Bruno Fuchs : « Il est temps pour la France de solder la page post-coloniale » • RFI
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
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Questions et réponses
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- 0:02OuverteRéponse directe
En Algérie, le français vient d'être remplacé par l'anglais à l'université. Est-ce que la francophonie n'est pas en recul ?
- 1:38RelanceRéponse directe
Au Rwanda, il y a 15 ans, en Algérie aujourd'hui, le français est attaqué parce qu'on veut punir la France. Comment mettre fin à cette prise d'otage de la langue française ?
- 2:50OuverteRéponse directe
En Afrique subsaharienne, on observe la montée d'un sentiment anti-français. Est-ce que la francophonie ne risque pas d'en souffrir ?
- 3:57RelanceRéponse directe
Vous parlez de la mobilité. L'avenir de la francophonie, c'est aussi la possibilité de voyager entre pays francophones. Mais à l'heure où on érige des barrières contre les migrants, est-ce que ce n'est pas une gageure ?
- 5:33RelanceRéponse directe
Quatre pays ont été suspendus de l'OIF pour coup d'État. Mais l'un des quatre, la Guinée, vient d'être réintégrée, alors que deux figures de la société civile ont disparu depuis trois mois. Est-ce que ce n'est pas contradictoire avec les valeurs de la francophonie ?
- 7:54OuverteRéponse directe
Vous avez présenté un plan stratégique pour le développement de la francophonie. Mais est-ce que les Français s'y intéressent ? Est-ce que vous ne prêchez pas dans le désert ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:08Invité politiqueFait
« La francophonie est confrontée dans un changement géopolitique à des tas d'influence nouvelles de pays qui émergent. »
- 0:14Invité politiqueFait
« Turquie, la Chine, la Russie, les Etats-Unis, même des pays européens qui sont en Afrique et qui jouent leur influence, l'Italie, l'Allemagne. »
- 0:36Invité politiqueFait
« Mécaniquement, parce que l'évolution de la démographie et la capacité de faire apprendre le français par des profs fait que d'autres langues vont se développer plus vite que le français. »
- 3:10Invité politiqueFait
« Il est temps maintenant, à présent, pour la France, de changer de position, de solder la page de plusieurs époques qui se sont déroulées depuis la période post-coloniale. »
- 3:12Invité politiqueFait
« Il faut donc régler très clairement la question du franc CFA, les questions de la présence militaire, la question des visas, la question de la mobilité. »
- 3:31Invité politiqueFait
« En Guinée, par exemple, que vous êtes avec un partenariat russe depuis les années 60, vous voyez bien que les Russes ont construit zéro école, zéro route, zéro hôpitaux. »
- 4:50Invité politiqueFait
« Et c'est vrai que la France ne donne pas le meilleur exemple. »
- 5:53Invité politiqueFait
« On a une junte dont on pense aujourd'hui, après y avoir été à plusieurs reprises, qu'elle est dans la volonté d'un retour à l'ordre constitutionnel. »
- 6:55Invité politiqueFait
« Dans laquelle, par exemple, il y a l'interdiction de mutilation génitale, par exemple. »
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Bruno Fuchs, bonjour. Bonjour. En Algérie, le français vient d'être remplacé par l'anglais à l'université. Est-ce que la francophonie n'est pas en recul ?
La francophonie est confrontée dans un changement géopolitique à des tas d'influence nouvelles de pays qui émergent. Turquie, la Chine, la Russie, les Etats-Unis, même des pays européens qui sont en Afrique et qui jouent leur influence, l'Italie, l'Allemagne. Donc c'est assez naturel d'être dans un milieu de concurrence. Donc il y a deux façons de prendre les choses. Soit on prend les choses par la langue, on dit la francophonie c'est la langue, et puis là, mécaniquement, on va perdre de l'influence. Pourquoi mécaniquement ?
Mécaniquement, parce que l'évolution de la démographie et la capacité de faire apprendre le français par des profs fait que d'autres langues vont se développer plus vite que le français. Donc la question est différente, il faut la poser autrement. Il faut se dire comment on rend l'espace francophone attractif. Et donc on a beaucoup d'arguments à faire valoir. Par quels moyens ? Il y en a beaucoup. Il y a deux grands, grands sujets. D'abord, le premier sujet, c'est le modèle dans lequel la francophonie propose aux citoyens de vivre. Un modèle de liberté, un modèle de respect de l'état de droit, des libertés publiques, un modèle de vision multilatérale dans lequel on reconnaît les identités.
Est-ce qu'il y a un autre espace dans lequel on reconnaît toutes les langues ? On favorise justement les identités. Et à ce moment-là, moi jeune, à Kinshasa, à Dakar, j'aurais envie d'apprendre le français. C'est comme ça qu'il faut prendre la francophonie. Développer les éléments sur lesquels les autres ne peuvent pas apporter aux populations des valeurs ajoutées, des avantages, un mieux-être, etc.
D'où votre plan stratégique présenté l'année dernière. Au Rwanda, il y a 15 ans, en Algérie aujourd'hui, le français est attaqué parce qu'on veut punir la France. Comment mettre fin à cette prise d'otage de la langue française ? Alors, j'ai fait un rapport sur ce sujet-là.
