Le gouvernement souhaite « désmicardiser la France », Marc Ferracci est l’invité du 28 mars 2024
Audio original de l'émission.
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonjour, je suis Thomas Soto et vous écoutez Les 4V, un podcast de France Télévisions. Bonne écoute. Bonjour et bienvenue dans Les 4V. Marc Ferracci. Bonjour. Visiblement, le Premier ministre Gabriel Attal a choisi la ligne dure comme le titre Le Monde aujourd'hui pour faire des économies et en particulier sur le chômage. On va y venir. Mais quand même avant, Axel de Tarlet en parlait. Les indicateurs sont très mauvais. Le chiffre du déficit est épouvantable. La dette est abyssale. La situation est sérieuse, a reconnu Gabriel Attal hier soir chez nos confrères de TF1. Le gouvernement peut-il faire comme si tout ça n'était pas de sa faute ?
Il y a des responsabilités qui sont forcément partagées quand il y a une situation comme celle-là. Qu'est-ce qui s'est passé au fond ? Les dépenses n'ont pas dérapé. On a un déficit qui est plus important que prévu parce que les recettes ont été moins importantes que prévu. Ça, c'est parfois difficile à anticiper. Vous avez par exemple des recettes comme les frais de notaire qui ont été moins dynamiques parce que le marché de l'immobilier va moins bien qu'on pouvait l'anticiper. Vous avez des sociétés qui ont été obligées de passer ce qu'on appelle des provisions parce que leurs résultats sont moins importants. Et donc, on a eu moins de recettes d'impôts sur les sociétés.
Tout ça est un peu plus difficile à anticiper. Mais il faut quand même noter que les dépenses de l'État sont maintenues. Et concrètement, elles n'ont pas dérapé. Maintenant, effectivement... On se console, mais le tableau général n'est quand même pas brillant. Oui, mais il y a quand même un élément qu'il faut avoir en tête et qui est quand même rassurant. C'est que la capacité de la France à emprunter sur les marchés financiers, pour l'instant, elle ne se dégrade pas. C'est-à-dire que tout le monde nous prête parce que...
On verra ça dans quelques semaines. Oui. On verra quelques semaines quand les agences de notation...
Mais on voit quand même que quand on se compare, par exemple, à l'Allemagne, notre capacité à emprunter de l'argent ne se dégrade pas. Ça veut dire quoi au fond ? Ça veut dire que les marchés financiers, ceux qui nous prêtent, sont conscients qu'on a toujours la capacité à rembourser notre dette. Maintenant, pour répondre à votre question, évidemment qu'il y a une responsabilité à agir. À agir à la fois pour créer de nouvelles recettes, et ça pour ça, il faut créer des emplois, mais aussi pour maîtriser les dépenses.
Alors on y vient. Gabriel Attal le dit et le répète, il veut désmicardiser la France. C'est une très jolie formule, mais ça veut dire quoi, désmicardiser la France ?
Ça veut dire qu'aujourd'hui, vous avez beaucoup de salariés français qui sont bloqués au niveau du SMIC, c'est-à-dire dont le salaire ne progresse pas. Alors il y a beaucoup de raisons à ça, mais la principale raison, c'est qu'on a un système avec des exonérations de charges patronales, c'est-à-dire de l'argent qui est donné aux entreprises pour baisser le coût du travail, mais aussi la prime d'activité, de l'argent qui est donné aux salariés pour compléter leurs revenus. Et ce système fait que pour augmenter un salarié, pour que sur son compte en banque, il y ait 100 euros de plus, on a besoin pour l'employeur de verser l'équivalent de 400 euros.
Ça, c'est un vrai problème et il y a aujourd'hui une réflexion qui est menée par deux économistes pour essayer d'apporter des solutions à ça.
Non, si on veut des SMICAR, disait la France, c'est pas aussi, et surtout parce qu'il y a trop de SMICAR. Aujourd'hui, en proportion du nombre de salariés dans le pays, il y a deux fois plus de SMICAR qu'il y a 15 ans. Deux fois plus. Ça fait 7 ans que vous êtes au pouvoir. Vous n'y êtes pas pour rien ?
