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Podcast / conversationyoutube.com· 26 juillet 2022 21 minAutoproduitFond programmatiqueImmigration & asileInstitutions & électionsSolidarités & famille

Immigration : une histoire invisible dans les noms de rue | Pascal Blanchard | TEDxPanthéonAssas

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    « La France a une très longue histoire migratoire, plus de deux siècles, a une très longue histoire coloniale, a aussi une très longue histoire en lien avec l’histoire de l’esclavage. »
  • 6:34non_speechChiffre
    « 2% des noms de nos rues, de nos places et de nos bâtiments publics sont directement liés à l’histoire migratoire, coloniale ou ultramarine française. »
  • 12:59non_speechChiffre
    « Il fallait qu’il y ait 90 % du conseil scientifique qui valide un nom. »

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Locuteur

Transcription: Elisabeth Buffard Relecteur: eric vautier La France est un pays de diversité. Et vous le savez. Et pourtant, cette diversité, elle est peu visible dans nos rues. Elle est peu visible dans nos récits publics. Il y a une sorte de décalage entre ce qu’est notre histoire et la manière dont on parle de l’histoire dans le présent. Si on s'attache à l'espace public, ce n'est pas secondaire. Les rues qu’on traverse, les places qu’on découvre, les noms des bâtiments publics, à la fois, on les regarde sans les voir et en même temps, ils nous parlent de comment la France se regarde. Donc l'espace public, ce n'est pas neutre.

Sinon, quand on veut changer le nom d’une rue, les gens ne se battraient pas autant pour le conserver. Donc, regarder l’histoire de la France et sa diversité à l’aune de l’espace public tel qu’il l’est aujourd’hui en France, c’est s’interroger pourquoi, alors que la France a une très longue histoire migratoire, plus de deux siècles, a une très longue histoire coloniale, a aussi une très longue histoire en lien avec l’histoire de l’esclavage. La France a aussi des régions ultramarines qui lui permettent de se constituer à travers des identités très diverses.

Tellement diverses que nous aurions tous du mal ici à citer toutes ces terres où la France a été un jour, au long de ces quatre siècles et demi d’histoire coloniale et ultramarine. Cette diversité est totalement présente dans nos récits. Si nous avions ensemble ouvert un manuel scolaire des années 30 ou 40, nous aurions découvert que l’histoire coloniale occupait près de 50 % des manuels d’histoire et de géographie. Donc, ce récit a été présent dans nos récits collectifs. Nous le savons aussi, quand nous nous regardons le matin dans un miroir, nous voulons quelque part que ce miroir reflète qui nous sommes. L’espace public, c’est ça.

Pour ceux qui se déplacent dans cet espace public, il faut qu’à un moment, ils aient le sentiment qu’il leur ressemble. Alors, bien sûr, pas eux en termes d’individu. Tout le monde sait très bien qu’on attend de ne plus être sur cette Terre pour voir son nom apparaître sur une plaque de rue. Ce n’est pas de l’égocentrisme, mais c’est de voir dans l’espace public des noms qui nous ressemblent, du moins qui parlent un peu de nous, du moins qui parlent un peu de nos aïeux, du moins qui parlent un peu, bien souvent, de ceux qui sont venus peut-être du même pays que ses grands-parents ou ses arrière-grands-parents.

Et donc, voir ces noms sur des bâtiments, sur des noms de rues, c’est d’une certaine manière se sentir reconnu, légitime, dans le pays où on est né. Et s’il y a un moment un décalage entre cette attente, cette envie, ce désir et cet espace public à travers les noms qui résonnent, eh bien, vous créez quelque part une forme d’illégitimité dans l’espace dans lequel on vit.

Et pour tous les autres -- ceux qui ne sont pas directement liés à ces récits venus du lointain -- vous rendez tout autant illégitimes dans le présent ceux qui auraient des parents, des grands-parents, des arrière-grands-parents, voire beaucoup plus pour les terres ultramarines, qui auraient vécu ce récit français sans apparaître dans ce même espace public. Alors, nous le savons, l’espace public est aussi la manière de raconter l’histoire pour ceux qui veulent la raconter d’une certaine manière.

Et vous le savez toutes, mesdames, ici, que s’il y a peu de femmes dans l’espace public et dans les noms de rues, c’est bien souvent parce que ce sont des hommes qui ont décidé qui devait apparaître dans l’espace public. Depuis, il y a un changement. On prend conscience que les femmes ont fait partie de l’histoire, tout autant que les hommes. Donc, l’espace public prend conscience de cette réalité historique et petit à petit, trop lentement, change, dans beaucoup de municipalités, en changeant les noms, justement sur les bâtiments et dans les rues.

