Eau en bouteille, doudoune sans manches... Que disent nos habitudes de notre vision du monde ?
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Chapitres
Répartition du ton (temps de parole politique)
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Questions et réponses
Taux de réponse directe : 100 % (directe = 1, partielle = 0,5, éludée = 0)
- 1:01OuverteRéponse directe
Qui est ce « nous » du titre de votre livre ?
- 1:11OuverteRéponse directe
Ce « nous les Français » est-il un anti-archipel ou un complément à l'idée d'archipel français ?
- 2:25OuverteRéponse directe
Ce « nous les Français » est-il un anti-archipel ou un complément à l'idée que la France serait archipélisée ?
- 4:10OuverteRéponse directe
Le sous-titre du livre dit : « Raconter la France comme les politiques ne le feront jamais ». Ça veut dire quoi ?
- 5:28OuverteRéponse directe
Vous faites un classement : « dis-moi quelle doudoune tu portes et je saurai pour qui tu votes ». Pourquoi la doudoune ?
- 7:12OuverteRéponse directe
Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui pourraient dire que vous politisez tout ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 8:40PrésentateurChiffre
« Il y a un Français sur deux qui consomme de l'eau en bouteille tous les jours. »
- 11:51InvitéChiffre
« Il y a un million de voisins vigilants. »
Temps de parole
- Présentateur35 %
- Invité35 %
- Invité 217 %
- Présentateur 213 %
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France Inter, Benjamin Duhamel, Florence Paracuelos, La Grande Matinale.
Et vous, vous êtes plutôt doudoune avec ou sans manche, eau en bouteille ou eau du robinet ? Est-ce que vous demandez aux gens de se déchausser en entrant chez vous ? Derrière ces choix anodins se dessinerait notre vision du monde ? C'est la thèse de nos deux invités ce matin, nous raconter la France à travers une centaine d'exemples qui nous lient ou nous divisent. Ça s'appelle Nous les Français, c'est une sorte d'atlas illustré assez ludique. Aux éditions, Robert Laffont, bonjour Raphaël Yorca.
Bonjour.
Vous êtes essayiste et expert associé à la Fondation Jean Jaurès. Bonjour Jean-Laurent Casselli.
Bonjour.
Journaliste, auteur avec Jérôme Fourquet de La France Sous Nos Yeux. C'était il y a cinq ans, expert des modes de vie et des questions de territoire. Vous co-signez tous les deux cet ouvrage collectif. Merci d'être avec nous ce matin sur France Inter. Vous êtes évidemment les bienvenus dans la conversation, chers auditeurs au 01 45 24 7000 et sur l'appli Radio France. Alors d'abord une première question à tous les deux. On est à huit mois de l'élection présidentielle. Les sondages et les enquêtes qui vont se multiplier d'ici là vont nous raconter une France polarisée, des Français qui ne se comprennent plus. Alors qui est ce « nous » du titre de votre livre ?
Nous les Français, manifestement, ce n'est pas un « nous » collectif.
Raphaël, Jean-Laurent Casselli.
Oui, c'est un « nous » assez variable, effectivement. C'est un « nous » qui peut englober l'ensemble de nos concitoyens. C'est un « nous » qui parfois est réduit à certaines communautés, à certaines générations. C'est parfois un « nous » projeté dans le passé. C'est parfois un « nous » réduit à la cellule familiale, élargie ou nucléaire. Donc il y a plusieurs « nous ». Il y a plein de petits « nous » dans ce livre qu'on essaie d'investiguer.
En tout cas, on voulait, avec Raphaël, avec nos co-auteurs, avec Gérald Landrieu, le directeur de l'ouvrage qui est un peu notre sélectionnaire, on avait vraiment cette idée, avec ce titre, ce « nous » en grande lettre capitale, un peu arrondi, cette belle typo. On voulait vraiment retisser aussi du lien et raconter quelque chose de fédérateur dans ce qui nous unit et y compris également ce qui nous divise. Et on va y revenir parce que dans ce « nous », il y a aussi un « nous » et « vous » aux autres. Ce n'est pas seulement un « nous tous ».
