🔴 EN DIRECT | Discours de Mathilde Panot sur la motion de rejet de la réforme des retraites
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Merci Madame la Présidente. Monsieur le Ministre, collègues, pourquoi avons-nous été élus ? Nous examinons une réforme des retraites haïe par 80% des Français, 93% des actifs. Tous les syndicats sont contre. Près de 3 millions de personnes ont défilé dans les rues, mais vous souhaitez passer en force. Pourquoi avons-nous été élus ? Pas pour brutaliser le peuple, Monsieur le Ministre. Pas pour lui dire, comme Monsieur Véran, que 700 000 personnes ou 1,3 million de personnes dans la rue, ça ne change pas les choses pour nous. Pas pour lui dire, comme Madame Borne, que le recul de l'âge de départ à 64 ans n'est pas négociable quand le texte n'a pas été transmis à l'Assemblée.
Pas pour s'entendre dire que nous serions dans le déni, que nous voudrions bordéliser le pays quand vous êtes les seuls responsables du désordre. A vrai dire, Monsieur le Ministre Dussopt, écouter vos mensonges devrait relever d'un critère de pénibilité. Pourquoi avons-nous été élus ? Pas pour discuter en 9 jours seulement de la vie actuelle et future de millions de Français. Avec cet article 47.1, vous détournez la Constitution, vous piétinez la démocratie parlementaire. Ce sera 50 jours de débat en tout, avec la possibilité d'utiliser le 49.3 ou d'adopter le texte sans vote et par ordonnance.
Comment ne pas être saisi d'un vertige alors qu'en deux semaines vous vous en êtes pris à tous les fondements de notre démocratie ? La dizaine de 49.3 n'était qu'un échauffement. A présent, les mobilisations, le travail parlementaire, les oppositions, tout y passe, y compris le droit de grève que vous envisagez d'encadrer. Collègues, pourquoi avons-nous été élus ? Les Français ont plus de discernement que vous. Ils ont une idée précise de ce qui est bon pour tous. Magie de la Macronie qui décrète ce qui est bon pour le peuple sans lui, pour son bien, contre son intérêt. Ne vous réclamez pas de la majorité quand vous passez en force contre elle.
Vous n'êtes à cet instant pas les représentants du peuple, mais d'une petite case de ministres hallucinés par leur propre idéologie. Et, comme en 2020, vous voudriez nous dicter comment nous opposer à votre réforme. Il ne faudrait pas faire trop d'amendements, pas trop parler en commission. En bref, il faudrait jouer les oppositions commodes, sympathiques, responsables, c'est-à-dire vous laisser tranquillement examiner un texte dont personne ne veut. Sachez une chose, nous ne vous laisserons jamais tranquilles. Alors, dans cet hémicycle, vous avez vos chouchous. Votre opposition de confort s'appelle le Rassemblement National.
Ils ont déposé 219 petits amendements, soit moins que Renaissance qui en a déposé 433. L'opposition qui ne s'oppose pas, rien d'étonnant puisque Marine Le Pen défend la retraite de 62 à 67 ans. Pourquoi avons-nous été élus ? Les Français assistent aujourd'hui au délabrement d'un régime. La monarchie constitutionnelle veut qu'un homme tout seul condamne un peuple tout entier à deux enfermes. Votre obstination est telle que court une rumeur de dissolution. Notre groupe parlementaire vous le dit, nous y sommes prêts. Le peuple, en toutes circonstances, est le seul souverain dont nous reconnaissons l'autorité.
Et si le gouvernement ne veut pas retirer son projet, le peuple devra retirer ce gouvernement. Monsieur le ministre, nous ne sommes pas les lieutenants d'un clan. Nous devons notre place ici à tous ceux qui ont placé leurs espoirs en nous. C'est par le peuple et par lui seul que nous avons été élus. Alors, pour une fois, Mme Aurore Berger a raison quand elle dit, on ne peut pas avoir une poignée de personnes qui génèrent une pagaille pour des millions de Français. Monsieur le ministre, dans quelle autre démocratie un gouvernement minoritaire impose un texte honi par le peuple et par les syndicats ? Ou avez-vous vu une chose pareille ? Toutefois, vous avez été efficace.
Notre groupe parlementaire salue votre performance et votre appui dans cette bataille. Plus vous parlez, plus vous gonflez les rangs des opposants à votre réforme. En deux semaines, plus 12 points d'opposants dans les sondages. En une semaine, plus un million de personnes dans la rue. Vous avez le don de faire l'unanimité contre vous. A vrai dire, vous vous êtes souvent égarés dans vos arguments. On ne sait plus trop si c'est une réforme de progrès, d'équilibre et de justice, ou une réforme injuste mais nécessaire. Mme Borne parle de désinformation, tandis que M. Riester, acculé, s'aventure à dire la vérité.
