1830, la conquête - France-Algérie : anatomie d'une déchirure - Ép. 1
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Pourquoi Lamartine exprime-t-il la crainte d'une abdication en 1834 ?
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Ce pays, c'est quoi avant 1830 l'Algérie ?
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Pourquoi la France se lance-t-elle dans la conquête de l'Algérie en 1830 ?
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Est-ce qu'il y a des formes de résistance très vite en Algérie ?
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Qu'est-ce que ça raconte de l'évolution de Lamartine ?
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Que s'est-il passé à Dahra en particulier ?
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« Il y a plus de 103 navires de guerre, déjà des navires, des bateaux à vapeur, près de 40 000 hommes, 37 000 hommes, c'est colossal, c'est considérable. »
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« 4 000 chevaux qui sont embarqués, 5 hôpitaux, des hôpitaux de campagne qui sont prêts, disons pour des interventions militaires avec 300 lits pour chacun de ces hôpitaux. »
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« En fait, la grande question fondamentale, c'est le commerce du blé. »
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« L'Algérie est un véritable grenier à blé, comme d'ailleurs c'était le cas dans l'Antiquité. »
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« le déi s'impatiente devant le consul de France et il lui donne ce qu'on appellera plus tard un coup d'éventail, en fait, un coup de chasse-mouche. »
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« « Depuis 11 ans, on a renversé les maisons, incendié les récoltes, détruit les arbres, massacré les hommes, les femmes, les enfants, avec une fureur tous les jours croissante. » »
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« « les grottes du Dahra, où une tribu entière a été étouffée. » »
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« Bujeau dit maintenant, nous allons pratiquer une politique qui est très simple, les colonnes infernales. »
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« C'est un procédé où les habitants des villages s'étaient réfugiés dans des grottes. Et devant ces grottes, on a disposé du bois qu'on a ensuite fait brûler. »
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« C'est très difficile à évaluer parce qu'à l'époque, bien entendu, il n'y a pas d'État civil. »
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« Kamel Katheb, le démographe algérien, pointe plus de 800 000 Algériens morts de 1830 à 1871. »
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Abdiquerons-nous ? Non, messieurs, ce serait renier notre mission et notre gloire, ce serait mépriser le sang de ces braves que nous avons sacrifiés dans cet assaut donné à la barbarie. Lamartine, le 2 mai 1834. Bonjour Marja Mastora. Bonjour. On va ensemble, tous les deux, raconter cette histoire des relations, cette guerre sans fin, cette passion entre la France et l'Algérie. Et pour ce premier épisode, tu connais par cœur cette histoire, tu es je crois le plus grand spécialiste français du sujet. J'ai commencé en 1834 et pas en 1830, date de la conquête. La France est en Algérie donc depuis 4 ans quand Lamartine prononce ses propos. On va revenir sur les modalités de la conquête de 1830.
Mais pourquoi est-ce qu'en 1834, Lamartine exprime la crainte d'une forme d'abdication ? Est-ce que ça veut dire que la France est déjà traversée par un débat sur faut-il ou non rester en Algérie en 1834, sachant qu'elle y est depuis 1830 ?
Oui, bien sûr, la France est divisée. Divisée sur le fait d'avoir une occupation totale d'un pays gigantesque ou bien une occupation restreinte. C'est-à-dire occuper simplement les ports, les grands ports, donc le contrôle de la Méditerranée, dans une rivalité très importante avec la Grande-Bretagne. Donc il y a cette crainte aussi parce que dans le fond, les Français connaissent mal ou peu ou pas du tout l'Algérie. Il y a, disons, beaucoup de préjugés sur les pirates, ces monstres des mers. Il y a aussi beaucoup de clichés sur l'exotisme oriental, sur la barbarie, les ténèbres. D'ailleurs, on appelle cette région du monde la barbarie. C'est de cette manière-là, comme un pays.
C'est de cette manière-là qu'on caractérise cette terre qui plus tard, disons, sera repris, ce mot, pour qualifier ce que l'on va appeler les berbères.
Tu as dit, ah, les barbaries, berbères. Tu as dit, ce pays, c'est quoi avant 1830 l'Algérie ?
L'Algérie, c'est effectivement un pays qui appartient à l'Empire ottoman, mais avec une régence qui est très largement autonome par rapport au sultan. Cette autonomie, disons, le régent d'Alger, le dél d'Alger, l'a hautement conquise, d'ailleurs, à la faveur de toute une série de batailles. Et c'est lui qui désigne les gouverneurs des provinces. Il y a en particulier le Bey de Constantine, Ahmed Bey, et puis il y a le Dey de Mascara, et puis il y a aussi le Bey de Tunis.