Oui, ce qu'il faut préciser, parce que vous parlez de ce livre qui est très beau, avec des images, des graphiques. Il y a aussi énormément d'autres contributeurs. Sur ce « nous » Raphaël Lorca et sur la grille de lecture qu'on a beaucoup entendue ces dernières années, celle initiée par Jérôme Fourquet sur l'archipel français. Est-ce que ce « nous les Français » est un anti-archipel ? Ou est-ce qu'au fond, c'est une sorte de complément à cette idée que la France serait désormais archipélisée ? Alors nous, ce qu'on a vraiment voulu faire, c'est de repartir de cette question très simple. C'est « qui sommes-nous, nous les Français ?
» Et effectivement, ce que Jean-Laurent vient d'expliquer, c'est qu'en réalité, la société est habitée de forces très diverses. Il y a des forces positives, il y a des forces négatives. Et donc, ce qu'on a voulu faire, nous, c'est de cartographier tout un tas de choses qui peuvent paraître minuscules. On est allé regarder les adeptes de films d'horreur, on est allé regarder les praticiens du trail, on est allé regarder cette culture Netflix qui émerge dans la société. Et donc, tout ça dessine quelque chose, en réalité, sans aucune thèse préétablie. En fait, ça a été notre point de départ.
Ça a été de dire, en réalité, on ne va pas démontrer quelque chose, on va raconter, on va donner à voir tout un tas de phénomènes. Et à la fin des fins, d'abord, on laisse le lecteur se faire une idée, parce que je pense qu'il y a un certain plaisir à les picorer, tout un tas de phénomènes et tout un tas de choses qui existent dans la société, parce qu'une société, ça travaille. En fait, c'est ça qui est intéressant. C'est qu'à l'inverse de certaines grandes théories qui ont essayé de capturer comme ça la société française en la mettant dans une seule boîte, en réalité, ce qu'on donne à voir, c'est quelque chose de très vivant. Ça travaille, ça évolue.
Donc, c'est moins figé que certains me disent. C'est beaucoup moins figé, en réalité. Et c'est ça qui est intéressant, c'est qu'il va falloir comprendre, et je crois qu'à la veille de cette échéance démocratique qui est très importante, il va falloir comprendre que tout un chacun, en tant que consommateur, en tant que citoyen, en fait, on habite des choses très contradictoires. On peut être animé d'une passion du bien-être le matin et être animé de quelque chose de beaucoup plus sécuritaire le soir. Donc, on voit bien qu'il y a quelque chose de beaucoup plus pluriel. Et c'est ça qui nous a intéressés d'aller montrer.
Le sous-titre du livre, c'est « Raconter la France comme les politiques ne le feront jamais ». Ça veut dire quoi ? Ils n'ont pas une grille de lecture assez subtile ? Ça veut dire qu'on va, dans ce livre, qui se compose de 100 articles, 100 petits thèmes, 100 entrées, à chaque fois, on va raconter quelque chose de politique sans jamais faire de politique. C'est-à-dire qu'on n'a pas interviewé de candidats, ça ne nous intéresse pas. On ne commande pas de sondage, ça ne nous intéresse pas. On n'est pas politologue, on n'est pas analyste politique. Moi, personnellement, ça ne m'intéresse pas. D'autres co-auteurs sont des très bons journalistes politiques, donc ils ont aussi ce pris.
Mais on a vraiment, collectivement, on s'est dit « Ok, on ne fait pas de politique, on va parler des vélos-cargos, on va parler d'effets divers, on va parler des doudounes, etc. » Mais en quoi c'est politique ? Justement, dans les 100 entrées du livre, on a un cahier des charges. Et pour qu'une entrée ait l'honneur de rentrer dans ce livre, elle doit répondre à ce cahier des charges. La première chose qu'on lui demande, c'est d'être intéressante de manière intrinsèque. Vélos-cargos, ça raconte quelque chose de l'évolution du paysage urbain, du recul de la place de la voiture. On a vu encore, il y a deux jours, un cycliste se faire poignarder par un automobiliste à Paris.
