#Découvrefeu | Retrouver la liberté 3/3 | François-Xavier Bellamy
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Chapitres
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- 0:22Invité politiqueFait
« la liberté ne pouvait pas être seulement définie par l'indétermination - c'est-à-dire par le fait d'avoir le choix - mais que la liberté était le fait de faire un vrai choix, un choix qui nous ressemble vraiment. »
- 2:23Invité politiqueFait
« l'autre n'est pas un obstacle à ma liberté. L'altérité est au contraire le lieu par lequel je peux commencer à éveiller en moi quelque chose qui sera la matière de ma liberté future. »
- 3:47Invité politiqueFait
« Toute notre vie, nous aurons à apprendre des autres ce qui deviendra pour nous la substance de notre créativité. »
- 5:11Invité politiqueFait
« celui qui veut être libre ne doit pas commencer par déconstruire tout ce qui lui vient des autres, par se défaire de toute autorité. Au contraire, il doit chercher à recevoir ce qui peut par cette autorité de tout ce qui nous précède, faire grandir notre propre personnalité et ainsi nous permettre de conquérir notre propre liberté. »
- 9:59Invité politiqueFait
« l'éducation est un travail de libération parce que l'éducation nous conduit à l'expérience de la liberté. »
- 12:00Invité politiqueFait
« il faudra que toute notre vie nous soyons des élèves. Et l'éducation n'est pas le fait d'un moment particulier de l'existence. »
- 15:35Invité politiqueFait
« il n'y a de responsabilité que pour un être libre. Celui qui n'est libre de rien n'est responsable de rien. »
- 17:04Invité politiqueFait
« la paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineur, et qu'il soit si facile à d'autres personnes de se poser en tuteurs des premiers. »
- 18:24Invité politiqueFait
« L'angoisse, c'est ce que nous éprouvons lorsqu'il nous faut faire un vrai choix, un choix difficile - et tout vrai choix est difficile. »
- 21:09Invité politiqueFait
« le vrai pardon coûte. Parce que c'est difficile de pardonner, parce que ça ne se déduit pas de soi, parce que ça n'a pas de logique, parce que ça ne se démontre pas, parce que rien ne peut vous y conduire, parce qu'aucune raison en particulier ne peut contraindre le pardon. »
- 22:38Invité politiqueFait
« Cette expérience que nous vivons, cette expérience du vertige de la liberté, cette expérience de l'angoisse, c'est celle que nous avons à faire à chaque fois que nous faisons un choix vraiment libre qui suppose d'aller au-delà de la raison. »
- 24:43Invité politiqueFait
« Socrate n'a pas cherché des petites preuves de l'immortalité de l'âme, il n'a pas cherché à démontrer que l'esprit était fait pour autre chose que pour la vie de la matière. Non : il a vécu de cette manière-là, il a disposé sa vie comme s'il savait que c'était le cas. »
- 26:06Invité politiqueFait
« Il n'y a pas de liberté pour celui qui place d'autres objectifs au-dessus de la liberté, il n'y a plus de liberté pour celui qui préfère sa sécurité, qui préfère sa simple survie, qui préfère son confort social, qui préfère son intérêt, qui préfère tous les petits calculs de notre existence - pour légitimes qu'ils soient - à l'exigence fondamentale que représente la liberté dans les moments où ce choix se présentera à nous avec le saut qu'il exige. »
Temps de parole
- François-Xavier Bellamy100 %
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Bonjour à tous ! Très heureux de vous retrouver au Théâtre Saint-Georges et de poursuivre aujourd'hui notre réflexion sur la liberté avec cette troisième et dernière vidéo dans laquelle nous allons parler du prix de la liberté, de ce qu'elle implique. C'est peut-être ce qu'il y a de plus important au fond. Vous vous en souvenez : lors de notre dernière rencontre virtuelle, nous évoquions le fait que la liberté ne pouvait pas être seulement définie par l'indétermination - c'est-à-dire par le fait d'avoir le choix - mais que la liberté était le fait de faire un vrai choix, un choix qui nous ressemble vraiment. Un peu, nous disait Bergson, comme une œuvre ressemble à l'artiste qui l'a créée.
