François-Xavier Bellamy est l'invité d'Ali Baddou
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Ali Badou, votre invité ce matin est philosophe et adjoint au maire de Versailles. Il a 33 ans à peine, un nom qui compte dans le débat intellectuel. Il était en pointe de la manif pour tous, mais comment fait-il pour séduire à gauche et surtout à droite et même très à droite de NKM à Philippe Devilliers ? Explication de son éditeur Jean-Paul Antoven. Entre le conservatisme énervé de Zemmour et le conservatisme malheureux de Finkielkraut, il y a une place pour un conservatisme apaisé et de bonne humeur. Il publie Demeure chez Grasset. Bonjour François-Xavier Bellamy. Bonjour Ali Badou. Et bienvenue, ça vous définit bien, conservateur apaisé et de bonne humeur ?
Apaisé et de bonne humeur certainement. Conservateur, sans doute, même si ce serait difficile de préciser ce que signifie exactement ce mot. Je pense que pour beaucoup de gens qui nous écoutent, le mot conservatisme veut dire qu'il faut figer les choses dans l'état où elles sont. Alors je ne crois pas du tout qu'il faille arrêter le mouvement, au contraire, ce que je crois c'est qu'il faut redonner un sens à notre vie politique en dirigeant les mouvements et les changements que nous espérons vers des buts qui en vaillent la peine.
On va en parler évidemment, mais le titre de votre livre c'est quand même Demeure. Demeure au sens d'un chez-soi, mais c'est aussi demeure comme le verbe à l'impératif.
Oui, mais justement, demeurer, c'est... Tout à l'heure, Thomas Legrand nous disait que la politique consiste à changer les choses. Elle consiste aussi à sauver ce qui doit l'être. On peut penser à la question écologique, par exemple. Demeurer, sauver cette demeure commune qu'est notre planète, par exemple notre terre, notre environnement, ça suppose précisément de travailler énormément, de faire beaucoup d'efforts, de se montrer créatifs, imaginatifs. Et c'est la raison pour laquelle, au fond, transmettre ce que nous avons à sauver suppose un effort important et peut-être le plus grand effort politique qui nous attend.
On va en parler justement. Est-ce que vous êtes hostile à l'idée de progrès ?
Non, bien sûr, on veut tous faire des progrès.
Mais vous êtes très critique envers la notion de progrès dans votre livre, le mirage du progrès.
Bien sûr, il y a un mirage au sens où nous croyons collectivement que tout changement est un progrès. Or ça, pour le coup, c'est faux. Et nous devrions ne pas nous laisser enfermer dans l'idée qu'il y a des gens qui veulent aller de l'avant et d'autres qui veulent repartir en arrière. La question qui nous est posée collectivement, c'est où devons-nous nous diriger ? Et c'est à cette question-là que la politique répond.
Vous récusez l'opposition entre ancien et nouveau monde. Pourquoi ?
D'ailleurs, elle est totalement frustrante. On le voit bien. Quand on a promis le nouveau monde, en fait, on se rend compte qu'on n'en a jamais fini avec l'ancien. Effectivement, encore une fois, la politique ne consiste pas à changer de monde. Elle consiste d'abord à prendre soin de ce monde, me semble-t-il, en assumant aussi toutes ces imperfections et toutes ces difficultés. Le fait qu'un monde soit nouveau... On peut vous dire que la politique, c'est aussi l'effort, la volonté, l'espoir de changer le monde.
De changer le monde, mais peut-être aujourd'hui, encore une fois, je crois, à travers la question écologique, par exemple, mais aussi à travers toutes les fractures qui traversent notre société, les tensions qui l'habitent, on voit plus que jamais que la politique consiste aussi à sauver ce monde, en quelque sorte, à sauver la possibilité même d'une vie dans ce monde, à faire en sorte que ce monde reste vivable. Et de ce point de vue-là, effectivement, le plus important n'est pas d'abord de changer, d'apporter du nouveau, mais d'abord de prendre soin de ce qui mérite d'être transmis.
Vous formulez une critique radicale du macronisme, du macronisme dès sa conception. Il y aurait un péché originel dans le macronisme dès ses mots « en marche ».
