Suez - Véolia : Kohler et Macron au cœur d'une affaire d'état ? | Mathilde Panot
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Et si la logique du buzz permanent des polémiques se suivant et s'annulant nous empêchait de hiérarchiser correctement, les sujets d'actualité d'identifier au final les vraies affaires d'État, celles qui témoignent des dysfonctionnements les plus préoccupants de notre République. L'affaire de la fusion à problème entre les groupes Veolia et Suez, numéro 1 et numéro 2 de l'eau et des déchets en France, qu'on peut appeler aussi l'affaire Colleur 2, du nom du secrétaire général de l'Élysée accusé de trafic d'influence et aujourd'hui quasiment invisibilisé. Pourtant, c'est du lourd. Ce n'est pas difficile à comprendre, mais il faut s'y mettre.
À la base, c'est une offre publique d'achat de Veolia sur son concurrent Suez, une OPA vendue comme devant aboutir à la création d'un géant français de l'eau. Une fausse bonne idée selon des experts. En effet, elle pourrait aboutir sur des destructions d'emplois, des augmentations de prix liées à la disparition de la concurrence et à terme, sur une entrée sur le marché français de multinationales étrangères pour justement recréer de la concurrence inscrite dans les traités de l'Union européenne. Mais c'est une fausse bonne idée qui a prospéré. Contre l'avis du ministère des Finances, Alexis Colleur, secrétaire général de l'Élysée, on le disait, aurait poussé les intérêts de Veolia.
Contre l'intérêt général. Il y a quelques jours, on apprenait qu'une enquête a été lancée par le parquet national financier suite à la plainte de syndicats. Alexis Colleur, que l'on qualifie souvent de vice-président, tant son influence est grande, mais aussi des patrons de Veolia et d'Engie qui vendaient ses parts dans Suez, sont dans le viseur des juges. Le même Alexis Colleur, qui était cité dans l'affaire MSC, sur laquelle nous ne pouvons que vous conseiller l'excellent documentaire de nos camarades du tout, Nouveau Média d'Investigation, off, off-investigation.
Pour démêler les chevaux de cette affaire, Veolia-Suez à venir, qui pourrait être le plus gros scandale du quinquennat d'Emmanuel Macron, je suis sur le plateau avec Mathilde Panot, députée France Insoumise, présidente du groupe parlementaire France Insoumise, qui a dirigé une commission d'enquête parlementaire sur la mainmise, sur la ressource en eau, par les intérêts privés et ses conséquences. Bonjour Mathilde. Bonjour. Alors, tu considères cette affaire Veolia-Suez, sur laquelle le Parquet national financier enquête, comme une affaire d'État. Pourquoi ? Quels sont les protagonistes, quel est l'historique de cette affaire d'État ?
Déjà, merci beaucoup pour l'invitation. C'est effectivement très important de parler de cette affaire. Donc, nous, on a rendu une commission d'enquête sur la mainmise des intérêts privés, sur la ressource en eau et ses conséquences.
Qui est chargable sur le site de l'Assemblée nationale.
Exactement. Dont, évidemment, l'affaire de l'OPA Veolia-Suez. Alors, qu'est-ce qu'il faut comprendre sur l'affaire de l'OPA Veolia-Suez ? C'est que, jamais, une OPA ne s'est faite aussi vite, au détriment de toutes les règles des marchés financiers qui ont été faites. Et moi, je suis très heureuse qu'il y ait une enquête du Parquet national financier sur cette question-là, parce que nous avons besoin d'avoir la lumière sur cette histoire. J'explique pourquoi avant d'expliquer les protagonistes. Parce que, dans cette commission d'enquête, par deux fois, nous avons invité Alexis Collaire.
Et, dans une commission d'enquête, les personnes que l'on convoque sont obligées de venir sous peine de peine de prison ou sous peine d'amende. Et, par deux fois, M. Alexis Collaire a refusé de venir devant la commission d'enquête, parce que, devant une commission d'enquête, on prête serment de dire la vérité, toute la vérité. Et si c'est faux, si ça s'avère que c'est faux ce que vous avez dit devant une commission d'enquête, vous pouvez ensuite être poursuivi pour parjure. Et donc, Alexis Collaire s'est caché de notre commission d'enquête et a refusé de venir, ce qui est déjà extrêmement grave. Alors, qui est-ce qu'il y a dans cette affaire ?
