Le discours d'Emmanuel Macron pour l'inauguration de la Cité internationale de la langue française
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« C'était en mars 2017, au cours d'une campagne présidentielle. »
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« 23 000 m2, 265 000 ardoises, des milliers de pierres de taille aux mains de plusieurs dizaines d'entreprises, 600 compagnons coiffés d'une verrière unique en son genre. »
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« Les clauses d'insertion sociale ont permis de recruter 150 salariés locaux et de réaliser plus de 90 000 heures d'insertion. »
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« Vous avez exploité le meilleur du numérique et de l'immersif, remonté le temps, collecté nos expressions et régionalismes. »
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« Plus de 320 millions de femmes et d'hommes l'ont en partage. »
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« Notre dictionnaire des francophones, lancé depuis deux ans, a déjà 600 000 entrées et peut tutoyer le million. »
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« la défense en 2018 du droit d'auteur et des droits voisins que nous avons européanisé »
- 44:30PrésentateurFait
« permettant pas simplement de défendre celles et ceux qui créent en langue française, mais obligeant les plateformes à produire en français »
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« Elle a aujourd'hui un biais formidable. Elle est anglo-saxonne. »
- 45:22PrésentateurFait
« nous avons raison de défendre le droit d'auteur dans l'intelligence artificielle »
- 46:38PrésentateurFait
« celle qui a permis le dépôt légal »
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« ouvrir une bibliothèque le soir, le samedi après-midi, même le dimanche »
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« je souhaite aujourd'hui confier une mission toute particulière à Kamel Daoud »
- 54:21PrésentateurFait
« le but du français doit être de continuer de se répandre et d'être compris »
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« Notre audiovisuel extérieur public joue ce rôle passant du français à OUSSA ou à tant d'autres langues sur le continent africain »
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Madame la secrétaire générale de l'Organisation internationale de la francophonie, Mesdames et Messieurs les ministres, Monsieur le préfet, Monsieur le Président du Conseil économique, social et environnemental, Mesdames et Messieurs les députés, Mesdames et Messieurs les sénateurs, Monsieur le Président du Conseil régional des Hauts-de-France, Monsieur le Président du Conseil départemental de l'Aisne, Monsieur le maire, Mesdames et Messieurs les élus, Monsieur le secrétaire perpétuel, Mesdames et Messieurs les académiciens, Mesdames et Messieurs les ambassadeurs, Mesdames et Messieurs en vos grades et qualités, chers amis, je dois dire que j'ai longtemps attendu ce moment et que je suis très heureux d'être parmi vous.
J'aurais voulu convoquer tous les auteurs qui ont changé ma vie et dont le simple nom évoque pour moi tant de souvenirs. Beaucoup de nos plus grands auteurs qu'on retrouve au détour d'une pléiade ou ceux qui forgent notre panthéon plus intime. Il y a nombre d'odeurs, de couleurs, de goûts, d'expériences que j'ai sans doute vécues dans la littérature française avant même de les connaître, que notre langue m'a fait percevoir avant même de les vivre. Mais si je suis là devant vous, c'est peut-être pour tâcher de répondre à trois questions simples. La première, pourquoi dans ce lieu et ce château aujourd'hui faire une cité internationale de la langue française ?
La deuxième, c'est en quelques mots essayer de dire ce que sera cette cité. Et puis, le troisième, plus difficile encore, est d'essayer de dire ce que la langue française a d'essentiel pour nous tous et toutes aujourd'hui. Nous retrouver ici, dans ce beau département de l'Aisne, dans ce valois aux confins de l'Aisne et de l'Oise, pour un enfant de la Picardie comme moi, est une expérience que je n'aurais pas imaginée. Elle a pour racine un moment, il y a presque sept ans. C'était en mars 2017, au cours d'une campagne présidentielle. Certains m'accompagnaient, Jacques Craballe, qui s'en souvient sans doute, et quelques autres.
Nous descendions à la place du docteur Mouffier, face à la statue d'Alexandre Dumas. Première expérience en arrivant dans cette ville. Dumas est né ici. Par les hasards de l'histoire et des aventures familiales, comme vous le savez, son père général d'Empire à la retraite, qui était lui-même le fils d'un marquis parti à Saint-Domingue et d'une esclave noire, était insolent, indiscipliné. Il avait fini ses jours, avec peu de fortune, dans la famille de sa femme. Alexandre Dumas, oui, né ici, avec beaucoup de fierté, lui-même revendiqué d'être né à deux pas de la Ferté-Milon, où Racine avait vu le jour, et de Château-Thierry, où La Fontaine avait grandi.
La langue française est là partout déjà. Dans ce pays, dans ce lieu, derrière cette statue, dans ce pays de Valois que j'évoquais, qui est au fond, au coeur d'une carte du tendre de la vie politique et littéraire française, nos rois, j'y reviendrai, y ont vécu, chassés, parfois décidés, et ces paysages ont été au coeur à la fois des auteurs que je viens de citer, de Racine à La Fontaine, Nerval y fût tant inspiré, Claudel, là aussi, partagea une partie de son imaginaire et de sa vie. Et donc, oui, le Valois n'est pas un lieu comme les autres, épicentre politique et littéraire. Et puis, en parcourant quelques mètres, nous sommes arrivés devant ce château.
Il était, en mars 2017, totalement fermé à la ville, on s'en souvient. Claque-muré, et poussant la porte, on rentrait dans cette cour qui était totalement délabrée. On ne pouvait pas rentrer. Il menaçait de s'effondrer. Patrimoine en péril. Et je prenais alors, le soir même à Reims, l'engagement de pouvoir raviver ce lieu, de lui redonner sa force, sa beauté, d'y retrouver l'histoire. Alors, ce lieu, ce château fait partie des quelques-uns qui ont été en effet, si je puis m'exprimer ainsi, réinventés par François 1er.