Mais l’histoire coloniale, l’histoire de l’immigration, comme l’histoire des terres ultramarines ou l’histoire de l’esclavage, n’est pas une histoire simple. Elle fait débat. Elle fait débat pour faire émerger des héros qui, justement, hier, au moment où ils ont vécu ou quelques décennies après leur présence sur le sol de France, n’ont pas été reconnus par ceux qui ont justement choisi les monuments, les bâtiments et les rues. Conclusion : la nouvelle génération aujourd’hui regarde nos rues et nos espaces et veut déboulonner.

Elle ne veut pas simplement déboulonner ceux qui choquent, ceux qui la dérangent, ceux qui la perturbent, ceux qu’elle ne considère pas comme des héros, ceux qu’elle regarde avec un regard étrange quand on leur dit, par rapport à l’histoire coloniale ou l’histoire de l’esclavage, qu’ils ont été reconnus à une époque. Ils ne sont pas simplement en train de nous dire, en France comme ailleurs, que ces statues leur posent problème. Ils nous disent aussi qu’à côté, il n’y a pas de contre-héros, d’autres héros qui rééquilibreraient l’espace public. Vous pouvez accepter de temps en temps d’avoir un héros à côté de vous qui appartient à d’autres.

Mais vous avez besoin aussi, de temps en temps, d’avoir des héros qui vous parlent. Donc pour un historien, il est inconcevable de déboulonner les statues, ça fait partie de l’ordre du patrimoine. Pour autant, l’historien, en analyste, peut comprendre pourquoi certains veulent déboulonner. Il nous faut passer en fait une sorte de message extrêmement simple : vous ne pouvez pas nous demander d’être légitimes dans l’espace public si ce même espace public ne parle jamais de héros que l’on a envie, avec vous, de commémorer, ou du moins que vos héros, ceux d’hier, puissent être associés à des héros d’aujourd’hui. Et ils n'ont pas tort quand on regarde les noms de nos espaces publics.

Et quand on regarde la faible place de noms qui ont un lien avec cette histoire migratoire, avec cette histoire coloniale, avec ces outremers. Certes, vous avez les De Gaulle, les Victor Hugo, les Pasteur qui sont incontournables dans notre récit national et qui occupent les premières places. Vous avez un Zola à la 11e place quand vous comptez toutes les rues, les places, les artères et les avenues de France, 11e place. Par chance, il avait un père né en Italie. Et puis vous continuez à gratter un peu l’histoire et bien sûr, vous trouvez Marie Curie - d’ailleurs très souvent Pierre et Marie Curie, rarement Marie Curie.

Quand vous avez Marie Curie, vous avez rarement son nom de jeune fille venue de Pologne. Conclusion : la plupart des gens qui voient Marie Curie ne savent pas qu’elle est aussi liée à l’histoire du récit migratoire. Et puis vous grattez un peu et vous trouvez Jacques Brel. OK, j’adore Jacques Brel. En plus, je lui ressemble un peu, alors je le prends presque comme un hommage. Et puis vous continuez à gratter, vous avez Camus. Et puis après, il faut aller très loin, très, très loin, pour commencer à avoir Dumas, 113e place. Et puis, plus vous avancez, vous espérez en trouver beaucoup, certes un peu oubliés, mais venant dans les 200, 300, 400e place. Non !

2% des noms de nos rues, de nos places et de nos bâtiments publics sont directement liés à l’histoire migratoire, coloniale ou ultramarine française. Pourquoi je dis française ? Parce que des élus de ce pays, depuis longtemps, ont pris conscience de cette problématique et se sont dit : « Il faut que je mette de la diversité dans mon espace public. » Superbe idée. Et que font-ils généralement ? Est-ce qu’ils vont piocher dans les livres d’histoire ? Est-ce qu’ils vont regarder dans notre récit national ? Est-ce qu’ils vont chercher ces héros qui ont contribué à la grandeur de la France, qu'elle soit culturelle, intellectuelle, militaire, sportive, dans tous les domaines ? Non.

Ils nomment un pont Mandela, une place publique Martin Luther King. Je n'ai rien contre Mandela et Martin Luther King. Ils ne sont pas de l’histoire de France, mais ils ne font pas débat quand ils sont choisis, ils évitent une réflexion sur quelle place donner à ceux venus de l’ailleurs dans le grand récit français. Et c’est une manière de contourner, en fait, la manière de réfléchir à cette question et la manière d’aller piocher, creuser, travailler notre histoire pour sortir en fait des héros ou des héroïnes qui ont été oubliés par le temps. Vous pourriez me dire : « Ils n’existent peut-être pas ! » Ce que beaucoup d’élus m’ont dit à une époque : « Nous ne sommes pas historiens.