Vous avez, évidemment, le rôle de l'Élysée, mais qui est peu clair. C'est-à-dire que, donc, vous avez Veolia, qui absorbe son principal concurrent, Suez, et avec le PDG de Veolia, qui est Antoine Frérot, qui, par ailleurs, est le même Antoine Frérot, qui était un soutien officiel d'Emmanuel Macron, qui a financé sa campagne. Et vous avez ensuite le président d'ENGIE, donc ENGIE qui détenait des parts de Suez et qui les a vendues à Veolia. Ça, c'est un des scandales, c'est un peu compliqué, il faudrait y revenir dessus. Mais en tout cas, vous avez ce protagoniste-là, M. Clamadieu, qui est aussi un soutien d'Emmanuel Macron.
Vous avez ensuite un cabinet qui est le Fonds Méridium, donc le Fonds Méridium, qui est quelqu'un qui représentait le candidat Emmanuel Macron auprès du Club des partenariats publics-privés, donc qui est aussi un soutien d'Emmanuel Macron. Vous avez un cabinet, donc qui est le cabinet équanime, avec quelqu'un qui était avant PDG d'ENGIE et de Suez, donc qui est en conflit d'intérêts directs et qui a touché 10 millions d'euros. Et vous avez évidemment Alexis Collaire qui aurait passé des coups de téléphone, donc une intervention directe de l'Élysée dans cette affaire, pour finalement favoriser Veolia. Pourquoi est-ce que j'explique ça ?
J'explique ça parce qu'effectivement, il faut s'y pencher sur cette affaire pour bien comprendre. Mais en gros, la logique, quelle est-elle ? C'est qu'Emmanuel Macron, sous ce quinquennat, a décidé qu'il allait faire des grands géants français, c'est ce qu'il veut faire avec Veolia, avec cette espèce de monopole sur la question de l'eau, c'est ce qu'il a fait avec ADP, c'est ce qu'il essaye de faire avec EDF.
Et donc, on voit un président de la République qui finalement décide de favoriser ses copains, c'est exactement ça, c'est vraiment la République des copains dans toute sa splendeur, qui décide de favoriser ses copains, ceux qui l'ont soutenu et ceux qui ont payé sa campagne, pour finalement favoriser des intérêts privés au détriment de l'intérêt général. Et cette OPA, si le PNF, le parquet national financier, ne fait pas toute la lumière dessus, aura des conséquences désastreuses sur la gestion de l'eau dans notre pays et d'ailleurs dans le monde, donc complètement contraire à l'intérêt général dans notre pays.
– Justement, en fait, on aboutit à une sorte de monopole privé, on a voulu éviter les monopoles publics, on a dit que c'était très mal les monopoles publics et on va vers un monopole privé qui va détruire des emplois, puisqu'il y aura des doublons forcément, et qui va aussi quelque part conduire à une augmentation des prix.
– Bien sûr, et d'ailleurs les collectivités territoriales qui seront en lien, puisque vous savez qu'il y a encore 60% des Français qui sont en délégation de services au public, donc c'est le privé qui gère l'euro, et bien ces 60% de Français et donc les collectivités qui font les contrats avec ce monopole-là n'auront aucune marge de manœuvre à discuter, à négocier, puisqu'avant il y avait le choix, il y a trois grands géants en gros dans les DSP, il y a Veolia, Suez et Lassor.
– DSP, ça veut dire ?
– Délégation de services au public, donc c'est-à-dire que c'est l'eau est gérée par le privé, ce qui à notre avis est absolument dramatique. – Mais on y reviendra après. – Mais on y reviendra. – Mais du coup, évidemment, que ça va avoir des impacts très forts. Alors on nous dit, oui mais il y a quand même un Suez-France qui continue de perdurer. Je vous ai pris les chiffres, vous allez avoir un Veolia qui est à 37 milliards d'actifs, Suez 7 milliards.
Donc en fait, on crée un petit Suez-France pour dire que ça va perdurer, mais c'est un Suez qui n'est pas viable en fait à long terme et qui effectivement va mettre tout le marché de l'eau privée en France dans la main d'un seul acteur qui est Veolia.
– Alors quelque part, pourquoi finalement il y a mal d'ordre ? Parce qu'on nous a expliqué que globalement, il y avait un autre acteur qui devait, disons, être en concurrence avec Veolia. On nous a expliqué que le ministère des Finances appuyait une sorte d'offre alternative, mais par derrière, l'Élysée, en tout cas Alexis Colleur, peut-être de sa propre initiative, torpillait les choix de l'État, c'est-à-dire le ministère des Finances. Alors, soit le ministère des Finances faisait semblant de soutenir une offre alternative qui devait empêcher la constitution de ce monopole privé, soit l'Élysée, le secrétaire général de l'Élysée constitue un État dans l'État.
