Vers une grève générale? L'interview de Sandrine Rousseau sur BFMTV
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Bonsoir Sandrine Rousseau. Bonsoir. Merci d'être là, députée Europe Écologie-Lévers de Paris. Le programme est un peu chamboulé. Vous devenez arrivé plus tôt dans l'émission, il n'y a aucun souci. Je rappelle juste les deux informations importantes ce soir et la raison pour laquelle on vous a invité. Deux informations, ça concerne évidemment d'abord la grève autour des carburants, la grève chez Total Energy. Il y a pour la première fois depuis trois semaines maintenant des négociations qui se déroulent en ce moment même entre la direction de Total et les syndicats, notamment la CGT, autour des augmentations de salaires. Ça c'est une première chose, des négociations qui commencent.
Pas encore de déblocage dans les stations, en tout cas très très peu, mais il y a ces négociations. Et l'autre information ce soir, c'est qu'il y a un appel à la grève générale, on va dire ça comme ça, pour mardi prochain, c'est-à-dire qu'au-delà des raffineries, la CGT, Force Ouvrière et d'autres, appels à la grève à la RATP, à la SNCF, appels à la grève dans la fonction publique, les routiers, etc. Vous soutenez cet appel à la grève ?
J'espère que, enfin c'est pas à moi d'appeler ni de soutenir, mais j'espère qu'elle arrivera, oui. Parce que je pense que là, il y a besoin de mettre un coup d'arrêt à un système qui nous conduit dans le mur et qui nous conduit dans le mur à une vitesse qui défie l'entendement. Et c'est comme si tout le monde avait des œillères, là. Il faut s'arrêter, réfléchir et repartir faire autre chose.
Alors pour vous, quand vous dites ce système qui nous emmène dans le mur, qu'est-ce qui nous emmène dans le mur ? Quel est le problème pour vous aujourd'hui ?
Ce sont les salaires ? Le fait qu'il y ait des personnes qui n'arrivent pas du tout à manger, par exemple. Le fait qu'il y ait des personnes qui n'aient pas de logement. Le fait qu'on ne soit même pas capable de voter la moindre augmentation des salaires à l'Assemblée et qu'on préfère les primes. Le fait qu'il n'y ait aucune espèce de considération sur les questions écologiques et environnementales. C'est-à-dire que la seule chose qu'on fait face à une crise énergétique d'ampleur, c'est de donner des petits chèques. Des petits chèques, des petits chèques. Donc oui, là, je pense qu'il faut arrêter. Vraiment, et réfléchir. Et la grève générale est un moyen de le faire.
Quitte à en passer par un blocage de la France.
Oui, ce n'est pas dramatique. On s'en remettra.
On s'en remettra ? Ce n'est pas dramatique ?
Non, mais non. C'est une revendication des salariés. Depuis des années, on nous dit que les revendications, finalement, ne servent à rien, que les mobilisations, finalement, ne servent à rien. On a été des milliers et des millions dans la rue. Et puis, finalement, il ne se passe rien. Et là, on voit que la grève gagne des secteurs. Et on voit que tout de suite, il y a une espèce d'inquiétude qui se met en place. Et donc, peut-être que finalement, on va renouer avec quelque chose qui a fait la force de la France et quelque part qui a été vraiment à la base de la construction d'un modèle social unique au monde. Et ça s'appelle les mouvements sociaux.
Mais vous voyez la tension provoquée notamment par la grève chez Total et ces problèmes d'approvisionnement dans les stations-service. Vous voyez le degré de nervosité, le degré de tension. Vous pensez que c'est le moment pour les Français d'encaisser aussi une grève générale ?
Je sais que ce n'est pas facile, mais les personnes qui en souffrent peuvent elles aussi rejoindre le mouvement. Et par ailleurs, il ne s'agit pas non plus d'arrêter le pays pendant des mois, mais au moins de montrer que la politique qui est suivie, qui est une politique, encore une fois, d'entêtement dans un modèle, d'entêtement dans un modèle ne peut plus continuer. Ça n'est pas possible parce que les gens ne l'acceptent plus. Et on est vraiment...