Ce n’est pas à nous d’aller gratter l’histoire pour les trouver. Quand on regarde autour de nous, on a beaucoup de mal à trouver en fin de compte des héros qui vont répondre aux attentes multiples et des fois très différentes dans un conseil municipal ou une localité. » Ils ont raison. Un élu n'est pas un historien. Ce n’est pas à lui d’aller gratter l’histoire pour trouver des noms et les exhumer, les proposer. C’est en regardant tous ces éléments-là et en posant une question extrêmement simple aux maires il y a quelque temps qu’on a découvert qu’il fallait à la fois répondre à leur attente et faire œuvre de méthodologie. Répondre à leur attente, c’est quoi ?

C’est une équipe municipale, qui veut renvoyer sur son territoire cette plus grande diversité, qui se pose la question de comment choisir. Donc, il faut une énorme potentialité pour puiser des fiches, simples, avec des héros connus, peu connus, totalement inconnus, pour pouvoir les proposer et en débattre. Et puis, à côté, il faut aussi trouver la manière, du lien, car vous le savez, sur un territoire, il faut toujours un lien avec le local, pour ce héros, même de passage, pour qu’il renvoie à un imaginaire de l’endroit, de la ville, de la région, du territoire ou du département.

Quand vous faites cette double adéquation, d’un seul coup, vous montrez qu’il y a une palette et une diversité de héros incroyables, tout simplement qu’ils ont été oubliés. Et puis, vous devez expliquer aussi quelque chose qui est fondamental en pédagogie, pourquoi ils ont été oubliés. C’est parce que leur histoire, au moment où elle a marqué le temps, n’a pas imprimé la mémoire collective. Elle n’a pas tout simplement trouvé sa place parce que nous n’avons pas été chercher ces héros en pensant qu’ils allaient remplir une fonction pour 10 ans, 20 ans, 30 ans ou 40 ans plus tard.

À aucun moment, ceux qui ont vécu ce temps de la commémoration avant nous n'ont imaginé que les générations futures auraient besoin de héros qui leur ressemblent. Et en plus, ils ne faisaient pas partie de ce qu’on pourrait appeler des Français d’ici. Ils étaient certes venus ici, mais ils n’étaient pas encore d’ici. Nous étions dans des histoires complexes. La reconnaissance de ceux qui sont venus avec l’immigration est arrivée très tardivement. Ils étaient au fond des mines, ils n’étaient pas forcément des travailleurs qu’on voyait. Ils étaient ceux qu'on oubliait. Ceux de l’histoire coloniale étaient aussi très lointains. Et cette histoire, on a voulu tourner une page il y a 60 ans.

Cette page, on a pensé l’avoir tournée définitivement. Sauf que les petits-enfants de ceux qui étaient du temps de la colonisation vivent ici aujourd'hui. Et puis, on n'a pas pensé que ces terres lointaines ultramarines avaient besoin, dans l’espace hexagonal, d’une reconnaissance et d’une visibilité. En gros, on les a oubliés. Et donc il y a un travail de reconnaissance, de connaissance, à faire. Et c’est dans ce contexte-là que, il y a maintenant plus d’un an et demi, le Président de la République et la ministre de la Ville, Nadia Hai, nous ont demandé, au sein d’un conseil scientifique comment on fait. Comment on fait pour répondre à l’attente des élus de manière concrète et simple.

D’abord, la méthode, elle ne change pas du plus vieux métier du monde de l’historien : faire des biographies ; c’est le travail le plus banal pour un historien. Une biographie, c’est raconter sur, quelque part, une page, le destin incroyable d’un individu.

Deuxième idée : trouver une très large capacité de profils qui pouvaient répondre à des attentes extrêmement diverses, par les profils sociologiques, par les époques depuis la Révolution française, par les métiers qu’ils avaient occupés, aussi par leur place dans le récit national, aussi dans la capacité de résonner sur les jeunes générations comme sur les aînés, diverses aussi dans la surprise d’avoir des profils qui d’un seul coup, venaient nous raconter autrement l’histoire de France.

