Livret A, inflation, dette : ce qui nous attend
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
après chaque rasage. ... - C.Roux: Bonsoir.
Bienvenue. L'Amérique et l'Iran sont lancés dans une surenchère à Ormuz. Le détroit est à nouveau fermé.
Les cours du pétrole repartent à la hausse. Ce regain de tension risque bien d'impacter encore nos économies. Nous en parlons avec E.Moulin.
Bonsoir. Merci d'avoir accepté cette invitation. Vous êtes le nouveau gouverneur de la Banque de France.
Vous êtes au coeur, depuis 20 ans, de l'appareil économique français. Vous avez vécu la crise de 2009 aux côtés de N.Sarkozy et vous avez travaillé aux côtés d'E.Macron au Trésor comme secrétaire général de l'Elysée.
Commençons cette interview avec le placement préféré des Français. Le ministre de l'Economie a annoncé une revalorisation du taux du livret A sur proposition du gouverneur de la Banque de France. L'objectif, c'est 1,7 %, revaloriser de 1,5 à 1,7 %.
L'objectif est de rendre le livret A plus attractif? - E.Moulin: Oui, et surtout de prendre en compte le fait qu'il y a eu une augmentation de l'inflation.
Il y a une formule qui fixe le taux du livret A et qui est principalement en lien avec le taux de l'inflation. En fonction de cette formule, j'ai proposé au ministre R.Lescure, qui l'accepte, de revaloriser le taux du livret A de 1,5 à 1,7 %.
Ca vaut aussi pour le livret de Développement durable et solidaire. - C.Roux: Mais l'attractivité du livret A avait baissé depuis notamment 2023, au profit de l'assurance-vie.
Vous pensez que cette correction peut inverser la tendance? - E.Moulin: Elle peut participer à renforcer l'attractivité du livret A.
Il ne faut pas oublier que le livret A est un placement totalement liquide. Vous pouvez retirer de l'argent à tout moment. Et surtout, il est exonéré d'impôt, ce qui n'est pas le cas d'autres placements. - C.Roux: C'est une décision politique ou dictée par une réalité économique? - E.Moulin: Ce n'est pas une décision politique.
C'est dicté par une réalité économique, par les chiffres de l'inflation. La moyenne de l'inflation sur les 6 derniers mois, c'est 1,52 %, plus les taux, qui sont autour de 1,9. On fait la moyenne des 2 et on obtient 1,7 %.
En revanche, le taux du Livret d'épargne populaire, qui s'adresse aux catégories modestes, est maintenu à 2,50. Il aurait dû baisser en fonction de la formule. C'est 50 points de base de plus que 1,7 %.
Nous le maintenons à 2,50 % pour préserver l'épargne et le pouvoir d'épargne des foyers les plus modestes. - C.Roux: J'ai rappelé la situation internationale.
L'économie mondiale est impactée par les tensions qui ont repris à Ormuz. Le détroit reste bloqué. D.Trump parle même d'imposer une taxe américaine de 20 % sur le transit des tankers.
Les prix du pétrole sont repartis à la hausse. Est-ce que vous craignez un rebond de l'inflation? - E.Moulin: Ce ne sont pas des bonnes nouvelles que cette tension accrue dans le détroit d'Ormuz ou ces idées de mettre des taxes sur le passage du détroit, qui est normalement protégé par les traités internationaux.
Nous avons eu plusieurs étapes. Nous avons eu le déclenchement de la guerre le 28 février, qui a conduit à une très forte hausse du prix du pétrole, qui a atteint pratiquement 100 dollars le baril, et nous avons eu le cessez-le-feu, le prix du baril est descendu autour de 75, et il remonte aujourd'hui à 85. Quand le prix du baril est descendu, nous avons eu un repli de l'inflation.
L'inflation était autour de 2,8 % et est retombée à 1,8 %. - C.Roux: Là, ça va repartir à la hausse? - E.Moulin: Ca dépend si cette nouvelle crise est pérenne ou si elle persiste, ou si les Américains trouvent un accord avec les Iraniens...
Nous vivons avec une très forte volatilité. Il faut parer toutes les éventualités. - C.Roux: Est-ce que vous connaissez le coût de la guerre de D.Trump pour l'économie française? - E.Moulin: Le coût de la guerre, c'est qu'effectivement, on a connu une croissance plus faible que ce qui était anticipé.
