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interviewRadio Classique — L'invité de la matinale· 25 septembre 2025 13 min

« Il y a quelque chose de clanique chez les Le Pen » estime Christophe Bourseiller

Audio original de l'émission.

Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.

0:04
Présentateur

Christophe Bourseillet, bonjour. Bonjour David. Merci d'être venu parler aux auditeurs de Radio Classique. C'est toujours un bonheur de vous entendre. Vous avez écrit sur l'extrême droite, sur l'extrême gauche. La marche politique n'a quasiment aucun secret pour vous. Et néanmoins, c'est votre premier ouvrage, si j'ai bien regardé votre bibliographie, sur les Le Pen en tant que personnage, acteur de la vie politique française.

0:26
Marine Le Pen

Pourquoi si tardivement ? Parce que ce qui est fascinant avec les Le Pen, c'est le fait qu'ils sont partis de rien pour se retrouver aujourd'hui presque au marché du pouvoir. Donc si vous voulez, ce que je trouvais incroyable, c'était d'étudier un mouvement extrémiste. N'oubliez pas que le Front National a été créé par Ordre Nouveau, un mouvement nationaliste, néo-fasciste. Et ce tout petit groupuscule de rien du tout qu'était le Front National de 1972, aujourd'hui est peut-être la principale formation politique française. Pour quelqu'un qui, comme moi, observe les extrêmes depuis de nombreuses années, c'est un cas d'école particulièrement fascinant.

1:00
Présentateur

Alors c'est un cas d'école, mais souvent la science politique étudie les résultats électoraux, elle étudie les propositions, les discours. Vous, vous vous êtes dit, je vais analyser l'ascension des Le Pen et de leur parti, que je mets au pluriel, puisqu'il y a le Front National, puis ensuite le RN, à travers le prisme familial. En quoi l'approche familiale et quasi généalogique permet de mieux comprendre ce phénomène politique ?

1:26
Marine Le Pen

Alors vous savez, on a souvent dit que le Front National était un front familial, et c'est vrai qu'il y a quelque chose de clanique chez les Le Pen. Il faut bien comprendre que les Le Pen, il y a quelque chose de viscéral et de clanique. Et en réalité, quand on observe la saga de ce mouvement, il ne faut pas oublier que Jean-Marie Le Pen, en 1956, a été le plus jeune député de France, et que Marion Maréchal Le Pen, en 2012, était également la plus jeune députée de France. Vous voyez, ils battent des records, c'est tout à fait curieux. Et avec eux, ce qui est intéressant d'observer, c'est que la vie privée s'entremêle en permanence avec la vie publique.

Ce sont des gens en public, bien évidemment. Mais alors vous, par exemple, lorsque Jean-Marie divorce avec Pierrette, tout le monde est au courant, elle pose dans lui, ça crée des drames familiaux épouvantables. Plus tard, lorsque Marine Le Pen exclut son père du Front National en 2015, de nouveau, tout le monde en parle. Jean-Marie Le Pen invoque Shakespeare, c'est les atrides, vous voyez. Et donc, on est en permanence dans cette espèce d'étalage de vie privée, et ce mélange entre vie privée et vie publique. Et d'ailleurs, ceux qui quittent le Front National, parce qu'il y a régulièrement, il y a des dissidents, des scions. On va en parler, des dauphins.

Et chaque fois qu'il y a des dissidents, les dissidents critiquent toujours ce qu'ils appellent, entre guillemets, « la dérive monégasque ». Alors, la dérive monégasque, ça veut dire, en gros, le Front National est un mouvement profondément familial. Et si on n'est pas un Le Pen, on n'a pas d'espoir, en quelque sorte, de progresser dans l'organigramme, selon eux.

2:57
Présentateur

Christophe Bourseillet, invité de la matinale de Radio Classique. Les Le Pen, une famille française, ça sort chez Perrin. Vous parlez de la vie privée et du linge sale, lavé en public. Un des paradoxes, c'est que Marine Le Pen a parfaitement verrouillé sa vie privée. On ne connaît pas ses enfants, on ne sait pas avec qui elle vit ou pas vraiment. Est-ce que vous avez des informations là-dessus qui permettent d'avoir une lecture de cette famille, justement ? Je ne veux pas dévoiler, évidemment,

3:22
Marine Le Pen

ce qui est trop privé. Ce qui est fascinant avec Marine Le Pen, c'est à quel point il y a des ressemblances avec Jean-Marie Le Pen, même physiques, d'abord. Et puis ensuite, la façon, peut-être, de gouverner son parti. C'est-à-dire que Jean-Marie Le Pen était quelqu'un qui gouvernait de façon très autoritaire, mais en même temps très désordonnée. C'est-à-dire que les réunions avec Jean-Marie Le Pen, il y a beaucoup de témoins qui disent, par exemple, la réunion commence, et puis entre une fille Le Pen qui s'assied sur un coin de table, qui parle d'autre chose et qui interrompt l'interlocuteur, qui donne son avis sur tout ce qui se passe et qui ressort.