C'est vrai qu'aujourd'hui, on est attaqué, pas de façon complètement systématique. On est attaqué dans certains cercles et beaucoup d'influences négatives contre nous, jouées par nos adversaires également. Mais d'abord, il faut montrer que le modèle que propose l'espace francophone, le modèle de vie est un modèle beaucoup plus vertueux sur la situation des femmes, sur l'aide des publics, sur la capacité à aider l'entrepreneuriat, la fracture numérique. Enfin, il y a beaucoup, beaucoup de sujets sur lesquels personne d'autre ne fait ça.
Et concernant la France, on a énormément de choses que d'autres ne font pas, mais qui ne sont pas du tout valorisées ou connues, parce qu'on a un certain nombre d'invariants, ou en tout cas de chiffons rouges, qui font qu'on se polarise là-dessus. La présence militaire, la condescendance, la question des visas, etc. Donc j'ai listé ces sujets-là. Il faut les éradiquer, il faut les supprimer. Et à partir de là, retrouver une nouvelle relation, beaucoup plus partenariale, beaucoup plus respectueuse. Le plus dur, c'est de le faire. Moi, je l'ai écrit, maintenant il faut le faire.
En Afrique subsaharienne, on observe la montée d'un sentiment anti-français. Est-ce que la francophonie ne risque pas d'en souffrir ?
Si, la francophonie est affectée par ce sentiment anti-français. Je pense que la France trouve une position dans la francophonie un peu différente. Et il est temps maintenant, à présent, pour la France, de changer de position, de solder la page de plusieurs époques qui se sont déroulées depuis la période post-coloniale. Et il faut donc régler très clairement la question du franc CFA, les questions de la présence militaire, la question des visas, la question de la mobilité. Les sujets ont été identifiés. Je ne dis pas que c'est facile de les résoudre. Maintenant, il faut s'y attaquer.
Et je pense qu'aujourd'hui, en France, on manque de volonté politique pour s'attaquer à ces sujets qui ont été identifiés. Quand vous êtes en Guinée, par exemple, que vous êtes avec un partenariat russe depuis les années 60, vous voyez bien que les Russes ont construit zéro école, zéro route, zéro hôpitaux. Il ne faudra que pour prendre les matières premières pour eux. Donc une fois qu'on aura éliminé ces irritants, ces chiffons rouges, on verra bien que la France, et la francophonie plus largement, a un modèle beaucoup plus vertueux au bénéfice des citoyens.
Et là, je pense qu'on inversera la logique et les citoyens reviendront plus vers l'espace francophone dans lequel il y a la France, mais pas uniquement la France.
Vous parlez de la mobilité. L'avenir de la francophonie, c'est aussi justement la possibilité de voyager entre pays francophones. Mais à l'heure où on érige des barrières contre les migrants, est-ce que ce n'est pas une gageure ? C'est un paradoxe ou une contradiction, en tout cas.
On ne peut pas dire qu'on veut créer un espace francophone avec des gens qui respectent leurs identités, qui ne sont pas pareils, mais qui ont une vision du monde identique. Et puis, ériger des barrières. Alors, ce n'est pas uniquement France-Pays du Sud. C'est l'ensemble de l'espace francophone qu'il faut intégrer là-dedans. Mais s'il n'y a pas de règles de mobilité précises, claires, dans l'espace francophone, cet espace ne peut pas exister. Les jeunes, ce n'est pas le français qui les intéresse particulièrement. C'est les capacités de trouver un travail, d'être formés. Et donc, si vous allez au consulat de Chine et que dans l'après-midi, vous partez avec un visa, vous allez en Chine.
S'il vous faut neuf mois ou des tas de procédures compliquées avec la France, vous irez en Chine, en Russie, au Canada, en Turquie. Il y a des choses extrêmement pratiques. Et c'est vrai que la France ne donne pas le meilleur exemple. Il faut rester dans un contrôle de l'immigration. Mais il faut des règles précises. Aujourd'hui, quand vous êtes un jeune Sénégalais, vous déposez une demande de visa, vous ne savez pas si vous voulez l'avoir ou pas.
Donc vous le regrettez, ça.
Je regrette. Et je dis, tant qu'on n'aura pas réglé la question des règles de mobilité, ce n'est pas une mobilité permanente pour tout le monde, parce que là, c'est impossible de le faire aujourd'hui. Il faut que ce soit à flux constant. Et il faut que des règles claires de mobilité. Peut-être pour les professeurs, peut-être pour les sportifs, peut-être pour les chefs d'entreprise, mais... Les étudiants ? Les étudiants, bien évidemment. Quand vous avez un chef d'entreprise qui est en Côte d'Ivoire, c'est une vraie histoire, et qui a son visa neuf fois de suite, et la dixième, on lui refuse, il ne peut pas comprendre. C'est impossible.