En effet, François 1er, sortant de sa captivité, revient en France et décide, avec plusieurs grands architectes de l'époque, au début des années 1530, de créer ou de réinventer plusieurs de nos lieux, donnant d'ailleurs à l'architecture renaissante française ses heures de gloire. Villers-Côteret, Fontainebleau, quasiment cousin de ce château, Saint-Germain-en-Laye, le Louvre dans sa nouvelle figure. Et donc, ici même, dans ce qu'il appelait lui-même mon plaisir, les travaux sont lancés au début des années 1530 et ce lieu deviendra un lieu de chasse régulière, de séjour régulier et de gouvernement.
Et donc, en effet, dans ce lieu où, imaginez, une seule seconde, Rabelais, Clément Marot, sont venus passer des séjours, François 1er vient chasser et gouverne. Henri II l'adore. Or, Molière, dit-on, y donne, certains y ont fait référence, Molière y donne Tartuffe pour Louis XIV. Puis, au moment de l'an II, cela devient une caserne pour soldats et le consul Bonaparte décide d'en faire un asile pour les mendiants. Puis, à travers les âges, ce lieu devient hospice, commandant tour durant la Deuxième Guerre mondiale, puis redevient un lieu de solidarité pour les sans-abri âgés durant plusieurs décennies, avant de tomber progressivement à l'abandon.
Et l'abandon fut complet en 2014, même si une partie du bâtiment fut abandonnée bien des années plus tôt. Ce lieu, vous l'avez compris, à travers l'histoire, ne méritait qu'une chose, c'était d'être ranimé. Il est au coeur de ce pays de Valois que j'évoquais, de cette forêt de Retz, qui était, elle aussi, un bijou du patrimoine naturel. Il nous fallait donc restaurer ce trésor de notre patrimoine et, en quelque sorte, en le restaurant, lui redonnant sa vocation. Or, celle-ci, sa voix, au sens propre du terme, est notre langue. Toujours, comme dans ce pays, au croisement de l'aventure littéraire et politique.
Car, si en effet, François 1er a pris cette décision architecturale, il a ici aussi pris un acte éminemment important, cette ordonnance d'août 1539. L'un des textes juridiques les plus anciens que l'on retrouve dans les collections et dans le parcours ici décidé, l'un des textes juridiques les plus anciens en vigueur en France. Et François 1er décide ainsi d'imposer que tous les actes du Royaume fussent désormais prononcés, enregistrés, délivrés, je cite l'ordonnance, aux partis en langage maternel français et non autrement, c'est-à-dire non plus en latin.
Savoir si cette expression de langage maternel français désigné le français uniquement ou englober d'autres langues maternelles de la France d'alors est un débat de spécialistes dans lequel je ne me hasarderai pas. Mais le français devient alors par cette ordonnance la langue de nos lois, de nos textes, la langue de la justice et elle devient alors symboliquement et réellement ouverte à la compréhension de tous et non plus réservée simplement aux clercs et aux lettrés. Égalité, règles communes.
Dix ans plus tard, dix ans à peine, Joachim Dubélé, dans sa défense et illustration de la langue française, allait mener le combat, mais allait mener le combat, si je puis dire, au contact, au réel, en expliquant que cette langue n'était pas la langue des barbares et qu'elle avait quelques mérites, y compris par rapport au grec et au latin, conduisant à nouveau une de ses aventures entre les anciens et les modernes, c'est ça l'aventure de la langue française et elle fut toujours animée par ces tensions. Et durant cinq siècles, le français s'est imposé progressivement.
Langue du royaume, langue forgeant la nation, puis langue de la république, jusqu'à sa consécration en 1992 dans notre Constitution, puis la loi, cher Jacques Toubon, qui allait en défendre l'importance dans nos textes et usages. Aussi, faire revivre ce lieu devait nous conduire, comme par une évidence, à en faire un lieu dédié aux Français, à notre langue et à l'aventure de celle-ci. En fidélité à l'ordonnance de 1539 et à ce valois si essentiel dans notre littérature et en nous embarquant jusqu'aujourd'hui à travers l'histoire et les continents pour le faire vivre.
Maintenant, que sera ce lieu, cette cité internationale de la langue française que vous allez pouvoir découvrir dans quelques instants ? A partir de 2017 a commencé un chantier inédit. 23 000 m2, 265 000 ardoises, des milliers de pierres de taille aux mains de plusieurs dizaines d'entreprises, 600 compagnons coiffés d'une verrière unique en son genre. Ce projet a été voulu comme exemplaire. Exemplaire par son efficacité et sa durabilité, comme on dit, preuve aussi que les délais courts ne détournent pas du temps long. Les clauses d'insertion sociale ont permis de recruter 150 salariés locaux et de réaliser plus de 90 000 heures d'insertion.
Exemplaire aussi dans sa volonté d'être au service des Cotrésiens. Que cela reste leur diamant dans la forêt, pour reprendre les mots de l'une d'entre vous, celui qui a toujours veillé sur les promenades, les pique-niques et les premières romances qu'abritait son parc. Jusqu'ici, il est veillé derrière des grands murs, comme je le disais, ils vous sont désormais ouverts. C'est un lieu aussi unique car jamais une institution n'avait été consacrée à l'histoire de notre langue. Aucun projet culturel porté par un président de cette ampleur n'avait encore été implanté en dehors de Paris. Et jamais de tels investissements n'avaient bénéficié en matière de culture au département de l'Aisne.
C'est bien une cité et non pas un musée car le parcours permanent s'enrichit de lieux de vie, de rencontres, de loisirs et de savoirs où se tiendront des formations, des ateliers, des résidences d'Arctique, des chercheurs, un auditorium, un laboratoire de technologie linguistique. Chacun doit s'y sentir chez lui. Ceci a été possible et je veux en remercier les principaux artisans parce qu'il y a eu une alliance extraordinaire de beaucoup de forces.
D'abord, l'ensemble des équipes du ministère de la Culture, Madame la Ministre, et je veux remercier vos prédécesseurs, l'ensemble de vos équipes, vous-même, remercier tout particulièrement également l'équipe du Centre des monuments nationaux sous la houlette d'abord de Philippe Bélaval puis de Marie Lavandier et l'ensemble de leurs équipes.