Cette définition de la liberté implique une exigence bien plus grande. Le fait d'avoir le choix est garanti à toute personne sur qui ne s'exerce pas de contrainte. Le fait d'être capable de vouloir quelque chose au point que ce que vous faites est l'émanation de toute votre volonté, de tout votre personnalité : cela suppose un prix à payer. C'est ce que je voudrais évoquer avec vous aujourd'hui. La première chose que nous pouvons dire, c'est que cela suppose un effort, cela suppose un chemin à suivre, une discipline, cela suppose une humilité.
L'artiste qui crée une œuvre, avant d'être rendu capable de faire vraiment le chef-d'œuvre qui lui ressemblera et qui sera l'émanation de toute sa personnalité, cet artiste a dû pendant très longtemps commencer par apprendre à créer. Le pianiste, avant de devenir immédiatement l'interprète de génie, le créateur hors-pair, aura dû commencer par faire ses gammes pendant des années, par apprendre à jouer ce que d'autres artistes ont composé, par avoir des professeurs de piano qui lui enseigneront la maîtrise de son instrument et la discipline qu'elle exige. De ce point de vue-là, d'ailleurs, bonne nouvelle !
Contrairement à ce que nous pensions au départ, l'autre n'est pas un obstacle à ma liberté. L'altérité est au contraire le lieu par lequel je peux commencer à éveiller en moi quelque chose qui sera la matière de ma liberté future. Toutes nos existences ont commencé par cette rencontre féconde et nécessaire avec l'altérité, avec l'autorité. L'autorité des parents qui ont, en transmettant leur langage, formé la condition pour notre propre pensée. L'autorité des éducateurs qui nous ont appris les connaissances indispensables pour structurer notre intelligence du monde et notre vision de ce qui nous entoure. Bref, il faut des maîtres pour devenir libres.
La liberté se conquiert petit à petit et elle se conquiert par ce que nous recevons de tous ceux qui nous ont précédé et qui font venir jusqu'à nous tout l'héritage de connaissances, de culture, toute l'exigence par laquelle s'éveillera notre liberté. C'est ce que dit l'un des grands penseurs de la liberté, ce penseur de la volonté de puissance que j'évoquais brièvement lors de notre première vidéo. Nietzsche est l'un de ceux qui a le mieux exprimé sans aucun doute cette vertu de l'éducation, cette vertu libératrice de la rencontre avec l'altérité qui est, d'une certaine manière, éducative.
Toute notre vie, nous aurons à apprendre des autres ce qui deviendra pour nous la substance de notre créativité. "Tout artiste, écrit Nietzsche dans "Par-delà bien et mal", sait combien son état naturel se trouve loin d'un sentiment qui ressemble au laisser-aller qu'il y a au contraire chez lui, au moment de l'inspiration, un désir d'ordonner, de classer et de disposer, de former librement, et combien alors il obéit d'une façon sévère et subtile à des lois multiples qui se refusent à toute réduction en formules précisément à cause de leur précision et de leur dureté.
Il apparaît clairement, pour le dire encore une fois, que la chose principale au ciel et sur la Terre c'est d'obéir longtemps et dans une même direction. A la longue, il en résultait et il en résulte encore quelque chose pour quoi il vaut la peine de vivre sur la Terre : par exemple la vertu, l'art, la musique, la danse, la raison, l'esprit, quelque chose qui transfigure, quelque chose de raffiné, de fou et de divin." Obéir longtemps est la condition de la liberté. Aussi étrange que cela puisse paraître, celui qui veut être libre ne doit pas commencer par déconstruire tout ce qui lui vient des autres, par se défaire de toute autorité.