En Afrique de l'Ouest, quatre pays ont été suspendus de l'OIF pour coup d'État. Mais l'un des quatre, la Guinée, vient d'être réintégrée, alors que les deux grandes figures de la société civile, Fonique Emengue et Mamadou Biloba, ont disparu depuis trois mois. Est-ce que ce n'est pas contradictoire avec les valeurs de la francophonie ? Je pense qu'il faut voir les questions en dynamique.
On a une junte dont on pense aujourd'hui, après y avoir été à plusieurs reprises, qu'elle est dans la volonté d'un retour à l'ordre constitutionnel. Et donc vous avez deux choix. Soit vous leur dites, on attend, et puis quand vous le serez, eh bien on jugera. C'est une position un peu difficile à tenir aujourd'hui. Soit vous les accompagnez. Et on fait le pari de l'accompagnement. Parce que si ce n'est pas vous qui les accompagnez, d'autres vont le faire. Donc on a en Guinée un processus qui devrait aboutir dans quelques mois. Et en les accompagnant, on pense qu'il va atterrir plus facilement. Après, il y a des questions qui se posent. Ce n'est jamais du 100%.
Il y a beaucoup de choses en Guinée qui ne fonctionnent pas, comme en France. Il y a des choses en France qui ne fonctionnent pas. On ne peut pas, nous, avoir le référentiel de la vérité et dire ce qui ne ressemble pas à la France. Eh bien, on le rejette. Il y a beaucoup de choses en France. Il y a des prisons parce qu'on ne respecte pas ce nombre de critères de droit humain. Donc on ne peut pas donner la vérité à tout le monde. En Guinée, on a un problème principal. J'y suis allé, moi, au mois de juillet, justement, pour voir la situation. On a, un, une constitution qui est extrêmement solide, très charpentée, dans laquelle, par exemple, il n'y a pas la peine de mort.
Dans laquelle, par exemple, il y a l'interdiction de mutilation génitale, par exemple. Donc il y a des avancées très fortes dans cette constitution. Et on a deux sujets principaux aujourd'hui en Guinée. qui, un, ont la question des médias et des médias qui ont été fermés de façon extrêmement brutale. Donc j'ai vu le ministre d'Affaires étrangères, j'ai vu le Premier ministre, j'ai vu le président de l'Assemblée nationale. J'ai demandé à avoir des informations pour savoir ce qui s'est passé. Et puis la question de la disparition de deux civils guinéens qui sont extrêmement inquiétants. Personne n'a de nouvelles.
Et là aussi, on a demandé, je pense que l'OIF le fait également, des informations précises. On ne peut pas continuer ce processus si on n'a pas, à un moment, les informations sur ces deux personnes et qu'elles reviennent très vite
dans l'espace public. Vous avez essayé de réintégrer la Guinée avant même qu'on sache ce que sont devenus Faunica Mengue et Mamadou Biloba. C'est une décision de l'ensemble des membres de l'OIF.
Donc il y a eu un conscience là-dessus. Mais ces deux personnes, on doit très vite avoir des nouvelles de la part des dirigeants de Guinée, bien sûr.
L'an dernier, M. le député, vous avez présenté un plan stratégique pour le développement de la francophonie. Mais est-ce que les Français s'intéressent à celle-ci ? Est-ce que vous ne prêchez pas dans le désert, y compris peut-être sur les bancs de l'Assemblée nationale ? C'est une très bonne question
parce qu'en réalité, je pense que le vrai problème, il vient de là. Si vous n'êtes pas capable de valoriser la francophonie dans votre pays et en Europe, comment allez-vous expliquer à un pays asiatique ou un pays africain qu'il faut développer la francophonie si vous-même, vous ne le faites pas, vous n'y croyez pas, et si en Europe, on parle l'anglais, on ne parle plus le français ? Donc le vrai sujet, il est là. J'ai fait un rapport pour expliquer comment développer le français dans l'espace européen, principalement, et en France.
Un des grands enjeux du sommet qui souffre, c'est justement de permettre aux Français qui vont regarder ce sommet, de comprendre quel espoir l'espace francophone peut apporter aux Français et au monde. Et quand on voit aujourd'hui le nombre de guerres, de conflits, de meurtres, d'assassinats dans un espace incontrôlé, l'espace francophone, s'il est bien piloté, s'il se développe bien et si la France joue bien son rôle, doit permettre d'apporter des visions de solidarité. Quel est l'espace dans lequel on parle de solidarité ? Il n'y en a pas, même les États-Unis, ils jouent beaucoup pour eux, dans lesquels on parle de multilatéralisme ?
Il n'y en a pas, dans lesquels on parle d'État de droit, de liberté publique. Tous ces éléments-là font un ensemble qui est conforme à notre histoire, à nos valeurs et à ce qu'on projette pour nos enfants. Quand vous allez en Russie, quand vous allez en Centrafrique, les jeunes, ils veulent pouvoir s'exprimer librement, ils veulent pouvoir compter sur la solidarité de leurs amis, être confiants dans leurs propres identités. Ils sont dans les valeurs de l'espace francophone. Il faut juste maintenant porter ce message-là et on embarquera comme ça l'ensemble des jeunes et des populations du monde. Bruno Fuchs, merci. Merci beaucoup de votre invitation.
Bruno Fuchs