Paul Rondin, Xavier Bailly, Xavier Nort, commissaire principal du parcours, Barbara Cassin, Zeph Gourarière, Hassan Kassi-Kouyaté, les co-commissaires, messieurs du cinétique qui y a joué un rôle aussi important, tant d'autres en lien avec le ministère de la Culture, l'Organisation internationale de la francophonie, main dans la main avec beaucoup de ceux que j'évoquais, Olivier Vets, architecte en chef des monuments historiques, l'agence Projectile qui a aménagé, conçu la scénographie et la signalétique aux côtés de beaucoup d'entreprises partenaires. Mais également, les élus du territoire, M. le maire, M. le président de la communauté de communes, cher M.
de Montesquieu, qui avait porté le projet dès le début, M. le président, cher Nicolas Fricoteau, pour le département, M. le président de la région, cher Xavier Bertan et cher François de Coster, votre vice-président en charge de la culture, le service de l'Etat, le préfet de l'Aisne et le comité de pilotage, tous les élus du territoire et cher Jacques Krabal, en évoquant le rôle important que vous avez joué dès le début, ont été associés, ont pensé ce lieu et vont continuer de le penser car ça n'est qu'un début.
La forêt qui est là a abrité à coup sûr l'imaginaire des aventures des trois mousquetaires et de Loupiac à Maastricht, ce lieu est aussi sur la dorsale des aventures de Dumas et de ses épopées françaises. Rien n'aurait été possible aussi sans la participation de tous les opérateurs de l'Organisation internationale de la francophonie, chère Louise. Le soutien humain et financier de partenaires généreux du monde entier, au premier rang desquels le gouvernement du Québec, qui ont montré combien le français était un bien commun. Ensemble, vous avez façonné une prouesse architecturale, muséale, pédagogique que nous allons continuer de faire grandir, surtout de faire vivre.
Vous avez exploité le meilleur du numérique et de l'immersif, remonté le temps, collecté nos expressions et régionalismes, adapté votre discours à tous les publics, rendu palpable l'immatériel, mis des mots sur ce qui échappe aux mots, justement une langue, son histoire, sa spécificité, ses paradoxes. Et ce lieu sera évidemment en lien avec tous ceux de la région, avec tous les autres lieux, d'ailleurs, de Château-Thierry que j'évoquais tout à l'heure, Pierrefonds, Compiègne.
Il y a justement cette carte complète, et je ne suis pas ici exhaustif, de toute la région pour faire ce chemin culturel, mais aussi la Bibliothèque nationale, l'imprimerie nationale, le Centre national du livre et tant d'autres qui auront à faire vivre et rayonner ce qui est autour de notre langue et sans laquelle elle n'est rien. Et donc, vous l'avez compris, ce projet est à la fois un projet patrimonial qui permet de faire revivre cette façade royale, l'escalier du roi et de la reine, la chapelle, de manière magnifique, et donc ces trésors de notre architecture renaissante française, réinventer la cour du jeu de paume, inonder de mots.
Ce sera un lieu de culture, culture vivante, musée, odyssée et donc cité à travers laquelle nous irons de mot en mot, de livre en livre, interactive, immersive, salle de spectacle également qui permettra ici de partager l'expérience de la langue comme vous l'avez à l'instant vécu avec plusieurs de nos actrices et acteurs. Ce sera un lieu pour les enseignants et leurs élèves pour venir apprendre, découvrir, étudier la langue française, pour venir se former également aux Français, à la littérature.
Un lieu pour les traducteurs, un lieu pour les artistes, j'y reviendrai tout à l'heure, et donc lieu de spectacle ouvert à la ville, à la région, et de ce soir, un spectacle sera ici offert, mais je sais que cela n'a pas attendu l'ouverture officielle et que vous avez depuis plusieurs mois ici même déjà commencé à créer et à faire vivre le lieu. voilà répondu rapidement à la deuxième question. Maintenant, pourquoi, dans un moment aussi difficile, grave, lourd, pour la nation et pour le monde, pourquoi venir parler de la langue française et pourquoi est-ce si important ?
J'entendais les voix qui s'élevaient pour dire que c'est bien le moment, d'autres pour dire que ce n'est pas le bon projet, il ne fallait pas faire ceci, il ne fallait pas faire cela. Le projet de tartuffe, justement, disaient les uns, la langue ne se met pas dans un musée, ça tombe bien, c'est une cité, elle est ouverte. La langue est toujours un objet de controverse et qu'il y ait des débats passionnés sur la langue française est un signe de bonne santé. Peu de pays ont des débats aussi passionnés sur leur langue. Merci de le permettre. Les uns disent, il y a des boudris à l'Académie. La crème de la crème est là. Non. C'est important, pourquoi ?
Je le dirai au fond de manière simple pour deux raisons. Parce que la langue française bâtit l'unité de la nation et parce que la langue française est une langue de liberté et d'universalisme. Et ces deux raisons, dans le moment que nous vivons, suffisent à justifier l'importance de ce projet et du moment que nous partageons. Notre unité, d'abord. À un moment où les divisions reviennent, les haines ressurgissent, où on voudrait renvoyer les communautés dos à dos, les religions, les origines. La langue française est un ciment. C'est un ciment. Et elle explique très bien notre rapport tout à la fois à la nation et à la République. Elle est ce qui nous forge.
Choisissez-la, adoptez-la, vous en êtes. Nous sommes un pays qui a adopté tant et tant d'écrivains, qui n'étaient pas nés dans cette langue, mais l'ont fait vivre. Mais surtout, nous sommes un pays qui s'est unifié par la langue. C'est le coeur même du choix politique fait par François 1er en 1539. Face à tous ces royaumes et ces duchés, unifier la langue dans ses textes administratifs, c'était, en quelque sorte, lutter contre toutes les forces centrifuges, tous les irrédentismes, et tous ceux et ceux qui voulaient bousculer le royaume. Et à chaque moment important, la langue a joué ce rôle.
L'Académie française, à cet égard, et je salue les immortels, monsieur le secrétaire perpétuel, mesdames et messieurs les académiciens, est un travail tout à la fois de normalisation, d'uniformisation, pour être sûr que les beaux mots sont là, face à toutes ces langues vernaculaires, à ces divisions, à ces incompréhensions, mais elle est un travail façonnant l'unité du royaume et la nation. L'abbé Grégoire n'a pas une autre volonté au moment de la Révolution française.
