Abolition de l'esclavage : la liberté rétablit l'égalité ! - Discours sur l'esclavage en Guadeloupe
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bon, comme c'est moi le plus ancien dans le grade le plus élevé, je suppose que c'est à moi de dire les mots qu'il est nécessaire de prononcer à cet endroit. Notre présence ici, je l'espère, va contribuer à un mouvement de reconnaissance de la réalité de l'esclavage. Je vais dire pourquoi l'esclavage doit être reconnu dans tout ce qu'il a été. Mais je crois que c'est important que chacun son tour, quand nous venons sur la terre de Guadeloupe, nous prenions chacun le temps de l'escale et du passage ici.
L'esclavage est une forme d'organisation des sociétés, une relation économique qui est antérieure à l'esclavage organisé à partir des trois siècles durant lesquels il a fonctionné dans le système particulier de ce qu'on a appelé la traite négrière. Il est clair que les sociétés antiques étaient travaillées en profondeur par l'esclavage et certains disent que la chute des grands empires a été provoquée par précisément un système qui interdisait du fait de l'esclavage à ces sociétés de réaliser les progrès matériels qu'elles auraient pu sans cela faire. C'est-à-dire si elles avaient dû se poser, ces sociétés, la question de la production autrement qu'en esclavagisant des gens.
Et on peut dire que si c'est vrai pour avant, cet esclavage et la traite négrière, c'est vrai après et depuis. L'esclavage n'est pas une réalité du passé. L'esclavage continue aujourd'hui. Il y a des gens esclaves dans un certain nombre de pays. Mais il y a des formes d'esclavage qui ne portent pas ce nombre et qui pourtant le sont. Lorsque des travailleurs sont, par exemple, amenés d'un pays dans un autre, à qui on confisque leurs papiers, à qui on verse des pays misérables qui leur permettent à peine de survivre, comme nous avons pu l'observer avec ces milliers de malheureux qui ont été traînés pour préparer la coupe du monde de foot.
L'esclavage se note encore dans la traite des êtres humains, qu'on appelle la prostitution, qui est un esclavage. Et d'autres formes existent. On chiffre à quelques millions le nombre des esclaves à l'heure à laquelle nous parlons.
Dès lors, cela nous fait devoir de penser que nous ne sommes pas seulement en train de commémorer ou de célébrer, mais que notre devoir est de prolonger la lutte que nos ancêtres, ici présents, ont commencé, car c'est la première des choses à dire, les esclaves ne se sont jamais résignés à leur situation, contrairement à une légende paternaliste et infantilisante qui y font considérer les populations esclavagisées comme des gens, en définitive, incapables d'être maîtres d'eux-mêmes. La traite négrière a été une forme particulière et a rempli un rôle particulier dans l'histoire. Lequel ?
C'est dans ses entrailles douloureuses de la première globalisation économique que le capitalisme a réalisé ces premières grandes accumulations qui lui ont permis ensuite de devenir le système dominant. Auparavant, on avait eu le commerce mondial organisé à partir de Venise. Mais c'est la traite négrière qui va systématiser l'idée qu'on peut enlever les gens à un endroit, les vendre à un autre et ramener ensuite d'autres choses au port de départ. L'esclavage a enquisté les origines du capitalisme dans un certain nombre de villes et de ports. Dans l'Hexagone, c'est Nantes, c'est Bordeaux, villes négrières.
Une fois qu'on a discerné la place singulière de l'esclavage, non pas comme le résultat de je ne sais quelle cruauté spontanée, mais comme un calcul économique qui n'a jamais trouvé en lui-même sa sanction. Il aura fallu la révolution pour abolir l'esclavage. Et encore, il aura fallu s'y prendre à plusieurs reprises. Mais avant le débat de 1791, déjà des sociétés qu'on appelait Sociétés des Amis des Noirs travaillaient. Et dans l'Hexagone, il y a quelques endroits émouvants où des populations locales ont été invitées à signer des pétitions au roi pour demander qu'on arrête la traite. C'est le cas de la petite ville de Champagny, en Haute-Saône, en Franche-Comté.
Et pour la première fois, on voit apparaître sur un document un mot qui, pour finir, va devenir le mot qui nous importe. Il dit, ce document, « Les êtres humains sont semblables. Ce n'est donc plus autrui, l'autre. C'est mon semblable. » « Semblable » ne veut pas dire qu'on est identique, mais « semblable ». L'esclavage et la lutte contre l'esclavage a donc été une des matrices les plus profondes de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen et de la compréhension du fait que les êtres humains, étant semblables par leurs besoins, sont égaux quant au droit pour satisfaire ces besoins.
