Marc Ferracci - Le Barbier du matin du 27/05/24
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Marc Ferracci, bonjour. Bonjour. Vous représentez les Français installés en Suisse et en Liechtenstein, la sixième circonscription, je crois, des Français à l'étranger. L'assurance chômage est réformée une fois de plus. Un tour de vis, comme disent les syndicats, cruel, dur, c'est ce qu'ils disent. Est-ce le bon moment ?
Oui, je crois que c'est le bon moment parce qu'on a aujourd'hui toujours le même problème à résoudre, c'est-à-dire des tensions, des difficultés de recrutement extrêmement vives sur le marché du travail. Moi, je vais sur le terrain très fréquemment, tout comme mes collègues députés, et il ne se passe pas une visite sans que des chefs d'entreprise, sans que des associations nous fassent part de leurs difficultés à recruter. Alors l'assurance chômage n'est évidemment pas le seul levier pour permettre de résoudre ce problème. Il y a des enjeux de formation, il y a des enjeux liés à ce que l'on appelle les freins périphériques.
Il faut régler les problèmes de garde d'enfants, de logement, de santé des personnes pour leur permettre de chercher et de retrouver un emploi. Mais l'assurance chômage est un des éléments sur lesquels on peut et on doit agir. Je pense que c'est le bon moment effectivement parce que les prévisions économiques suggèrent que le marché du travail pourrait s'améliorer dans les prochains mois à mesure que la croissance s'améliore. C'est ce que nous prédisent les conjoncturistes. Et cette réforme qui va rentrer en vigueur d'ici la fin de l'année, eh bien devrait accompagner ce mouvement et je l'espère amplifier ce mouvement. Mais elle ne suffit pas évidemment à aller vers le plein emploi.
Il faut aussi investir dans la formation, dans l'accompagnement des demandeurs d'emploi. Il faut aussi s'intéresser à la qualité du travail. C'est ce que nous allons faire d'ici la fin de l'année avec un projet de loi sur le travail qui visera notamment à favoriser la qualité de vie au travail et le bien-être des salariés.
Vous portez des propositions en vue de cette réforme du cadre du travail. Vous voulez faciliter l'accès à l'emploi par l'obtention du permis de conduire. Il y a beaucoup de jeunes qui ne prennent pas d'emploi parce qu'ils n'ont pas le permis ?
Tout à fait. Quand je disais que j'allais sur le terrain très fréquemment, j'étais encore il y a quelques semaines dans une association qui aide les jeunes à s'insérer par le travail indépendant en vue d'accéder au statut de salarié. Et j'ai croisé quelqu'un qui m'a dit, moi je voulais prendre un boulot dans la fibre, dans l'installation, la réparation de la fibre. Vous savez, toutes ces personnes qui viennent réparer nos réseaux de fibres. Et c'était en région parisienne, un endroit où il y a des transports en commun. Et il a été obligé de refuser le job en question. Pourquoi ? Parce qu'il avait raté le permis et qu'il devait attendre des mois et des mois avant de le repasser.
Moi je milite pour qu'on ouvre l'examen du permis à un certain nombre d'acteurs et pas simplement aux inspecteurs du permis. Il y a 1300 inspecteurs du permis dans tout le territoire français. Ça ne suffit absolument pas. Et ça, c'est une mesure qui aura des effets sur l'emploi en ruralité, mais pas simplement en ruralité.
Vous vous intéressez aussi aux décrocheurs, ces jeunes traumatisés par l'école. Là aussi, comment les aider à rejoindre l'emploi, malgré le manque de diplôme ?
On a, au fur et à mesure que le chômage baisse, on a besoin de remettre en emploi des gens qui ont des difficultés de plus en plus lourdes. J'ai croisé un jeune qui était pris en charge parce qu'on appelle une école de la deuxième chance. Vous savez, ces écoles qui proposent des solutions extrêmement personnalisées, adaptées à des jeunes très en difficulté. Et le jeune était littéralement à la rue, c'est-à-dire SDF, avec des problèmes d'addiction, des problèmes psychologiques. Il était sorti de l'école sans diplôme, sans même le brevet des collèges. Il fait un petit stage chez un boucher pendant quelques semaines. Ça se passe très bien. Le boucher est très content de lui.
