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InterviewFrance Inter — L'invité de 8h20 (sur Site radio)· 12 novembre 2017 8 minAutoproduitPortrait personnelInstitutions & électionsEurope & internationalSolidarités & famille

Pascal Blanchard : "Se souvenir ce n'est pas écrire l'Histoire"

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Chapitres

Répartition du ton (temps de parole politique)

Propositif 85 %Attaque 5 %Défensif 10 %

Questions et réponses

Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)

  • 0:01OuverteRéponse directe

    Faut-il rappeler que vous êtes historien, que vous avez beaucoup publié sur les séquences mémorielles de l'histoire ?

  • 0:17OuverteRéponse directe

    Pascal Blanchard, que cherche l'État quand il commémore ?

  • 1:14OuverteRéponse directe

    Que les gamins deviennent des passeurs et des consciences pour l'avenir, c'est toujours d'actualité ?

  • 2:06OuverteRéponse directe

    Pour évacuer le cas du 11 novembre, Pascal Blanchard, près de 100 ans après, que convient-il de ne pas oublier ?

  • 3:38OuverteRéponse directe

    Au-delà de cette vigilance du passé pour l'avenir, est-ce qu'il y a aussi dans les commémorations un acte de repentance ?

  • 4:55OuverteRéponse directe

    Les lois mémorielles des années 90, elles apparaissent à ce moment-là, les lois mémorielles.

Affirmations vérifiables (citations exactes)

  • 0:21InvitéFait
    « Trois choses. D'abord se souvenir, fixer donc une sorte de rapport entre le présent et le passé, donc rappeler aux gens ce qui s'est passé avant. »
  • 2:13InvitéFait
    « Le sacrifice d'une nation, un conflit meurtrier, un véritable conflit qui implique un ensemble de nations, et donc qui, pour la première fois, donne ce sentiment d'une terre qui peut basculer dans une horreur absolue, car 14-18, ça a été l'horreur absolue. »
  • 3:50InvitéFait
    « On est passé des morts pour la France, à partir de 1995 avec Jacques Chirac, aux morts à cause de la France. »
  • 6:23InvitéFait
    « Nicolas Sarkozy avait commencé en 2007 sa campagne électorale à Toulon en tenant un discours justement sur l'anti-repentance et quelque part en glorifiant ceux qui avaient fait l'œuvre coloniale de la France. »
  • 6:33InvitéFait
    « Nos députés de droite et de gauche votaient les articles 1 et 4 de la loi de février 2005 demandant aux enseignants et notamment aux historiens de parler positivement de la colonisation. »
  • 7:06InvitéFait
    « Se souvenir, ce n'est pas la même chose qu'écrire l'histoire. C'est deux choses totalement différentes. »

Temps de parole

  • Invité76 %
  • Présentateur24 %

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0:00
Présentateur

Bonjour Pascal Blanchard. Bonjour. Faut-il rappeler que vous êtes historien, que vous avez beaucoup publié sur les séquences mémorielles de l'histoire ? Question ce matin sur la France qui commémore l'armistice hier, l'attentat du Bataclan demain et pourquoi pas les 50 ans de mai 68 l'an prochain. Pascal Blanchard, que cherche l'État quand il commémore ?

0:21
Invité

Trois choses. D'abord se souvenir, fixer donc une sorte de rapport entre le présent et le passé, donc rappeler aux gens ce qui s'est passé avant. Deuxièmement, fabriquer à travers des moments clés une citoyenneté partagée, donc on choisit. Commémorer c'est déjà choisir dans le passé, c'est une chose importante. Il y a un siècle, on ne commémore pas du tout les mêmes choses qu'aujourd'hui. Et on voit même que dans le siècle ça a évolué, on pourrait en reparler, le 11 novembre en lui-même est déjà... Tout le monde croit qu'on a toujours commémoré le 11 novembre, bah en 1919, en 1920, non on ne le commémore pas. Il a fallu attendre 1922 pour le faire.

Et puis troisièmement, c'est aussi donner des signes à une société qui peut des fois être inquiète ou qui a besoin de retrouver des valeurs fortes. On sait très bien que quand on commémorait une certaine époque Jeune d'Arc, ça correspondait à un style de pensée de l'État. Et quand on commémore aujourd'hui, par exemple, le Bataclan, c'est aussi un message qui parle au présent par rapport à une guerre qui n'est pas terminée.

1:09
Présentateur

En 1945, le général de Gaulle avait demandé aux enfants d'être des passeurs, des consciences. Vous disiez que les commémorations changent. Que les gamins deviennent des passeurs et des consciences pour l'avenir, c'est toujours d'actualité ?