Non. Alors là, je veux m'inscrire un petit peu en faux contre cette analyse. Pourquoi est-ce qu'il y a beaucoup de SMICAR ? Parce que le SMIC a augmenté rapidement, et c'est une bonne nouvelle. Le SMIC a augmenté rapidement parce qu'il est indexé sur l'inflation. Il y a eu beaucoup d'inflation, donc le SMIC a été revalorisé. Il a rattrapé un certain nombre de salariés qui étaient en bas des grilles salariales. Il a rattrapé beaucoup de salariés. Et donc, il y a aujourd'hui 3 millions de salariés qui sont au SMIC. C'est beaucoup. Mais moi, je veux dire un truc.
C'est que si on veut véritablement élever les gens et leur permettre d'accéder à de meilleurs emplois et à de meilleurs salaires, à un moment, il faut les aider, notamment à accéder à la formation professionnelle de manière plus aisée qu'aujourd'hui. Il faut par exemple mettre plus d'argent sur le compte personnel de formation des salariés les moins qualifiés. Il faut faire en sorte qu'on négocie dans les entreprises sur la formation professionnelle. Donc la desmicardisation, ce n'est pas simplement un sujet d'exonération de primes d'activité. C'est aussi comment on renforce le pouvoir de négociation des salariés pour obtenir de meilleurs salaires.
Le Premier ministre l'a dit clairement hier soir. Il veut une réforme globale de l'assurance chômage. On est d'accord que les chômeurs sont rarement des rentiers dans la vie. On ne choisit pas d'être chômeur. On ne vit pas bien. On n'est pas à l'aise. On a du mal à nourrir sa famille. Est-ce qu'il faut faire des économies sur le dos des plus précaires ? Est-ce qu'il ne faut pas mieux aller chercher l'argent où il est ? Là, je recite encore Axel de Tarlet avec les bénéfices du CAC 40 dont il parlait. Évidemment, il faut se réjouir que nos entreprises et nos grandes entreprises fonctionnent bien. Mais là, est-ce qu'on ne se trompe pas de cible ? Pourquoi cibler les chômeurs ?
Je pense qu'il faut avoir ce débat, vous l'avez évoqué, sur les super profits, avec toute la prudence, toute la nuance qu'impose. Et Axel de Tarlet, dans sa chronique, a bien posé les termes de ce débat. Sur l'assurance chômage, on ne fait pas des réformes de l'assurance chômage pour faire des économies. Moi, je crois profondément qu'on fait des réformes de l'assurance chômage, si on les fait, pour créer des emplois, pour faire en sorte d'améliorer le retour à l'emploi. On a toujours aujourd'hui des entreprises qui ont des problèmes de recrutement. Elles sont très fortes, ces problèmes de recrutement. Ils sont équivalents à ce qu'on vivait avant la crise du Covid.
Donc, à un moment ou à un autre, il faut s'attaquer à ce problème. Le sujet, ce n'est pas les gens. Il n'y a aucun chômeur qui est content d'être au chômage. Moi, j'en suis convaincu.
Est-ce que vous êtes favorable à la réduction de la durée d'indemnisation de 18 mois à 12 mois ? Oui ou non ?
Le sujet, ce sont les règles. Moi, je suis plus favorable à ce qu'on s'intéresse aux conditions d'ouverture de droits. C'est-à-dire, combien de mois on a besoin de travailler pour s'ouvrir un droit à l'assurance chômage ? Aujourd'hui, en France, on a besoin de travailler 6 mois sur les 24 derniers. En Allemagne, pour vous donner un ordre de comparaison, c'est 12 mois sur les 24 derniers. Et en plus, en Allemagne, quand on travaille un jour, on a droit à un demi-jour d'indemnisation.
Vous dites que c'est ça qu'il faut durcir ? C'est la période durant laquelle on a travaillé pour avoir droit à des indemnités ? Ça me paraît plus pertinent aujourd'hui, d'abord parce que ça a des effets plus rapides. Vous dites qu'il ne faut pas toucher à la durée de l'indemnisation ?
Alors, je dis que la priorité serait de toucher aux critères de l'éligibilité. Après, si le gouvernement toucher à la durée, il aura l'occasion de le faire. Mais moi, la priorité, pour moi, c'est l'éligibilité. Pourquoi ? Parce que l'éligibilité, c'est-à-dire le nombre de mois que vous avez besoin de travailler, c'est au fond dire à des gens, aujourd'hui, vous travaillez 6 mois pour avoir un droit, demain, ce sera peut-être 8, 9, on s'adresse à des gens qui sont par nature employables. Par nature employables, parce qu'ils sont en emploi.
