d'activités qui ne peuvent pas être climatisées et pour lesquelles, il va falloir avoir des transformations bien plus grandes pour qu'on puisse vivre avec cette chaleur.

17:10
Présentateur

Mais alors, vous y croyez, vous n'y croyez pas ? Qu'est-ce qui est réaliste, là, en termes de décarbonation à horizon 55 ? Avant de répondre à votre question, je voudrais juste faire une remarque historique. Je suis historien, en tout cas. À un moment, il a été dit, en gros, l'adaptation, ça fait qu'on va mettre au rebut la question de la transition. Tant pis, on ne va pas arriver à se décarboner, mais finalement, on va s'adapter. En fait, ce n'est pas un processus récent. La question du changement climatique a d'abord été posée comme une question d'adaptation.

Dès 1976, aux Etats-Unis, il y a un rapport qui se fait suite à une conférence intitulée Living with Climate Change, vivre avec le changement climatique. Le constat, c'est qu'évidemment, on ne va pas décarboner l'économie mondiale. Ça n'a pas grand sens. Il y a plein de choses qui sont entièrement dépendantes du carbone. Et donc, la seule chose qu'on peut faire, c'est s'adapter. Et la conclusion très optimiste et très gratifiante, c'est que pour les Etats-Unis, c'est un rapport américain, une fois encore, 3 degrés, on peut encaisser ça. C'est un grand pays, on peut déplacer les productions agricoles si nécessaire.

J'ai l'impression que ce qu'on est en train de vivre maintenant, c'est aussi la fin de cette illusion que pour le monde riche, ce n'était pas un si gros problème. Donc là, il va peut-être passer enfin quelque chose de différent où cette question évidente de on va s'adapter, elle va être quand même de plus en plus discutée, y compris au sein du monde riche. Mais je trouve que c'est important de raconter l'histoire comme ça parce que ça montre bien qu'on a vachement essayé de faire la transition et puis on n'y arrive pas et maintenant, il va falloir s'adapter. Non.

En fait, les élites politiques, économiques européennes et américaines dans les années 80 font le choix du Paris, enfin le Paris du changement climatique en disant on pourra s'adapter. Alors, est-ce qu'ils avaient raison quand les Américains disaient ça va être compliqué de faire une transition énergétique et est-ce que c'est réaliste ? Je pense qu'ils soulevaient des vrais problèmes et je ne crois pas qu'on ait toutes les solutions.

Et je crois que c'est important de bien comprendre qu'effectivement, la neutralité carbone est un idéal, c'est ce vers quoi il faut tendre, mais ça restera un idéal inatteignable pour plein de raisons technologiques mais aussi politiques, géopolitiques, économiques. Mais juste, si cet objectif de neutralité carbone est atteint, est-ce que au fond, l'épisode caniculaire qu'on est en train de vivre, on le vivra de toute façon ? Ou est-ce qu'au fond, on est dans une sorte de dynamique irréversible même si on fait tous ces efforts-là ?

19:21
Invité

C'est une loi physique. La température du globe, elle dépend de la quantité de CO2 présente dans l'atmosphère. Aujourd'hui, on ne sait pas aller le chercher pour l'enlever. Par contre,

19:31
Présentateur

on continue à en rajouter. Donc en fait, il y a un phénomène d'inertie qui fait que même si demain on était en neutralité carbone, il n'y aurait pas de retour en arrière ?

19:39
Invité

Il n'y a pas de retour en arrière. Le retour en arrière, il va arriver, mais ça prendra plusieurs décennies. Par contre, tant qu'on continue en mettre, ça se réchauffe. Et plus ça se réchauffe, plus tout le reste se dégrade. Le cycle de l'eau, le cycle de la végétation, le cycle, par exemple, des proies et des prédateurs. Donc en fait, on commence à voir, nous, parce qu'on est touchés, évidemment, et je trouve que ce que Jean-Baptiste a dit, c'est très important. Dans les années 90-2000, le changement climatique, c'était pour les petites îles. C'était loin. C'était pas chez nous. On allait réussir. Mais aujourd'hui, c'est encore le cas. C'est dans notre pays.

Tous ceux qui ont la clim, tous ceux qui sont justement bien et qui ont des moyens, c'est pour les pauvres. Nous, on n'est pas touchés.

20:21
Présentateur

Justement, on a une question de François au Standard de France Inter. Bonjour, bienvenue François. Bonjour à tous. Merci de prendre ma question. Eh bien, écoutez, oui, oui, ma question va être un peu égoïste. Je me posais simplement la question de savoir si dans notre pays, avec notre situation géographique, le fait qu'on soit en frontal avec l'Atlantique, etc., on avait un réchauffement climatique qui était plus intense chez nous qu'ailleurs sur le globe, la France, l'Europe. On pense aussi aux amis ultramarins. Voilà. Je voulais savoir si, d'un point de vue des impacts, on était particulièrement exposés dans notre pays ou pas.

21:06
Locuteur

Merci.

21:07
Présentateur

Alors, on a déjà mentionné, effectivement, l'Europe de l'Ouest, enfin, l'Europe se réchauffe, en gros, deux fois plus vite que le reste de la planète. particulièrement l'Europe de l'Ouest. C'est parce que, déjà, quand on dit la Terre se réchauffe de 3 degrés, ça prend en compte les océans. Or, les océans se réchauffent beaucoup moins vite que les continents. Donc, en fait, les continents se réchauffent davantage. Deuxièmement, l'Europe est proche. Il y a l'Arctique qui se réchauffe beaucoup plus vite que le reste de la planète et ça, ça influe sur le climat du continent européen. Et puis, il y a un troisième phénomène qui est au départ une bonne nouvelle, c'est qu'on a bien dépollué l'air.

On émet moins de particules d'aérosols souffrés dans l'atmosphère parce qu'il y a moins de centrales à charbon. Il y a aussi moins de bateaux qui traversent l'océan, qui utilisent plus exactement les mêmes carburants. Et donc, ça met moins de particules de soufre encore. Et donc, ça a enlevé le voile réfléchissant qui renvoyait une partie de... Donc, paradoxalement, ça nous réchauffe davantage.

21:56
Invité

Exactement. C'est exactement, ça ne masque plus. Voilà. C'est un peu comme quand vous prenez du doliprane. La fièvre, elle est toujours là. Mais vous la masquez.

22:03
Présentateur

Et la France est plutôt bonne élève si on compare à nos voisins européens en termes de réduction des émissions des gaz à effet de serre ?

22:09
Invité

On ne va pas assez vite. On ne va vraiment pas assez vite. Et surtout, ce qui est inquiétant aujourd'hui, c'est que justement, on stagne. Et la stagnation, là aussi, ce n'est pas juste un problème d'écologie. C'est un problème de préparation de notre appareil industriel. Donc, c'est un problème de compétitivité. C'est un problème d'adaptation de notre appareil agricole. Donc, c'est un problème de sécurité alimentaire. C'est un problème d'adaptation de notre travail, de nos emplois. Donc, à terme, c'est un problème de chômage, de pouvoir d'achat. C'est un problème d'éducation.

22:36
Présentateur

Donc, ça devrait être au cœur de la campagne présidentielle qui est en train de s'ouvrir pour l'an prochain. Merci beaucoup Magali Reguezazit et Jean-Baptiste Fressose d'être venus dans notre studio ce matin. La revue de presse à suivre.

"On vit l'une des années les plus froides du reste de notre vie", alerte Magali Reghezza-Zitt · Pourquijevote