Et puis à ce moment-là, entre deux copains, etc. Et semble-t-il, chez Marine Le Pen, il y a le même phénomène, c'est-à-dire des réunions assez désordonnées. Et donc, il y a cette façon un peu bizarre de gouverner, à la fois de façon très autoritaire et en même temps, de façon un peu désordonnée.

4:09
Présentateur

Alors, vous êtes journaliste et historien, donc le livre est d'une rigueur totale, appel de notes, sources données, etc. Et en même temps, il y a des anecdotes de journalistes. Vous parliez tout à l'heure de Pierrette Le Pen qui, au moment de la discorde avec son mari, n'a plus un sou. C'est d'ailleurs pour ça qu'elle pose nue en soubrette, puisqu'elle ne voulait plus faire le ménage pour son mari. Et, à un moment donné, elle a besoin d'un avocat qui est Gilbert Collard. Et elle lui dit, si vous voulez, pour vous régler vos honoraires, je vous fais tailler dans l'œil de verre de rechange de mon mari, deux boutons de manchette.

4:43
Marine Le Pen

Oui, c'est ça. C'est ça, les Le Pen. Vous voyez, cette espèce d'outrance, de folie. Et puis, il y a un autre moment incroyable dans ce divorce, qui aujourd'hui est connu. C'est le fait qu'en fait, ce qui s'est passé, c'est qu'en partant très tôt le matin, Pierrette Le Pen avait emporté l'œil de verre de rechange de son mari. C'est de celui-là dont il est question. Oui, c'est ça. Mais elle avait oublié les cendres de sa mère. Et donc, il y a eu un moment digne d'un espion qui venait du froid, où sur le pont de Saint-Cloud, près de Paris, à l'aube, il y a eu un échange entre Gilbert Collard et l'avocat des Le Pen. Gilbert Collard défendait Pierrette.

Où il tend l'œil de verre et l'autre tend l'urne funéraire. Et chacun s'éloigne sans un mot dans une ambiance de film noir.

5:34
Présentateur

Christophe Bourseillet, on sait que quand il était journaliste, Éric Zemmour avait ses entrées chez les Le Pen. Tout à fait. Il discutait beaucoup avec Jean-Marie Le Pen. Et notamment d'histoire, puisqu'ils étaient tous les deux passionnés d'histoire. Vous-même, avez-vous eu les portes ouvertes par la famille Le Pen pour faire vos recherches ?

5:52
Marine Le Pen

Pas du tout. Ça a été très, très difficile. Il se trouve que je connaissais Jean-Marie Le Pen depuis longtemps. Mais dans le cas de Marine Le Pen, j'ai été très étonné parce qu'elle n'a jamais voulu, elle n'a jamais répondu à mes demandes d'entretien. J'ai fait ce livre sans Marine Le Pen. Alors c'est peut-être une liberté qu'elle m'a finalement donnée puisque c'est une biographie non autorisée et c'est encore mieux. Mais néanmoins, c'est vrai que j'ai été étonné par cette méfiance. Alors ça tient peut-être au fait que je viens de l'extrême gauche et elle a peut-être pensé que j'étais un affreux gauchiste et que j'allais écrire un pamphlet terrifiant contre elle. Ça n'est pas le cas du tout.

Je fais parler les faits et j'ai trouvé que c'était important de faire parler les faits. Mais c'est vrai que je dois le dire, je regrette qu'elle n'ait pas accepté pour ce livre de m'ouvrir les portes de sa maison et de me parler.

6:38
Présentateur

Et de son réseau, vous avez rencontré d'autres gens. Est-ce que Marion Maréchal a accepté de vous parler, Jordan Barbella ? C'est-à-dire qu'elle n'a pas donné d'instructions à ses proches de ne pas vous parler ?

