François Bayrou, maire de Pau et président du Modem - 24/05
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour François Bayrou, merci d'être avec nous sur BFM TV pour ce BFM politique. A mes côtés pour vous interroger Henri Vernet du Parisien Aujourd'hui en France et Emmanuel Lechypre de BFM Business. Vous êtes en direct de Pau, on va évoquer avec vous non seulement la crise sanitaire que l'on vient de traverser, mais aussi la crise économique, sociale et peut-être même demain une crise politique qui font suite à cet état de sidération dont sort la France.
Avant de vous interroger sur les mesures sans doute économiques qui seront nécessaires, mais aussi l'organisation même de la France et de ses principales institutions, un mot sur les propos de Gérald Darmanin ce matin dans le journal du dimanche, il est ministre des comptes publics et il réclame, je le cite, une politique pour le peuple. Il a raison, est-ce que ça veut dire que jusqu'à présent la politique menée depuis le début du quinquennat n'était pas forcément faite pour le peuple ?
Ce qui s'est passé depuis le début du quinquennat, tout le monde en voit bien les résultats. Il y a eu un effort de redressement qui faisait que le chômage était en train de baisser. Et puis il y a, comment dire, une attente qui pour l'instant n'a pas trouvé de réponse. Et cette attente, elle est à mes yeux double. La première de ses attentes, c'est que la France retrouve, notre pays retrouve une faculté de réagir vite, d'agir vite, d'être capable de relever les défis qui sont les siens. Et probablement, c'est une question d'organisation de son pouvoir, de sa société.
Et puis il y a deuxièmement l'attente que toutes les catégories de la population, toutes les catégories sociales se sentent associées à cet effort. Alors je ne sais pas ce qu'on peut appeler, ce qu'on veut appeler le peuple. Pour moi, le peuple, c'est tous les Français, quelle que soit la catégorie à laquelle ils appartiennent. Et il y a des Français qui sont, en effet, travailleurs, salariés, retraités, avec des petits revenus. Et cela aussi, il faut que naturellement, ils soient associés. Alors il y a des propositions, il y a des projets sur ce sujet. On va y revenir. Que j'en ai fait à d'autres élections présidentielles.
Bien sûr. Et puis on va, tout au long de cette émission, essayer de comprendre quelles sont les mesures les plus concrètes possibles, justement, pour la vie des Français et pour répondre à ces attentes. Mais tout de même, devoir dire, quand on est dans un gouvernement en action, aux manettes, qu'il faut une politique pour le peuple, est-ce que ça veut dire qu'il faut vraiment le dire parce que ce n'était pas le cas ?
Bon, j'imagine que tout ça traduit des attentes, parfois des insatisfactions, parfois des exigences. Il y a toujours, dans un gouvernement, surtout dans les périodes de transition, il y a toujours des, comment dirais-je, des prises de position, qui sont des déclarations dont on voit très bien le sens. Le rapport de service, quoi, vous voulez dire. En fait, que... Oui. En effet, enfin, j'emploie pas ce genre de mots parce que ça appartient à un autre vocabulaire. Mais vous voyez bien que tout ça signifie, en effet, que l'étape nouvelle que le président de la République a définie en disant il faut qu'on change et il faut que je change.
Cette étape nouvelle, il est du devoir de tous ceux qui sentent la gravité de la situation d'y prendre leur part. Alors qu'il y ait des offres nombreuses pour porter cette étape nouvelle, c'est très bien. Ça prouve que la conscience progresse. Mais j'imagine que ne seraient pas restés au gouvernement des gens qui considèreraient que, avant, la politique n'était pas pour le peuple. Simplement, évidemment, l'urgence de l'heure, l'exigence de l'heure est plus grande.
Et vous-même, M. Béroud, vous pourriez être à votre place quelqu'un qui compte dans cette nouvelle étape ? Vous aussi, vous feriez des offres de service, entre guillemets, même si vous n'employez pas ce terme ?
Je n'ai jamais regardé l'avenir en pensant à moi-même, en pensant à ma personne ou à ma carrière. Si vous me permettez de le dire, il y a un bail que je ne pense plus en termes de carrière. Et d'autre part, je suis, comme vous le voyez sur l'écran, enraciné dans une ville dont j'ai la responsabilité et avec laquelle je me sens absolument en phase. Pour le reste, je suis président d'un courant important dans le pays, qui est important depuis longtemps et qui est important dans la majorité. Et à la tête de ce courant-là, oui, je ferai tout ce que je peux pour que le pays assume les défis qui sont posés devant lui aujourd'hui.