Là, moi, j'ai des gens qui sont venus me voir il n'y a pas longtemps parce qu'évidemment, quand on est député, les gens viennent nous voir quand ils ont des problèmes et qui étaient dans une colère inouïe, me montrant leur facture de charge locative et me disant que le mois prochain, je ne sais pas comment je nourris mes enfants. On est dans quel pays, là, en fait ? On est dans quel pays, aujourd'hui ?
D'abord, d'un mot, il y a quand même eu des élections. Vous dites aujourd'hui qu'il y a eu des élections présidentielles, des élections législatives.
Je suis bien placé pour...
Voilà, donc il y a eu un président élu sur un programme, une majorité relative pour lui, mais vous n'avez pas la majorité, vous, à l'Assemblée. Et il y a un climat, c'est vrai, là, en cette rentrée, qui est quand même assez anxiogène. Il y a la guerre en Ukraine, il y a une crise économique qui s'annonce avec probablement une récession en Europe, une crise sociale et une crise politique parce que c'est vrai qu'on a le sentiment aussi, quand on regarde les images à l'Assemblée, les invectives et les débats qui sont parfois extrêmement violents, les appels de Jean-Luc Mélenchon à manifester, voire à comparer ce moment-là à la Révolution française. Qu'est-ce que vous espérez, en fait ?
C'est ça qu'on a du mal à voir. Est-ce que vous voulez une forme d'insurrection, de renversement du gouvernement ? Qu'est-ce que vous attendez, en fait, de semer dans les jours qui viennent ? Sandrine Rousseau.
Je voudrais que le gouvernement et le président entendent que leur politique n'est plus possible. N'est plus possible, là, on vient de voter. Là, je sors de l'hémicycle à l'instant, mais il y a quelques jours, on votait une réforme chômage qui allait mettre encore plus en précarité des personnes qui déjà n'ont pas d'emploi, au motif qu'ils profiteraient du système. On est en train de réfléchir à passer le budget de la France en 49-3. Je ne sais pas si on se rend compte de la violence sociale que tout ça reprend. C'est constitutionnel, le 49-3. Oui, oui, mais c'est le budget de la France.
C'est les gars, mais sans majorité, il n'y a pas de passage possible, il n'y a pas de vote possible.
Alors, je suis d'accord avec vous, et le problème, c'est qu'on est face à un gouvernement qui ne recherche pas la majorité, en fait. C'est-à-dire qu'il n'y a aucun des amendements que nous proposons qui est passé. Et à chaque fois qu'on passe un amendement, c'est un amendement sur des dizaines. C'est avec les oppositions au gouvernement, et notamment souvent à LR, par exemple. Et en fait, le gouvernement ne supporte pas ça. C'est-à-dire que tout de suite après, il y a des réunions de crise, on fait des déjeuners pour dire, on va le resupprimer dans le cadre du 49-3. C'est-à-dire qu'en fait, pour moi, c'est une forme de refus d'une démocratie parlementaire qu'on pourrait très bien avoir.
Parce que ce n'est pas parce qu'il a eu la majorité relative qu'on ne pourrait pas aller vers une démocratie parlementaire.
On pourrait vous objecter aussi, Sandrine Rousseau, que le comportement de la NUPES, que vous représentez aussi, n'a pas été forcément très responsable. Dans une étude qui est sortie la semaine dernière, Fractures françaises, il est bien notifié que le comportement, par exemple, du Rassemblement national est perçu par les Français interrogés comme étant plus à même d'être dans une co-construction avec le gouvernement que la NUPES. Donc là-dessus, est-ce qu'il n'y a pas aussi quelque chose en termes de posture qu'il va falloir revoir ?
Pourquoi on dit ça ? Cette étude a dû être faite sans doute après la loi pouvoir d'achat puisqu'il y a toujours un temps pour réaliser les études. Donc j'imagine que c'est à peu près à ce moment-là. La loi pouvoir d'achat, nous nous sommes battus, mais becs et ongles, nous n'avons pas lâché un centimètre pour avoir une augmentation des salaires. De quoi il s'agit dans les mouvements sociaux d'aujourd'hui ? C'est d'une augmentation des salaires. Pourquoi ? Parce que la prime, dite la prime Macron, ne concerne qu'en fait une minorité de salariés, ne concerne en général pas les salariés, par exemple, sous-traitants, ne concerne en général pas les salariés les plus précaires.