Ainsi, la première leçon de la lutte contre l'esclavage est l'égalité des êtres humains et l'aspiration à la liberté qui permettrait d'instaurer cette égalité. Non, ce n'est pas donc qu'une histoire de souffrance. Bien sûr, c'est une histoire de souffrance. Mais c'est avant tout en même temps une histoire de libération. Car nous sommes libres. Nous le sommes devenus par la lutte. La discussion en 1791 est terrible. Les gens interviennent et déjà, comme vous lisez les textes, vous vous croyez aujourd'hui. Les grands argumenteurs sont là. Mais enfin, vous n'y pensez pas, abroger l'esclavage et la compétitivité, qu'est-ce que vous en faites ? Et la productivité, vous ne vous y intéressez pas ?
Mais comment ? Le sucre sera produit par des esclaves dans les colonies anglaises. La France va donc pâtir d'un préjudice dans le commerce extérieur. Au fond, la mélopée du capitalisme vient de loin. Et tout cela a été rompu par une parole décisive qui est celle de Maximilien Robespierre. Périsse les colonies plutôt qu'un principe. Et ce principe, c'est celui de l'égalité des êtres humains. Et là, voici une leçon de courage et de force et d'appel à assumer les ruptures qu'il faut nommer par ce mot rupture quand elles s'imposent pour changer l'ordre du monde. Ce n'était pas possible sans rompre.
Il fallait que quelqu'un dise périsser plutôt que de mettre en cause le principe auquel nous croyons et qui organise notre société désormais. Voilà pourquoi, tout à l'heure, pendant qu'on montait les marches, emplie, comme je l'étais, ainsi que les gens qui m'accompagnent, des étranges vibrations que le passé des souffrances fait résonner dans un cœur contemporain, me souvenant de mon passage à Champagné, à la Réunion, le 20 décembre, pour la fête de la Libération.
Mathilde, de ses visites sur ce même territoire et de l'hommage qu'elle avait rendu à l'esclame Solitude, nous pensions qu'en définitive, si la souffrance et l'humiliation, bien sûr, ne peuvent d'aucune façon être oubliées, la leçon principale est celle de la libération. Et cette libération n'est pas seulement le moment où se rompt la chaîne de l'esclavage. Cette libération, c'est le moment où ces gens qui venaient de divers endroits, d'Epeul, Wolof, Bambara, Bamileke, parlant chacun des langues différentes, pour pouvoir faire humanité, on créolise leur culture.
C'est-à-dire, on produit une langue nouvelle, le créole, on produit des musiques, tambour groca, comme à la Réunion, la Maloya, des musiques qui les rassemblaient et qui étaient interdites à comprendre par les maîtres. Maudites soient l'espèce des maîtres. Eux et leurs successeurs, eux et tous ceux qui continuent à trouver normal qu'on brutalise, qu'on humilie, qu'on abaisse d'autres gens, pour accomplir je ne sais quelle performance économique qui n'en seront jamais, parce que ce sera seulement de la souffrance et de l'humiliation transformée en marchandise, transformée en occasion de satisfaire une cupidité insatiable qui est la marque du régime et du monde dans lequel nous vivons.
Ces gens ont vaincu l'esclavage par la créolisation, parce que l'esclavage, comme le racisme, comme le spécisme, comme le sexisme, a une particularité intellectuelle. Il nie la singularité des individus. Il les voit comme un ensemble les noirs, mais il n'existe pas des noirs, il existe des personnes, les femmes. Non, il n'existe pas les femmes, mais des femmes, une femme, un homme, l'esclavage, le racisme, le spécisme, le sexisme, ni l'individu. Et c'est pourquoi ils n'auront jamais rien à voir avec le fondamental de la liberté. Parce que l'aspiration à la liberté, elle commence par la prise de conscience par chacun d'entre nous de son irréductible singularité.
Et cette singularité nous donne les moyens d'aller aux autres, parce que nous sommes maîtres de nous-mêmes. Maîtrise de soi reçue de la possession par d'autres. Maîtrise de soi jusqu'au bout qu'il faudra introduire dans la Constitution le moment venu sous les slogans modernes du droit à l'interruption volontaire de grossesse pour qu'on ne rediscute pas à chaque élection. Qui est le droit pour chaque femme d'être irréductiblement propriétaire d'elle-même. Et non de son époux ou de ses enfants. Le droit à la liberté du genre. C'est-à-dire dans l'extrême intimité de l'idée qu'on se fait de soi. La décision qui parfois s'impose à vous de choisir qui vous êtes un homme ou une femme.
Liberté qui paraît encore aujourd'hui incroyable. Et je ne vous cache pas que les premières fois comme on a parlé, j'ai eu du mal comme d'autres à comprendre de quoi on me parlait. Et enfin, le droit au suicide assisté qui signifie l'extrême liberté de se posséder soi-même et d'être maître de soi. Accomplissant comme un droit ce qui était hier réservé à un privilège de patricien romain qui adhérait au stoïcisme. Bref, vous voyez, les leçons d'esclavage comme elles sont nombreuses.