Que le pays, et plus encore, tout à l'heure, Apolline de Malherbe, vous disiez cette sidération dont la France a été saisie. Mais la vérité, ce n'est pas que la France seule ait été saisie. C'est la première fois dans l'histoire des hommes qu'un événement bloque, congèle la totalité de la planète en même temps. Et dans un moment où, comme vous le savez, les échanges, les échanges de marchandises, les échanges de données numériques, les échanges de capitaux et d'hommes, de femmes et d'hommes, ces échanges n'ont jamais été aussi importants. Ce qui fait que l'événement que nous avons devant nous est absolument sans précédent.
Et il est sans précédent dans sa réalisation, dans sa réalité, mais il est sans précédent dans ses conséquences que nous allons vivre. C'est pourquoi c'est très important de prendre la mesure de cela.
Alors, il faut prendre la mesure de cela et la mesure aussi de ce qui est fait en termes de politique économique. Alors, on voit bien qu'on va laisser filer la dette. Alors, vous avez été toujours très vigilant au cours de vos campagnes présidentielles. Vous avez toujours alerté sur le danger de la dette. Est-ce que vous considérez qu'aujourd'hui, finalement, avec des banques centrales qui rachètent les dettes des grands États, il n'y a plus de problème et que finalement, ça n'est plus un sujet et qu'on peut laisser filer des déficits ? Et sinon, quand Gérald Darmanin dit qu'il n'augmentera pas les impôts, est-ce que ça n'est pas un peu présomptueux ?
Et s'il fallait finir par augmenter les impôts, est-ce que vous envisageriez, par exemple, des nouvelles taxations ? Est-ce qu'il faut rétablir l'ISF ? Qui mettriez-vous à contribution ?
Alors, je me suis battu toujours contre la dette improductive. Je me suis battu contre la dette qui était de fonctionnement. Pour les dépenses de tous les jours, je trouvais anormal que ces dépenses de tous les jours, y compris les dépenses sociales, quotidiennes, on les fasse porter aux générations futures. Je me suis en effet beaucoup battu sur ce sujet sans être toujours entendu par tout le monde, comme vous savez. Un, mais pourquoi est-ce que je plaidais cette rigueur ? Pour qu'on puisse agir lorsqu'une situation grave se présente. Les États bien gérés, ce sont des États qui font des économies quand ça va bien pour agir massivement quand ça va mal.
Et de ce point de vue-là, en effet, nous n'avons pas été, gouvernement après gouvernement, sans aucune exception, au travers du temps, depuis 20 ans ou 25 ans, nous n'avons pas été à la hauteur de cette exigence-là.
Mais est-ce que ça veut dire que cette dette-ci, vous estimez qu'elle est acceptable, celle-ci, celle qu'on est en train de créer aujourd'hui ?
Alors, je pense que cette dette-ci, celle qui est due au coronavirus, elle doit être traitée et regardée de manière différente des autres. Pourquoi ? Parce que, un, le coronavirus, personne n'en est responsable. D'habitude, les États qui font des dettes, c'est parce qu'ils ne sont pas très bien gérés ou qu'ils n'ont pas su organiser leur société et qu'ils sont obligés de tirer des chèques en blanc. Ce n'est pas du tout le cas de la situation dans laquelle nous sommes. Aucun État, aucun pays n'est responsable de cette épidémie.
Donc, ces dettes-là, on les laisse à la Banque Centrale Européenne, on les met au congélateur et on n'en parle plus.
Bon, si vous voulez que j'aille jusqu'au bout de mon idée. Donc, un, il ne faut pas traiter cette dette comme les autres. Il faut l'isoler. Le verbe que j'emploie, il faut la cantonner, la définir précisément, savoir quel est son périmètre, ne pas en profiter pour mélanger des dettes antérieures avec cette dette-là. Et il faut la traiter avec la Banque Centrale Européenne, avec ce que je propose, un différé d'amortissement de 10 ans. Ça ne veut pas dire que les États se défendent de leurs responsabilités. Je crois le contraire.
Il faut que nous soyons, que nous assumions les dépenses que nous allons faire pour la société française pour faire repartir les choses comme les autres États doivent faire repartir leur société à eux.
Mais, François Bayrou, est-ce que ça nous dispensera d'une augmentation de la fiscalité ou de nouveaux arbitrages de la fiscalité ? Puisque même s'il n'y a pas de problème de niveau de recette, il y a un problème de solidarité nouvelle. On voit bien, il y a beaucoup de revendications pour rétablir l'impôt sur la fortune. Est-ce qu'il ne faut pas quand même envisager une forme de contribution des plus aisés à cet effort nouveau de solidarité ?
