RUFFIN - GÉRARD FILOCHE, MON ÉTERNEL OPTIMISTE
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
Gérard, tu m'as envoyé un mail pour me demander de signer un truc : une demande à Cambadélis pour que tu sois candidat à la primaire. On a fait des tas de trucs ensemble, des meetings à Amiens, à Paris, au Havre, à peu près partout, je suis même allé à tes trucs de la Gauche socialiste à Hauterive-sur-Allier, c'est dire, Hauterive. Écrire un courrier, demander quelque chose à Cambadélis ?
De ma part ? Vraiment, c'est pas possible. Ben si, tu sais, parfois quand tu demandes quelque chose à des gens, ça leur plaît pas mais ça aide ceux qui le demandent.
C'est bien ce dont il est question. J'ai rien à attendre de Cambadélis. De Cambadélis, non.
Mais de l'enjeu de la bataille à l'intérieur du PS, oui, parce que tu es contre le PS actuel à cause de Cambadélis, et moi, je suis contre le PS actuel à cause de Cambadélis, donc on a un point commun. Et l'enjeu de la primaire du 22–29 janvier, c'est de battre Cambadélis. C'est-à-dire qu'il y a une bataille entre l'aile droite et l'aile gauche du Parti socialiste.
Et moi je représente, avec d'autres, l'aile gauche, et nous essayons de les liquider — politiquement bien sûr, électoralement, et de faire que toute la parenthèse pendant cinq ans qu'ont représenté Hollande et Valls, la page en soit tournée et qu'on revienne aux fondamentaux d'un Parti socialiste affilié à Jaurès. Et non pas celui affilié à Macron. Mais regarde, tu parles de parenthèse, là.
J'ai écrit un bouquin qui s'appelle « La Guerre des classes » en 2007–2008 ; la parenthèse dont tu parles, c'est celle dont parle Jospin en 1983 ; ça fait plus de trente ans qu'elle dure. Quand tu vois ce que ça a été pendant cinq ans… Et si tu veux, maintenant, j'ai l'impression que comme le PS sent que c'est le temps des élections et le temps de l'opposition, comme un caméléon, il reprend une couleur un peu de gauche, il se rougit, il se rosit, pour nous refaire le même coup et d’être à nouveau de droite la prochaine fois où il aura le pouvoir. Cher François, je crois que la contradiction est plutôt de ton côté que du mien, je vais te dire, à mon avis, pourquoi.
C'est que ce parti, il peut périr, il peut disparaître, et c'est vrai que ce qui se passe depuis trente ans peut se terminer dans une dramaturgie finale. Mais il peut aussi se passer l'inverse ! Parce que c'est ce qui s'est passé, là, récemment, dans pas moins de trois, quatre pays, et qui se développe dans toute la social-démocratie européenne.
Moi, mon exemple c'est Jeremy Corbyn en Grande-Bretagne. Il s'est présenté à une primaire. Il y avait trois candidats contre lui, qui étaient du genre Moscovici, Hollande, Ayrault.
Et il l'a gagnée à 59 % ! Et pourtant, ça a pas suffi, parce que 172 députés blairistes, après le Brexit, lui ont dit « dégage ! ».
Et il a refait une deuxième primaire. Et la deuxième primaire, au lieu de 59 %, il l’a gagnée à 62 % ! Et le Labour Party, il est passé de cent mille membres à six cent cinquante mille membres !
Parce que Corbyn a gagné dans les trois collèges : le collège des élus, le collège des membres et le collège des syndicalistes. Et donc c'est devenu le premier parti de masse de gauche d'Europe ! Alors que c'était les blairistes avant.
Imagine que la même chose se passe si j'arrive à prendre la direction du Parti socialiste ! Qu'est-ce que tu vas faire ? Non mais écoute, je serai avec toi si t'y arrives, mais j'y crois pas.
Que tu sois avec moi dans ce cas-là, et que tu n'y croies pas, c'est deux choses différentes ! Mais d'accord mais… Parce que si tu n'y crois pas, je te respecte et je pense que t'as peut-être raison et que c'est peut-être moi qui me trompe. Bah ce serait pas la première fois, parce que tu m'as dit que Hollande ne signerait pas le TSCG et il l'a signé des deux mains sans difficultés ; t'avais dit qu'il y aurait des mouvements de masse post-Hollande, et que du coup il mènerait une vraie politique de gauche, et on a vu le résultat.
Mais je me plante sur quoi ? Ben il y a un optimisme, chez toi, qui est beau, hein, mais... !
Mais c'est un optimisme militant ! Je me plante sur quoi ? Je me plante sur le fait que je pense que le mouvement de masse intervient et qu'il peut peser sur la nature de classe de ce parti.
