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interviewLe Média· 7 mai 2020 11 min

MACRON EST-IL FOU ?

Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.

Là on rentre dans une période où on doit en quelque sorte enfourcher le tigre. Merci à tous ceux qui ont formulé des encouragements au gouvernement. Il en a bien besoin.

A votre décharge le président de la République ne vous aide pas. Ca n’est pas une exonération totale de responsabilité pénale. Pour l’adoption 80, contre 89.

Le Sénat n’a pas adopté. Robinson, quand le naufrage est là, il ne se prend pas les mains dans la tête, en essayant de faire une grande théorie du naufrage. Le président de la République qui multiplie les interventions télévisées et s’enivre de sa propre parole.

On en parle tout de suite dans le numéro 76 du P’tit coup de Bourbon, bientôt déconfiné. Mais que lui arrive-t-il ? Depuis le 1er mai, Emmanuel Macron s’est adressé aux Français à 4 reprises.

Avec le confinement, on va finir par croire qu’il habite à la maison. Le vendredi 1er mai, il nous promet le retour des cortèges chamailleurs. Avec cette volonté forte, retrouver dès que possible les 1er mai joyeux, chamailleurs parfois, qui font notre nation.

Comme celui de l’année dernière...

Le lundi 4 mai, il tient un point de presse au pied de l’escalier de l’Élysée pour présenter la première étape du déconfinement. Le lendemain, il visite une école élémentaire à Poissy. Et hier encore, il s’adresse au monde de la culture dans un état d’exaltation que lui envieraient même Jean-Claude Vandamme pour les plus anciens...

Il faut vivre la vie au jour le jour, à la seconde. Ou le rappeur Lorenzo, pour les plus jeunes. En vrai je vous déteste tous.

Lorenzo, c’est mon fils qui me l’a fait découvrir. On doit en faire un été apprenant et culturel. Robinson, quand le naufrage est là, il ne se prend pas les mains dans la tête en essayant de faire une grande théorie du naufrage.

Sinon d'ailleurs nous n'aurions jamais écrit le récit de ses miracles. Il prend d'abord du jambon et du fromage, mais il a en lui cette capacité à réinventer une histoire unique. Emmanuel Macron est même allé jusqu’à faire un clin d’œil à un théoricien du fascisme, l’italien Julius Evola.

Là on rentre dans une période où on doit en quelque sorte enfourcher le tigre, et donc le domestiquer. Il ne va pas disparaître le tigre, il sera là, la peur sera là dans la société, elle ne va pas disparaître. Mais le seul moyen qu'il ne nous dévore pas c'est de l'enfourcher.

L’expression "enfourcher le tigre", qui intrigue tant, renvoie à ce livre paru en 1961, "Chevaucher le tigre". Le livre de chevet de l’extrême droite mystique. Evola, lui-même féru d’ésotérisme, y célèbre les hommes que l’épreuve transcende.

Des guerriers, détachés du monde, qui s’accomplissent tandis que les autres, les faibles, succombent. Toute ressemblance avec un locataire de l’Élysée, serait fortuite, bien sûr. Quoi qu’il en soit, occuper la scène est devenu une obsession pour Emmanuel Macron.

Quitte à flinguer tous ceux qui lui font de l’ombre. À commencer, bien sûr, par Édouard Philippe. Le 28 avril, voilà ce que déclarait le Premier ministre : Nous sentons que l'arrêt prolongé de la production, de pans entiers de notre économie, que la perturbation durable de la scolarisation d'un grand nombre d'enfants et d'adolescents, que l'interruption des investissements publics ou privés, que la fermeture prolongée des frontières, que l'extrême limitation de la liberté d'aller et venir, de se réunir, de rendre visite à ses proches, à ses parents, présenteraient pour le pays non pas seulement l'inconvénient pénible du confinement, mais en vérité celui bien plus terrible du risque de l'écroulement.

Fort logiquement, ce mardi à l’école élémentaire de Poissy, les deux consœurs qui s’entretiennent avec le président lui posent la question. Réponse de celui-ci : Non je n'ai pas ces grands mots. Je mesure avec vous le choc massif économique. "Ces grands mots…" Sous–entendu, le Premier ministre dramatise !

Pour un peu, il nous dirait qu’il a peur. Un deuxième exemple de cette belle entente au sommet de l’État. Lundi à l’Élysée, Emmanuel Macron commente la séquence qui s’ouvrira le 11 mai.

Il faut l'aborder avec beaucoup d'organisation, de méthode, avec aussi beaucoup de calme. Il faut le faire avec beaucoup de pragmatisme et de bonne volonté, c'est ça l'esprit qui est le nôtre. Donc moi je veux rassurer nos concitoyens.

Le Premier ministre était il y a quelques instants au Sénat pour aussi expliquer cette stratégie. Et voilà comment le Premier ministre conclut au même moment son intervention au Sénat : Merci à tous ceux qui ont formulé des encouragements au gouvernement. Il en a bien besoin...

Tout est dans ce soupir… Le président de la République qui n’écoute plus personne, ivre de sa toute-puissance dans cette séquence historique. Les Grecs appelaient ça l’hubris. La démesure, la folie des grandeurs.

Et le Premier ministre qui essaie d’assurer l’intendance tandis que le doute galope dans le pays. Toutes les enquêtes d’opinion concordent sur ce point. Même l’opposition a pitié de l’hôte de Matignon.

A votre décharge, le président de la République ne vous aide pas. Au contraire, par ses prises de position pour le moins évolutives, il vous affaiblit à chacune de ses interventions. Oui, vraiment, Édouard Philippe est à la peine.

Plus personne ne lui fait confiance, parce que plus personne ne fait confiance au chef de l’État. A commencer par les sénateurs. Mardi, ceux-ci ont voté contre la déclaration de déconfinement du Premier ministre.