Ça raconte quelque chose, y compris sur ce qui nous divise et ce qui nous oppose. Mais on s'est dit, on ne peut pas, ce n'est pas un livre sur les mobilités. Donc, si on met le vélo-cargo dans le livre, c'est qu'il raconte quelque chose de plus que lui-même. C'est qu'il est signifiant, c'est qu'il est pertinent. Pourquoi ? Parce que, justement,
il raconte quelque chose de proprement politique. Alors, avec effectivement des analyses, commençons, et on rentre dans le vif du juillet, avec cette fameuse doudoune, évoquée par Florence en début d'interview. Alors, vous faites une sorte de classement, c'est un peu « dis-moi quelle doudoune tu portes » et je saurais pour qui tu votes. Tout le monde en prend pour son grade. Vous avez la doudoune portée par les agents immobiliers, la doudoune un peu plus fashion pour les modeux, pour les adeptes aussi de ceux qui vont dans des coffee shops. Donc là, en fait, la fonction de la doudoune qu'on porte, on est adepte d'un comportement social, politique. Pourquoi la doudoune ?
Alors, après, je laisserai Raphaël compléter. Il ne faudrait pas prendre ce livre comme on a cartographié le vote des amateurs d'escalade et les préférences des consommateurs de gazeuses. et à la fin, on a l'algorithme, on a l'équation pour gagner l'élection présidentielle. C'est absolument pas ça. Ça intéresserait quelques-uns. Il n'y a pas de raccourci. Ni pour les politiques, ni pour les lecteurs, ni pour les journalistes. Donc, la doudoune. On livre énormément d'exemples. La fameuse doudoune, qui est une de mes entrées préférées. Tout le monde en porte. Les seniors en portent. Les patrons d'hypermarchés, les commerçants en portent. Les membres de conseils d'administration en portent.
Les journalistes en portent assez peu. Ils portent plutôt des surchemises ou peut-être des polaires Patagonia. En tout cas, on s'amuse à travers cet exemple du look. Notre collègue Laureline Dupont fait un très beau pendant féminin à la doudoune qui est le sac Cabaya. Elle explique comment ce sac à dos dans lequel on met son ordinateur portable est devenu, dans le look des villes, un attribut social, culturel. Mais qui raconte également quelque chose de l'évolution de notre mode de vie. La doudoune, c'est aussi le vêtement des gens qui sont mobiles, des gens qui vont de l'avant, des entrepreneurs. Les start-upers adorent porter une petite doudoune.
Ça dit aussi quelque chose de l'élan entrepreneurial, peut-être libéral, des années Macron. Vous voyez comment on va loin avec ce détour pour arriver finalement à quelque chose de proprement politique. Donc la doudoune, le sac à dos, l'eau en bouteille versus l'eau du robinet. Qu'est-ce que vous répondez à ceux qui pourraient dire que vous politisez tout ? Raphaël Yorca.
Je répondrais que la réalité, c'est que la politique se niche dans beaucoup de gestes minuscules. Voilà, c'est ça qui nous a semblé intéressant. En mettant le doigt effectivement sur des pratiques de consommation, mais aussi par exemple en mettant le doigt sur des angles morts du débat public et qui me semblent moi éminemment politiques. Exemple, les arnaques. Nous sommes entrés dans une époque où l'arnaque devient une expérience commune des Français. Il y a eu une sorte d'extension du domaine de l'arnaque. C'est-à-dire que maintenant on peut être arnaqué sur à peu près tout et n'importe quoi. Et une massification.
Il n'y a pas un jour qui passe sans qu'on commente des fuites de données de tel ou tel opérateur public ou privé. Et les chiffres qui remontent de ce type de comportement montrent qu'il y a quelque chose de massif qui émerge et qui pose la question de savoir comment est-ce que le politique, en l'occurrence, peut adresser cette question. Parce qu'on le sait, toutes les études le montrent. Et je pense à une étude du Credoc qui avait été très intéressante. C'est que par exemple les arnaques concernent les gens qui se sentent seuls dans leur vie. Et les différenciels de 20 points entre seuls et ceux qui se sentent seuls et pas seuls pour être victimes d'un acte.
Donc on voit bien, c'est un fait politique. Bon, qui en parle ? Comment l'adresser ? Nous on n'a pas de solution. Nous on pose des problèmes. Et vous parlez des arnaques. Florence évoquait aussi le rapport à l'eau, soit en bouteille ou du robinet, que vous corrélez en quelque sorte au degré de confiance que l'on a en les pouvoirs publics. Ça c'est intéressant. Et ça aussi, ça a un impact politique concret. Ça, c'est l'une des entrées qui cherche à éclairer ce qu'on appelle les signaux forts. Les stats sont dingues. Il y a un Français sur deux qui consomme de l'eau en bouteille tous les jours. Bon, c'est énorme.