Donc ce sont des provinces qui sont dirigées par des Bey et qui appartiennent à l'administration ottomane, qui prélève l'impôt, ce qui ne va pas d'ailleurs sans difficulté, dans la mesure où il y a quelquefois des famines, des résistances, des soulèvements contre le pouvoir du Dey.
Alors je te propose de revenir le 14 juin 1830. Il est environ 4h du matin et un premier soldat français débarque à Sidi-Ferouche. Question toute simple, Benjamin Stora, pourquoi est-ce que la France se lance à ce moment-là dans la conquête de l'Algérie ?
Il y a plusieurs raisons à cela, effectivement, d'envoyer une énorme armada. Il faut préciser qu'il y a plus de 103 navires de guerre, déjà des navires, des bateaux à vapeur, près de 40 000 hommes, 37 000 hommes, c'est colossal, c'est considérable, 4 000 chevaux qui sont embarqués, 5 hôpitaux, des hôpitaux de campagne qui sont prêts, disons pour des interventions militaires avec 300 lits pour chacun de ces hôpitaux. Et puis aussi on a embarqué un corps d'interprètes, des anciens mamelux qui avaient été dans l'expédition d'Égypte, c'était il n'y a pas très longtemps. De Napoléon ? Bien sûr.
Et puis aussi des interprètes, les interprètes juifs qui ont beaucoup voyagé entre les deux rives de la Méditerranée. Donc c'est une véritable expédition qui est décidée par Charles X. Alors pourquoi ?
D'abord, Charles X qui est au pouvoir pour quelques jours seulement encore. Encore quelques jours. Parce que bientôt il y a la révolution de juillet qui va le renverser.
Absolument, qu'on connaît tous, évidemment, puisqu'on a tous lu Victor Hugo, évidemment sur cette révolution de 1830. Charles X qui en fait veut redorer son blason, qui veut retrouver un petit peu cette grandeur napoléonienne qui a disparu de France depuis 1815, comme on le sait. Et donc il a cette idée, disons, de lever une armée d'Afrique. Et puis il y a un fantasme qui court à l'époque, c'est celui du trésor d'Alger. C'est-à-dire qu'il y aurait effectivement beaucoup, beaucoup d'argent à Alger suite aux enlèvements des chrétiens lors des courses en mer. Alors il y a aussi ce fantasme, disons, des corsaires, des courses en mer, des esclaves chrétiens, femmes aussi bien sûr, etc.
Mais en 1830, ce qu'on appelle le commerce, la course en mer, est déjà en très très très nette diminution. En fait, la grande question fondamentale, c'est le commerce du blé. Et l'Algérie est un véritable grenier à blé, comme d'ailleurs c'était le cas dans l'Antiquité. Sous Massinissa ou sous Jougurta, déjà ce qu'on appelait la Numidie était déjà le grenier à blé de l'Empire romain. Et bien ce grenier à blé que la France a besoin précisément, et donc pendant la Révolution française, les responsables français de cette époque, pendant la Révolution française, avaient demandé effectivement au déi d'Alger disons une certaine somme d'argent pour pouvoir, disons, prendre, payer du blé.
Cette somme d'argent avait transité d'ailleurs par l'intermédiaire de banquiers juifs, les Bacri Busna, qui étaient des grandes familles d'Algérie, avec d'autres grandes familles comme la famille Stora aussi, qui était une très grande famille d'Algérie, que je connais très bien bien sûr, et qui commerçait entre les deux rives de la Méditerranée. Et puis ce qui s'est passé, c'est que la France tarde à rembourser, disons, le déi d'Alger.
Donc il y a cette espèce, disons, de va-et-vient permanent, perpétuel, ce corps, disons, ce balai diplomatique, où sans arrêt le déi convoque le consul général, qui s'appelle Pierre Deval, et à chaque fois, le consul trouve mille excuses pour ne pas, précisément, rembourser. C'est le fameux incident que tout le monde connaît. Non, pas tout le monde. C'est le fameux incident où le déi s'impatiente devant le consul de France et il lui donne ce qu'on appellera plus tard un coup d'éventail, en fait, un coup de chasse-mouche. Et le consul, disons, s'est senti offensé. On a fait part à Charles X, et naturellement, Charles X s'est emparé de ce prétexte. C'est un prétexte.