Au contraire, il doit chercher à recevoir ce qui peut par cette autorité de tout ce qui nous précède, faire grandir notre propre personnalité et ainsi nous permettre de conquérir notre propre liberté. Cela n'a rien d'immédiat, cela n'a rien d'une évidence. Lorsqu'il nous vient à l'esprit une pensée libre, lorsque nous pensons quelque chose de radicalement inédit, quelque chose que personne d'autre n'avait entendu avant nous, nous le pensons avec les mots que nous avons reçus d'un héritage millénaire. Et au fond c'est cela qui fait grandir en nous notre faculté de penser librement, notre faculté d'imaginer quelque chose de tout à fait imprévisible.
C'est là au fond le mystère, le miracle immense de l'éducation : qu'en elle se joue l'aventure d'une liberté nouvelle qui commence. Et plus nous aurons, d'une certaine manière, reçu des autres, plus nous aurons la possibilité de voir naître en nous quelque chose de nouveau et quelque chose de vraiment libre. Comment pouvons-nous nous retrouver nous-mêmes ? Question que pose Nietzsche dans un texte magnifique qui s'appelle "Schopenhauer éducateur".
Schopenhauer, grand philosophe, qui avait beaucoup marqué Nietzsche dans sa formation, est l'objet de ce texte qui est comme une forme d'action de grâce que Nietzsche rend à celui qui a été son maître et auquel il estime devoir une grande part de sa liberté. Comment pouvons-nous nous retrouver nous-mêmes ? Comment l'homme peut-il se connaître ? C'est la question que nous nous posions avec Bergson : si la liberté est le fait de vouloir vraiment ce que l'on fait, comment savoir vraiment ce que l'on veut ? Comment l'homme peut-il se connaître ? "Ce sont là, écrit Nietzsche, des questions difficiles à résoudre.
Si le lièvre a 7 peaux, l'homme peut s'en enlever 7 fois 70 sans jamais pouvoir dire "cela est maintenant véritablement toi, ce n'est plus seulement une enveloppe" parce que ton essence véritable n'est pas profondément caché au fond de toi-même, elle est placée au dessus de toi, à une hauteur incommensurable, ou du moins au-dessus de ce que tu considères généralement comme ton moi. Tes vrais éducateurs, tes vrais formateurs te révèlent ce qui est la véritable essence, le véritable noyau de ton être. Quelque chose qui est d'un accès difficile, dissimulé et paralysé." Qui êtes-vous ? Que voulez-vous vraiment ?
A cette question, Nietzsche nous dit que vous ne devez pas chercher à répondre en descendant à l'intérieur de vous-même, mais en allant chercher votre essence là où elle se trouve, c'est-à-dire bien au-dessus de ce que vous croyez être vous-même. "L'homme passe infiniment l'homme", écrivait Pascal. Nous sommes toujours, d'une certaine manière, au-delà de ce que nous croyons être. Et notre véritable liberté, nous en faisons l'expérience lorsqu'il nous arrive de nous dépasser, de nous surpasser. Dans ces moments-là, nous pouvons dire "je me sens vraiment profondément libre, je me sens vraiment profondément moi-même.
Il ne fait aucun doute que vous avez déjà tous vécu une expérience de cette nature : que c'est lorsqu'il vous arrive de vous dépasser qu'il vous arrive de vous rencontrer. C'est exactement ce que disait déjà Bergson. Dans notre existence quotidienne, nous vivons une vie mesurée, proportionnée, ordonnée - et c'est normal - à l'habitude, à l'instinct, à la répétition quotidienne. C'est normal et c'est nécessaire parce qu'on ne peut pas être génial à chaque instant. Il est parfaitement normal qu'il faille satisfaire nos besoins les plus quotidiens, qu'il faille travailler de la façon la plus simple et la plus triviale parfois.
Ce n'est pas dans ces moments-là que nous avons le sentiment de vivre une expérience intense de liberté, celle que l'artiste vit quand il crée, celle que chacun d'entre nous peut vivre dans les lieux où il s'accomplit. Cette expérience, nous la vivons lorsque nous avons l'impression de nous surpasser en nous donnant à quelque chose qui nous dépasse. C'est exactement ce que nous dit Nietzsche, et c'est au fond exactement ce que Nietzsche nous dit être la mission de l'éducation. L'éducateur est celui qui parle à un élève : quel magnifique mot que celui d'élève, c'est-à-dire celui qui parle à un plus jeune, à un autre que lui qu'il s'agit d'élever.