Alors, je pense que prendre la question par cet angle, c'est la prendre mal. La question principale, celle qui doit dominer tous nos échanges, c'est de quelle manière faire repartir l'activité du pays. Et je ne crois pas que les impôts, ce soit la bonne manière de faire repartir l'activité du pays. Au contraire, assommer une société d'impôts nouveaux, alors que nous sommes le pays le plus fiscalisé de tous ceux qui nous ressemblent, Assumer une société d'impôts nouveaux, c'est l'empêcher de repartir. La question que nous devons traiter de manière, comment je dirais, obsessionnelle, c'est rétablir la vitalité, l'activité, l'inventivité, la créativité de la France.
Ce pourquoi nous sommes dans une situation délicate, y compris en termes de commerce extérieur, c'est parce que nous n'avons pas établi cette vitalité du pays comme nous aurions dû le faire et parce que nous avons laissé partir un certain nombre de centres d'activité et de décision au travers du temps. La France s'est, de ce point de vue-là, affaiblie. Et c'est la raison pour laquelle j'insiste, ça sera mon dernier mot sur le sujet, sur le fait qu'il faut que nous renouions avec l'obligation, autrefois le général de Gaulle disait l'ardente obligation, avec l'obligation de prévoir et de se fixer des objectifs. Le marché tout seul ne peut pas répondre aux impératifs d'une nation.
Il faut qu'une nation soit capable de donner sa liberté et sa créativité au marché et en même temps de dire, voilà les objectifs que nous nous fixons. Voilà ce que nous voulons atteindre en termes, par exemple, d'autonomie, de souveraineté sur un certain nombre de productions. On vient de le voir, on ne peut pas abandonner la production de médicaments et baisser les bras sur quelque chose qui est vital si un pépin arrive dans une société.
La production est question évidemment de l'emploi. Henri Vernet.
Justement, le dispositif d'accompagnement du chômage partiel va commencer à être réduit dans quelques jours, en juin progressivement. Est-ce que vous vous dites qu'il faut prolonger cela, il faut un maintien exceptionnel et de manière plus générale, est-ce qu'il faut que le gouvernement trouve des moyens de contrainte en matière d'emploi par rapport aux entreprises ?
Je n'ai jamais beaucoup cru à la contrainte pour son efficacité. Je n'ai jamais pensé que c'était efficace. Mais je pense que c'est un sujet que nous devons partager du point de vue national. Je veux dire les entreprises, les organisations professionnelles, les syndicats, le gouvernement et grosso modo la société française. En effet, on est dans un moment où il faut préserver notre outil de production, nos entreprises et l'emploi. Je pense, tout le monde y pense en se promenant dans les rues.
Je pense aux restaurants, je pense aux bars, je pense aux artisans, je pense à un certain nombre de commerçants et je pense évidemment aux grandes entreprises pour qu'elles ne saisissent pas ou qu'en tout cas cette situation ne soit pas pour elles l'occasion de destruction d'emplois comme on pourrait le craindre.
Mais François Bayrou, on a eu cette semaine un peu les passes d'armes traditionnelles, j'ai envie de dire, entre une entreprise en difficulté, Renault, qui dit qu'elle est contrainte de restructurer ses usines et puis un gouvernement qui dit « mais attendez, on n'aidera pas sans condition, on fera tout pour que les usines ne ferment pas et on va mettre la flingue sous surveillance, etc. » Est-ce que ce n'est pas un peu le vieux monde ? Rappelez-vous Lionel Jospin, alors c'est vrai qu'il avait beaucoup souffert de cette fameuse phrase « l'État ne peut pas tout », mais qu'est-ce qu'il faut faire ? Qu'est-ce que vous attendriez de l'État, par exemple, pour aider vraiment Renault ?
Alors pour aider Renault, vous me permettrez de ne pas me déclarer compétent sur la précision de ce sujet. Non mais l'État actionnaire en général. Très important. Oui, l'État actionnaire, j'attends qu'il fasse son rôle et son rôle, je le définis en trois mots ou quatre, gouverner, c'est prévoir. C'est-à-dire une capacité à voir les risques qui se présentent dans l'avenir et Dieu sait qu'ils sont importants. Je pense au transport aérien, je pense à l'automobile, je pense au tourisme et qu'ils, avec les entreprises, définissent ce que doit être l'attitude de l'État et de la puissance publique dans un moment aussi grave que celui que nous allons vivre.
C'est vrai pour les très grands, mais c'est vrai pour les très petits. Et vous me permettez d'avoir une préoccupation dirigée vers les plus petits, parce que le vrai tissu, ou en tout cas une part importante du tissu économique du pays, c'est les petits. On se focalise toujours sur les très grandes entreprises avec un succès comme on s'est mitigé. Mais la vérité, c'est que les petits et les moyens, c'est ça l'essentiel, ou en tout cas une part très importante du tissu économique du pays.