6:47
Marine Le Pen

Alors écoutez, certains proches de Marine Le Pen n'ont jamais répondu à mes coups de fil. Mais en revanche, beaucoup m'ont parlé. Je pense à Sébastien Chenu Philippe Olivier, beaucoup d'autres. Enfin, j'ai eu vraiment une liste énorme de gens et j'ai vraiment... Non, non, j'ai vraiment essayé... Jérôme Sainte-Marie, j'ai vraiment essayé de capter au plus près ce que pouvaient ressentir tous ces militants, ces activistes et pourquoi ils s'engageaient au RN et qu'est-ce que ça signifiait pour eux. Il y a une dimension, par exemple, dont on ne parle jamais qui m'a intéressé, c'est le coût social de l'engagement au RN.

C'est-à-dire que lorsque vous devenez pro-RN, vous perdez vos amis, vous perdez parfois votre emploi, vous perdez vos contrats et je trouve que c'est intéressant de voir pourquoi à ce moment-là, dites-vous publiquement, vous êtes pro-RN. Enfin, voilà. Ça pose la question de la dédiabolisation. Ça pose la question.

7:37
Présentateur

C'est-à-dire que la dédiabolisation du RN, elle a commencé quand Marine Le Pen a pris ses distances avec son père quand elle a pris la présidence du parti et quand elle a condamné les calembours antisémites ?

7:49
Marine Le Pen

D'une certaine façon, oui. Il est clair que Marine Le Pen a tenté une opération de dédiabolisation qu'elle a partiellement réussie. C'est vrai qu'aujourd'hui, on peut dire qu'on voit bien les sondages, on peut dire qu'aujourd'hui, même le Front républicain est très faible, est très affaibli. On voit bien qu'effectivement, Marine Le Pen a relativement réussi sa dédiabolisation et pourtant, ce n'était pas gagné dans la mesure où finalement, entre le programme de Marine Le Pen, le programme et le programme de son père, il n'y a pas tellement de différence. En réalité, ce sont deux programmes qui sont assez proches.

Mais il est vrai que Marine Le Pen, on peut observer ça, n'a jamais dérapé comme son père aimait le faire jusqu'à sa mort. Est-ce que le père était antisémite ? Je crois qu'il était viscéral, le père. C'est-à-dire qu'il était d'un racisme viscéral et d'un antisémitisme viscéral mais qui n'était pas cadré. Ce n'était pas, vous savez, comme les militants néo-nazis qui ont un discours théorique, raciste. Lui, non. Lui, c'était une sorte de racisme instinctif, grégaire. C'était l'héritage de l'extrême droite classique. Voilà, il était dans quelque chose qui presque ne le maîtrisait pas, pourrait-on dire.

8:48
Présentateur

Alors justement, il y a eu une inversion extraordinaire de la situation avec Marine Le Pen et avec ses lieutenants et certains cadres du RN qui se sont considérablement rapprochés de la communauté juive. Vous citez la médaille de la ville de Perpignan à Serge Klarsfeld et il y a des visites aussi, il y a eu des visites à Tel Aviv des membres du RN. Dans cette dédiabolisation, il y a eu aussi une sorte de brevet de Nicolas Sarkozy qui a accepté de recevoir Jordan Bardella et Sébastien Chenu.

9:21
Marine Le Pen

Mais bien sûr, mais il n'est pas le seul. C'est vrai que Marine Le Pen a réussi à briser quelque chose, à briser un cercle, bien sûr. Après, il faut s'interroger sur cette conversion brutale du FNRN d'un antisionisme virulent teinté d'antisémitisme ou même d'un antisémitisme ouvert à tout à coup une sorte de philo-sémitisme extrême. Vous l'avez compris, vous ? Quand Marine Le Pen disait le Front National, le mouvement a toujours été sioniste, on se dit Ah non, mais là, il ne faut quand même pas exagérer. Enfin, il y a évidemment là une certaine exagération. Alors, je pense que de la part de Marine Le Pen, il y a là un choix tactique, évidemment, qui est intéressant.

Mais je pense que de la part de nombreux cadres du RN, il s'agit vraiment, ils y vont en traînant les pieds. Il y a une malédiction,

10:09
Présentateur

c'est celle du numéro 2 au Rassemblement National et d'abord au Front National. François Duprat assassiné, Jean-Pierre Stierbrois mort dans un accident de voiture, Bruno Maigret éjecté après le fameux Poupoutch, Chilipot et Vincé. Tout à fait. Dans cette galerie des numéros 2, d'après vous, quel est le destin de Jordan Bardella ?