Non pas de l'élever pour le conduire ailleurs qu'en lui-même (vous savez que "éducation" veut dire "faire sortir de") mais qu'il s'agit de faire sortir de son état initial pour le conduire à lui-même, pour l'élever jusqu'à sa propre hauteur, pour le révéler à lui-même, qu'il s'agit d'élever pour lui révéler ce dont il ne se sait pas encore capable et qui est pourtant en lui. Celui qui a appris à jouer du piano à Mozart ne savait pas que Mozart serait capable un jour des œuvres immenses qu'il a léguées. Et le jeune Mozart, quand il faisait ses gammes, ne se savait pas encore capable de créer. Il aura fallu ce long travail éducatif pour qu'il se révèle vraiment et qu'il se révèle à lui-même.
Ainsi donc, l'éducation est un travail de libération parce que l'éducation nous conduit à l'expérience de la liberté. "Tes éducateurs écrit Nietzsche - et ceci est une maxime extraordinaire pour toute personne qui fait profession de pédagogie - ne sauraient être autre chose pour toi que tes libérateurs." C'est le secret de toute culture, continue Nietzsche. La culture, c'est-à-dire le contenu de savoirs, de connaissances, d'expériences, d'exercices, qui est justement ce qui se transmet à travers l'éducation. "C'est le secret de toutes cultures : elles ne procurent pas de membres artificiels, un nez en cire ou des yeux à lunettes.
Par ses adjonctions, on n'obtient qu'une caricature de l'éducation. Mais la culture est une délivrance. Il n'y a pas de liberté sans culture, il n'y a pas de liberté sans quelque chose que nous recevons des autres et qui vient augmenter ce que nous sommes, et qui vient nous augmenter de notre propre liberté. C'est le propre de l'autorité qu'elle transmet la culture. "Autorité" qui vient du latin "auctoritas", qui vient du verbe "augere" qui veut dire "augmenter". Le propre de l'autorité, c'est qu'elle augmente la liberté.
Elle fait grandir celui qu'on élève, et elle le fait grandir jusqu'à ce qu'il arrive à sa propre hauteur qui est toujours infiniment plus importante que celle qu'il se connaît dans un instant donné. De ce point de vue là, encore une fois, il faudra que toute notre vie nous soyons des élèves. Et l'éducation n'est pas le fait d'un moment particulier de l'existence. Elle est singulièrement le fait de l'enfance mais elle est offerte à tous ceux qui sont capables d'être toute leur vie des enfants, c'est-à-dire toute leur vie de recevoir avec humilité ce que les autres peuvent transmettre pour, par leur autorité, se trouver augmentés dans leur propre liberté.
De fait, l'autorité n'est pas seulement l'autorité du maître, c'est aussi le propre de l'auteur, celui qui écrit des livres par exemple. La culture est une délivrance, et même dans ces instants où le confinement nous empêche de nous retrouver vraiment et de vivre vraiment la culture dans ce qu'elle suppose de présence, nous avons encore la possibilité, la liberté de pouvoir faire grandir le regard que nous portons sur le monde par cette expérience extraordinaire qui consiste simplement à lire. "Livre" - "liber" en latin - a la même racine que "libre".
Et le livre a partie liée avec la liberté parce que si la culture est une délivrance, alors en lisant nous pouvons augmenter notre liberté par ce que l'auteur apporte de son autorité à notre connaissance du monde, à notre pensée personnelle. De fait, il ne s'agira pas pour nous de répéter toujours ce que les auteurs ont dit, il ne s'agira pas pour nous de suivre toujours l'autorité d'un maître et il faudra un jour que nous puissions nous en affranchir, que nous puissions penser par nous-mêmes, que nous puissions même contredire ce que nous avons entendu, ce que nous avons lu parfois.