Mais alors, François Bayrou, vous qui envoyez beaucoup à peau autour de vous, est-ce que concrètement vous craignez une hécatombe en matière de faillite et d'emploi dans les mois qui viennent ?
Oui, je crains une situation critique. Je crains que beaucoup d'entreprises ne soient déstabilisées au point d'envisager de baisser le rideau. Oui, franchement, de ce point de vue-là, mais ça n'est pas seulement le cas en France. Regardez ce qui se passe en Italie, regardez ce qui se passe en Espagne, regardez ce qui se passe, par exemple, en Belgique, autour de nous, des États propres. Regardez ce qui se passe en Grande-Bretagne et regardez ce qui se passe aux États-Unis. Dieu sait que la situation sanitaire dans ces pays, elle déborde sur la situation économique et la situation des entreprises.
Et de ce point de vue-là, le gouvernement a raison de dire que préserver, ça doit être un des verbes qui nous servent de ligne de conduite aujourd'hui, parce que quand une entreprise baisse le rideau, après pour repartir, c'est terriblement difficile.
Merci, François Bayrou. Vous restez avec nous. On marque une petite pause et on revient dans un instant. On se posera aussi la question du quotidien des Français. Comment faire en sorte de sortir de cet entre-deux ? On n'est plus vraiment confinés, mais pour autant, le retour à la normale semble délicat. A tout de suite. Et on poursuit avec vous, François Bayrou, ce BFM politique consacré aussi à la situation de la France après ces deux mois, je le disais, de sidération. On vient de parler de la situation économique. Un mot sur la situation sanitaire et la décision plus globale d'avoir traversé et géré cette crise.
Un mot sur la polémique qui repart sur l'hydroxychloroquine après la publication d'une étude dans la revue The Lancet. Est-ce qu'on est dans la médecine ou est-ce qu'on est dans la politique ? Est-ce que vous-même, vous avez une position ?
Ma position, c'est que les médecins devraient se voir reconnaître une liberté de prescription réelle parce que c'est en conscience qu'ils décident de soigner. Ils lisent aussi bien que tous les spécialistes et notamment les spécialistes de génération récente qui existent dans le monde politique et médiatique. Ils lisent les études, ils les comprennent et ils sont à même de faire leur choix. On est devant une maladie qui n'a pas de traitement clairement défini. J'avoue que je ne comprends pas la guerre de religion autour d'un traitement médical proposé par les uns, rejeté par les autres.
Ça ne devrait pas être affaire de guerre de religion, ça ne devrait pas déchaîner des patients aussi agressives que celles qui sont là. Et moi, j'aurais tendance à dire, je fais confiance aux médecins, ils sont formés pour cela, y compris les médecins de terrain. Je ne fais pas de différence entre les différents niveaux d'intervention médicale. Ils sont formés pour cela, ils ont une conscience, ils ont tous prêté le même serment et j'aurais tendance à leur faire confiance devant une maladie qui n'a pas de traitement. Parce que la médecine, ça avance comme ça, ça avance par essai et correction lorsqu'on aperçoit que ce n'est pas juste.
Et je suis toujours un peu mal à l'aise lorsque une autorité supérieure, celle de l'État, dit voilà ce que vous devez prescrire et voilà ce que vous ne devez pas prescrire.
Ce qui veut dire que vous estimez, là encore, et ça revient finalement à vos propos sur l'organisation générale de la France, vous le disiez dès le début que c'était aussi un problème d'organisation. Quand il y a, parlons très franchement, un médecin comme Didier Raoult qui parle de l'hydroxychloroquine, qu'il y a des études qui sont différentes et qui remettent en cause par exemple ce traitement, et le ministre de la Santé qui dès hier demande à l'autorité sanitaire du médicament de décider de manière donc centralisée de changer le protocole, vous estimez que c'est une prise de décision centralisée excessive ?
Moi je trouve que la société française souffre d'une centralisation excessive. C'est vrai pour la totalité de l'organisation administrative, y compris dans le domaine de la santé, c'est vrai dans la totalité de l'organisation de l'État, c'est vrai dans le rapport entre l'État et les collectivités locales, tout ça c'est le même syndrome dont chacune des crises différentes est un symptôme. Regardez ce qui vient de se passer dans cette épidémie. On a découvert tout d'un coup qu'au fond, la ligne de défense la plus efficace, l'action la plus efficace, c'était celle qui était décidée au plus près.