Et quand on regarde, la question de savoir c'est comment est-ce que ça se distribue ? Il n'y a rien qui marche. Ce n'est pas les ouvriers, ce n'est pas les cadres, ce n'est pas la répartition géographique. En fait, il y a une grande variable qui discrimine. C'est la question de la confiance dans l'eau du robinet. Et cette question de la confiance du robinet, géographiquement, elle est très inégalement distribuée. C'est-à-dire qu'il y a 79% des habitants du Haut-de-France qui consomment de l'eau tous les jours parce qu'ils n'ont pas confiance dans l'eau du robinet, alors qu'ils sont seulement une trentaine de pourcents en Aquitaine.
Donc, on le voit bien que cette question, elle est politique parce qu'elle vient charrier tout un tas de représentations de « est-ce que l'État vient pourvoir ou non à quelque chose de qualité dans ma vie au quotidien ? » Donc, vous voyez bien, à travers cette question de l'eau en bouteille, l'eau du robinet, il y a quelque chose d'éminemment qui charrie beaucoup de questions.
Alors, il y a un chapitre assez curieux, je dois le dire, dans lequel vous mettez en relation la présence ou non d'un certain nombre d'établissements, d'un bureau de poste, d'une onglerie, d'un acrobranche dans des villes de moins de 1000 habitants. Vous mettez en corrélation cette présence avec le résultat du vote pour le RN aux élections européennes de 2024. Vous notez que les scores du RN sont plus élevés là où il y a des instituts de beauté, onglerie, et plus faible quand il y a un acrobranche ou un bureau de poste. Ça a quel sens, en réalité ? En fait, c'est évidemment des corrélations. C'est-à-dire qu'on ne peut pas établir un lien de cause à effet ?
Non, ce qui est intéressant, c'est à travers cet exemple des ongleries qui sont... Ce n'est pas d'extrême droite, la manucure ? La manucure n'est pas porteuse d'extrême droite, et l'acrobranche, je vous rassure, n'est pas forcément porteur d'un vote de gauche. Ce qu'on a essayé d'expliquer, Gérald André, notre co-auteur en l'occurrence, dans cet article, c'est que quand on regarde les communes qui votent RN, elles ont certaines caractéristiques sociodémographiques, mais plutôt que faire une énième recension de qui sont les gens qui votent RN, on s'est dit que c'est intéressant de regarder le paysage, le paysage culturel et commercial de ces communes. Et qu'est-ce qu'on voit ?
On voit que dans les villes qui sont plutôt en désertification commerciale, il y a peu de commerce, il y a souvent des fast-foods et il y a des ongleries. Dans les villes qui vont bien, notamment les petites communes touristiques, qu'est-ce qu'on a ? On a des équipements, on a de l'acrobranche, et inversement, on a une corrélation amusante entre les terrains de motocross et le vote RN, pas parce que les gens qui font du motocross votent pour le Rassemblement National et adore Jordan Marder, parce qu'en fait, ce sont plutôt des lieux ruraux, ce sont des zones rurales, et donc le vote RN, il monte. C'est une manière vraiment...
Alors là, c'est une entrée très ludique, mais nous, on a aussi une culture journalistique, on aime bien, on écrit de manière courte, ramassée, directe. Le livre est très illustré, on l'a dit, et on aime bien que le lecteur sourit. Il n'est pas dupe, il a bien compris que ce n'est pas l'onglerie qui fait voter RN, mais il comprend ce qu'on veut lui dire.
Sur la question de la France qui a peur, comme dirait l'autre, les voisins vigilants, l'obsession des faits divers, la méfiance entre propriétaires et locataires, ça c'est une ligne de force que l'on retrouve dans votre ouvrage. Qu'est-ce que ce climat anxiogène que vous décrivez, il raconte de la France de 2026, et là encore, si on essaie d'en tirer des conclusions pour l'élection présidentielle, est-ce que vous confirmez dans ce constat une France qui a peur, une défiance entre les individus ? Justement, vous avez cité vos invigilants, et je pense que c'est une entrée qui est très importante parce qu'elle vient corriger des idées reçues.