On conquiert sa propre pensée par le fait même qu'on a entendu des autres ce qui nous permet de penser différemment d'eux. Nietzsche l'écrit dans Ainsi parlait Zarathoustra : "on n'a que peu de reconnaissance pour un maître quand on reste toujours son élève". Un jour, l'hommage que notre liberté rendra à ceux qui ont été nos maîtres, c'est qu'elle nous conduira à penser contre ce que nous avons reçu parfois, qu'elle nous conduira en tous les cas à penser par nous-mêmes, à penser sans être perpétuellement leur sujet. Il n'en reste pas moins que c'est par eux que nous aurons pu nous affranchir et devenir libres.
Cela ne peut avoir lieu qu'après l'effort patient de la culture, l'effort de l'apprentissage, l'effort de l'écoute et l'humilité qu'elle requiert. Le comédien peut conquérir sur les planches de ce théâtre son propre style de jeu mais ce n'est qu'après avoir répété longtemps, après s'être entraîné, après avoir écouté les conseils que le metteur en scène pouvait lui donner. Le sportif peut accomplir son propre style de jeu mais ce n'est qu'après avoir répété une infinité de fois le même geste qu'il deviendra capable du trait de génie dans lequel s'accomplira sa liberté singulière.
De la même manière, en philosophie, Aristote a contredit Platon, mais il fallait Platon pour qu'Aristote soit Aristote, et le contredise un jour. La liberté, en ce sens, suppose un immense effort, elle suppose ce travail patient, elle suppose de sortir de cette attitude adolescente qui consiste à penser que "je suis libre, je fais ce que je veux, je suis libre, j'ai le choix". Non : être libre suppose de faire un vrai choix, et d'une certaine manière, est plus libre celui qui choisit de rester enfant que celui qui, dans une forme de crise d'adolescence permanente, cherche à déconstruire tout ce qu'il reçoit pour pouvoir espérer trouver par là une liberté sans contraintes.
Cela n'arrive pas, cela n'arrive jamais, la liberté n'est pas dans le fait de s'affranchir de toute contrainte mais dans ce qui se produit lorsque nous avons obéi longtemps et dans la même direction, écrit Nietzsche. Le deuxième élément, ce prix de la liberté que nous évoquons ensemble, c'est ce corollaire nécessaire de la liberté qui est la responsabilité. De fait cela se comprend parfaitement : il n'y a de responsabilité que pour un être libre. Celui qui n'est libre de rien n'est responsable de rien. On ne rendrait pas responsable du mal qu'elle a fait la pierre qui dévale une pente lorsqu'elle est tombée sur quelqu'un.
Bref, il est évident que la liberté est constitutive de la responsabilité. C'est lorsque nous avons décidé de faire quelque chose c'est lorsque ce que nous avons fait était ce que nous voulions faire que nous pouvons être conduits à répondre de nos actes sur tous les plans sur le plan moral comme sur le plan politique et judiciaire. De ce point de vue-là, d'ailleurs, notons-le, dans cette période de contraintes fortes, il est infiniment plus confortable de vivre sous la contrainte, et la liberté est évidemment une exigence pénible à porter. C'est ce que fait remarquer Kant dans un petit opuscule qui s'intitule "Qu'est-ce que les Lumières ?".
Au tout début de sa réflexion Kant écrit :"la paresse et la lâcheté sont les causes qui expliquent qu'un si grand nombre d'hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère, restent cependant volontiers, leur vie durant, mineur, et qu'il soit si facile à d'autres personnes de se poser en tuteurs des premiers. Il est tellement aisé d'être mineur. Si j'ai un livre qui me tient lieu de pensée, un directeur qui me tient lieu de conscience, un médecin qui décide pour moi de mon régime etc... je n'ai vraiment pas besoin de me donner de la peine moi-même, je n'ai pas besoin de penser pourvu que je puisse payer.
D'autres se chargeront bien de ce travail ennuyeux." Au fond, vouloir être libre, c'est vouloir être responsable et cela n'a rien d'évident. C'est la raison pour laquelle beaucoup cherchent et préfèrent vivre toute leur vie dans une forme de minorité, se regarder eux-mêmes comme des mineurs. Vivre sous la contrainte serait se délester de ce fardeau bien pénible qu'est la responsabilité. La liberté est de ce point de vue là une charge pesante à porter. Aucun philosophe n'aura médité sur ce poids avec autant de prescience et de force que ne l'a fait Kierkegaard.