1:21
Invité

Bien sûr. Regardez comment, par exemple, pour la commémoration de Verdun, François Hollande a utilisé la jeunesse comme symbole, justement, d'un passeur. Ou aussi quelque chose qui est fort, parce que la jeunesse, c'est aussi celle qui doit se souvenir du sacrifice des aînés. Donc vous avez plusieurs choses. Et dans les écoles, on pense aussi que, là c'est très troisième république d'ailleurs, ça, qu'il faut enseigner à la jeunesse le sacrifice de ceux qui nous ont précédés, qui nous permet de construire l'avenir. Donc, le jeune, l'enfant, l'écolier ont toujours fait partie, dans la dialectique de la commémoration, de quelque chose de très symbolique. Mais souvent aussi de très artificiel.

C'est-à-dire qu'on voit bien que la commémoration, c'est pas vraiment de l'histoire. C'est quelque chose qui est un rapport entre le souvenir, la mémoire, et la manière dont on veut se souvenir.

2:02
Présentateur

Et le message politique est derrière, on va en reparler après, mais il y a toujours un message politique qui est derrière. Pour évacuer le cas du 11 novembre, Pascal Blanchard, près de 100 ans après, que convient-il de ne pas oublier ?

2:13
Invité

Le sacrifice d'une nation, un conflit meurtrier, un véritable conflit qui implique un ensemble de nations, et donc qui, pour la première fois, donne ce sentiment d'une terre qui peut basculer dans une horreur absolue, car 14-18, ça a été l'horreur absolue. Quelque chose aussi qui est essentiel, c'est de se rendre compte que les valeurs qui ont été défendues ont été énormément remises, d'ailleurs, à place. C'est-à-dire qu'on ne commémore plus la même manière de s'être battus. Aujourd'hui, on a oublié beaucoup de choses de ce qu'était 14-18. N'oublions pas que dans les premières commémorations, ceux qui avaient connu les tranchées étaient des traumatisés de la guerre.

C'était aussi oublier ce traumatisme, justifier presque ce traumatisme. Aujourd'hui, ça nous paraît très lointain, on a parlé à peu près de tous les sujets qui ont fâché, mais on a plutôt à souvenir d'une nation qui s'est levée pour combattre. Et en fin de compte, on commence aussi à comprendre que ce n'était pas du tout ça. Ça a vraiment été une horreur et ce n'est plus du tout ça dont on parle. Aujourd'hui, on parlerait plutôt d'une nation qui a répondu pour sauver des valeurs, en fait, celles des alliés. Et c'est très lointain dans l'esprit des Français. Et pour autant, on sait très bien que dès qu'on se met à discuter de 14-18, on se rend compte de ce qu'a été terrible.

Donc ça fait peur, la guerre fait peur d'une certaine manière. Et 14-18, c'est pour nous dire aussi, il faut éviter une future guerre. Tout ça se mélange dans l'esprit aujourd'hui d'une jeunesse. Et en même temps, c'est un moment patriotique intimement incroyable. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, on aurait même du mal à imaginer que la gauche et la droite ont toujours été d'accord sur cette question-là. Et pour autant, oui, parce que l'esprit, en s'y combattant, dépasse la droite, dépasse la gauche et devient un esprit français.

3:32
Présentateur

L'histoire comme un éternel recommencement pour prendre la célèbre maxime d'un de vos prédécesseurs, quelques centaines de siècles avant Jésus-Christ, Thucydide. Au-delà de cette vigilance du passé pour l'avenir, est-ce qu'il y a aussi dans les commémorations un acte de repentance ?

3:49
Invité

Il peut. On est passé des morts pour la France, à partir de 1995 avec Jacques Chirac, aux morts à cause de la France. Ça a été une rupture majeure. Enfin, pour nous, aujourd'hui, on ne le voit plus, on ne le pense pas comme ça. Mais jusqu'en 1995, la France commémorait ses morts qui s'étaient sacrifiées pour elle. C'était assez simple en termes de dialectique. Je veux dire, en gros, c'était l'esprit un peu de la tombe, du soldat inconnu, du monument aux morts. On prenait les grands moments patriotiques. Et puis après, 1995, on s'est mis à réfléchir à une nouvelle question. Comment parler de ceux qui seraient morts en partie à cause d'une partie de la France ? C'est Vichy, c'est la Shoah.