Ce travail a été mené pendant quelques mois avec un conseil scientifique de 18 personnes venant d’horizons très différents, aussi bien Leila Slimani que Rachel Kahn, aussi bien des intellectuels que des gens de musées, aussi bien des spécialistes de l’histoire militaire que de celle du sport, et qui, avec 40 historiens à leurs côtés, sont partis de 3000 noms, pour en choisir 318. 318 noms qui étaient capables, sur 230 ans d’histoire de répondre à toutes les questions que pouvait se poser un élu en territoire. A-t-il vécu dans ma région ? Son parcours est-il exceptionnel ? Est-ce qu’il a un lien avec l’histoire des mines dans notre région ?

Avec l’histoire militaire, quand je suis dans l’Est ? C’était fondamental, parce qu’il ne fallait pas qu’il y ait cette obligation d'en choisir un sur 318, mais de pouvoir proposer aux administrés comme aux membres d’un conseil municipal, une liste de noms suffisamment vaste. C’est intéressant de voir que quand on a dû choisir — on a dû choisir puisque nous étions 18 dans ce conseil scientifique, avec un principe démocratique simple, il fallait qu’il y ait 90 % du conseil scientifique qui valide un nom. Je vous passerais les détails de 3000 à 318, pourquoi certains sont restés, d’autres pas, le principe de la démocratie et au final d’avoir une sorte de cartographie autre de la France.

Il y a des noms que vous connaissez. Vous connaissez tous Picasso à qui on a refusé la nationalité française. Aucune surprise. Mais si je vous parle de Do-Hûu Vi. Qui connaît Do-Hûu Vi ? Qui a appris à l’école l’histoire de cet aviateur vietnamien de la Première Guerre mondiale qui se battait dans des avions français ? Qui se rappelle le nom du premier président du conseil municipal de Paris qui venait de Cuba, Heredia, et fut aussi ministre de la République, qui inventa les bibliothèques municipales, et qui, dans le même temps, fut un grand député anti-boulangiste. Il était noir et maire de cette ville.

Cette histoire, elle nous renvoie sur des destins dont on se pose même la question aujourd’hui pourquoi ils ont pu être oubliés. Ils ont pu être oubliés parce que cette histoire fait encore question, parce que la France n’est pas l’Amérique. Quand vous parlez du récit français, les gens ne pensent pas que l’immigration est un élément majeur de notre histoire commune, alors qu’aux États-Unis, c’est le cas. Quand vous êtes en Angleterre et parlez de l’histoire impériale pour tout Britannique, l’histoire impériale fait partie de l’histoire anglaise. Nous, avons du mal et voulons tourner une page. Quand on parle des récits ultramarins, les outremers sont toujours très loin.

Comme s’ils ne faisaient pas partie du récit, que le récit se limitait à l’Hexagone. Tout le travail qui est à faire est d’emmener maintenant ces noms et de les accompagner parce que c’est un travail foncier qui est d’une banalité absolue. Sauf quand vous commencez à discuter avec les gens pour changer un nom de rue. Et c’est là où on dit aux maires : « Ne changez pas les noms. Sinon, tout le monde va penser que vous changez un nom pour un autre nom. » Ce n’est pas ça, écrire l’histoire. Il y a de la place pour les noms de tous dans le récit français. Au contraire, une nouvelle rue, une station de tramway, un bâtiment public qui vient de se créer.

Il faut plutôt créer du plus que de vouloir remplacer. Et je conseille toujours aux élus d'arriver à créer du nouveau. Comme quoi notre environnement est tout à fait capable de digérer une histoire, même si elle semble vaste. Il n’y a rien à retirer de notre histoire. Il n'y a rien à enlever dans l'histoire. Il faut justement conserver ces récits qui vont venir, tel un mille-feuilles, se superposer aux récits anciens. de ce recueil et de son aventure depuis un an, qui a fait beaucoup d’inaugurations et beaucoup de voyages en France, est née aussi une exposition.

À la fin de l’année dernière, le Musée de l’Homme a commencé à réfléchir à cette idée de passer du recueil de ces 318 fiches bibliographiques à une exposition grand public pour faire vivre en fin de compte ces destins incroyables. Et avec cette idée lumineuse, mais un peu rapide, il fallait qu’elle soit inaugurée le jour où en ce lieu rentrait Joséphine Baker, qui était bien sûr une des 318 personnalités du recueil. Et cette exposition, elle a d’un seul coup donné vie à quelque chose qui pouvait être un peu abstrait pour le grand public.