Oui, cette réforme pénalisera les femmes, c'est-à-dire accessoirement la moitié de la population du pays. A vous entendre, sans cette réforme, il s'abattra sur la France une pluie de sauterelles et l'univers implosera sous le poids du gigantesque déficit. Vous voilà un petit oracle de l'effondrement à la limite du complotisme. Dommage ! Les dépenses ne dérapent pas, nous dit le Conseil d'orientation des retraites. Vous versez des lames de crocodile sur un déficit hypothétique de 12 milliards dans quelques années, mais pas sur les 160 milliards de déficit commercial réel cette année. Votre argument massue ressemble à un pistolet à eau.
Trois actifs pour un retraité en 1970 contre 1,7 actifs pour un retraité aujourd'hui. Oubliant qu'un actif est trois fois plus productif qu'il y a 50 ans et que l'unique question, la seule qui vaille, est de savoir où ces gains de productivité se sont égarés. Pour qui, collègues, Monsieur le Ministre, avons-nous été élus ? Entre l'ego du Président Emmanuel Macron et l'intérêt général, il faut choisir. En réalité, vous n'êtes pas au service du peuple, mais en mission de sauvetage de l'autorité du chef, en dépit de tout. Monsieur le Ministre, c'est vous qui avez besoin de pédagogie.
Vous annoncez cette réforme le jour où l'on apprend que 80 milliards ont été versés aux actionnaires par le CAC 40. Vous l'annoncez alors que notre pays sort d'une crise sanitaire, dont les premiers, et souvent les premières de corvée, seront les premières persécutées par votre réforme. Vous l'annoncez alors que les Français sont étranglés par la vie chère. Ils peinent à payer l'essence, leurs factures de gaz, d'électricité. Ils paient leurs pattes 10% plus cher qu'il y a un an. Vous l'annoncez alors que les artisans sont abandonnés, les jeunes précarisés, nos compatriotes ultramarins méprisés. Notre pays compte toujours 10 millions de pauvres, 4,1 millions de personnes mal logées.
Contrairement à ce que laisse croire votre epatouillage, le chômage ne baisse pas. Vous radiez simplement plus de chômeurs. Soyons clairs, cette réforme n'est ni faite ni à faire, mais c'est dans une période de chaos que vous aggravez le chaos. Et tout cela pour quelques milliards d'économies. Les adeptes du sérieux budgétaire se gardent de dire que 12 milliards, c'est 65 fois moins le montant des aides aux grandes entreprises que vous arrosez chaque année sans contrepartie. Et vous perdrez aussitôt 10 milliards en dépenses d'invalidité, de RSA ou d'indemnité chômage avec cette réforme. Vous la faites au prix d'une immense souffrance et du dégoût démocratique généralisé.
Pour qui avez-vous été élu ? Vous osez, Monsieur le Ministre, nous parler de société de l'effort, alors que l'effort pèse toujours sur les mêmes. Quels efforts avez-vous demandé à ceux qui en ont les moyens ? Quels efforts après la suppression de l'ISF, la flat tax, la baisse de l'impôt sur les sociétés, la désertion de la lutte contre la fraude fiscale ? De quels efforts parlez-vous quand les actionnaires perçoivent 80 milliards d'euros en dormant ? De quels efforts parlez-vous quand la fortune des milliardaires provint à 80% de l'héritage, c'est-à-dire qu'ils ne se sont donnés que le mal de naître ? Dites la vérité, dans ce pays, les riches sont des assistés et vous êtes leur commis.
Alors vous gesticulez, vous vous dandinez, vos répondeurs automatiques répètent partout les mêmes éléments de langage. Pour nous, il faudrait parler de travail, mais pas de salaire, car cela n'a rien à voir avec les retraites. Il faudrait parler de travail, mais pas des conditions de travail, car on s'éloigne du sujet. Et s'il vous plaît, ne dites pas pénibilité, mais usure professionnelle, car le banquier de l'Elysée, après avoir supprimé quatre critères de pénibilité, n'aime toujours pas ce mot qui donne l'impression que le travail serait pénible.
En toute hypothèse, la pénibilité n'existe plus grâce aux genouillères et aux exosquelettes, comme nous l'ont dit vos plus grandes lumières macronistes. Vous ne chérinez avec la valeur travail, la valeur travail, la valeur travail. Il vous reste à comprendre que la valeur travail n'existe pas. Elle n'existe pas si vous ne donnez au travail aucune valeur. Ceux qui existent et dont vous êtes les artisans, ce sont des conditions de travail dégradées, des gens qui les subissent dans leur corps et pour des bas salaires.
Ce sont celles des caissières qui soulèvent l'équivalent d'une tonne de marchandises par jour, de ces employés dont un quart sont déjà en incapacité la première année de leur retraite, de ces infirmières qui parcourent chaque jour 12 kilomètres. Ceux qui existent, ce sont des services publics qui tiennent à ce jour grâce à la seule volonté de leurs agents. Dans les hôpitaux, les écoles, les administrations, les méthodes de management ont fait perdre le sens du métier à tant de gens qui étaient pourtant attachés. Depuis la pandémie, on compte trois fois plus de burn-out. Les gens qui ont défilé dans la rue veulent être mieux payés, mieux considérés.