Le gouvernement prévoyait une croissance de 0,9 %. - C.Roux: Vous, vous êtes plus pessimiste. - E.Moulin: Un peu.
Le gouvernement a ramené sa prévision de croissance à 0,7 %. Nous étions nous-mêmes autour de 0,5. Nous étions peut-être un peu pessimistes parce que le 2e trimestre s'annonce un peu meilleur que ce que nous avions prévu. - C.Roux: C'était sans prendre en compte ce qui était en train de se passer à Ormuz. - E.Moulin: Le 2e trimestre est terminé.
C'est sur le 3e et le 4e trimestre qu'il faudra voir la façon dont l'actualité internationale évolue. Ceci dit, ce que nous avons vu au 2e trimestre...
On a vécu sous l'emprise de la guerre au Moyen-Orient. On a vu une économie française qui résistait bien, assez résiliente. Nous avons subi la guerre, l'augmentation du prix du pétrole plus la canicule.
Mais nous avons vu une économie française qui a quand même résisté. - C.Roux: Mais elle paye très cher en ce moment quant à l'emprunt. ...quand elle emprunte.
C'est vraiment le sujet du gouverneur de la Banque de France. L'incertitude à Ormuz pèse sur les taux. Les taux d'intérêt de la France en 10 ans ont atteint quasiment leur plus haut niveau depuis 2009.
Est-ce que ça pourrait encore monter? A quel moment on rentre dans le rouge? Les téléspectateurs connaissent très bien ce sujet.
Ils savent que quand les taux montent, ça coûte de plus en plus cher d'emprunter et de rembourser. A quel moment on entre dans le rouge, en zone d'alerte? - E.Moulin: On a aujourd'hui des taux élevés, mais on arrive très bien à attirer les investisseurs et obtenir les financements dont on a besoin pour notre déficit.
Mais il faut faire attention. L'augmentation des taux d'intérêt risque d'entraîner un effet boule de neige de la dette. Elle risque aussi de manger toutes les marges de manoeuvre qui sont les nôtres, avec une charge d'intérêt qui peut augmenter jusqu'à 100 milliards en 2029.
Il est donc particulièrement important de réduire les déficits de façon à réduire le montant des emprunts, de façon à réduire la charge des intérêts. - C.Roux: Ca fait des années qu'on dit ça.
A partir de quand on rentre dans ce seuil d'alerte? Sur la gestion de la dette, sur le coût du financement de notre propre dette, on a toujours l'impression...
On dit qu'il va falloir dégager des marges de manoeuvre, faire des économies...
Il y a cette incertitude mondiale qui fait monter les taux...
Le niveau d'alerte, c'est 5 %, 6 %, environ? - E.Moulin: Je ne pense pas qu'on puisse dire qu'il y a un niveau absolu d'alerte.
L'économie française est diversifiée, puissante. Il reste une forte attractivité de l'économie française, mais il faut que nous soyons crédibles sur notre stratégie de réduction des déficits. C'est ce qui est important.
Les marchés financiers, les gens qui nous prêtent de l'argent, il faut qu'ils aient la conviction que nous allons pouvoir réduire nos déficits pour stabiliser et réduire notre dette à l'avenir, de manière soutenable. - C.Roux: Certains sont inquiets.
Le FMI, la Cour des comptes et l'OCDE ont chacun alerté sur la dérive des finances publiques françaises. Le ministre de l'Economie a déclaré que l'objectif de 5 % de déficit sera difficile à atteindre dans le prochain budget. Est-ce que la France peut s'affranchir de cet objectif? - E.Moulin: Je ne pense pas.
Il est important de tenir ces objectifs et cet objectif de 5 %. Il est difficile à atteindre car on a moins de croissance et un environnement international qui est délicat et difficile, comme on l'a vu sur le détroit d'Ormuz, qui n'est pas la faute du gouvernement. Mais il est important de tenir nos engagements pour montrer que nous sommes crédibles dans cette stratégie de réduction de notre déficit. - C.Roux: C'est ça, le sujet, la crédibilité de la note de la France.
Les canicules ne sont pas encore derrière nous. On a parfois spéculé sur l'influence des canicules sur l'activité économique française. Est-ce qu'on a un indicateur?