C'est un prétexte, bien sûr, pour dire, nous allons, à partir de ce simple coup d'éventail, envahir ce territoire considéré comme hostile. Et donc, c'est là qu'on va envoyer 103 navires de guerre, 40 000 hommes pour un coup d'éventail.
Et les hôpitaux pour un coup d'éventail, en tout cas, pour un prétexte de coup d'éventail. Est-ce qu'il y a des formes de résistance très vite en Algérie, lorsque les premiers soldats français arrivent sur le sol algérien ? Est-ce que, parce qu'on va devoir en parler, est-ce qu'il y a très vite des destructions ? Comment ça se déroule sur le terrain ?
Il y a d'abord une chose qu'il faut connaître, c'est que les Turcs ont riposté, ont résisté. Oui, parce que c'était l'Empire ottoman. Et c'était l'Empire ottoman. Donc les janissaires ont résisté à la pénétration. Lorsque les Français sont arrivés à Sidi-Ferruche, en 1830, il y a eu des combats pour la prise de la ville d'Alger. Et ces combats ont duré plusieurs semaines. Puis ensuite, le déi, disons, a capitulé. Et la capitulation du déi a entraîné, bien sûr, l'arrivée des Français et l'installation d'une administration.
Mais qui, dans le fond, cette administration française ne sait pas encore exactement ce qu'on disait précédemment, ne sait pas exactement quoi faire de ce territoire gigantesque. Pour l'heure, il s'agit essentiellement d'administrer la ville d'Alger, qui compte déjà 30 000 habitants. Ce n'est pas une petite ville, la ville d'Alger. C'est une ville très importante.
J'ai lu que très vite, aussi, pour vaincre la résistance, l'armée française va détruire une partie assez rapidement du vieil Alger. Il commence à y avoir très tôt des destructions, mais pour des raisons militaires.
C'est des raisons militaires, parce qu'Alger, c'est une grande capitale de toute cette bordure méditerranéenne, où se côtoient d'ailleurs, bien sûr, des musulmans, des descendants de turcs et d'algériens musulmans. J'emploierais volontairement le terme d'algérien, même si ce n'était pas le terme utilisé à l'époque, par simplification de langage. Et donc, il y a aussi, bien naturellement, des gens de la communauté juive. Il y a des Koulouglis. Les Koulouglis, ce sont les descendants métissés des turcs et des algériens musulmans. Et puis, bien sûr, des gens de la Kabylie, toutes proches, parce que la Kabylie est un territoire qui est très proche de la ville d'Alger.
Donc, c'est une ville foisonnante, une ville de 30 000 habitants. Et lorsque les Français s'en emparent, décident effectivement d'en faire une ville fortifiée.
Ce qui est intéressant, c'est que j'ai commencé l'épisode avec Lamartine, qui en 1834, en gros, considère qu'il faut absolument poursuivre cette mission dans la gloire pour la gloire de la France, la gloire civilisatrice. On va revenir sur ce terme, bien sûr. Mais ce même Lamartine, en 1846, va dénoncer l'enfumage des grottes de Dara par Pellissier, lancé par Bugeau, par le général, qui n'est pas encore maréchal Bugeau. Qu'est-ce que ça raconte de l'évolution de Lamartine, et surtout de l'évolution sur le terrain ? Est-ce que l'armée française est allée au-delà de la simple conquête militaire ?
Parce que quand on écoute Lamartine, on a le sentiment, à l'époque déjà, qu'il y a des critiques sur la manière d'agir de l'armée française.
Effectivement, écoutons Lamartine le 10 juin 1846 à l'Assemblée nationale. Il déclare « Depuis 11 ans, on a renversé les maisons, incendié les récoltes, détruit les arbres, massacré les hommes, les femmes, les enfants, avec une fureur tous les jours croissante. Messieurs, c'est le général Duvivier qui dit cela. Vous le connaissez tous, il a noblement participé à cette guerre, mais rentré dans le silence de sa vie de citoyen, il n'a pas pu s'empêcher de repasser douloureusement sur les actes dont il avait été témoin et d'en faire la dénonciation à l'indignation de son pays.
Je pourrais vous parler d'autres actes qui ont fait frémir d'horreur et de pitié la France entière, les grottes du Dahra, où une tribu entière a été étouffée. » C'est Lamartine qui dit cela. Alors qu'est-ce qui s'est passé ?