– En fait, il y a eu une duplicité extrêmement forte de l'État sur cette question-là. Alors, est-ce que Bruno Le Maire était sincère ou non dans son opposition à ce que tout se fasse extrêmement vite et dans le sens de Veolia ? – Je ne sais pas, peut-être, peut-être. Mais ce qui est évident, c'est du côté de l'Élysée, et d'ailleurs ça se voit trois jours après l'offre de l'OPA, vous avez Jean Castex qui explique que cette opération a du sens, bien évidemment.
Donc, évidemment que du côté de l'Élysée, avec Alexis Colleur, mais Emmanuel Macron aussi avec, ce n'est pas juste Alexis Colleur, c'est Alexis Colleur et Macron qui ensemble torpillent en fait cette offre alternative, torpillent toutes les règles des marchés financiers. D'ailleurs, peut-être avez-vous vu, mais dans le parquet national financier, dans la plainte qui a été déposée, il y a aussi l'AMF qui est visée, donc l'Agence des marchés financiers. Pourquoi est-ce qu'elle est visée ?
Parce que dès le début, elle a disqualifié l'offre concurrente face à Veolia et il se trouve que le gendre du président, alors il faut suivre, le gendre du président de l'AMF, donc de ceux qui ont disqualifié l'offre concurrente, est Julien Denormandie, qui est un des premiers soutiens d'Emmanuel Macron. Donc, c'est une affaire où très clairement, non, l'État n'a pas joué un jeu clair. D'ailleurs, l'État aurait pu empêcher qu'il y ait la vente des parts d'Engie, puisque tout part de là. Si Engie n'avait pas vendu les parts de Suez à Veolia, nous n'en serions pas là. Et l'État aurait pu l'empêcher très facilement.
D'ailleurs, il se trouve que deux jours avant, il y avait un projet sur de l'importation de gaz de schiste dont l'État ne voulait pas. Eh bien, ils ont réussi très facilement à l'empêcher. Et là, il nous explique qu'ils ne pouvaient pas l'empêcher. Donc, personne n'est dupe de cette duplicité. Personne n'est dupe du rôle qu'a joué l'Élysée. Et je crois qu'on a besoin vraiment d'avoir des éléments précis pour comprendre ce qui s'est passé.
Parce que, pour le coup, je pense qu'on ne saisit pas encore toutes les conséquences qu'a cette OPA de Veolia sur Suez, mais que nous verrons très vite que sur la question, évidemment, du prix de l'eau, sur la question de la concurrence dont on parlait, sur la question des marchés qui vont être très défavorables aux collectivités, et sur la gestion publique de l'eau, nous allons avoir des catastrophes. Il n'y a qu'à voir ce que Veolia a fait en Guadeloupe et on comprend bien dans quelles mains on est en train de mettre la ressource la plus vitale au monde.
Qu'est-ce qu'ils ont fait Veolia en Guadeloupe ?
Veolia en Guadeloupe, ils sont restés 70 ans. Ils sont restés 70 ans et puis d'un jour au lendemain, ils sont partis. Ils ont demandé 12 millions d'euros pour partir, plus un engagement des élus à ne jamais les attaquer en justice et eux-mêmes s'engager à ne jamais attaquer les élus en justice. Donc ils sont partis sur ça et quelle est la réalité aujourd'hui en Guadeloupe ? C'est que vous avez 70% de l'eau prélevée qui part en fuite mais qui est quand même payée par les usagers, donc des usagers qui ont 4 000, 5 000 euros de facture qui leur arrivent.
Ils n'ont pas entretenu le réseau.
Ils n'ont pas entretenu le réseau et donc toute la population est sous tour d'eau à tel point qu'en France en 2021, un enfant en Guadeloupe manque jusqu'à un mois et demi de cours par an parce qu'il n'y a pas d'eau à l'école, pas parce que le professeur n'est pas là, pas parce que je ne sais quoi, parce qu'il n'y a pas d'eau à l'école. Donc on est sur une situation qui est juste la violation d'un des droits les plus fondamentaux qui a été reconnu d'ailleurs à l'ONU, qui est celui du droit à l'eau et cette violation elle arrive notamment parce qu'un acteur privé est venu, s'est gavé, n'a rien entretenu et est parti en toute impunité avec rien qui ne se passe absolument derrière.