Et tout d'un coup les maires, j'en suis un, permettez que je m'exprime une seconde en leur nom, les maires qui hier se voyaient bloqués, verrouillés, limités dans leur action, et il y avait toujours une autorité, tout d'un coup, les autorités supérieures ont été obligées de s'en remettre à l'action locale. Si on avait attendu l'État pour avoir des masques, eh bien on aurait pu attendre longtemps et encore aujourd'hui on n'en aurait pas. Ce que vous avez aperçu, à Pau, on a donné quatre masques à chacun des palois qui, quatre masques réutilisables, à chacun des palois qui le souhaitaient.
Et donc cette nécessité-là de faire confiance au terrain, c'est valable pour les collectivités locales, c'est valable pour les entreprises, c'est valable pour les médecins, à mes yeux en tout cas.
Au-delà du débat sur le traitement, Didier Raoult relativise la pandémie. Il dit qu'on a paniqué, qu'on en a fait trop, qu'on a peut-être même été victime de la peur elle-même. On ne supporte plus le risque, voilà ce qu'il dit. Est-ce qu'il a raison ?
Je pense qu'il y a du vrai dans ce qu'il dit, mais il se trompe sur un point. C'est qu'il n'y a pas un État moderne au XXIe siècle qui puisse affronter sans émotion, sans s'en faire, la disparition de centaines de milliers de ses citoyens. Personne. L'émotion dans chaque famille est telle que ça crée une vague de rejet pour les gouvernants s'ils ne font rien. Regardez, Boris Johnson a essayé. Et qu'a-t-il été obligé de faire ? Il a été obligé lui-même de changer la politique qu'il avait définie. Et l'ironie de l'histoire, c'est qu'il a été lui-même atteint. Qu'a fait Trump ? Il a commencé en disant « Tout ça n'a aucune importance, on va bien supporter ».
Et puis il a été obligé de changer la politique qui est la sienne. Et ceci se passe dans tous les pays. Alors il y a des dictateurs, Bolsonaro au Brésil, qui disent « On s'en fiche ». Mais il n'y a pas un pays démocratique dans lequel le gouvernement puisse dire à ses concitoyens « Des centaines de milliers d'entre vous vont mourir, mais ce n'est pas grave parce qu'on n'a pas à tenir compte des marges ».
– Sauf qu'on n'en est pas à des centaines de milliers.
– Oui, mais justement, on en est, heureusement, on en est à des chiffres plus limités parce qu'on a décidé d'un confinement le plus strict qui ait jamais été décidé, en tout cas de mémoire d'homme, sur l'ensemble de la planète. – François Bayrou. – Et ça a joué, je crois, un très grand rôle pour ralentir ou arrêter l'épidémie.
– Mais François Bayrou, il y a un problème de réactivité. Dans les décisions prises, et puis il y a un problème de cohérence aussi. Or, on voit aujourd'hui que dans les zones rouges, les cérémonies religieuses sont à nouveau autorisées, que les centres commerciaux peuvent être ouverts, mais que les parcs et jardins sont toujours fermés. Est-ce que vous comprenez un peu que les Français s'interrogent sur la cohérence de toutes ces décisions ?
– Les Français, je ne sais pas, mais je sais que moi, je m'interroge sur la cohérence. Cette histoire de parcs et de jardins est pour moi une grande interrogation. Les études se multiplient, la plus récente et d'il y a moins d'une semaine, sur des dizaines de milliers de cas. Il y a une étude en Chine, il y a une étude aux États-Unis qui dit quelque chose de simple. 95% des contaminations se font dans un lieu clos. Et si vous avez des masques, alors on tombe à des pourcentages, 1 ou 2% de contamination. Donc le plein air est une défense contre la contamination.
Alors pourquoi ne pas ouvrir les espaces les plus larges en demandant et en vérifiant ou en faisant attention à ce qu'on maintienne les distances de sécurité entre ceux qui visitent ces lieux-là ? Franchement, ça n'est pas dans les parcs et jardins qu'on va rencontrer le plus grand risque épidémique. Le plus grand risque épidémique, c'est dans un lieu clos. Le président de la République me racontait l'autre jour à quel point il avait été frappé par le fait que sur le Charles de Gaulle, avec pourtant des recyclages d'air, des traitements, des filtrations, sur le Charles de Gaulle, il y a eu plus de 30% de contamination.
Mais si vous en parlez avec le président, puisque vous dites en avoir parlé avec lui, si vous en parlez avec le président, pourquoi est-ce que les choses ne changent pas ?