Il se découvre des aptitudes. Le boucher veut l'embaucher, mais il lui dit « J'ai besoin que tu passes ton titre professionnel. » Car vous le savez, pour exercer un certain nombre de professions artisanales, il faut un titre professionnel, un CAP ou un titre. Le jeune a répondu « Non, moi, je ne tourne pas à l'école. » Parce que l'école, elle m'a cassé, elle m'a traumatisé. J'ai été harcelé et ainsi de suite. Donc moi, je milite ici pour qu'on trouve des voies d'accès alternatives basées sur l'expérience et pour éviter que ces jeunes soient obligés de repasser par un cursus académique qui ne leur convient absolument pas. Ça aussi, c'est une démarche d'ouverture.
Il faut en parler avec les professions artisanales en question. Je pense que c'est très important de tenir compte des spécificités de ces publics.
Emmanuel Macron est en Allemagne pour une visite d'État. Est-ce que l'économie allemande ne va pas nous tirer vers le bas avec ces difficultés ?
Vous savez que les difficultés de l'économie allemande sont à l'origine de nos difficultés économiques et budgétaires. Des rentrées fiscales ne sont pas mieux. De la révision du déficit qui a eu lieu ces dernières semaines, vous savez que le déficit de 2023 a été revu à la hausse de 4,9% à 5,5% du PIB. Tout ça s'expliquait par un déficit de recettes qui lui-même s'expliquait par le ralentissement de la croissance qui lui-même était en lien avec le ralentissement de la croissance allemande. Donc effectivement, on est dans cette situation où nous avons une très forte solidarité, on le sait, entre les pays européens et en particulier vis-à-vis de l'Allemagne.
J'espère, pour ma part, je ne me nourris pas de cette passion mauvaise qui consiste à se réjouir des difficultés de son voisin parce qu'encore une fois, nous sommes liés à nos partenaires et à nos amis allemands. Et j'espère que l'économie allemande va repartir. Mais nous devons aussi compter sur nos propres forces et continuer à réformer le pays. C'est aussi le sens de la réforme de l'assurance chômage dont on parlait tout à l'heure.
Et pourtant, ces réformes difficiles, cette conjoncture compliquée, on est à 15 jours des élections européennes, ce n'était peut-être pas le bon moment, ça va fâcher les électeurs.
Oui, mais vous voyez ici la différence entre ce que l'on appelle l'homme politique et l'homme d'État. L'homme politique se préoccupe de la prochaine élection, l'homme d'État se préoccupe de la prochaine génération, c'est-à-dire de ce qu'il adviendra du pays à 5, 10 ou 20 ans. Moi, je pense qu'il n'y a pas de bon moment pour faire des réformes qui sont perçues comme difficiles. Je pense que les réformes doivent être équilibrées. D'ailleurs, s'agissant de l'assurance chômage, j'ai un regret. C'est que cette réforme ne demande pas de manière plus rapide des efforts aux entreprises.
Vous savez qu'il y a un système qui s'appelle le bonus-malus, qui vise à limiter l'utilisation des contrats courts par les entreprises.
Il était dans la réforme des retraites, il a été censuré par le Conseil constitutionnel.
Alors ça, c'est l'index senior. Alors ça, c'est l'index senior. Mais le bonus-malus, c'est un système qui vise, avec les règles de l'assurance chômage, à éviter que les entreprises ne surutilisent les contrats courts. Il concerne un nombre limité de secteurs. Il aurait pu être généralisé. Je pense que cette généralisation n'est absolument pas acquise. Et ça, je le regrette, parce que ça aurait permis d'équilibrer les efforts qu'on demande aux demandeurs d'emploi.
On va expérimenter sur d'autres secteurs. Catherine Vautrin est missionnée pour ça.
Oui, mais je pense que, pour connaître un petit peu le sujet, je suis un peu à l'origine de ce système de bonus-malus, je pense qu'il y avait une fenêtre d'opportunité pour annoncer la généralisation tout de suite.
Et l'index senior, qui était retiré de la réforme des retraites, les seniors sont concernés par la réforme des retraites ?
Bien sûr, c'est un élément qu'on va rediscuter, puisque dans ce projet de loi qui va arriver d'ici la fin de l'année, nous allons intégrer un certain nombre de mesures pour faciliter l'emploi des seniors. Moi, je suis très favorable à l'index senior, d'abord pour responsabiliser les entreprises, en affichant concrètement ce qu'est leur politique vis-à-vis des seniors, est-ce qu'elles les embauchent, est-ce qu'elles les forment. Et puis aussi parce que quand vous êtes au chômage à plus de 50 ans, vous avez ce problème qui est que vous envoyez des CV, des lettres de motivation à des dizaines et des centaines d'entreprises qui n'ont pas prévu d'embaucher des seniors.