Et au moment où le maître étalon est décidé, la langue française, avec sa force unificatrice, normalisatrice, dirait certains, est là pour bâtir, dans un moment si difficile pour le pays, où tout menacé de s'effondrer, d'éclater, l'unité au coeur de la Révolution et de la République naissante. Et lorsque la Troisième République, après le coup de la défaite de 1870, cherche à consolider le pays, que fait-elle ? La langue, encore. La première mission demandée à nos enseignants, c'est la langue française. L'apprendre, la transmettre.
Là où, et Genevoix le dit admirablement, quand il parle de nos soldats dans la guerre de 14-18, il y avait encore beaucoup de nos poilus qui ne parlaient pas la même langue. Ne nous trompons pas. Mais durant ces décennies, le français fut cette langue qui continuait à unifier. Travail sans fin, d'unité de la nation, de normalisation, volonté au fond, d'avoir cette langue une, forte, tenue, qui permettait de tenir ce faisant le pays en lui-même. Alors, pour autant, est-elle si simple, si unificatrice, si unilatérale ou uniforme ? Pas une seule seconde. Ductile et rigoureuse, souple et ordonnée, elle est figée et mouvante, centralisée et décentrée, métisse et unifiée.
Les oxymores manquent pour décrire les contrastes de cette langue qui rétive à toute étiquette. On a souvent tenté de définir le génie de la langue française par la clarté, la précision. Un des fondements de ce travail de l'Académie, c'est la langue de Racine. Mais Rabelais, Malarmé, et tant d'autres. On l'a cherché dans la concision, mais Proust, Huissement, et tant d'autres. Dans la raison, mais Ionesco, Queneau, les Oulipos, et tant d'autres. Peut-être faut-il renoncer à cerner ce génie singulier et accepter qu'il s'agisse de génie pluriel, aussi nombreux qu'il y eut de talents pour se l'approprier et la faire leur.
Accepter que la langue de Corneille soit aussi celle de Césaire, celle de Beauvoir, de Baudelaire, des surréalistes et du slam. Celle de tous les écoliers, en tout cas grands ou petits, qui ont un jour inscrit « cahiers de français » avec application « en tête d'une page vierge ». Comme de tous ceux qui ont cueilli au détour de l'existence, un Français buissonnier. Tous ceux qui l'ont reçu et tous ceux qui l'ont choisi. La langue française nous rassemble dans notre unité et notre diversité.
À travers les voyelles ouvertes des Parisiens, les inflexions chantantes des Outre-mer, les A du Nord qui s'arrondissent en haut, les R rocailleux de l'Est, les E muets du Sud qui se font sonores et solaires, la langue se colore aussi de nos climats, des régions, des humeurs, des traditions. Ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, mais une et indivisible. Comme la République, comme notre peuple, comme son socle de valeurs. Une, car unique, car unie, mais non pas excluante. Elle a vécu avec tant de langues vernaculaires, de patois, d'argot.
Surtout, elle peut, elle doit cohabiter harmonieusement avec nos 72 langues régionales, dont le breton, le basque, le béarné, le gascon, le provençal, tous les occitans, le catalan, le corse, les parlés romans ou créoles, les langues canaque, polynésiennes. Un Français peut parfaitement se réclamer de plusieurs appartenances linguistiques. Chacun a le droit de connaître, parler, transmettre ça ou ses langues, et c'est un droit non négociable. Toutes les langues sont égales du point de vue de la dignité.
C'est pourquoi je veux que nos langues régionales soient encore mieux enseignées et préservées, qu'elles trouvent leur place dans l'espace public en un juste équilibre entre leur rôle d'ancrage de langue régionale et le rôle essentiel de cohésion de la langue nationale. Chez tout être humain, écrit Amine Malouf, existe ce besoin d'une langue identitaire. Chacun de nous a besoin de ce lien puissant et rassurant. Mais il faut entendre dans ce mot d'identité, surtout chez vous, non pas une identité contre une identité meurtrière, mais une identité avec, qui ajoute, qui grandit, qui multiplie. Et là est précisément la force du français.
Nous avons besoin de toutes ces langues et d'une langue qui soit la même, de Lille à Nouméa, de Marseille à Pointe-à-Pitre, pour nous sentir appartenir à la même entité nationale en nos différences. Nous avons besoin du français pour former la France. Elle est sa langue, le riche lègue indivis, déposé dans son oreille, ses livres, ses lois, par des générations. Il y aura toujours de multiples langues dans la République et une langue de la République. L'un des traits les plus marquants dans l'histoire de la France et justement peut-être.
Ce travail puissant et permanent consacré par notre nation à sa propre formation, quête d'elle-même, par elle-même, à travers les mains de ceux qui l'habitent et qui la font. Et c'est pourquoi, dans quelques mois, quand la nouvelle édition de l'Académie française sortira, ce sera un moment solennel et important, car c'est un moment de reconnaissance dans notre langue de mots qui sont là. et c'est la continuation de la forge de notre nation.
Et c'est pour cela aussi qu'il faut permettre à cette langue de vivre, de s'inspirer des autres, de voler des mots, y compris à l'autre bout du monde, et j'y reviendrai tout à l'heure, de continuer à inventer, mais d'en garder aussi les fondements, les socles de sa grammaire, la force de sa syntaxe et de ne pas céder aux airs du temps. Dans cette langue, le masculin fait le neutre. On n'a pas besoin d'y rajouter des points au milieu des mots ou des tirets ou des choses pour la rendre visite. La France est une oeuvre née de volonté, volonté plurielle, contrastée, contraire parfois, bouillonnant dans le grand creuset tricolore.
On y lit tous ces tiraillements, ceux d'un peuple à la forge de sa nation. L'unité, donc. C'est important, la langue. Et c'est important parce que chercher ce qui nous divise le plus, les malentendus, ce qui fait que on peut parfois aller jusqu'au pire, monter jusqu'aux plus grandes tensions, c'est quand la langue fait défaut, lorsque les malentendus naissent et que les quiproquos deviennent des sujets de conflit, et plus encore, lorsqu'on considère que la langue n'est plus l'expression des désaccords et que la violence peut se substituer, la langue est un trésor d'unité, surtout en France, à commencer par la France.