Mais ce qu'il faut aujourd'hui d'abord retenir, c'est la nécessité de faire comprendre que cela a duré trois siècles et que c'est donc partie intégrante de l'histoire de la France et qu'il faut l'apprendre et le comprendre pas par un goût morbide du spectacle de la souffrance ou je ne sais quelle. J'ai entendu parler certaines fois de repentance. Pardon, mais nous n'avons à nous repentir de rien. Nous ne nous confondons pas avec les bourreaux.
Une claire compréhension de ce qui s'est passé pour être capable d'en voir les prolongements aujourd'hui dans la victoire de la liberté, dans la créolisation, mais dans la permanence des volontés esclavagistes, même réhabillées avec des mots modernes, mais qui au fond charrient toujours la même infamie. L'histoire de l'esclavage doit être enseignée et il doit être enseigné avec délicatesse, avec humanité, avec la bienveillance paternelle et maternelle qui est la vôtre quand il s'agit de l'enseigner à vos enfants.
Ce que vous ne faites naturellement pas pour les traumatiser, mais au contraire pour les aider à garder en eux toujours le plus fort l'esprit de la liberté et de la libération, ça ne s'enseigne pas comme n'importe quoi. On ne parle pas d'un fait historique comme la chevalerie, les arbalètes et les arcs. On parle de quelque chose qui est là, présent, dans vos traits, vos visages, vos goûts, vos musiques. Et donc, il faut que vivre l'idée de l'esclavage pour la libération de l'esclavage. C'est ce que pour ma part j'ai retenu à partir du jour où j'ai pris moi-même la mesure de cet événement historique.
Je suis très fier que ce soit l'un des nôtres, Younous Omarji, qui est un Indien, si j'ose dire, de la Réunion par ses origines, en français, comme vous et moi, et qui a fait adopter par le Parlement européen la reconnaissance de l'esclavage comme crime contre l'humanité. Je suis fier que notre ami, le député de la Réunion, Jean-Hugues Rappenon, ait déposé une proposition de loi pour qu'il y ait un jour commun de célébration de la fin de l'esclavage. Un dernier mot pour guérir tout le monde d'un certain nombre d'illusions. La Révolution victorieuse a abattu l'esclavage. Il aura fallu ensuite que Toussaint-Louverture meure au fort de Joux.
Il aura fallu ensuite que Louis Delgrès se fasse sauter avec les 300 hommes qui l'entouraient dans sa résistance finale. Il aura fallu que celui qui prétendait être l'héritier de la Grande Révolution, Napoléon Bonaparte, ait dans un moment d'abaissement de l'idée française décidé de rétablir l'esclavage. C'est-à-dire que des populations d'abord libérées ont été récupérées comme des objets abandonnés par les maîtres qui n'ont pas hésité une seconde à procéder à cette opération.
Ceci nous enseigne que les choses les plus évidentes à nos yeux peuvent être remises en cause et qu'à tout moment il faut faire preuve d'une inflexible volonté d'insoumission pour pouvoir garder la tête au-dessus de l'eau. La tête au-dessus de l'eau comme ces pauvres gens. La tête au-dessus de l'eau pour compter quelque chose qui paraît impossible le rêve de liberté. Mais que ce nous soit l'ultime leçon il n'y a pas de rêve il n'y a pas de grand rêve sans grand rêveur et sans grande rêveuse. Sachez reconnaître parmi vous ces gens si singuliers qui portent en eux cette force de convaincre cette force de certitude qui les habite comme ces braves gens que voici qui font vivre cette histoire.
Regardez leurs beaux yeux comme ils parlent écoutez leurs explications et vous savez aussi bien que moi que ce sont des voix très spéciales qui vous parlent. Vous le savez d'instinct vous n'avez pas besoin qu'on vous le surligne vous le savez.
Cette vertu est en nous elle est à la portée de chacun d'entre nous si on en fait le choix et si on décide d'y dédier sa vie qui émane de ceux qui ont monté ces marches après ce voyage abominable à travers nous de ce modeste instant ont vaincu la captivité ont vaincu l'humiliation parce que nous sommes là et nous sommes libres et pour finir c'est nous qui avons gagné et pour finir c'est encore nous qui allons maintenir les rêves suivants de liberté d'égalité de fraternité ils ont vaincu ils ont gagné merci à vous de nous avoir donné l'occasion de connaître ce moment du bonheur avec vous de communion dans l'esprit de ce à quoi nous croyons tous le plus merci merci
Jean-Luc Mélenchon