Et évidemment, c'est pas ce qui est arrivé au lendemain de Hollande. Il a fallu attendre quatre ans, c'est-à-dire la loi El Khomri, pour que ça arrive. Et la loi El Khomri, on a eu trois millions et demi de manifestants, on a eu 70 % de l'opinion avec nous, 85 % des syndicalistes… moi j'ai dû faire cent soixante-dix meetings pour animer tout ça, hein !
Mais on a mis en difficulté, pas en échec. Parce que moi, je croyais qu'on allait y arriver, je croyais qu'on allait les battre, je croyais qu'on aurait un Mai 68… Ça fait partie des trucs que tu m'as dit, aussi. Oui, voilà, bien sûr, je t'ai dit que je croyais qu'on aurait un Mai 68, je te l'ai dit à la Bourse du Travail, je t'ai dit « Ça y est, on y est ! ».
On était pas très loin, d'ailleurs, de réussir. Et donc moi je vis dans cette disposition-là, c'est-à-dire que le mouvement de masse va trancher positivement les questions dans le sens que nous souhaitons. Évidemment, si le mouvement de masse n'est pas assez fort, les appareils, reprennent le dessus.
Et donc je me plante à chaque fois, pourquoi ? Parce que le mouvement de masse n'est pas assez fort ! Mais quelle est la leçon de mon plantage ?
C'est de pousser le mouvement de masse. Ce n'est pas de renoncer à la bataille ! Si le 22–29 janvier on bat Valls, ça se passera aussi dedans !
Bon d'accord, ça c'est l'hypothèse extrêmement optimiste. Et si le 22–29 janvier, vous battez pas Valls ? Là… on va réviser la question.
Parce que moi, je veux dire… j'ai regardé ton âge sur Wikipédia, Gérard. Non, le dis pas, le dis pas, on est filmés ! Je le dis pas !
Mais franchement, est-ce que… je veux dire, ce sont tes derniers combats… Alors je vais te dire : Bernie Sanders avait 74 ans. J'ai donc tout l'avenir devant moi. Justement, est-ce que tu te dis pas : j'ai envie de terminer… excuse-moi, je te mets pas dans le cercueil, loin de là.
Non ben dis, pousse pas trop ! S'il te reste dix ans, est-ce que tu te dis pas « Mes dix dernières années, j'ai envie de les passer à faire un truc qui soit pas à l'intérieur de ce petit appareil avec des Cambadélis, des Truc, des Bidule… » Mais je ne vois presque jamais Cambadélis ! Tu le vois au bureau national !
Une fois par mois ! Attends, ils viennent de sucrer le bureau national la semaine dernière, il y en a plus avant le 9 janvier. C'est pas ma préoccupation principale !
Ma préoccupation principale, c'est de faire des meetings dehors, de faire des réunions et de mobiliser ! Tu es le mec qui a fait le plus de meetings, qui a vu le plus de monde, qui arrête pas de faire ça avec sa petite valise et tu vois, je te trouve admirable. Et derrière, ils arrivent à t'hyper-marginaliser au sein du PS… Ça n’est pas vrai ! - Mais si !
Mais ça n’est pas vrai ! Je viens de faire une campagne qui est un tabac ! T’es une victime consentante.
Je viens de faire une cinquantaine de médias dans lesquels je parle librement, de la hausse du Smic, des retraites à 60 ans, des 32 heures, du taux de précarité par entreprise, de la VIe République, etc., avec un programme. Je le fais librement et je m’adresse à des socialistes.
Parce qu’on me dit : « il n’y a plus de socialistes ». Des membres, il n’y en a presque plus : mercredi 8 décembre, il n’y en a que 8000, euh 30 000 qui ont voté pour les législatives et les sénatoriales. Si tu veux faire la courbe du PS, il était en gros à 125 000 au congrès de Toulouse, 85 000 au congrès de Poitiers en juin 2015 et il est tombé à 42 000, nous dit-on officiellement en cotisant.
En fait, 30 000 ont voté. Donc en terme de parti, il se délite complètement. En plus, dedans, c’est totalement éclaté : le bureau national ne fonctionne plus, ils sont tous en train de se bouffer le nez, il y a plusieurs dizaines de députés qui vont vers Macron, il y en a d’autres qui ne savent pas donc qui vont aller vers Peillon que tu connais très bien et puis tout se déglingue, ça c’est vrai.
Mais dans tout ce déglinguage il y a une lumière qui se passe ; moi je la cherche toujours et je la chercherai jusqu’au bout parce qu’il y a 6 millions d’électeurs socialistes. La dernière fois, il y a 6 millions qui ont voté le 5 décembre et 66 % des voix de gauche exprimées. Et quand le PS a reculé, jusqu’à présent toute la gauche a reculé ; personne n’ a pris la place.
Mais ça fait tellement longtemps que je te vois dans les restaurants parisiens, à faire des calculs sur des coins de nappe, avec des pourcentages : « ça y est, c’est bon, là, au prochain congrès, le PS bascule à gauche ! » Mais un jour ce sera bon, tout comme un jour il y a aura un mai 68.
François Ruffin