Et donc, il y a une mesure de justice ici, il y a aussi une mesure d'efficacité, parce que toucher à l'éligibilité, c'est avoir des effets plus rapides sur le retour à l'emploi. Or, j'insiste encore sur ce point. Le sujet, c'est de créer les conditions d'un retour à l'emploi, d'une résolution des problèmes de recrutement des entreprises, et pas directement de faire des économies dans mon esprit.
On n'est pas favorable à cette réduction de 18 à 12 mois d'indemnisation ?
Je n'ai pas tout à fait dit ça. J'ai dit qu'il y avait une priorité, c'était l'éligibilité.
Donc là, ce n'est pas votre préférence, c'est bien ? Ce n'est pas ma préférence, c'est exactement. Cela dit, si c'est vers cette piste qu'on va, est-ce qu'il n'y a pas une petite embrouille quand même ? Parce qu'il y a quelques mois encore, vous nous expliquiez, Olivier Dussopt, à l'époque ministre du Travail, expliquait ici, on va mettre en place des règles qui sont très simples. Quand le marché se durcit, on assouplira, et quand le chômage se dégrade, et bien là, ça range, pardon, on durcira. Sauf que là, depuis plusieurs mois, le chômage, il remonte.
Je connais bien ces règles, j'étais rapporteur de la loi qui a mis en place ce dispositif. Dire deux choses. D'abord, il y a toujours des problèmes, comme je l'indiquais, de tensions sur le marché du travail. Ils n'ont pas disparu, et le taux de chômage est un indicateur qui donne des éléments sur la situation du marché du travail, mais il faut résoudre les tensions. Ensuite, la loi dit effectivement qu'on impose ce qu'on appelle la contracyclicité, c'est-à-dire quand le chômage diminue, on diminue la durée d'indemnisation. Mais la loi dit aussi autre chose.
La loi dit que quand la situation financière de l'assurance chômage, c'est-à-dire de l'UNEDIC, se dégrade, le gouvernement est fondé à changer les règles, ou en tout cas à demander aux partenaires sociaux de changer les règles. On est exactement dans cette situation-là. L'excédent de l'UNEDIC, qui était prévu à 4 milliards d'euros, va finalement être d'un milliard. Et donc on a une différence entre la trajectoire financière qui était prévue et celle qu'on constate. Et donc dans ce contexte, effectivement, il y a une potentialité pour le gouvernement d'envoyer ce qu'on appelle un nouveau document de cadrage aux partenaires sociaux pour qu'ils négocient de nouvelles règles.
Bruno Le Maire a prononcé un mot qui n'a pas porté chance au précédent gouvernement qui l'ont employé, la TVA sociale. Baisser les charges, mais créer une TVA sociale. Est-ce que c'est une bonne idée ? Est-ce que vous y êtes favorable ?
Le constat, c'est quoi ? C'est qu'on finance notre protection sociale en prélevant beaucoup sur le travail. On a des cotisations sociales qui, au niveau du SMIC, sans les exonérations, représentent plus de 40 points, 40% sur le travail. Donc effectivement, ça peut générer des difficultés à créer des emplois. Maintenant, ce sujet, il est très profond. Comment on finance notre modèle social sur de la TVA, sur de la CSG, sur des cotisations comme aujourd'hui ? C'est une piste ou pas, parce qu'on arrive au bout ? C'est une piste, la TVA sociale ou pas ? Je pense que c'est une piste qui réclame un nouveau mandat politique.
C'est-à-dire que c'est une piste qui se décide et qui se discute dans le cadre d'une élection présidentielle, par exemple.
C'est une réalité par une élection. Donc ce n'est pas une piste pour tout de suite. Une toute dernière question. Votre tête de liste européenne, Valérie Ayer, étant... Non, ce n'est pas celle-là ma dernière question, d'ailleurs. La question concerne les rumeurs alimentées tantôt par Le Château, vous êtes un intime du chef de l'État. Je vous pose la question ou vous prenez votre joker tout de suite ?
Non, vous pouvez me poser la question. Moi, je considère que leur relation est très fluide. Je discute avec leurs équipes dont leur relation est également très, très fluide. Je pense que vous avez utilisé le bon terme. Ce sont des rumeurs.
Bon, merci beaucoup à vous, Marc Ferrati, d'être venu dans Les 4V. Bonne journée. Merci à vous. C'était Les 4V, un podcast de France Télévisions. S'il vous a plu, n'hésitez surtout pas à vous abonner. Vous pouvez également retrouver tous les replays en vidéo sur france.tv.
Marc Ferracci