Étouffé, ça c'est les mots de Bugeaud, enfumé, lait comme des renards. Que s'était passé à Dahra en particulier ?
Alors qu'est-ce qui s'est passé effectivement, comme le dit Lamartine, entre les années 1830-1832 et puis ces terribles années, bien, il y a une modification, c'est la résistance de l'émir Abdelkader en partant de 1832, qui va commencer à unifier l'ensemble des tribus en partant de l'ouest algérien, puis ensuite se dirigeant vers l'est, bien sûr, le soulèvement d'Ahmed Bey à Constantine, qui va résister. La ville va résister d'un siège d'un an. Donc au terme d'un siège d'une année en 1837, la ville de Constantine va tomber, une ville qui est située sur un rocher, une ville vertigineuse. Et puis il y aura toute une série de résistances partout.
Et donc, lorsque la France décide de changer de politique, et cette fois-ci, de rattacher davantage et de pénétrer davantage dans ce territoire. Et là, elle va nommer un personnage très important qui est Bujeau. Thomas Bujeau qui va être donc le gouverneur général. Et c'est à partir du moment où Bujeau est désigné que le tour de la guerre va changer. Fini les discussions, les compromis. Par exemple, avec Abdelkader, il y avait eu des traités qui avaient été signés en 1834, en 1837. Là, c'est fini. Bujeau dit maintenant, nous allons pratiquer une politique qui est très simple, les colonnes infernales.
Les colonnes infernales, qui avaient déjà d'ailleurs, par parenthèse, été expérimentées pendant la Révolution française en Vendée. Et puis ensuite, encore en Vendée, par Saint-Arnaud en 1831. Qu'est-ce que c'est ? Eh bien, ce sont des hommes qui pénètrent dans les villages, qui détruisent toutes les récoltes, qui brûlent le village et qui tuent ceux qui refusent de se rendre. Il n'y a pas de prisonniers. C'est donc la pratique des colonnes infernales est absolument épouvantable. C'est ce qu'on pourrait appeler aujourd'hui une guerre totale.
Et en Algérie, la décapitation est souvent utilisée. Il y a aussi l'essoriment, les oreilles coupées, pour montrer à quel point on ne rigole pas avec l'armée française.
Ah non, c'est sûr. Lorsque, par exemple, Saint-Arnaud décrit son quotidien, dans de très nombreuses lettres qu'il a envoyées à sa famille, et qu'on peut lire d'ailleurs dans un livre qui a été édité par François Maspero, qui s'appelle L'honneur perdu de Saint-Arnaud, qui a été édité aux éditions Plon en 1994, il dit la chose suivante, Saint-Arnaud, « On ravage, on brûle, on pille, on détruit les moissons et les arbres, et les journaux te donneront, puisqu'il écrit à sa fiancée, te donneront les tristes détails des extrémités cruelles, où Pellissier, qui est un des officiers, a été obligé d'en venir pour soumettre les oulèdes Rias, qui s'étaient réfugiés dans leur caverne.
Le fanatisme est une horrible chose. Pellissier a employé tous les moyens, tous les raisonnements, toutes les sommations, mais il a dû agir avec rigueur. J'aurais été à sa place, j'aurais fait de même, mais j'aime mieux que ce soit lui qui soit tombé que moi. » Et il rajoute, « Aurait-on préféré lire « La colonne Pellissier à 200 hommes tués devant les grottes des Zouledriah ? » Et toute la population a pu s'achapper avec ses armes. Il se trouve que l'Afrique perd de sa poésie quand elle pratique le massacre en grand par l'enfumade. » Et c'est terrible, ces enfumades, parce que c'est un procédé où les habitants des villages s'étaient réfugiés dans des grottes.
Et devant ces grottes, on a disposé du bois qu'on a ensuite fait brûler. Et ceux qui refusaient de se rendre, disons, sont morts asphyxiés. Il y a eu des centaines et des centaines de morts en 1845.
Et des gens morts aussi brûlés, brûlés vifs parfois. Ce qui est aussi intéressant, parce qu'il ne faut pas qu'on ait l'idée, en écoutant tes propos et cet épisode, qu'il y aurait des gens hostiles à la colonisation. Les gens sont favorables à la colonisation de l'Algérie. C'est sur les modalités de l'action militaire que ça se joue le débat à l'époque. Tout à fait.