Moi, j'avais évidemment lu beaucoup d'articles sur le sujet, j'avais été frappé par ce chiffre, il y a un million de voisins vigilants, donc c'est ce dispositif, c'est une sorte de Waze de la sécurité, où tout un chacun dans ses communes peut alerter, etc. Et moi, homme de gauche, avec tous mes prismes et mes biais, je m'étais dit, c'est l'émergence de nouvelles milices, j'avais été très inquiet par ce phénomène, etc. Et en fait, j'ai enquêté, je me suis renseigné, j'ai interviewé des gens, je suis allé sur le terrain, etc. Et en fait, qu'est-ce qu'on constate ? C'est là où l'idée reçue se retourne totalement, c'est qu'il y a seulement 40% des alertes qui concernent la sécurité.
En fait, 60% concernent tout autre chose. Les combriolages sont seulement en quatrième position des alertes postées. De quoi on parle sur voisins vigilants ? Des objets perdus, des personnes égarées, des décharges publiques, etc. Donc, ce qu'on retrouve dans ce que certains ont voulu en faire, une sorte de symbole de la France qui justement s'arme, une sorte de police parallèle, etc. En réalité, qu'est-ce qu'on retrouve ? Du lien. Alors, je ne veux pas paraître notamment béat en disant ça, mais c'est intéressant.
C'est-à-dire qu'y compris dans ce phénomène de voisins vigilants, on retombe sur cette question de la nécessité du lien social, où justement, ça s'implante dans des communes avec des habitats dispersés, où les uns et les autres se connaissent peu, etc. Et donc, en réalité, c'est aussi un phénomène du lien. Donc, vous voyez, même quand on cherche à raconter la peur, on retombe sur peut-être autre chose. C'est tout l'objet de ce livre. Et encore une fois, on ne va pas prêcher une bonne parole et une parole sociale-démocrate, en l'occurrence.
Mais on cherche à montrer que derrière chaque phénomène, en réalité, on peut avoir une pluralité d'interprétations qui ne sont pas forcément celles à lesquelles on s'attendait.
Alors, du côté de ce qui nous lie, vous mettez en avant la quête du bien-être, le développement personnel, la course à pied, les animaux de compagnie. Vous en faites presque un point de ralliement collectif, alors qu'on souligne l'individualisme croissant de notre société. C'est presque un paradoxe. Oui, c'est vrai que quand on met bout à bout le nombre de pratiquants de la course à pied, c'est hallucinant. C'est plus de 10 millions, selon la Fédération de l'athlétisme. Il y aurait 4 millions de finishers, c'est-à-dire des gens qui portent des dossards, qui achètent un dossard pour faire et terminer une compétition de trail ou de course à pied chaque année en France. C'est colossal.
Ça veut dire que cette recherche de bien-être, elle a remplacé quoi ? Elle a remplacé les apéros entre amis, elle a remplacé la pause déjeuner, elle a remplacé des moments parce que cette quête, les gens le disent, les gens qui pratiquent la course à pied, ils veulent avant tout se faire du bien, se sentir bien avec eux-mêmes, être aussi en communauté avec les autres, comparer leurs chronos, mais aussi s'entraîner ensemble. Donc il y a quelque chose de l'ordre du lien.
Si on met bout à bout cette quête de bien-être dans le sport, dans les pratiques physiques, avec par exemple ce que Laureline Dupont-Notre-Cotrice raconte sur les librairies, le fait que dans les librairies, il y a de plus en plus de maîtres linéaires de développement personnel, de moins en moins de philosophies classiques, antiques et de plus en plus de livres qui vous aident à aller mieux. Tout ça, en fait, dit quelque chose de notre recherche. C'est vrai, individualisé, de bien-être. Pourquoi ? Parce qu'aussi les institutions se retirent et les Français cherchent des solutions dans leur quotidien.
En fait, Lyorca ? Oui, sur cette question de... Parce que j'ai bien senti dans votre question, le fait qu'effectivement, il y a cette tension entre individualisme et faire communauté. Il y a une autre entrée qui éclaire un peu ce phénomène-là, qui est celle des séries.
Ah oui, ça c'est passionnant, les séries.