Parce que nous sommes une société, une organisation politique où ce n'est pas la voie d'un seul qui tranche contre tout le monde, contre les autorités sanitaires et contre le gouvernement. Tant mieux ou tant plus ? Le président de la République, quelquefois, moi je souhaiterais que ça aille plus vite, mais je reconnais avoir peut-être de ce point de vue-là une faiblesse. Donc le gouvernement a la décision entre les mains, le Parlement a une partie de la décision entre les mains, les autorités sanitaires ont une influence sur la décision, mais en tout cas, moi je voudrais que le... Enfin, il me semble que ce que je dis est de bon sens.
La contamination, elle se fait pour 95% dans des espaces clos. Et si on a des masques, on l'arrête. Et donc ouvrons les espaces de grand air, parce que les espaces de grand air sont une défense contre l'épidémie.
C'est presque le nouveau ouvrons-ouvrons-la-cage aux oiseaux, il faut ouvrir les parcs et jardins, on l'a bien compris. Henri Vernet.
En tout cas, il y a une réouverture qui est autorisée et annoncée, c'est celle du grand parc d'attraction du Puy-de-Fou. Ça a même été décidé en conseil de défense à l'Elysée. Alors certains, évidemment, critiquent ou dénoncent une pression directe, un lien direct entre Philippe de Villiers et le président Macron pour cette réouverture. Quelle est votre réaction ?
Bon, si on prend les précautions nécessaires, les spectacles de plein air ne sont pas les plus risqués. Et vous comprenez, on ne peut pas maintenir la France sous cloche, contrairement à ce qu'un certain nombre de gens ont cru et croient. On est obligé de recommencer à vivre. Alors est-ce qu'il y a une petite part de risque si on est en plein air ? Il y a une grande part de risque si on est dans des milieux clos ? Et donc cette orientation qui consiste à peser le risque en face de chaque événement culturel est une orientation intéressante. Si vous concentrez une foule dans un milieu clos, alors les risques épidémiques sont très importants.
D'accord, mais les festivals de musique aussi, alors si on ouvre le Puy du Fou, il faudra également réautoriser les festivals de musique, très important.
Eh bien il y en a certains qu'il faudra permettre, autoriser, à condition qu'on s'assure. Vous comprenez, la promiscuité est un élément de développement de l'épidémie. Donc il faut garantir, sécuriser le fait que les événements ou les spectacles ne sont pas fondés sur la promiscuité. Et il me semble qu'un certain nombre de festivals de musique ont du point de vue de la promiscuité en effet quelques risques. Mais plus on ouvre avec sécurité, mieux c'est... Vous voyez bien de quoi il s'agit. On veut, une de vos auditrices, enfin une des personnes interrogées il y a une minute le disait, le pays aspire à retrouver une vie normale avec le coefficient de sécurité le plus important.
La responsabilité des pouvoirs publics, c'est d'aller vers cette démarche de retrouver une vie normale en garantissant que le maximum de précautions est prise. Jamais on ne garantira le zéro risque. Mais on peut en tout cas garantir...
Est-ce qu'il y a eu un effet, soyons très clairs, un effet Philippe Devilliers qui a mis la pression, qui a dit qu'il vienne nous mettre un genou à terre, et puis qui ensuite a dit que finalement il échangeait des textos directement avec le président, qui en sortant de conseil de défense lui dit, c'est bon, on a décidé cela en conseil de défense. Est-ce que finalement il y aurait une exception qui serait créée pour Philippe Devilliers ? Parce que quand on le constate, comme le disait Henri Vernet à l'instant, il y a d'autres festivals qui eux n'ont pas Philippe Devilliers à leur tête et qui ne rouvriront pas.
Bon, j'ai moi-même joué un rôle pour convaincre les autorités, et d'abord le président de la République, que les courses de chevaux à huis clos ne présentaient pas de risque. Il me semble que ça n'est pas un problème qu'il y ait des personnalités qui aient de l'influence. Jean-Marie Bigard par exemple ? Et même c'est comme ça qu'une société marche. Je ne connais pas bien Jean-Marie Bigard ni les relations, ni les thèses qui sont les siens.
Est-ce que le président, pardon M. Bayrou, est-ce que le président est dans son rôle quand il lui téléphone pour lui demander son avis à Jean-Marie Bigard ? J'imagine qu'ils ont surtout parlé. Comme il l'a fait cette semaine. Apparemment sur la réouverture des bars.