Il y a une idée qui est très répandue, naturellement sous Iphilippe, qui a remplacé Charles X, puis ensuite sous le Second Empire avec Napoléon III. L'idée, c'est de répandre les lumières de la Révolution française et donc d'apporter la mission civilisatrice de la France. C'est ça la grande idée. C'est-à-dire qu'on n'a pas le sentiment d'arriver, disons, sur un territoire, disons, qu'il faudrait, disons, organiser, qui est déjà organisé. On a le sentiment que c'est un territoire vierge. J'ai fait souvent cette comparaison, dans mon esprit, dans cette stratégie de conquête avec ce qui s'était passé en même temps aux États-Unis, ce qu'on appelait la conquête de l'Ouest.
C'est-à-dire, là, on a la conquête du Sud. C'est-à-dire qu'on a les soldats, on a effectivement des vagabonds, des aventuriers, des prostituées, des gens qui veulent faire de l'argent et qui vont aller s'installer et s'approprier des territoires qui ne sont pas les siens.
Et c'est donc une espèce de... Et qui sont, pardon, souvent d'ailleurs, attirés par des fausses promesses. On leur dit, c'est un Eldorado, et les gens arrivent pauvres de métropole parfois, et encore plus pauvres en Algérie. Tout à fait.
Alors, il y a aussi des Saint-Simoniens, des furieux... Des fourriéristes. Des fourriéristes, des socialistes. Là, c'est des gens de gauche avec un idéal. C'est la gauche, des républicains. Les républicains de 1848, de 1848, eh bien, vont aller. Deuxième république. Bien sûr, ils vont aller en Algérie. Certains vont essayer de créer des communautés, même. C'est des choses absolument incroyables. Parce qu'ils ont le sentiment que le terrain immense est vierge d'habitants. Ah, ils vont vite déchanter, bien sûr.
Et puis surtout, ils vont aussi déchanter, même, tu l'as raconté, quand on dit un jardin ascivilisé où il n'y avait rien, tu racontes qu'il y avait du blé depuis l'Antiquité. Absolument. Voilà, il y avait des terres fertiles déjà. Il y avait, bien sûr...
Et utilisées. Il y avait déjà... C'était déjà un paysage agricole très développé, bien entendu. Et donc, ils vont déchanter. Et ça va être très difficile. Et cette histoire, d'ailleurs, est magnifiquement racontée par Jules Roy dans un livre qui s'appelle « Les chevaux du soleil ». C'est une sorte de fresque où il raconte, effectivement, ce qui s'est passé pour tous ces malheureux, pour tous ces gens qui viennent de France, mais aussi qui vont venir d'Italie, d'Espagne, de Malte, de Sicile.
C'est pour ça qu'on dira d'ailleurs les Européens quand on parlera des Occidentaux en Algérie. On ne dira pas que les Français. On dira toujours les Européens et les Algériens. J'ai une toute dernière question pour achever cet épisode sur le bilan humain de la conquête de l'Algérie par la France. A-t-on une idée du nombre de morts du côté des soldats français et du côté des civils ou des combattants algériens, voire ottomans ?
C'est très difficile à évaluer parce qu'à l'époque, bien entendu, il n'y a pas d'État civil. Donc on ne peut pas savoir exactement ce qui s'est passé du nombre des victimes. Ce qu'on sait, c'est qu'il y a eu énormément de victimes, bien sûr, du côté de l'armée française, qui a été victime des maladies, des malariats, des épidémies, etc. Un petit peu sur le modèle de ce qui s'était passé en Amérique latine, pour les conquistadors. Mais aussi les populations civiles algériennes musulmanes. Il y a une décroissance incroyable démographique qu'on pourra constater quelques années plus tard.
Et il y aura des pertes de centaines de milliers de personnes, bien sûr, au plan démographique du côté des Algériens.
J'ai lu que Kamel Katheb, le démographe algérien, pointe plus de 800 000 Algériens morts de 1830 à 1871. Et puis on retiendra aussi peut-être, pour la mémoire, cette phrase de Victor Hugo, « L'armée faite féroce par l'Algérie ». Ça raconte aussi ce premier épisode et ces années douloureuses, vécu douloureusement aussi en métropole, de la conquête de l'Algérie par la France. Il nous reste à entrer dans un nouvel épisode, l'épisode de l'Algérie française. Ça, c'est à partir de la deuxième moitié du 19e siècle.
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