La deuxième raison, je l'évoquais, c'est que le français est la langue de l'universalité, de la liberté. Et dans le moment que nous vivons, c'est sans doute plus qu'utile de le rappeler. L'accent immortel de la langue française, sa vibration la plus intime, c'est sans doute la révolte de la pensée face à l'arbitraire, l'effort d'une sensibilité vers l'idéal. C'est d'avoir été la langue du doute cartésien, de la déclaration des droits de l'homme et du citoyen, de j'accuse, d'avoir forgé le traité sur la tolérance et le dernier jour d'un condamné.
Et il lui restera toujours quelque chose dans son architecture, comme une facilité à offrir ses résonances à la veuve, l'orphelin et l'opprimé, une invitation à prêter ses échos au champ universel de la liberté. En disant cela, il ne faut pas avoir une seule seconde d'angélisme. La propagation du français dans nos régions comme à travers le monde, dans nos colonies, s'est faite aussi par la contrainte. Son sacre s'est aussi fait contre ses valeurs. Mais la grande force de ceux auxquels on a imposé cette langue, ce fut d'adopter ses valeurs et de les y réinsuffler.
Ce fut souvent de prendre à leur compte la langue des dominateurs et la dominer à leur tour en la possédant et la retourner en outil d'émancipation. c'est la métaphore de Toussaint Louverture. C'est lui le plus beau rapport à la langue et à la République. Enfant de la colonisation et de l'esclavage émancipé par la République qui se retourne contre l'Empire quand il veut revenir sur la colonisation. Lui, qui reste fidèle à la vraie promesse de la France et de la République. Il est la métaphore de ce chemin de la langue de la colonisation à la décolonisation car en choisissant pour l'angle de leur création artistique le français, ils abolissaient et continuent d'abolir le rapport subi.
Ils la noblissaient, ils retournaient l'humiliation en fierté. C'est par Senghor, par Césaire, par Kateb Yacine, Mariam Abba, Marise Condé, tant d'autres qu'a été fondée la possibilité morale de dissocier l'opprobre des colonies et la beauté du français. La langue française, cet outil merveilleux dans les décombres de la colonisation, ces mots sont de Senghor. Et d'ailleurs, tous les grands discours de décolonisation n'ont-ils pas été pensés, écrits et dits en français ? Et la francophonie ne fut-elle pas cette organisation inédite, défendant une langue culturelle ? La paix, la liberté, la démocratie et ses valeurs voulies par des présidents qui n'étaient pas français.
Bourguiba, Senghor, Yoris, Yannouk, aventure d'émancipation par le français. La plus vaste capitale francophone du monde aujourd'hui, celle où le français compte le plus grand nombre de locuteurs, n'est pas Paris, mais Kinshasa. Oui, le français nous élargit aux dimensions de l'histoire et aux dimensions du monde. Il n'appartient pas au seul français. Notre langue compte plus de locuteurs en dehors qu'en dedans de nos frontières. Plus de 320 millions de femmes et d'hommes l'ont en partage.
Dans des dizaines et des dizaines de pays, sur cinq continents, du Vanuatu à l'Acadie, des bords de la Loire au fleuve Congo jusqu'au Mississippi, tant d'autres prononcent sans le savoir des mots enchassés dans leur langue natale, des éclats de cette langue française qui a donné 5 000 mots au turc, 30 000 mots à l'anglais. Quel plus bel hommage à cette force toujours ardente de la langue française que l'élection, il y a quelques semaines, du premier secrétaire perpétuel de l'Académie française qui ne soit pas né en France.
La langue française est cette langue qu'on peut apprendre à 4 ans comme Hélène Carrère d'Ankos ou Amine Malouf ou même à 20 ans passés comme François Scheng et cependant trouver en elle l'hospitalité toutes portes ouvertes jusque dans ses plus hauts cénacles. Langue qui raisonnait dans toutes les cours d'Europe comme l'ambassadrice d'une diplomatie des mœurs et de l'esprit et dont Pushkin et Tolstoun émaillent chaque page. Langue élue entre toutes par l'irlandais Beckett ou le japonais Akira Mizubayashi pour leur œuvre, pour écrire, pour créer. Langue refuge choisie par Julia Kristeva ou Milan Kundera pour échapper à l'étau de fer qui broyait leur pays.
Langue havre, langue vivier qui servira toujours de passeport et de signe de ralliement à ceux qui se réclament d'une certaine communauté de valeurs et d'arts de vivre. Il semble y avoir un pouvoir d'affranchissement propre à cette langue. Oui. L'universalité, notre plus belle aspiration, souvent notre plus beau titre, disait Paul Valéry. Et il ajoutait, observer ce paradoxe, avoir pour spécialité le sens de l'universel. Oui, la langue française est la langue de l'universalité des alliances qui ont fondé notre intelligence, celle du cœur et de la raison, de la mesure et de la grandeur. Oui, la langue française est depuis toujours la langue des minorités partout à travers le monde.
La langue de ces minorités dans l'Orient c'est toujours la langue française parce qu'elle est celle de la liberté, celle qui refuse le dos à dos, la séparation des identités. C'est pourquoi parler français à Téhéran, Damas, au Caire, à Beyrouth ou à Alexandrie s'était parlé en femmes et en hommes libres. Et c'est toujours le cas. C'est refuser l'incompréhension. Et c'est cela ce que le français a toujours à dire au monde aujourd'hui, là où on voudrait continuer de refermer, de replier derrière les religions ou entre l'opposition entre un Occident et un Sud qu'on dit maintenant mondial de refuser la coexistence pacifique.
La langue française est la plus belle détermination que cette division ne vale rien. Elle en est la preuve. Elle est une volonté. C'est pourquoi Villers-Cotterêts en sera désormais un des centres à partir d'aujourd'hui. et plus particulièrement, madame la secrétaire générale, à l'automne 2024 comme le cœur battant du sommet international de la francophonie. La francophonie que nous défendons, la voilà.