Dans une œuvre intitulée "Le concept d'angoisse", Kierkegaard revient sur l'expérience de la liberté à partir de cette expérience de l'angoisse. L'angoisse, c'est ce que nous éprouvons lorsqu'il nous faut faire un vrai choix, un choix difficile - et tout vrai choix est difficile. Dans ces moments-là, le problème est que - pour aller même au-delà de ce que disait Kant - penser ne suffit même pas. Réfléchir ne suffit même pas. Faire usage de sa raison ne peut à soi-seul nous décharger du fardeau de la liberté.
Nous le savons bien lorsque nous sommes devant un discernement difficile : nous avons beau y réfléchir indéfiniment, peser les raisons en sens contraire, nous n'arriverons pas à trouver dans toutes nos raisons la solution à la question que nous sommes en train de nous poser. De fait, dans tout acte vraiment libre, il y a quelque chose qui va bien au-delà des raisons. C'est la distinction que propose Kierkegaard, par exemple, entre l'excuse et le pardon, la distinction que Jankélévitch reprendra bien après lui. Lorsque nous avons subi un acte douloureux causé par la liberté d'autrui, nous pouvons être conduits à excuser cet acte si nous avons de bonnes raisons de le faire.
Vous êtes arrivé en retard et vous avez une bonne excuse parce que quelque chose vous a empêché d'être à l'heure, vous produisez donc votre excuse, vous produisez le justificatif, vous délivrez le mot d'excuse qui justifie votre retard. Et d'une certaine manière vous êtes tout excusé. Celui qui vous excuse de votre retard, parce que vous avez une bonne excuse, ne fait pas un acte de liberté. Ce serait même d'ailleurs commettre une injustice que de ne pas excuser ce qui est en soi excusable par les raisons que vous donnez. Non : la vraie liberté commence lorsque vous avez subi quelque chose de douloureux de la part de la liberté d'autrui, quelque chose qui n'est pas excusable.
Lorsque vous n'avez aucune raison d'excuser ce qui vous a été causé et que vous choisissez de pardonner. Le pardon est vraiment libre parce que le pardon est destiné aux actes qui n'ont pas d'excuses. Vous avez beau peser toutes les raisons du monde, vous n'y trouverez pas le pardon. Le pardon suppose un choix ; le pardon est toujours un don. Et, en tant que tel, le pardon, dans sa gratuité, ne peut être que l'expression d'une véritable liberté. C'est la raison pour laquelle le vrai pardon coûte.
Parce que c'est difficile de pardonner, parce que ça ne se déduit pas de soi, parce que ça n'a pas de logique, parce que ça ne se démontre pas, parce que rien ne peut vous y conduire, parce qu'aucune raison en particulier ne peut contraindre le pardon. Si vous avez des raisons de pardonner c'est que vous n'avez pas besoin de pardonner, c'est que l'acte est déjà excusé. Puisqu'il avait des raisons d'être commis, il n'y a pas de raison que vous refusiez le pardon qui est de droit, non. C'est lorsqu'il n'y a aucune raison de pardonner que le pardon est vraiment libre, que le pardon est vraiment pardon. C'est dans ces moments-là qu'il coûte le plus.
Tout véritable choix suppose justement d'aller au delà de la raison. L'amour est vraiment libre lorsqu'il n'y a pas de raisons d'aimer. Nous le savons très bien : aucune raison ne peut justifier l'amour. Celui qui demanderait à celui qu'il aime pourquoi il l'aime : la réponse serait évidemment impossible. Si vous avez un très bon ami qui vous demande un jour "pourquoi es-tu mon ami ? Produis-moi les raisons de notre amitié", il y a fort à parier que ces raisons ne seront pas exprimables.