10:26
Marine Le Pen

Écoutez, je suis un peu inquiet pour lui. Si on voit, effectivement, ce qui arrive au numéro 2, en général, il se pourrait que ça finisse par une brouille. Pour l'instant, on en est très loin. Marine Le Pen et Jordan Bardella, si je peux, avec un peu du moins, je pourrais dire que c'est un peu Poutine-Medvedev. C'est-à-dire, elle a l'impression que si l'une ne peut pas se présenter, l'autre sera là et vice-versa. Donc, pour l'instant, on a plutôt l'impression d'une sorte de tandem, un team. Il n'y a pas de bardellisme. Il n'y a pas un courant Bardella qui pourrait,

10:53
Présentateur

à un moment donné, se lever contre les cadres.

10:55
Marine Le Pen

Il y a des nuances. Dans la mesure où Marine Le Pen, son fonds de commerce depuis le départ, c'est la mise en avant du social. Et c'est vrai qu'elle a fait du RN une formation qui n'a rien de libéral. Alors que Bardella est beaucoup plus plastique. Et Bardella semble, lui, plutôt réceptif au discours des petits patrons et au discours de certains libéraux. Donc, on voit bien des nuances qui commencent à s'installer. Mais enfin, il y a effectivement cette petite divergence.

11:20
Présentateur

Christophe Bourseillet, votre livre est passionnant. J'envoie nos auditeurs à cet ouvrage, mais je ne peux pas vous laisser partir sans ressusciter un étudiant en Duffelcôte. Restez dans les mémoires. Écoutons-le. Écoutons-le draguer Daniel Delorme, épouse de Jean Rochefort dans le mythique Un éléphant. Ça trompe énormément. Oh, maintenant, ça suffit, Lucien. J'en ai par-dessus la tête, c'est compris.

11:42
Invité

Pourquoi vous ne répondez pas, l'aide ?

11:43
Présentateur

Quelle l'aide ? Je ne les ai pas reçues.

11:46
Invité

Si, j'en envoyais 14. 14 aides qui se perdent à la suite, ça ne s'est jamais vu. Oh, Lucien ! J'aime vos seins. Oui, je ne veux plus sans eux, c'est décidé. Mais ça ! J'aime vos seins, enfin, surtout le gauche.

11:57
Présentateur

Vous savez ce que je vais faire, moi ? Je vais prévenir vos parents.

11:59
Invité

Je leur ai dit. Oui, je leur ai dit que j'allais me marier avec une femme mariée.

12:03
Présentateur

Ils ont dit quoi ?

12:04
Invité

Ils ne veulent pas voir les choses en face, les vieux cons. Mais nous nous passerons de leur consentement, mon amour.

12:09
Présentateur

Cet étudiant, Christophe Bourseillet, c'est Lucien qui drague Daniel Delorme. Tous les Français connaissent cette séquence. En tout cas, tous ceux qui ont vu un éléphant, ça trompe énormément. Est-ce que ce personnage vous a aidé à ouvrir les portes de la marge ?

12:25
Marine Le Pen

On ne peut pas dire ça. Bien au contraire, parce que vous savez, quand j'ai tourné ce film à titre expérimental, j'avais 17 ans, j'étais moi-même un jeune gauchiste, si vous voulez. Mais quand mes camarades de l'époque m'ont vu au cinéma, je suis passé du côté des bourgeois, dans leur regard. Et donc, ça a été assez difficile. J'étais un peu... On me prenait un peu pour un... J'étais un peu exclu. Et puis, par ailleurs, devenant comédien, malgré moi, sans l'avoir demandé, j'étais un peu considéré comme un clown aux yeux de tous ces gens. Donc, ça n'a pas été facile.

12:56
Présentateur

Il a fallu vous refaire une respectabilité. Elle est bien là quand vous lirez ce livre sur les Le Pen et la bibliographie qui va avec et tous les ouvrages de Christophe Bourseillet. Vous avez affaire à quelqu'un qui travaille énormément les Le Pen. Une famille française s'est parue chez Perrin. C'est signé Christophe Bourseillet qui ne sait pas combien nous avons eu plaisir à le recevoir ce matin sur Radio Classique. Les outils partagés. Merci. Allez, à suivre le rappel des titres Charles Bonner et la revue de presse d'Hervé Gatégno.

13:22
Locuteur

et la revue de presse de la revue et la revue de presse de l'économie. Et la revue de presse de la revue de presse de l'économie. Sous-titrage Société Radio-Canada