C'est son rôle ? Je ne crois pas que le président de la République doive être Jupiter Capitolin, comme on disait en latin. Je ne pense pas qu'il doive être tout à fait là-haut, au sommet de la montagne, qu'il doive être dans son empiré, comme on disait dans le beau français de l'époque classique. Je ne crois pas que le président de la République doive être coupé de tout. Et j'approuve chaque fois qu'il parle avec les uns et les autres, avec les différents acteurs de la société. Parce que c'est comme ça que l'opinion se fait. Il est allé voir, le professeur Raoult. J'ai pensé que c'était bien. Ça ne veut pas dire qu'il a pris parti pour une thèse ou pour une autre. Mais il a des capteurs.
Il s'informe. Tous les présidents de la République ont plus des capteurs. Vous croyez que quand François Mitterrand parlait avec Roger Hanin, c'était uniquement des liens de famille. Pas du tout. C'était un capteur sur la société. Les présidents ont toujours, quand ils parlaient avec Marguerite Duras, alors je ne confonds pas Bigard et Marguerite Duras, naturellement. Mais ce sont des capteurs sur la société. Il faut cesser d'imaginer que le président de la République doit être coupé de tout. Je crois exactement le contraire.
Et je pense d'une certaine manière que dans la période précédente, dans les trois premières années du quinquennat, au fond, l'organisation des choses l'a trop séparé de la société. Et j'ai aimé qu'en face à cet événement si important des Gilets jaunes, il a pris le taureau par les cornes, si j'ose dire. Et il est allé directement parler avec ceux qui étaient les contestataires ou les responsables pour avoir un échange direct avec eux, dont il est sorti plus de choses positives, et j'espère qu'on les reprendra, que s'il était resté enfermé à l'Élysée avec des cordons de CRS autour de l'Élysée. Je ne suis pas pour l'isolement. Je suis pour la dimension historique.
Je suis pour ce que les Romains appelaient la gravité, la gravitas. Que le président de la République, ce n'est pas quelqu'un qui s'expose à des gestes ou à des attitudes qui sont des gestes ou des attitudes de saltimbanque. C'est quelqu'un qui, à chaque instant, a la notion de sa mission. Mais il ne doit pas être coupé des Français, ni de leurs différentes expressions, qu'on les apprécie ou qu'on les apprécie moins.
Oui, mais François Bayrou, demain commence une grande ambition pour réformer notre santé, un Ségur de la santé. Or, jusqu'à maintenant, vous disiez le président, il ne doit pas être coupé des Français. Mais la précédente réforme qui a été annoncée de l'hôpital, elle était dans la lignée de toutes les réformes médicalo-technocratiques qui se sont enchaînées depuis 25 ans, avec toujours plus de réglementations et toujours moins de moyens. On n'a pas l'impression qu'on a tiré les leçons des erreurs passées. Est-ce qu'on peut enfin espérer une réforme de la santé digne de ce nom qui, comme vous le disiez, renverse la table ?
Un peu, c'est souvent une expression que vous utilisez, qui renverse la table et qui remet enfin notre système de santé au niveau qui est théoriquement le sien quand on sait ce qu'on dépense en France pour la santé, quand on sait la qualité de nos personnels de santé et sachant qu'on traversait la crise la plus grave de notre système sanitaire depuis la Deuxième Guerre mondiale, avant même cette épidémie de Covid-19.
Alors, si vous me permettez, je vais vous dire quelque chose qui est très... Je vais énoncer pour vous un jugement minoritaire dans la majorité. Je pense que le président de la République a été élu en 2017 sur un engagement à l'endroit des Français qui était de changer l'organisation du pays, le mode de gouvernement et la structure ou l'architecture des pouvoirs en France. Il avait fait le diagnostic juste, à mon avis, et je le dis parce que j'ai participé, vous le rappelez, à la campagne électorale.
Il avait fait le diagnostic que là était une faiblesse, que là était une des raisons des blocages du pays et au fond, la promesse explicite et qui était dans tous les chapitres et les paragraphes de ses engagements, c'était qu'on allait s'attaquer à ça dont aucun gouvernement jusqu'alors n'avait su...
Celui d'Edouard Philippe ne l'a pas fait davantage, François Bayreau.
Et bien justement, j'y viens. Et s'il y a un regret qu'on doit avoir sur les trois années qui viennent de s'écouler, c'est qu'on n'a pas mis cette volonté ou cet engagement de changer l'organisation des pouvoirs et la structure de la société française comme on aurait dû le faire. On a en effet continué à gouverner avec des changements bienvenus, mais à peu près comme on avait gouverné sur les 25 années précédentes. Et pour moi, cette organisation des pouvoirs et de la société et des hiérarchies et des décisions qu'on doit prendre dans une société comme la nôtre sont une des causes principales des difficultés que nous rencontrons.