Il y a dans l'amitié, dans l'amour, dans ce qui nous lie les uns aux autres, quelque chose d'inexprimable qui échappe à la raison, précisément parce qu'il y a dans l'amour, dans l'amitié, l'expression d'une liberté. Si l'on dit que le croyant a la foi, c'est parce que le croyant ne sait pas que Dieu existe. Par conséquent, il faut qu'il s'engage dans ce choix de la foi parce qu'aucune raison ne suffit à l'y engager par elle-même. De fait, cette expérience que nous vivons, cette expérience du vertige de la liberté, cette expérience de l'angoisse, c'est celle que nous avons à faire à chaque fois que nous faisons un choix vraiment libre qui suppose d'aller au-delà de la raison.
Je dispose bien sûr de ma connaissance du monde, de mon intelligence du monde, de la raison, de la logique, mais rien de tout cela ne contient en soi un choix qui soit vraiment libre. Parce que s'il me suffisait de calculer, alors le choix ne serait pas vraiment libre, il ne s'agirait d'ailleurs pas d'un choix. Il faut aller au-delà de la raison pour vivre toute expérience authentique de liberté, pour vivre le pardon, pour vivre l'amour, pour vivre la foi. Chacune de ces expériences correspond à ce que Kierkegaard appelle un "saut". De fait, il faut sauter.
Avec tout ce que je sais, avec tout ce que je pèse, tout ce que je peux calculer, il faut que j'aille un peu plus loin, que je fasse un pas de plus, le plus essentiel, celui qui me fait passer au-dessus de ce vide dans lequel il faut que ma liberté s'engage. Le saut, c'est ce qui fait que nous devenons vraiment existants. Le propre de l'existence, en effet, c'est que nous pouvons avec ce miracle de la conscience façonner notre propre vie. Nous ne sommes pas seulement des objets, quelque chose dont on disposerait, qui serait totalement déterminé par des circonstances extérieures, par des calculs prévisibles. Non, nous sommes des sujets.
Devenir objectif dit Kierkegaard, ce serait bien là le but le plus bestial et le plus stupide qui soit. Le véritable but de l'existence, c'est de devenir vraiment un sujet, de devenir subjectif ! "Devenir pleinement un sujet", non pas au sens d'une espèce d'originalité stupide et superficielle. Devenir pleinement soi-même, être vraiment ce que l'on est et rien de plus, dit Kierkegaard. Voilà ce qu'il y a de plus exigeant dans l'existence, voilà ce que l'on appelle la grande aventure de la liberté. Cette aventure a un coût, c'est le dernier coût que je voulais évoquer avec vous.
La figure que Kierkegaard emprunte pour décrire ce sceau de la liberté, que Kierkegaard décrit comme celle d'un penseur existant, c'est la figure de Socrate. Socrate, vous le savez, est celui qui a refusé de renoncer à la liberté que la philosophie représente, à cette liberté de la pensée, cet effort de la conscience. Celui qui a refusé d'y renoncer même au prix de sa propre vie. Nous sommes au IVème siècle avant Jésus-Christ dans la Grèce de l'Antiquité et à Athènes la crise fait rage.
Dans cette période très difficile pour la cité, Socrate devient très vite une sorte de bouc émissaire parce qu'avec cette liberté encombrante et pénible, il ne cesse de se poser des questions, il refuse de se conformer aux opinions convenues, il veut penser par lui-même, il veut être vraiment libre. Alors on décide de le condamner à mort ; on n'imagine pas, bien sûr, que la chose ira jusqu'au bout, mais on veut l'intimider, lui faire peur et le faire taire une bonne fois pour toutes. Et Socrate a un choix à faire : entre la promesse de ce silence qu'on voudrait lui imposer et le fait d'accepter cette condamnation à mort, Socrate choisit de sacrifier sa vie plutôt que de perdre sa liberté.