Elle est celle qui ouvre des portes aux étudiants du nouveau campus franco-sénégalais depuis 2018, celle qui a développé, à travers le réseau des alliances françaises, des lieux d'échange, de création, de rencontres, riches de 829 implantations qui en font le plus grand réseau culturel international du monde, celle qui finance par 350 millions d'euros chaque année des systèmes éducatifs des pays francophones sur d'autres continents, celle qui a ouvert depuis mars 2018 72 nouveaux établissements français à l'étranger, changeant le quotidien de 40 000 élèves supplémentaires dont les deux tiers sont étrangers, celle qui ne cesse d'irriguer le français, d'alimenter les échanges de tous les horizons de l'Asie au Caraïbe.
Celle qui invente, ironise, façonne, s'amuse avec une fécondité à nous faire pâlir nous autres métropolitains. Tout le monde ne connaîtra pas ici le mot ziboulateur, même si les élèves ici présents tout à l'heure nous l'ont chanté, ou tatawiné, ou camemberté, mots qui sont inscrits en bonne place sur la verrière de la cour du jeu de paume derrière moi et dont la signification pourrait vous surprendre, mais je ne veux ici rien vous divulgacher pour employer une autre belle invention québécoise. Notre dictionnaire des francophones, lancé depuis deux ans, a déjà 600 000 entrées et peut tutoyer le million.
Les rencontres alternées des premiers ministres québécois et français ne cessent de porter leurs fruits, les médias, plateformes en ligne, la bibliothèque numérique francophone émerge, touchant un public immense et je pourrais énumérer longtemps tous les salons, labels, l'état généraux du livre francophone, université d'été et d'hiver, expositions qui fleurissent à travers le monde. La francophonie, c'est cela, un lieu de célébration, d'invention, de création qui rassemble les forces vives autour du dynamisme créatif, culturel, économique aussi de notre francophonie et cette vitalité économique et entrepreneuriale sera au cœur aussi de ce prochain sommet.
Chers Présidents, merci pour votre engagement, nous le savons, car c'est aussi une langue qui permet de commercer, d'échanger à travers le monde et cette puissance permet aussi à des générations de se laisser convaincre, de la rejoindre et de véhiculer d'un continent l'autre tel ou tel mot. Ne le voyons-nous pas ici même, dans cette cité, à travers nos paquebots et portes-conteneurs. Voilà l'importance du français comme part d'universalité et de liberté. Et voilà l'importance de notre francophonie.
Alors, c'est pour cela, et je terminerai par cette dernière remarque que seront tout particulièrement honorées dans ces lieux cinq figures essentielles pour poursuivre ce grand travail d'unité et d'universalité de la langue française. Les professeurs, les écrivains et créateurs, les comédiens, les bibliothécaires et les traducteurs. Ces figures essentielles ce sont toutes celles et ceux qui transmettent et font vivre le français dans cette pulsation constante qui fait que le français, comme toute langue, se transmet par ses règles, son carcan, dirait certains, mais la sédimentation de tout ce qui nous a précédés et se libère, se crée, se réinvente.
Nos professeurs seront ici chez eux et je leur dis à nouveau toute ma confiance car oui, une langue se transmet, s'apprend, son orthographe, sa grammaire, sa syntaxe, car c'est apprendre un commun. En le disant ici, j'ai évidemment une pensée pour M. Bernard et tous ses collègues de français. Ce professeur est mort, assassiné lâchement parce qu'il allait protéger mais il enseignait depuis des décennies le français et la littérature. Et dans cette belle région qui est la nôtre, à Arras, je suis sûr qu'il avait lui aussi fait découvrir tant de ses mots et de ses pièces de littérature à ses élèves. Je pense avec lui à tous les M.
Germains de la Terre auxquels Albert Camus rendait hommage de manière si bouleversante et au fond, à travers eux, à tous ceux qui transmettent l'enthousiasme de notre langue. Aux Bernard Pivot et à leur lecture, aux Éric Orsena et à leur grammaire et chanson douce, aux Alain Rey et à leurs formidables dictionnaires qui sont des voyages uniques, aux Clos d'Agege et à leurs odyssées entre les langues si savantes. Tous ceux-là ont changé la vie du jeune amiennois que j'étais. Ils m'ont ouvert des continents par des mots et avec mes enseignants m'ont permis de découvrir qu'on est libre dans cette langue parce qu'on peut y voir et comprendre le monde.
Alors, je veux qu'ici, les professeurs avec leur classe puissent venir découvrir des mots, que les professeurs puissent venir se former car la France est une puissance éducative et que l'ensemble des professeurs français et de toute la francophonie puissent venir y apprendre les fondamentaux de ce qu'est la transmission du français, de l'importance, en effet, de notre orthographe, de l'importance de la dictée comme façon de transmettre notre langue.
Elle est essentielle à tous les âges, de l'importance de la lecture à voix haute pour porter la langue française, la prononcer, permettre à des élèves de sortir de la timidité, montrer qu'une langue, ce sont ses sonorités, apprendre à la dire, à la porter, car la lecture à voix haute change tout. Elle apprend un rythme, elle permet de s'exprimer, elle donne confiance. Apprendre, se faisant, les concours d'éloquence et continuer de lutter contre l'illettrisme à tous les âges, qui est la pire des barrières, car c'est celle dont on n'ose pas parler. Un illettré, une illettrée ne se voit pas et n'ose le dire. Mais ce sont des murs qui vous empêchent d'accéder au commun de la nation du pays.
C'est pourquoi les professeurs, là aussi, à tous les âges, ont un rôle indispensable à jouer. Ce lieu sera un lieu pour eux épicentre de tout ce travail que nous voulons continuer au coeur de l'éducation nationale, au coeur aussi de notre enseignement supérieur et du réseau que nous voulons avec l'AEFE et tous nos enseignants à travers le monde que nous avons profondément transformés et qui nous avons redonné de l'ambition avec, comme je le disais, beaucoup plus d'élèves et d'élèves non français. Ce lieu sera ensuite, deuxième visage, celui des écrivains, des créateurs. Il donne à la langue, sa liberté, ses couleurs, sa force.