Et en l'occurrence, il n'y a que quelques salariés qui ont des CDI et qui sont dans des entreprises qui pourront verser cette prime. Et donc nous, nous nous sommes battus pour les salaires. Et finalement, nous sommes aussi en phase d'une forme de demande sociale extrêmement forte. On le voit aujourd'hui.
Faire de l'agite propre à l'Assemblée nationale. Parfois, voter aussi des amendements avec le Rassemblement national, être toujours dans l'invective et jamais dans le compromis.
Moi, je n'ai jamais voté dans un moment...
Il suffit de regarder l'Assemblée nationale aujourd'hui, c'est vraiment une guerre de tranchées. Je veux dire, on n'a pas le sentiment que des gens qui prétendent à gouverner comme vous l'êtes, j'imagine, puissent renvoyer cette image-là, ce comportement-là. C'est ça que les Français vous reprochent dans les études d'opinion, en réalité.
Oui, ce n'est pas ce qu'on ressent sur le terrain. En tous les cas, après, je ne mets pas en cause les études d'opinion, mais ce que je sens, c'est quand même une colère qui monte et une incapacité à donner un débouché politique à cette colère. Et cette colère doit pourtant trouver un débouché politique. Et en l'occurrence, je suis très, très surprise du fait que le gouvernement n'ait jamais tenté le moindre geste en notre direction, même pas un geste symbolique pour tester quelle était notre capacité à travailler avec lui ou pas. Parce que là, on part d'un postulat. Mais en fait, quel a été le signe qu'il y avait une volonté de travailler avec nous ?
Au contraire, dans l'Assemblée, nous sommes quand même très chahutés, nous aussi, quand nous parlons, parce qu'on parle beaucoup de l'attitude de la NUPES, mais parlons quand même de l'attitude aussi des autres députés au moment où nous parlons. Et oui, nous ne sommes pas dans une démocratie parlementaire. En fait, c'est comme si nous n'avions pas l'habitude en France de travailler sur la base de cette opposition à l'intérieur de l'Assemblée. Et quelque part, il nous faut devenir mature sur un système démocratique. Et pour cela, il faut que le gouvernement entende qu'il a une majorité relative au sein de l'Assemblée.
On a cet appel à la grève pour mardi. On prédit déjà un mardi noir. Est-ce que vous sentez en France, comment dire, quelque chose de révolutionnaire ? Est-ce que vous sentez un terreau à même, justement, parce que ce que vous appelez de vos voeux, c'est quasiment une révolution, Sandrine Rousseau ? Est-ce que vous sentez ça que les Français ?
Non, non, là, en l'occurrence, je n'ai pas parlé de révolution. J'ai parlé de montrer que la colère s'exprimait et qu'elle ne s'exprimerait pas juste en mettant un bulletin au Rassemblement national, mais qu'il y avait une forme d'allant collectif dans les rues et qu'on n'avait pas déserté le terrain social et le terrain de la contestation sociale. Et en fait, c'est quelque chose de très important quand même. Non, pardon, mais si, justement, on arrivait à faire fléchir un peu la politique gouvernementale grâce à ces mouvements sociaux, eh bien, ce serait une première et ce serait à saluer.
Et donc, voilà, moi, je m'y emploierai en tous les cas parce que je pense que cette politique nous envoie dans le mur.
On arrive au bout. Merci beaucoup, Sandrine Rousseau, d'être passée par ce studio. Je suis désolée encore et excusez-moi. On aurait voulu prolonger, on n'aurait voulu plus parler de ce qui se passe notamment chez Total ce soir. On va en parler dans un instant. Merci, Sandrine Rousseau.
Mais je faisais mon travail de députée.
Mais oui, bien sûr, mais c'est ce que j'ai dit tout à l'heure à l'antenne. Qui est coincé dans l'hémicycle.
Sandrine Rousseau