Un camouflet sans conséquence, puisque le plan s’appliquera. Mais un camouflet quand même. Pour l'adoption 81, contre 89.

Le Sénat n'a pas adopté. Je vais suspendre la séance. Dans leur élan, les sénateurs ont également détricoté le projet de loi prorogeant l’état d’urgence sanitaire qu’ils devaient examiner ce même jour.

D’abord en ramenant son terme au 10 juillet. Le gouvernement voulait le prolonger jusqu’au 23 juillet. Ensuite, en encadrant très strictement le dispositif de tracing, le traçage, en bon français, des chaînes de contamination par les futures brigades sanitaires.

Et puis, cerise sur le gâteau, les sénateurs ont renforcé la protection juridique des maires. En effet, 316 d’entre eux, élus en Ile-de-France, ont signé une lettre ouverte réclamant que la réouverture des écoles soit repoussée. Ils craignent d’être tenus pour responsables en cas de catastrophe sanitaire.

Les sénateurs, il ne faut pas l’oublier, sont élus, pour l’essentiel, par les conseillers municipaux. C’est dire s’ils sont sensibles aux préoccupations des maires. Ils ont donc voté un article protégeant ces derniers des poursuites pénales que l’application des consignes de l’exécutif pourrait entraîner.

Contre l’avis du gouvernement. Ce n'est pas une exonération totale de responsabilité pénale, mais c'est éviter que le juge pénal puisse trouver, par l'application de la loi actuelle, le moyen d'attraire la responsabilité pénale, par exemple d'un maire, qui du fait de la politique du gouvernement aurait pris un risque. Attraire, ça veut dire traîner quelqu’un devant la justice.

Le message est clair. Vous nous dites que vous voulez rouvrir les écoles ? Très bien, mais on ne portera pas le chapeau à votre place.

Et puis, cette semaine, comme chaque semaine depuis deux mois et demi, on a parlé des masques. Comment pourrait-il en aller autrement ? Le 29 avril, les enseignes de la grande distribution ont annoncé qu’elles vendraient des masques à partir du 4 mai.

Des masques en tissu, grand public, mais aussi des masques chirurgicaux. Émotion légitime des personnels de santé en apprenant la nouvelle. Le lendemain, 7 ordres de professionnels de la santé publient un communiqué ravageur : Toute guerre a ses profiteurs.

Comment s’expliquer que nos soignants n’aient pas pu être dotés de masques quand on annonce à grand renfort de communication tapageuse des chiffres sidérants de masques vendus au public par certains circuits de distribution. Où étaient ces masques quand nos médecins, nos infirmiers, nos pharmaciens, nos chirurgiens-dentistes, nos masseurs-kinésithérapeutes, nos pédicures-podologues, nos sages-femmes mais aussi tous nos personnels en prise directe avec la maladie tremblaient et tombaient chaque matin ? Interpellés, le ministre de la Santé, Olivier Véran, puis le Premier ministre, démentent l’existence de tout stock.

Comme la Fédération du commerce et de la distribution. Mardi, à l’Assemblée, lors de la séance des questions au gouvernement, la députée France Insoumise Mathilde Panot revient à la charge. Adrien Taquet, secrétaire d'État auprès du ministre des Solidarités et de la Santé lui répond : Les chiffres avancés par la grande distribution que vous évoquiez, de l'ordre de plusieurs centaines de millions de masques chirurgicaux, ne correspondent pas à ce qu'il y a en stock aujourd'hui, mais aux commandes qui ont été passées il y a de cela plusieurs mois et qui aujourd'hui arrivent en rayon pour le bien et la protection de nos concitoyens.

Les entreprises privées, comme les collectivités locales d'ailleurs dont je salue ici le travail, ont le droit d'importer des masques de type chirurgical depuis le 21 mars dernier. Elles sont toutefois tenues de déclarer toute commande supérieure à 5 millions de masques sur les trois mois glissants, vous le savez. Mais il n'y a donc pas de stock caché, cette polémique n'a pas lieu d'être.

Commandés depuis des mois. Tiens, tiens… Cette affirmation est surprenante. Si les grandes enseignes peuvent importer des masques depuis le 21 mars, l’autorisation de les vendre, en revanche, n’a été accordée que le 24 avril.

Comment la grande distribution aurait-elle pu savoir il y a des mois, c’est ce que nous dit Adrien Taquet, qu’elle serait autorisée à vendre des masques ? D’autant qu’il y a des mois, il fallait être sacrément fortiche pour parier sur une vente massive de masques. La communication du gouvernement, c’était ça.

Les Français ne pourront pas acheter de masques dans les pharmacies parce que ce n'est pas nécessaire quand on n'est pas malade. On est principalement contaminé par goutelette. C'est la raison pour laquelle les autorités sanitaires considèrent qu'il n'y a pas lieu de porter en continu et en population générale un masque de protection.

Alors, quelqu’un ment dans cette affaire. Ou bien Adrien Taquet, ou bien les enseignes de la grande distribution. Le 11 mai, c’est dans quatre jours.

Mais le déconfinement a déjà fait sa première victime. La députée du Bas-Rhin, Martine Wonner, a été exclue hier matin du groupe parlementaire de la République en marche. Son crime ?

Avoir voté contre le plan de déconfinement du gouvernement, le 28 avril. Du coup, Martine Wonner s’apprête à quitter le mouvement. Avec cette exclusion, le groupe de la République en marche ne compte plus que 296 députés, y compris les apparentés.

La majorité absolue à l’Assemblée nationale est à 289 voix. Dans l’une de ses récentes interventions, le président de la République appelait les Français à se réinventer. Visiblement, ses propres troupes sont loin du compte.

Le jour d’après, pour eux, c’est le retour de l’inquisition.