Et le fait de ne pas avoir de réponse, ça vous démobilise, ça vous décourage. Le fait d'avoir un index, ça vous permet de cibler votre recherche d'emploi sur les 10-15 entreprises de votre localité et de votre secteur qui jouent le jeu de l'emploi des seniors. Et ça, c'est beaucoup plus efficace, et ça permet d'éviter ce cercle vicieux qui vous emmène vers le chômage de longue durée.
Donc dans 15h les européennes, Emmanuel Macron est prêt à débattre avec Marine Le Pen. Idée surprenante à confier Édouard Philippe. Il ne l'aurait pas eu, Édouard Philippe, cette idée. Qu'en pensez-vous, vous, de ce débat ?
Écoutez, la vraie question, c'est de savoir quelle valeur on accorde à cette élection européenne. Si on considère que c'est une élection parmi d'autres, qu'on peut enjamber, effectivement, il n'y a pas forcément besoin de débattre. Il n'y a pas forcément besoin de débattre à un niveau qui soit celui du président de la République. Moi, j'ai la conviction que c'est l'élection européenne la plus importante depuis que cette élection européenne existe. J'ai la conviction que dans les menaces, en contexte de menaces géopolitiques que nous vivons, dans le contexte de tensions que nous vivons, eh bien l'Europe est une protection absolument indispensable, qu'il faut la renforcer.
Le projet de Marine Le Pen, quand on se donne la peine de l'analyser de manière un petit peu fine, c'est un projet qui consiste à déconstruire l'Europe de l'intérieur. C'est un projet qui, au fond, fait bien les affaires de Vladimir Poutine. Et d'ailleurs, la proximité, évidemment, n'a jamais été réellement reniée. Donc, une fois qu'on a posé ces constats-là, le constat sur l'importance de l'élection européenne, je pense que le débat doit se situer au bon niveau.
Et moi, je trouve tout à fait légitime que le débat se situe entre le président de la République, dont on sait qu'il porte un projet européen qui a déjà donné des résultats, puisque le discours de la Sorbonne qu'il a prononcé en 2017 s'est traduit par un certain nombre d'avancées dans la précédente législature européenne, la directive sur le travail détaché, la taxe carbone aux frontières, je ne vais pas toutes les énumérer, mais concrètement, l'Europe a avancé, et l'Europe a avancé à l'impulsion d'Emmanuel Macron.
Je pense que confronter le projet que nous portons pour l'Europe avec celui de Marine Le Pen, qui est un projet de destruction de l'Europe et de sortie des traités européens, car là aussi, quand on analyse le discours de Marine Le Pen, même si elle s'en défend, tout mène au Frexit, tout mène à la sortie des traités européens, sa politique en matière migratoire, sa politique en matière énergétique, il s'agit de sortir du marché européen de l'électricité par exemple, et bien tout ça doit être posé sur la table. Je pense que le débat entre le président et Marine Le Pen permettrait de le faire.
Elle n'est pas contre, mais elle dit en conclusion, celui des deux qui perdent l'élection doit se démettre. Donc si le président perd l'élection du 9 juin, il se démêche, il démissionne.
Oui, je pense que Marine Le Pen gagnerait à se replonger dans ses cours d'éducation civique et dans ses cours de droit constitutionnel, je sais qu'elle est avocate et que dans les premières années d'un cursus en droit, on fait un peu de droit constitutionnel, il n'y a pas de lien entre la dissolution ou la destitution du président et le résultat d'une élection européenne. Il faut rester calme sur ce sujet, mais je pense qu'il y a la nécessité de débattre et à un moment ou à un autre, le débat doit se situer au bon niveau.
Je pense qu'elle esquive ce débat parce qu'elle sait, comme Jordan Bardella, qu'elle risque d'exploser en vol dans ce débat, du fait de sa méconnaissance, de son ignorance du détail des dossiers et surtout, elle risque d'exploser en vol parce qu'un débat permettra d'établir ce qui est véritablement sa vision de l'Europe, c'est-à-dire une vision complètement délétère.