Cette cité internationale sera aussi un lieu de résidence en lien étroit, évidemment, avec la cité internationale des arts, et je l'en remercie, mais avec Villa Médicis, nos résidences d'artistes du Japon aux Etats-Unis, mais nos résidences aussi d'artistes et de création à Montfermeil et dans tant et tant de lieux de la République où nous avons développé cette ambition, parce que la langue ne s'enferme pas et cette cité sera aussi une cité épicentre de sa création et parce que nous n'avons cessé ces dernières années de continuer le combat pour celles et ceux qui créent en français, qui écrivent des livres ou des scénarios, qui écrivent ou mettent le français au sein de leurs sculptures ou des séries et qui inventent un imaginaire en français.
C'est pourquoi nous avons voulu développer et déployer une Afrique créative ou Creative Africa, comme on dit en bas breton, et que nous avons voulu en effet multiplier ces bourses pour pouvoir créer à travers cet immense continent où les locuteurs français sont si nombreux.
C'est pourquoi aussi nous avons voulu ces dernières années défendre notre langue française et notre exception culturelle avec en particulier la défense en 2018 du droit d'auteur et des droits voisins que nous avons européanisé, permettant pas simplement de défendre celles et ceux qui créent en langue française, mais obligeant les plateformes à produire en français, à faire travailler des artistes, des scénaristes, des écrivains en langue française pour leur propre production.
Et c'est pourquoi nous continuerons de le faire dans cette bataille qui peut paraître sibylline, complexe de l'intelligence artificielle car se joue là aussi une partie de la création en langue française et de notre français. Nous en parlions tout à l'heure avec Barbara Cassin. L'intelligence artificielle repose sur des algorithmes mais on ne donne à cette intelligence que la base en quelque sorte sur laquelle elle se nourrit. Elle a aujourd'hui un biais formidable. Elle est anglo-saxonne. A juste titre, nous avons raison de défendre le droit d'auteur dans l'intelligence artificielle.
Mais il y a ce qu'on appelle les modèles fondationnels qui sont les modèles d'apprentissage de l'intelligence artificielle, son socle, sa structure d'esprit, si je devais le dire en des termes simples. Si on y laisse les biais culturels cognitifs de la langue anglaise, alors nous sortirons des chemins que l'intelligence artificielle est en train d'inventer. C'est pourquoi nous devons mettre nos oeuvres, notre corpus au coeur de ces modèles dits fondationnels pour pouvoir corriger ces biais.
Et puis, travailler aussi sur les intraduisibles qu'il y a, corriger les biais qui continueront d'exister pour que l'intelligence artificielle et les algorithmes qui en procèdent soient la plus interlinguistique plurilinguistique possible et qu'elles permettent de voyager l'une langue l'autre. Et figurez-vous, ça tombe bien. Nous avons une chance en France. C'est qu'à côté de l'ordonnance de Villers-Cotterêts, parmi d'autres, le même François Ier a pris à Montpellier une autre ordonnance royale en 1537, celle qui a permis le dépôt légal.
Et depuis, nous avons ainsi accumulé une forme de thésaurus en langue française, eh bien, c'est cela qu'il nous faudra partager et réussir à faire vivre pour continuer de créer, y compris dans l'intelligence artificielle. Nos acteurs et nos comédiens, troisième immense figure dont nous avons besoin, seront ici, chez eux. Car cette cité internationale sera, je le disais, un lieu aussi où l'on dira, où l'on jouera la langue française, où l'on jouera avec les mots. Votre parcours le montre admirablement. Éric Ruff était là tout à l'heure et je le remercie. Les actrices et les acteurs du français, je le souhaite, je l'espère, viendront ici jouer.
Il y a une salle formidable, un auditorium et toutes celles et ceux qui disent le français, qui disent les textes, qui font oeuvre, justement, de se perdre dans les livres, de donner le théâtre, de transformer les romans pour pouvoir les dire, de dire nos poèmes, feront vivre sur scène nos auteurs de langue française. Ce lieu sera aussi un lieu pour nos bibliothécaires et avec eux, nos libraires, nos éditeurs, tous ceux qui permettent d'y avoir accès. Et je souhaite qu'on continue d'aider ces professions, ici de les former, d'échanger.
La première salle qui m'a été donnée de voir est d'ailleurs une formidable salle de bibliothèque, car face aux mots qui parfois nous divisent, face aux incompréhensions, parfois à l'ennui qui s'installe et qui peut faire commettre le pire, les bibliothèques jouent un rôle essentiel. Éric Orsena a toujours, M. Corbin, il y a quelques années, m'avait rendu un rapport sur les bibliothèques et leur ouverture. Je souhaite qu'avec tous les maires de France, nous puissions continuer ce travail d'ouverture de nos bibliothèques au-delà des heures qui sont la plupart du temps les nôtres.
Ouvrir une bibliothèque le soir, le samedi après-midi, même le dimanche, en sachant aménager les horaires, c'est permettre à des parents qui travaillent et qui parfois rentrent tard, à des enfants d'avoir accès à des livres qu'ils n'ont pas forcément chez eux et surtout de se protéger de l'ennui qui est une maladie dont il ne faut pas oublier les risques et les dangers. Les bibliothécaires jouent un rôle essentiel et ce lieu sera un lieu pour eux. Et enfin, les traducteurs et avec eux les interprètes. Une langue existe, s'invente et se réinvente si elle est traduite. Et je n'ai jamais vu le français d'ailleurs comme une langue qui devait résister ou avoir peur des autres langues.
C'est une bonne chose de dire que le français doit protéger des faux anglicismes ou convoquer des mots anglais quand il n'a pas besoin. Mais quand vous parlez à des gens qui ne parlent anglais, refusez de parler leur langue, c'est une absurdité. Donc quand vous parlez à des investisseurs internationaux, oui, il faut mieux dire Choose France, on se fait mieux comprendre. Et combat d'anciens, le français peut rayonner, exister, en aimant sa rigueur et sa linguistique en étant moderne. Le même Amine Malouf disait si joliment d'ailleurs qu'il fallait trois langues.