Parce que cette culture Netflix, je le rappelle les chiffres, deux Français sur trois regardent au moins un épisode par semaine. Donc pareil, c'est énorme. C'est une pratique culturelle totalement massifiée. Et la façon dont on l'a beaucoup interrogée, je trouve, ces dernières années, c'est sous l'angle de la fragmentation. On ne regarde plus du tout les mêmes choses.
Bon.
Il y a une autre façon de voir la chose, et en l'occurrence, c'est un sociologue qui s'appelle Hervé Glevarec, qui a montré que certes, on ne regarde pas les mêmes séries, mais elle nous offre une façon commune de voir le monde. C'est-à-dire que c'est un apprentissage collectif à une certaine façon de consommer de la fiction, d'aimer des personnages ambigus, de consommer des intrigues longues, complexes, de vivre le cliffhanger, non pas comme une frustration, mais comme une promesse. Donc tout ça, c'est une nouvelle culture qui émerge, et il y a juste un chiffre qui, moi, m'a sidéré. Quand on regarde le top 3 des séries préférées chez les cadres et les oubliés, ce sont les mêmes.
Ce sont les mêmes. Casa de Papel, Game of Thrones et Breaking Bad. Mais ce qu'il a encore... Non, mais c'est intéressant, vous voyez, c'est par rapport à la question initiale que je vous posais sur l'archipel français et Jérôme Fourquet, l'idée qu'il y a encore, et je fais le lien avec ce que vous évoquiez juste avant, le fait de le sport et le bien-être, ce qui nous lie encore plutôt que ce qui nous divise... Ça existe. En tout cas, ça existe. Il ne s'agit pas de nier les forces de dislocation et de fragmentation qui existent dans cette société. Mais vous voyez bien, l'exemple des séries, on l'a souvent analysé comme une fragmentation.
En réalité, quand on regarde, on retombe aussi sur du commun.
Alors, quand on vous lit, on vous demande si tout ça préfigure, si ce constat nous amène à quelque chose pour 2027, à anticiper peut-être à une tendance, à un résultat d'élection. Vous ouvrez le livre justement sur les ouvrages politiques. Sarkozy, De Villiers, Bardella, Zemmour, ils ont tous vendu entre 70 000 et 225 000 exemplaires de leurs livres, tous édités chez Fayard. Les autres sont loin derrière. C'est vraiment le jour et la nuit en termes de chiffres de vente. Finalement, ça correspond assez bien au sondage. Qu'est-ce que ça nous dit qu'on ne sait pas encore ? Ça raconte quelque chose de plus. On ouvre le livre effectivement avec cette analyse des ventes de livres politiques.
Vous l'avez très bien dit, Nicolas Sarkozy, Jordan Bardella, Philippe De Villiers font de très très bons scores à droite et à l'extrême droite. Quelques auteurs de gauche comme Salomé Sacquet, par exemple, sont capables de faire aussi des cartons. Mais de manière générale, on a découvert deux phénomènes intéressants. Premièrement, les livres de droite, d'extrême droite cartonnent, on ne nous a pas attendus pour le savoir.
Mais on s'est rendu compte que les ouvrages qu'on pourrait qualifier de anti-LFI, qu'ils soient des ouvrages militants ou des ouvrages de journalistes comme La Meute, c'est un très bon livre, mais qui est plutôt lu par des gens qui ne sont pas des électeurs LFI, marchent très bien. Donc la gauche suscite un certain aussi rejet en librairie. Et autre phénomène très intéressant, c'est que grâce aux analyses de chiffres de vente, on a le canal d'achat de livres. On sait s'il est acheté. Librairie, grande surface. Librairie ou grande surface, ça veut dire quoi ? Grande surface, c'est culture AFNAC ou hypermarché.
Et on s'est rendu compte que plus on était à droite et à l'extrême droite, plus le livre était vendu de manière équivalente en librairie et en grande surface, alors que les livres de gauche sont plutôt vendus en librairie indépendante, donc clientèle de centre-ville, donc insularisation aussi de l'électorat. Donc finalement, vous voyez comment ça raconte quelque chose de politique.