C'est là le choix fondamental. Au fond, le prix de la liberté, ultimement, c'est celui de la vie elle-même. La question qui est posée à chacun d'entre nous est : mettons-nous quelque chose au-dessus de la liberté ? Mettons-nous quelque chose au-dessus des droits, et du devoir de la conscience de ne pas se laisser enfermer par les contraintes qui voudraient peser sur elle et la réduire au silence ? Il faut espérer que nous n'ayons pas à nous poser cette question d'une manière cristalline et immédiate, car cela appartient à des périodes historiques souvent sombres et éprouvantes. Mais cette question, quoi qu'il arrive, se posera nécessairement à chacun d'entre nous un jour.
Dans les décisions que nous avons à prendre, dans la manière de configurer notre existence, la question qui nous est posée est : y a-t-il quelque chose que nous mettons au-dessus de la liberté de notre propre conscience et de l'exigence qu'elle implique ? Préférons-nous le confort, la sécurité, l'ordre, la vie ? Ou préférons-nous justement l'effort de la liberté ? Cette question fondamentale, c'est celle que Socrate incarne pour l'éternité. Socrate n'a pas cherché des petites preuves de l'immortalité de l'âme, il n'a pas cherché à démontrer que l'esprit était fait pour autre chose que pour la vie de la matière.
Non : il a vécu de cette manière-là, il a disposé sa vie comme s'il savait que c'était le cas. Et il y avait là évidemment un saut dans l'inconnu, et ce saut est allé jusqu'au sacrifice ultime de sa propre existence humaine, de sa propre existence corporelle. Quand Socrate, dans le Phédon, dialoguant avec ses amis, tente de les consoler en leur démontrant que l'âme est immortelle, il sait évidemment qu'il y a là un pari à faire. Il sait qu'il y a un saut qui attend chacun d'entre nous.
Il y a d'un côté le petit penseur dont se moque Kierkegaard, qui dispose ces petites preuves de l'immortalité de l'âme ; il y a de l'autre côté Socrate existant qui décide de vivre en adéquation avec ce que sa conscience lui dit être le chemin à suivre. Et voilà au fond la voie qui nous attend si nous voulons être libres, mais voilà aussi le prix qu'il faut payer si nous voulons être libres.
Nous savons que notre liberté d'aujourd'hui - y compris d'une façon concrète notre liberté civique, notre liberté politique - nous savons que nous la devons à des personnages de notre histoire, à ceux qui nous ont précédés et qui - héros connus ou anonymes - ont préféré risquer leur vie et parfois donner leur vie que de se résigner à l'oppression qu'on voulait leur imposer, à la coercition qui s'abattait sur eux et qui s'abattait par la même occasion sur nous à travers notre pays. Nous savons que cette question nous est posée aux à nous aussi.
Il n'y a pas de liberté pour celui qui place d'autres objectifs au-dessus de la liberté, il n'y a plus de liberté pour celui qui préfère sa sécurité, qui préfère sa simple survie, qui préfère son confort social, qui préfère son intérêt, qui préfère tous les petits calculs de notre existence - pour légitimes qu'ils soient - à l'exigence fondamentale que représente la liberté dans les moments où ce choix se présentera à nous avec le saut qu'il exige. Ce miracle de la liberté ne peut pas s'accomplir sans avoir un coût.
Dire cela n'est pas évidemment en faire l'occasion d'une triste méditation, mais au contraire se représenter la beauté de l'exigence que représente l'aventure de la liberté quand elle engage nos vies dans quelque chose qui les dépasse pour nous permettre de nous retrouver vraiment. Nous retrouver vraiment ! C'est ce que j'espère pouvoir vivre avec vous très bientôt ici dans ce Théâtre Saint-Georges où nous reprendrons Les Soirées de la Philo le plus vite possible. J'espère pouvoir renouer - avec toute l'équipe Philia - nous espérons tous ensemble pouvoir renouer avec la joie de ces rencontres qui nous permettent de penser ensemble. En attendant, bien sûr, nous ne nous abandonnons pas.
J'espère que ces quelques rencontres à distance auront pu accompagner ce moment de confinement forcé. Nous continuerons de le faire autant qu'il le faudra, tant que nous ne pourrons pas reprendre le rythme de nos Soirées, et c'est donc dans tous les cas avec une grande joie que je vous dis à très bientôt !
François-Xavier Bellamy