Il donnait tout de suite une place à l'anglais comme ce nouveau latin et il fallait une autre pour pouvoir justement voyager, trouver une autre identité, soit cette langue identitaire, soit une autre langue pour voyager dans notre Europe. je crois très profondément que le français se pense, se pose, vit dans ce voyage avec plusieurs autres langues, pas comme une compétition, un conflit, une résistance, comme une richesse. Nous sommes sur des continents qui ne vivent que dans le multilinguisme ou le plurilinguisme.
Acceptons ce voyage, acceptons-le avec audace et avec confiance et refusons de voir en quelque sorte dans le repli sur une langue à laquelle on ne céderait rien, ce qui est au fond une fausse idée de ce qu'est la langue française qui n'a cessé de convoquer les autres langues pour s'inventer elles-mêmes et de s'exporter elles-mêmes chez les autres. Et donc, continuons d'avancer. C'est essentiel sur le continent africain qui vit au milieu de centaines de langues, parfois elles-mêmes les plus régionales, mais sur tous les continents où le français se déploie. Et nous en avons besoin en européen.
L'Europe et le continent dont la langue, pour paraphraser Umberto Eco, la langue n'est ni le français, ni l'anglais, ni l'allemand. Ne cherchons pas la compétition. La langue de l'Europe est la traduction, disait-il, c'est-à-dire ce point de passage de l'une à l'autre, l'apprentissage de la langue d'autrui, celle qui fait que Mme de Stahl avec Benjamin Constant convoquait l'allemand ou l'anglais quand le français peinait à dire la complexité des sentiments ou permettait de sortir d'une habitude ou d'un mot qui était teinté d'autre chose. Nous vivons aussi dans cet espace. Oui, la traduction est importante pour la langue française.
C'est pourquoi je me félicite qu'en 2019, nous ayons créé ce Grand Prix national de la traduction pour célébrer et défendre nos traductrices et traducteurs. Mais je veux que nous puissions aller beaucoup plus loin. Car la traduction du français dans des langues étrangères devient, dans beaucoup d'endroits, une forme de combat politique. permettre à notre littérature, au fond, d'être accessible à des jeunesses du continent entier pour lesquelles les livres en langue française ou nos auteurs dans leur langue n'existent que dans des livres trop rares ou trop chers. Kamel Daoud a eu une très belle formule. Il a dit lire Balzac en arabe ou dans d'autres langues fait partie de la francophonie.
Faire voyager nos auteurs de langues françaises dans des langues étrangères, c'est aussi faire voyager la langue française. C'est pourquoi il en a accepté le travail. Je souhaite aujourd'hui confier une mission toute particulière à Kamel Daoud. Celle, avec, évidemment, le Centre national du livre, les ministères compétents et également tous nos éditeurs, celles de travailler sur les traductions des auteurs de langues françaises dans les langues étrangères. L'arabe est les principales langues sur lesquelles, justement, cette compétition se joue et de pouvoir nous aider à réussir à multiplier ces traductions mais surtout à les rendre accessibles.
Aujourd'hui, sur une bonne partie du continent africain, pour reprendre cette géographie, vous accédez quasiment pour rien à des livres qui véhiculent l'obscurantisme, à des livres qui disent des mensonges sur telle ou telle religion et à des livres qui préparent le pire. Il est très difficile d'avoir accès à des livres parfois d'un autre auteur africain s'il l'écrit en langue française ou à nos classiques. C'est une réalité parce que nous sommes trop chers ou trop peu traduits.
Ce travail est essentiel parce que le but du français doit être de continuer de se répandre et d'être compris et de pouvoir faire ce pont pour que des jeunes dont ce n'est pas la langue s'émerveillent devant Balzac, Flaubert, Kundera ou d'autres en comprennent l'intelligence, aillent vers ce chemin et qui sait peut-être décide pour cette même raison d'apprendre le français demain d'écrire. Et donc je souhaite que ce travail soit conduit.
Il est pour moi ô combien important et je sais pouvoir compter sur tous nos éditeurs, je le disais, sur le CNL, mais également sur notre audiovisuel public qui joue un rôle important là aussi dans ce rôle de passeur, de traduction, de compréhension des univers linguistiques. Notre audiovisuel extérieur public joue ce rôle passant du français à OUSSA ou à tant d'autres langues sur le continent africain, ce que font très peu, très peu de médias publics ou de médias internationaux.
Ces 5 grandes figures qui permettent de transmettre, de passer, d'inventer le français auront donc leur place ici parce qu'elles aident à abattre des murs comme on a abattu les murs du château vers le reste de la ville et qu'on a permis aux habitants d'en reprendre possession. Le français est à vous, la langue française est à vous, ces lieux sont à vous. Je ne veux pas être plus long. Voilà ce que je voulais vous dire pour expliquer pourquoi nous sommes là et pourquoi c'est un combat si important. C'était un rêve fou il y a presque 7 ans de vouloir faire revivre ce château et de vouloir y faire une cité internationale pour la langue française. Vous avez réalisé ce rêve.
Vous avez montré qu'une utopie, c'est une réalité qui simplement dépend de la volonté et de l'ambition de celles et ceux qui la portent. C'est la plus belle métaphore de notre langue et sans doute de notre nation. Les enfants de Villers-Cotterêts pourront ici se perdre dans la langue et qui sait découvrir les odeurs qu'il y a sur le long du fleuve Maroni ou entendre le bruit de la pluie dont parle Jacques Brel aux îles Marquises. C'est la même langue, la même pluie, pas tout à fait, mais ils compareront les impressions.
Grâce à vous toutes et tous, cet ultime lieu de l'utopie réalisée, faites le vôtre, emparez-vous-en, faites-le vivre, continuez de le transformer, de le réinventer, faites le plus grand, plus beau, formez des enfants, apprenez à des adultes, créez ici des écrivains, des comédiens, des traducteurs, des interprètes, faites-les voyager, accueillez, soyez une langue hospitalière et voyageuse, la langue française, la nôtre. Vive la langue française, vive la République et vive la France. et vive la France.
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