Raphaël, l'orca sur les leçons politiques que certains pourront tirer en lisant votre livre, il y a un chapitre passionnant qui concerne ce qui avait été documenté par plusieurs médias, le fameux cas Colombe. Alors, qui est Colombe ? Colombe est cette militante du Rassemblement National, bénévole au Resto du Coeur depuis 30 ans, que l'on voit en larmes à un meeting du Rassemblement National. Et là, certains se sont dit comment une bénévole au Resto du Coeur qui, dans le même temps, vote Rassemblement National, réaction qu'on a vue sur les réseaux sociaux chez certains, ce qui peut apparaître de prime abord par certains comme un paradoxe. Pourquoi est-ce que ce... Que dit ce cas Colombe ?
Ce cas Colombe, il illustre quelque chose de très important, c'est-à-dire qu'il illustre des biais, des impensés dans nos imaginaires politiques qui consisteraient à dire au fond, et si vraiment, j'y vais vraiment rapidement, que la solidarité, ou à l'inverse, la solidarité, c'est quelque chose de spontanément, de gauche, alors que l'extrême droite serait du côté du repli de l'égoïsme, etc. Bon, ça c'est intéressant parce que, et là, je m'appuie sur des études très intéressantes menées par Destin commun, en l'occurrence, qui a cartographié le paysage mental de tout un tas d'électeurs RN et qui montraient bien que les électeurs RN sont sur-engagés dans leur vie locale.
Ils animent des comités de salles des fêtes, des clubs de sport, la question du handicap et des animaux est très importante chez les électeurs RN, donc attention à nos propres biais, à nos propres représentations, et c'est quelque chose qui, la nouvelle question, c'est pas égoïsme versus solidarité, c'est comment se fait-il, effectivement, que ce soit l'ERN qui attire ce type de parti ? Quelles forces politiques ont peut-être abandonné ou du moins délaissé ce combat ?
Je vous laisse le soin peut-être d'en tirer les conclusions et les leçons, moi j'en sais rien, mais en tout cas, je pointe le problème, enfin, en tout cas, la nouvelle question que pose le cas Colomb, c'est pas un paradoxe, mais c'est comment penser, effectivement, que ce parti du Rassemblement national attire des gens qui peuvent être, au plan local, extrêmement investis, engagés, etc. Donc vous voyez, ça encore, c'est une entrée qui cherche à corriger une idée reçue.
Pour finir, comme vous le faites dans votre livre, ce chapitre sur la nostalgie où on s'aperçoit que tout le monde est nostalgique, c'est-à-dire que tous les bords politiques, toutes les générations, y compris la Gen Z, c'est-à-dire que nos enfants sont nostalgiques d'années qu'ils n'ont pas connues. Oui, des années 2000, en fait, ce qui est marrant, c'est que c'est encore une fois une idée reçue qu'on essaie de corriger. Les gens pensent que la nostalgie, c'est un truc de scrogneugneu réac, mais en fait, c'est plus ça.
Certes, il y a ces livres dont on a parlé qui nous replongent dans la France éternelle, dans le Moyen-Âge, mais il y a aussi cette nostalgie des Trente Glorieuses, du plein emploi, de la France industrielle qui va de l'avant. Il y a la nostalgie des années 80 qui est plus pop culturelle qu'économique. Mais il faut s'en inquiéter ou pas ? Alors, déjà, il faut constater que c'est quand même un carton absolu. Les Français sont de toute génération et de tout niveau social très nostalgiques. Ce n'est pas l'apanage
de la droite réactionnaire
ou de l'histoire de droite ? Il y a différentes formes de nostalgie. Il est clair que les choses n'étaient pas meilleures avant pour tout le monde. Une fois qu'on a dit ça, ça dit quand même une panne de projection, une panne d'avenir. Donc, évidemment, l'idée, ce n'est pas de dire aux candidats à la présidentielle « Faites-nous un programme qui nous replonge dans les années 70 », mais c'est finalement qu'est-ce qui peut nous projeter dans un récit qui va aller vers l'avenir dans ce « Nous, les Français » qui sont très majoritairement finalement attirés par le passé ou par l'image qu'ils se font du passé. Voilà, une sorte d'état des lieux à huit mois de l'élection présidentielle.
Marcel, merci à tous les deux d'avoir été au micro de France Inter ce matin. Et j'ai oublié citer aussi notre illustrateur et directeur artistique Fabrice Haïs. Et donc, nous, les Français, c'est malin, c'est passionnant et on rit. Et ça apprend à penser
contre soi-même. C'est toujours utile en année présidentielle.
Merci à tous les deux l'Arbitre Presse à suivre.