Non, vous ne défendez pas la valeur travail, vous défendez la valeur servitude. Et lorsque vous passez en force, vous êtes presque fiers de vous, les soi-disant grands réformateurs. Mais contre qui le faites-vous en réalité ? Contre Djamila, accompagnante d'élèves en situation de handicap qui cumule 3 emplois et vit avec 1050 euros par mois. Contre Alain, qui va devoir aligner 9 mois de plus comme cariste pour atteindre sa retraite. Vous passez en force contre Patricia, poissonnière depuis 40 ans dans le Morbihan, qui se lève à 1h30 du matin tous les jours, a vendu son commerce et va devenir à 60 ans chauffeur de car avant de pouvoir partir à la retraite.
Son mari, marin pêcheur puis poissonnier, attendra la retraite sans décote en devenant à 64 ans Un peu de silence s'il vous plaît. Agent d'entretien. Sans parler de ces dizaines de milliers de morts avant la retraite que vous faites le choix d'ignorer. C'est contre eux que vous passez en force. Faible avec les forts, fort avec les faibles. Quel courage, quelle audace ! Monsieur le Ministre, vous voulez plus de cotisations ? Augmenter les salaires. Réaliser l'égalité professionnelle entre les femmes et les hommes. Augmenter le taux d'emploi des seniors. Déjeler le point d'indice des fonctionnaires. Cesser de supprimer des postes dans nos services publics.
Créer les emplois de la bifurcation écologique. Lutter contre le chômage et non plus contre les chômeurs. Les réponses au péril imaginaire des retraites se trouvent dans le travail. Au fond, que les Français travaillent mieux ou qu'ils travaillent tous, a peu d'importance pour vous. Vous voulez seulement qu'ils engraissent le capital plus longtemps. Monsieur le Ministre, ce n'est pas le capital qui nous a élus. Collègues de tous bords, écoutez ceci. Au début du siècle dernier, on comptait 3 000 heures de travail dans l'année. Il en a fallu 1 500 en fin de siècle pour produire 50 fois plus.
Le sens de l'histoire, c'est d'avoir augmenté la quantité de richesses produites tout en diminuant le temps de travail. Les gains de productivité ne doivent pas être captés par quelques-uns, mais servir à libérer du temps pour toutes et tous. La retraite est un choix de société. Non, il n'y a aucun impératif à une réforme archaïque et productiviste. Il n'y a aucune nécessité à persister dans l'irresponsabilité écologique. La crise climatique exige de transformer profondément nos modes de production et de consommation. Il ne s'agit pas de produire plus quitte à produire n'importe quoi, d'encourager la société du tout jetable et du grand gaspillage.
20% de la nourriture produite chaque année est déjà jetée à la poubelle, tandis que 8 millions de Français vont à l'aide alimentaire. Il nous faut produire autrement. Nous représentons ici les héritiers de la civilisation du temps libéré, de ses luttes acharnées pour le droit du peuple à disposer librement de son temps, à organiser sa vie hors du temps contraint du travail. Au fond, la diminution du temps de travail, c'est simplement la diminution du temps contraint. C'est l'augmentation du temps libre, ce temps que l'on maîtrise, loin de coïncider avec le temps où l'on ne fait rien. En Macronie, seul le travail salarié, c'est-à-dire celui qui produit de la valeur marchande, est légitime.
Le temps durant lequel s'exerce la solidarité nationale serait à bannir. Monsieur le ministre, essayez de voir par-delà l'étableur Excel. Est-ce qu'un retraité ne travaille plus ou travaille-t-il autrement ? Aujourd'hui, 33% des maires des petites communes et 50% des communes rurales sont des retraités. 40% des présidents d'associations sont des retraités. Chaque semaine, ils effectuent 23 millions d'heures de garde des petits-enfants. Est-ce que tout cela n'est pas socialement utile ? Votre réforme est une attaque en règle contre le progrès humain.
Priver les travailleurs de deux ans de repos implique en creux de marchandiser dans l'économie des services qui étaient pris en charge jusqu'à là par les liens sociaux. On va rémunérer quelqu'un pour garder les enfants, les emmener à la crèche ou pour garder ou prendre soin de nos aînés. C'est toute la cohésion intergénérationnelle que vous menacez dans ce projet. Monsieur le ministre, Pour vous, le progrès économique entraîne le progrès social. Il faut des bons résultats financiers, de bonnes marges, de grands dividendes. Pour nous, c'est l'inverse. Il faut commencer par le progrès social. C'est celui à partir duquel découlent tous les autres.
Monsieur le ministre, votre jusqu'au boutisme a quelque chose de forcené. Vous parricadiez toutes les issues et espérez solder le bras de fer dans l'hémicycle. Mais ces murs ne sont pas assez épais pour vous protéger de la colère qui s'élève au dehors. Ils le seront encore le 11 février. Avec cette motion de rejet, nous vous donnons l'occasion d'arrêter le chaos délibéré. Collègues, la question qui nous est posée, le vote ne fera pas plus de vous un insoumis qu'un membre de l'ANUPES, mais un 100 à 64 ans d'Emmanuel Macron, ainsi des Français, que nous avons reçu de lui. Je vous remercie.
Mathilde Panot