Un débat, il y en aura aujourd'hui. Tous les députés vont commencer à débattre sur la fin de vie. Est-ce que votre décision est arrêtée ou est-ce que vous réservez encore votre choix ?
Non, moi j'attends beaucoup des débats. Je vais essayer d'être le plus présent possible en hémicycle pour écouter ces débats. Vous savez que tous les groupes politiques ont laissé à leurs membres une liberté de vote. Ce qui est assez inédit. Ce n'est pas toujours comme ça que ça se passe quand on vote des lois. Là, chacun sera libre de voter et de ne pas voter en conscience. Exactement. Moi, j'avoue que je suis assez attaché et favorable à l'équilibre initial du texte, c'est-à-dire proposer une aide à mourir, parce que je sais qu'il y a des situations familiales, personnelles, intimes, que ne règle pas aujourd'hui le cadre législatif, et en particulier celui issu de la loi Claes-Leonetti.
Je suis également attaché à ce qu'il y ait des garde-fous qui permettent d'éviter cette forme de basculement dans ce que certains appellent une rupture anthropologique, c'est-à-dire, au fond, laisser à la société la possibilité de donner la mort et d'éliminer des personnes. Ce n'est absolument pas ça l'esprit du projet de loi initial. Moi, j'y suis assez attaché. Il a été modifié de manière assez substantielle.
Oui, on avait pronostic vital engagé à court ou moyen terme. On a maintenant phase avancée au terminal de la maladie.
C'est plus flou. J'avoue que j'ai un petit peu de mal à donner du contenu concret à cette nouvelle formulation qui a substitué au terme de pronostic vital engagé à court ou moyen terme, comme vous le disiez, une autre formulation. Concrètement, dans la vie des gens, comment ça va se traduire ? Ça, j'espère que les débats vont l'éclairer. Je suis à date un petit peu réservé sur cette formulation et j'espère qu'on pourra permettre de clarifier un petit peu cela. Mais en tout état de cause, moi, vous savez, je suis, vous l'avez dit, élu en Suisse. La Suisse, c'est le modèle à suivre ? Un pays, je ne suis pas sûr que ce soit le modèle à suivre parce que ce modèle repose sur de tierces instances.
Vous savez qu'en Suisse, ce sont des associations qui prennent en charge ces derniers moments consistant à basculer dans le décès. Et je ne suis pas certain que ce modèle soit parfaitement transposable, mais c'est une inspiration. J'ai d'ailleurs, moi, avec des collègues parlementaires, visité les hôpitaux de Genève et discuté avec des personnes qui étaient partie prenante de ce système.
Le point le plus important que j'ai retenu de tout cela, c'est qu'il faut se donner tous les moyens d'établir le discernement de la personne aux différentes phases du processus, c'est-à-dire au moment où la personne est en capacité d'émettre une volonté, mais aussi au moment où la maladie l'emporte et ça devient beaucoup plus difficile. C'est à ça que moi, je suis très sensible.
Un mot pour finir de la Nouvelle-Calédonie. L'état d'urgence sera levé ce soir à 20h. Est-ce que vous êtes pour le dégel du corps électoral ? On fait cette réforme ou est-ce qu'il faut tout suspendre ?
Alors, il y a la question du dégel et puis il y a la question du calendrier et de la méthode dans laquelle on s'inscrit. Moi, je pense effectivement qu'il y a eu trois référendums qui ont été de manière assez claire vers le principe selon lequel la Nouvelle-Calédonie devait rester française. Ces trois référendums donnent une légitimité, effectivement, au projet de loi constitutionnel qui modifie le corps électoral. Maintenant, on a bien vu que la situation a été très compliquée, même si elle s'est apaisée. Vous l'avez signalé, la levée de l'état d'urgence va permettre d'aller plus vite. Mais je pense qu'on a besoin de dialogue.
On a besoin d'un accord global, pas simplement sur le dégel du corps électoral, mais sur les enjeux institutionnels, sur les enjeux économiques et notamment la gestion du nickel qui est un élément très important pour la Nouvelle-Calédonie. Je pense que d'ici un mois, on aura des éléments sur ce sujet et qu'à ce moment-là, la question de la convocation du Congrès pourra se poser.
Rendez-vous est pris, Marc Ferracci.
Merci, bonne journée. Merci à vous.
Marc Ferracci