Est-ce que ça a coûté à l'économie française? - E.Moulin: Sur le court terme, ce qu'on a vu au 2e trimestre, alors que nous avons vécu 2 canicules, en mai et en juin...
Les entreprises françaises ont réussi à s'adapter. Elles ont décalé les horaires, commencé à travailler plus tôt...
Ca touche beaucoup l'industrie ou les bâtiments pour les travaux publics...
Ca se paye au prix d'une certaine désorganisation de la production et surtout de la fatigue des salariés. Ce sont les salariés qui subissent l'impact. Mais à court terme, l'économie française et les entreprises ont bien réagi, et les Français aussi.
Mais à long terme, évidemment, on aura un impact négatif de tous ces événements climatiques extrêmes. Qu'il y ait des canicules, des inondations, des tornades, tout cela a un impact défavorable sur l'activité, sur la croissance, sur le secteur financier aussi. Ca coûte plus cher aux assurances et donc aux assurés, donc il est important de continuer à lutter contre le changement climatique. - C.Roux: Pour ça, il faut investir, et on n'a pas beaucoup d'argent. - E.Moulin: L'investissement privé Peut aussi investir dans la transition climatique - C.Roux: Juste un mot du déficit encore...
Le déficit des communes, départements et régions pourrait ne pas connaître d'amélioration notable en 2026, selon la Cour des comptes. Elle juge les prévisions de Bercy très optimistes. - E.Moulin: Je ne sais pas particulièrement pour les collectivités locales, mais je pense que c'est un effort partagé.
Toutes les administrations publiques, que ce soit l'Etat, la Sécurité sociale, mais aussi les collectivités locales, doivent participer à l'effort de réduction des déficits publics. - C.Roux: E.Macron a demandé à 4 experts d'élaborer d'ici la fin de l'année des scénarios pour assurer la soutenabilité du système de protection sociale.
Ca a du sens de faire ça à la fin de 2 mandats? - E.Moulin: Oui.
Nous sommes confrontés à des évolutions démographiques très rapides, à une baisse de la fécondité, à un vieillissement de la population. Il est donc important de se projeter sur le long terme et de voir quel va être l'impact de ce vieillissement démographique sur notre système social. Les retraites vont coûter plus cher, l'Assurance maladie coûtera plus cher aussi avec le vieillissement de la population... - C.Roux: On peut pas anticiper ça? - E.Moulin: Il y a déjà eu des mesures prises, notamment des basculements de cotisation sur la CSG ou des réformes des retraites qui ont été menées par différents gouvernements...
Ca a été anticipé, mais avoir une vision globale sur l'impact du vieillissement sur le régime de protection sociale, c'est aussi une manière de le sauvegarder. - C.Roux: Vous avez été aux côtés d'E.Macron.
Vous pensez que les comptes publics seront mis à la ligne "crédit" de son bilan? - E.Moulin: Je dirais que ça a été une période difficile aussi.
Il y a eu plusieurs crises. Il y a eu les "gilets jaunes", le covid, la crise inflationniste, l'invasion de l'Ukraine par la Russie...
Ca a été une période extrêmement délicate. Mais je crois qu'il est fondamental, aujourd'hui, de rétablir les comptes publics. Peut-être aurait-il fallu le faire un peu plus tôt...
Mais c'était une urgence nationale pour tous les partis de se mettre d'accord. - C.Roux: Certains ne l'entendent pas ainsi.
Quelle place aura la Banque de France dans le débat qui s'ouvre pour la présidentielle? A la veille de cette échéance, vous allez devoir gérer votre programme d'émission de dette. - E.Moulin: C'est l'Etat qui s'endette.
La Banque de France ne s'endette pas. La Banque de France ne fait pas de politique. Elle a un mandat qui est la stabilité des prix.
Elle participe ainsi de la confiance de nos concitoyens. Mais sur des enjeux importants comme la transition énergétique, les finances publiques, l'autonomie stratégique, le vieillissement de la population, on a notre mot à dire et on le dira. - C.Roux: Et vous rencontrerez tous les candidats? - E.Moulin: S'ils souhaitent me voir, oui. - C.Roux: La porte est ouverte? - E.Moulin: Oui. - C.Roux: C'est dit.
Merci beaucoup. Dans un instant, nous allons un peu continuer notre conversation.
Roland Lescure