Par exemple, je l'ai dit au début de cette émission, tant qu'on ne se décidera pas à prendre en compte l'impératif de prévision, de plan, si je veux employer un mot comme il y avait avant, en définissant des risques et des chances et en se fixant des objectifs, pas en décidant à Paris de tout comme on le faisait en Union soviétique, mais au contraire, en réunissant ou en rassemblant les acteurs pour leur proposer des objectifs qu'on partage. J'ai cité l'objectif de souveraineté sur des domaines essentiels. Sur le médicament, on ne peut pas être dépendant perpétuellement de l'extérieur lointain. Il faut que... Tout ça, ça se décide aussi
au niveau local. Vous le disiez à l'instant, vous avez évoqué bien sûr le fait que vous étiez maire de Pau. Vous êtes d'ailleurs candidat à votre réélection. Une question sur l'organisation des municipales avec Henri Vernet.
On se rappelle que vous étiez opposé, M. Bayrou, à la tenue du premier tour le 15 mars. Là, Edouard Philippe vient de décider, vient de programmer le second tour pour le 28 juin. Deux questions très simples. Est-ce que vous êtes d'accord avec cette décision et comment allez-vous mener campagne ? Est-ce que vous tiendrez des réunions publiques ce matin dans Le Parisien ? Christophe Castaner dit qu'elles seront autorisées.
J'étais en effet opposé à la tenue du premier tour à la date indiquée parce que dire en même temps aux Français il ne faut plus que vous sortiez mais on vous appelle à voter. Il y avait une contradiction intrinsèque et c'était une incohérence dangereuse. Aujourd'hui, où on est dans la période du déconfinement où on va essayer de retrouver une vie normale, alors je pense qu'il est juste qu'on respecte les engagements. Quels étaient les engagements ? La loi qui a été votée solennellement par le Parlement, la loi a dit si on peut le faire, il faut voter avant la fin juin.
Il semble qu'on puisse le faire, tout le monde voit bien qu'il y a des éclaircies, qu'on commence à voir un bout de ciel bleu, on espère que ça ne changera pas et qu'il n'y aura pas de ressaut de l'épidémie, mais alors il est juste, si on peut, il est juste qu'on vote avant la fin juin. Comment mener campagne ? En respectant autant que possible deux impératifs. Le premier impératif, c'est ne pas mettre en danger la santé de ceux qui participent à la campagne, candidats et citoyens, et deuxièmement, donc, faire preuve d'imagination.
Et c'est pourquoi je voudrais plaider devant vous, je propose que s'il y a des communes volontaires, on puisse expérimenter le vote par correspondance, qu'on a utilisé en France pendant longtemps et qui est abandonné, et le vote numérique. Il faut une loi par Internet.
Jusqu'à présent, Christophe Castaner l'a refusé, disant que ça remettait peut-être en cause la sécurité et la sincérité du vote. Vous, vous estimez que malgré tout, c'est possible, c'est techniquement et démocratiquement possible ?
On vote par Internet pour les associations de pêcheurs à la ligne, pour les organisations syndicales, pour la totalité des consultations qui se passent lorsqu'il s'agit de désigner des représentants et que vous êtes, par exemple, enseignant, on vote par Internet. Rien n'est plus facile, me semble-t-il, que de garantir la sincérité du scrutin puisque toutes les listes électorales sont numérisées. Il suffirait donc que les citoyens envoient une photocopie de leur carte d'identité ou de leur carte électorale pour qu'on leur donne un numéro de code et qu'ils puissent voter. L'espèce de blocage de la France sur le vote numérique, sur le vote par Internet, me paraît une absurdité.
Désormais, ça s'impose partout et on pourrait voter de chez soi sans prendre de risque et je suis sûr que ça augmenterait la participation. Alors, si l'État ne veut pas le faire, eh bien qu'il accepte qu'un certain nombre de communes le fassent. Et moi, je propose, si l'État l'accepte, que la ville de Pau soit une de ces villes qui fasse le choix d'un vote par Internet qui rendrait la participation beaucoup plus facile et beaucoup moins risquée pour ceux qui ont la crainte de l'épidémie.
C'est très clair. Vous êtes donc candidat à ce qu'il y ait des élections par correspondance ou par Internet, pardon, dans votre ville de Pau. Merci beaucoup, François Bayrou, d'avoir été avec nous ce matin pour BFM Politique sur BFM TV. Merci Henri Vernet du Parisien. Merci à Emmanuel Lechype de BFM Business. Tout de suite, 7 jours BFM. Vous avez rendez-vous avec Ronald Guintrange et pour ma part, je vous retrouve à 17h. A tout à l'heure. Sous-titrage Société Radio-Canada
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François Bayrou