Je trouve ces mots absolument merveilleux. L'idée qu'ils aient pu devenir un slogan est en soi assez incroyable, parce que typiquement, aller de l'avant, être en marche, ça peut être une excellente idée si vous avancez vers un mieux, mais c'est une idée catastrophique si vous êtes au bord d'un précipice. Le fait de faire un pas en avant n'est pas forcément un bien. Ça peut l'être, mais encore faut-il savoir vers quoi nous nous dirigeons.
Mais dans cette méditation, souvent mélancolique, vous avez malgré tout un jugement extrêmement sévère sur le président de la République, un président qui veut faire disparaître le pays qu'il dirige.
Non, alors c'est...
Non, je dis oui, parce que c'est exactement ce que vous écrivez.
Page 122. Ce que j'ai voulu dire, c'est que dans l'idée de transformation, qui est une sorte d'obsession du vocabulaire politique aujourd'hui, et notamment du vocabulaire macronien, le président a rappelé il y a quelques jours à la télévision qu'il voulait transformer la société. Transformer le pays, c'est évidemment faire disparaître ce que l'on transforme. Si vous transformez un arbre en allumette, à la fin vous n'avez plus d'arbre. Or, en somme, en permanence les Français de s'adapter, de se réformer. Dans les entreprises aussi, c'est le même vocabulaire. On ne nous dit pas, d'une certaine manière, à quoi nous tenons. Et ce à quoi d'ailleurs nous devons tenir.
Ce sur quoi nous pouvons faire fond pour continuer de partager ensemble quelque chose qui nous soit commun. Le jour où on aura transformé le pays, nous ne savons plus très bien par quoi nous serons reliés encore.
Pour vous comprendre, Emmanuel Macron a pour le projet de détruire la société française.
Non, non. Encore une fois, je n'ai pas du tout voulu verser dans un discours apocalyptique. Je dis juste qu'il y a dans l'idée de cette transformation perpétuelle, quelque chose qui est profondément anxiogène, mais qui traverse non seulement le monde politique, qui traverse aussi la vie économique. Et je suis sûr que beaucoup de Français se reconnaîtront dans cette idée qu'au fond, on nous sommes tout le temps de tout transformer, sans que nous sachions exactement vers où nous allons. L'idée, là encore une fois, de la marche qui serait à elle-même son propre but, trouve aussi son absurdité.
Le président de la République avait formulé pourtant l'objectif, l'objectif simple, reprendre la maîtrise de notre destin. Vous étiez au cours de son allocution depuis l'Elysée, mardi dernier. Il y a quelque chose d'assez intéressant, cette idée de demeure. La demeure, c'est Ithac. C'est la demeure d'Ulysse, là où il revient après l'Odyssée. Et vous avez une analyse assez intéressante de ce moment où Ulysse devient dingue. Le seul moment où Ulysse pète les plombs, comme on dirait vulgairement, parce que Pénélope lui fait croire que leur lit a changé de place.
Et effectivement, Ulysse a construit sa maison autour de son lit. Et il a construit son monde autour de sa maison. Nous avons tous ces repères familiers qui sont nécessaires pour que nous puissions habiter le monde. Et le seul moment où Ulysse devient fou, en effet, c'est le moment où il croit qu'on a déplacé son lit. Et reprendre la maîtrise de son destin, c'est justement savoir vers où nous nous dirigeons. Ulysse n'est pas un immobile, c'est un héros inventif, créatif. Mais c'est un héros qui sait vers où il se dirige et qui veut sauver la possibilité de cette demeure qui constitue l'occasion pour lui d'habiter ce monde. Celui qui revient chez lui.
Malgré tout, il y a un éloge de l'immobilité chez vous. La stabilité du patrimoine, ça vous plaît ? L'idée que la religion est là, les coutumes qui s'installent depuis longtemps, qui sont ancrées dans la société, c'est ça qui compte et qu'il faut préserver.