D’un seul coup, raconter l’histoire de France en douze périodes, avec ses 318 personnages, nous permet de raconter non pas une autre histoire de France, mais d’illustrer ce même récit différemment avec des héros comme Do Hûu Vi ou comme El Ouafi, champion olympique pour la France en 1928 à Amsterdam, coureur de marathon, travailleur chez Renault, franco-algérien. Ils rentraient naturellement dans le Panthéon, dans nos panthéons du récit collectif, sans rien changer du fil conducteur du récit national. Et puis on s’est rendu compte que cette exposition au Musée de l’Homme, il fallait aller plus loin.

Elle s’est clôturée le 14 février dernier et depuis, elle s’est transformée en plusieurs expos itinérantes qui partent sur les territoires. Pourquoi ? Parce qu’on se rend compte qu’il faut aussi faire un travail, au-delà du travail de reconnaissance, un travail de connaissance. Il faut montrer, il faut même des fois prouver. Le travail de l’historien n’est pas simplement de dire : « J’ai trouvé, venez voir. » Nous devons aller devant les populations et raconter ces récits, raconter les El Ouafi, raconter le destin de Nakache, ce nageur venu d’Algérie dont toute la famille a été déportée, juif, et qui continuera pourtant après-guerre à nager pour la France.

Il faut raconter ces destins incroyables de ces soldats de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale venus des quatre coins du monde, qui ont défendu ce pays. Pourquoi faut-il raconter ces récits ? Parce que ceux qui sont les descendants directs ou imaginaires de ces personnes trouvent d’un seul coup des héros dans ce récit qui leur donnent une légitimité sur cette terre de France et que pour tous les autres, d’un seul coup, notre récit, sa force, sa grandeur, sa beauté même, se raconte aussi avec cette diversité de héros. Beaucoup me disent des fois : « Oui, mais l’immigration de tel ou tel pays est arrivée tardivement.

» Un jour, nous avons, avec quelques collègues, écrit un livre sur l’émigration arabo-orientale en France : 13 siècles. Un jour, nous avons écrit un autre livre sur les migrations afro-antillaises en France : quatre siècles. Ce sont des histoires longues. Elles peinent tout simplement à rentrer dans notre panthéon commun. Elles peinent tout simplement aujourd’hui à exister dans le visible. Et le premier endroit de ce visible, c'est nos rues. Travailler les rues, ce n'est pas juste simplement changer une plaque.

Ça ne changera d’ailleurs pas le destin de tout le monde, d’avoir changé un nom de rue, Ça change peut-être le destin un jour, tout simplement, d’une jeune fille ou d’un jeune garçon qui se penchera vers ses parents et qui dira : « Mais papa, maman, c’est qui El Ouafi ? » Le fait que les parents aillent peut-être devoir gratter sur leur portable pour avoir la réponse, c’est aussi ça, faire de l’histoire. C’est d’un seul coup replacer chacun de ses personnages dans un récit collectif pour que, dans 20 ou 30 ans, ce que je vous raconte là soit d’une banalité absolue et que plus personne ne se pose la question, pourquoi sa salle de yoga s’appelle El Ouafi ?

Pourquoi le stade de foot s’appelle Raoul Diagne, le premier joueur noir en équipe de France. Pourquoi aussi, d’un seul coup, en traversant une avenue ou une rue, il découvrira des noms qui n’étaient pas peut-être dans les manuels scolaires de ses parents, mais qui le deviendront naturellement parce qu’ils seront rentrés dans l’espace du commun. Ce que je dis est une banalité pour les écrivains qui déjà aujourd’hui travaillent sur ces enjeux. Je l’ai dit, je citais Leila Slimani. J'aurais pu aussi citer Alain Mabanckou ou David Diop et beaucoup d'autres. Beaucoup de cinéastes s’emparent maintenant de ces récits et en font des destins incroyables.

Un de nos héros est devenu un film de fiction, Adiba. L’espace muséal commence à intégrer ces récits. Vous avez une splendide exposition en ce moment à Marseille sur Abd el-Kader. Rachid Taha est actuellement au Musée des Arts et Métiers. Allez voir l’exposition « Picasso l’Étranger ». Ce temps est celui aussi du changement. Et c'est bien. Il est temps que les générations actuelles réclament une histoire qui ressemble tout simplement à la France, car nos murs, nos plaques de rues et nos statues ne sont qu’un pâle reflet de la grandeur et de l’histoire de ce pays.

À nous d’en prendre conscience, à nous d’être suffisamment demandeurs pour que nos élus, demain, à côté des Mandela et des Martin Luther King, écrivent d’autres noms qui permettront aux générations futures de vivre ensemble.

20:52
Non speech

(Applaudissements)