Et donc, on est arrivé à des questions tout à fait nouvelles sur l'esclavage. Par exemple, sur la colonisation, sur des conflits qui n'étaient pas commémorés comme les autres. La guerre d'Algérie. Donc, sur des choses qui sont très nouvelles, dont on n'a même pas encore trouvé le point d'équilibre, d'ailleurs, dans notre manière de commémorer ses passés. Mais on voit bien qu'ils sont troubles. Pourquoi ? Parce que, sur notre sol, ne vivent pas des gens qui descendent, par exemple, de la même histoire.

Quand vous avez des jeunes qui sont issus de l'immigration algérienne, par exemple, ils n'étaient pas à un moment du côté de l'histoire, comme les autres gamins qui sont sur le même bord d'école. Tout ça est très nouveau et, en fin de compte, dans les années 90, a totalement explosé le cadre habituel.

4:55
Présentateur

Les lois mémorielles des années 90, elles apparaissent à ce moment-là, les lois mémorielles.

4:58
Invité

Exactement. Mais les lois mémorielles ont toujours existé en France. On pense qu'elles sont très récentes. L'État s'est toujours occupé d'histoire et de mémoire. Ça a voulu réécrire l'histoire. C'est quand même une vieille classique. Et pourquoi, dans les années 90, elles ont émergé, elles ont fait florès ? Parce qu'elles sont arrivées sur des sujets qui, par définition, sont intimement polémiques. Et font qu'on ne peut pas régler d'un coup de baguette magique au nom de l'État, une mémoire commune et une histoire commune. Il y a des réticences, il y a des revendications.

Quand vous parlez de la guerre d'Algérie, un descendant de pieds noirs de Harky ou un descendant d'un jeune issu, par exemple, de l'immigration algérienne, ou qui a eu un père ou un grand-père qui a été ancien combattant appelé pendant la guerre d'Algérie, ils n'ont pas la même mémoire. Ils n'ont pas forcément envie d'avoir le même récit. Ils n'ont pas envie de commémorer la même chose. Ils n'ont jamais pas d'accord sur les dates. Généralement, c'est un grand classique dans la commémoration. Tout ça se mélange. Et vous voyez bien que ça fait appel à autre chose. Et qu'on pense à ce moment-là que la mémoire et la commémoration vont apaiser les gens. Mais pas du tout.

Ils revendiquent de ne pas revendiquer justement la même chose. Ils revendiquent une mémoire différente.

5:52
Présentateur

On verra, après la revue de presse, comment Emmanuel Mascron inscrit les séquences mémorielles dans son action. D'abord, Nicolas Sarkozy, il estimait, à propos de la repentance, il estimait que la France n'avait pas à se repentir d'avoir conduit la guerre d'Algérie. La France assume l'histoire et c'est tout, avait-il dit. Que pense l'historien que vous êtes d'une France qui se contenterait d'assumer son passé colonial puis sa politique de décolonisation sans repentance ?

6:18
Invité

On voit bien que sur l'histoire coloniale, c'est encore à la fois trop chaud et c'est encore trop instrumentalisé. Parce que le même Nicolas Sarkozy avait commencé en 2007 sa campagne électorale à Toulon en tenant un discours justement sur l'anti-repentance et quelque part en glorifiant ceux qui avaient fait l'œuvre coloniale de la France. Deux ans plus tôt, nos députés de droite et de gauche votaient les articles 1 et 4 de la loi de février 2005 demandant aux enseignants et notamment aux historiens de parler positivement de la colonisation. Tout ça se mélange parce que l'histoire est encore brûlante dans les enjeux politiques.

Rappelez-vous dans la campagne, un François Fillon ou un Emmanuel Macron n'avaient pas vraiment le même regard sur le passé colonial. Car il y a encore des électeurs qui font sens ou résonance par rapport à la manière dont on se positionne sur ces enjeux. Donc de là à ce qu'un homme politique nous dise je vais apaiser le passé et refuser la repentance, il est déjà dans un discours ou une dialectique politique. La question n'est pas là. Se souvenir, ce n'est pas la même chose qu'écrire l'histoire. C'est deux choses totalement différentes. Et Nicolas Sarkozy, comme d'ailleurs beaucoup d'hommes et de femmes politiques, ont mélangé les deux questions.

Non, se souvenir, c'est quelque part avoir un rapport au passé. Écrire l'histoire, c'est autre chose. On voit bien que dès que l'État veut se mêler d'histoire, ça finit toujours mal.

7:24
Présentateur

Pascal Blanchard, on va reprendre cette interview après la revue de presse et dans quelques minutes aussi. Donc les questions des auditeurs sur le sens, l'essence des commémorations en France. Vous appelez au 0145 24 7000. Le standard est ouvert et à tout de suite donc.