Mais cette stabilité, elle me paraît féconde en ce sens qu'elle est vivante, qu'elle est promesse de vie. Je suis prof, je suis prof de philo. J'aime transmettre des choses qui parfois sont très anciennes dans notre histoire. Mais j'aime les transmettre parce que, vous le savez comme moi, elles font grandir chez des élèves, chez des étudiants, une créativité, une liberté nouvelle. Et c'est la raison pour laquelle, effectivement, il ne s'agit pas de figer le mouvement. Il s'agit de rendre possible la vie de ceux qui nous suivront.
Et on voit bien, encore une fois, que c'est le défi devant lequel nous sommes placés aujourd'hui, aussi bien sur le plan de la nature que sur le plan de la culture et du patrimoine, bien sûr.
Quel regard portez-vous dans ces cas-là ? Je rappelais que vous étiez de la manif pour tous. Quel regard portez-vous sur l'idée d'étendre la PMA aux couples de femmes et aux femmes célibataires ? Il y a les progrès de la technique, il y aurait aussi des progrès du droit, la conquête de nouveaux droits. Ça, pour le coup, c'est quelque chose qui transgresse l'immobilité à laquelle vous êtes attaché ?
Alors, je ne représente pas la manif pour tous. Non, mais vous en avez. J'ai participé au débat sur la question du mariage comme des centaines de milliers de Français. Et effectivement, je crois qu'aujourd'hui, nous sommes devant un point de discursion qui est très important.
Parce que la question qui nous est posée collectivement, et c'est très important qu'on puisse avoir ce débat de manière apaisée, c'est la question de savoir si nous devons donner toute la place aux mouvements de nos désirs, qui sont légitimes en eux-mêmes, ou si nous devons accepter de recevoir quelque chose qui nous précède, quelque chose qui mérite justement de demeurer, comme cette condition humaine qui est marquée par des limites, par des bornes, qui sont évidemment difficiles à vivre, mais qui sont aussi ceux dans quoi nous pouvons habiter le monde. Or, je crois que nous n'avons pas grand-chose à gagner dans le fait de donner la toute-puissance aux mouvements infinis de nos désirs.
Et on le voit bien d'ailleurs dans la société de consommation dans laquelle nous vivons, qui n'a pas fait notre bonheur. Il y a quelque chose de nécessaire aujourd'hui dans cette réflexion partagée qui engage vraiment notre avenir.
Mais est-ce que le mariage gay, par exemple, vous donne le sentiment qu'on n'habite plus le monde de la même manière depuis qu'il a été voté, adopté ?
Moi, ce qui m'inquiétait dans cette question du mariage, c'était d'abord la question de l'affiliation, la question de la transmission de la vie. Et au fond, on voit bien qu'il engageait nécessairement l'ouverture de la procréation médicalement assistée pour les couples de femmes et demain de la gestation pour autrui. Parce qu'avec la rhétorique de l'égalité, on ne peut qu'en venir à ces ouvertures. Et donc, je constate d'ailleurs que ce que je craignais se réalise aujourd'hui. Ce que je crains, évidemment, ce n'est pas, encore une fois, que tout le monde ait les mêmes droits, ce n'est pas du tout une question d'égalité sur le fond.
La question qui nous est posée, vraiment, c'est cette question du mouvement de nos désirs ou bien, au contraire, de notre capacité d'habiter vraiment nos corps et d'habiter vraiment ces vies qui nous sont données.
Vous êtes philosophe, homme politique. Vous êtes plutôt droite-pécresse ou droite-Laurent Wauquiez ?
Si j'ai un sujet de reconnaissance envers Emmanuel Macron, c'est que je crois qu'il a vu que le débat politique qui existait était totalement sclérosé et que nous avons besoin de le reconstruire en profondeur. C'est, je crois, la tâche qui nous attend, droite et gauche confondus, quels que soient nos horizons.
Bravo pour la langue de bois, Wauquiez ou Pécresse ?
Non, mais vraiment, je vous dis profondément, je n'ai jamais appartenu à un parti politique. Je suis d'une génération qui se sent un peu orpheline et la tâche est devant nous de reconstruire les termes même du débat.
Merci infiniment, François-Xavier Bellamy, d'être venu au micro d'Inter. Demeure pour échapper à l'ère du mouvement perpétuel. C'est chez Grasset.
Merci Ali.
François-Xavier Bellamy