Alors ce qui est dénoncé là ce n'est pas qu'une question morale, c'est une question légale, c'est-à-dire que l'autorité des marchés financiers aurait, si les choses se confirment, violé la loi, l'Élysée aurait violé la loi, en tout cas Alexis Collère aurait violé la loi. Ce sont des lois qui ont été violées, c'est une affaire grave, c'est-à-dire que c'est une manière de subvertir vraiment l'intérêt public.
Bien sûr, ce qu'on reproche c'est qu'il y ait eu à la fois des violations des lois, que l'Élysée était au courant de l'OPA qui allait se passer et même, même pas juste au courant, aurait facilité cet OPA-là.
Et si ça s'avère réel, si ça s'avère vrai, et il y a beaucoup de documents qui ont été saisis, donc j'espère que le parquet national financier va pouvoir faire la lumière sur cette question-là, si ça s'avère vrai, c'est extrêmement grave en termes de non-respect de l'État de droit et en termes, là encore, de favoritisme qui est fait aux amis d'Emmanuel Macron et vraiment, qui montre qu'Emmanuel Macron a un mépris absolu des règles de droit, des règles financières, des règles économiques de notre pays qui, je crois, serait vraiment, pour le coup, un scandale d'État qui va à côté de plein d'autres qui ont été faits et qui nous permettrait d'éclairer la manière dont aujourd'hui, Emmanuel Macron, finalement, utilise sa position pour favoriser à la fois ses amis et faire des choses qui ne sont bones que pour les intérêts privés de quelques-uns, qui est le contraire de ce qu'un président de la République devrait faire.
– Alors, Alexis Collère, tu le disais, a refusé de répondre à vos questions. Sans conséquence, il n'a pas été désapprouvé par son patron qui est le président de la République alors qu'il a violé la loi en refusant de se présenter à la commission d'enquête. On se rappelle aussi d'Alexandre Benalla et de son comportement vis-à-vis des commissions d'enquête qu'il a interrogé, même s'il était obligé de venir. Comment tu perçois ce personnage, donc Alexis Collère, qui est considéré par certains comme le vice-président ? La grande ombre derrière Emmanuel Macron. Qu'est-ce qui se passe ? On a un État dans l'État ? On a un gouvernement parallèle ? Qu'est-ce qu'il y a ?
– Oui, on a quelqu'un qui s'éclaire à une influence extrêmement grande sur Emmanuel Macron et dans l'ombre de beaucoup des scandales, bon, tu en as évoqué plusieurs, notamment au début de l'émission, et qui en fait agit en toute impunité. En fait, c'est ça qui est quand même assez incroyable, c'est que vous avez un homme qui n'est responsable devant personne, je veux dire, on ne va pas demain aller aux élections et décider est-ce qu'on révoque ou non M. Alexis Collère, donc qui a un rôle de secrétaire général à l'Élysée et qui en fait agit en toute impunité, en toute violation des lois sans qu'il ne se passe absolument rien.
Et je crois qu'en ce moment, il y a une certaine fébrilité dans la Macronie sur les proches du président de la République puisqu'il y a eu le procès d'Alexandre Benalla. Là, Alexis Collère est visé par cette plainte du parquet national financier grâce à l'intersyndical de Suez. Vous avez sa femme Brigitte Macron qui est aussi dans une affaire avec des écoutes qui ont été dévoilées dans Mediapart. Donc, vous avez une certaine fébrilité de l'Élysée autour de cette question-là et en fait, c'est bien parce que oui, il ne doit pas y avoir d'impunité des proches du président de la République sur des questions de respect de l'État de droit.
Alors, tu disais que finalement la délégation des services publics de l'eau n'était pas forcément la meilleure chose qui puisse arriver. Comment on en est arrivé là ? Est-ce que par le passé c'était des services publics majoritairement ? Comment sortir finalement de la trappe des sociétés privées, des multinationales comme Veolia ? Et est-ce qu'aujourd'hui il y a des communes, des grandes communes qui arrivent à gérer leur eau sans passer par le multinational ?
Ça c'est un point extrêmement important parce que nous on a fait une enquête approfondie du coup grâce à la commission d'enquête sur quels étaient les effets de donner la gestion de l'eau à une multinationale.
Il se trouve que c'est toujours plus cher pour les usagers notamment parce que vous payez éventuellement des dividendes, vous payez un directeur commercial dont vous n'avez pas besoin dans une régie municipale donc quand vous remunicipalisez la gestion de l'eau donc c'est toujours plus cher, toujours beaucoup plus opaque avec des réseaux qui sont moins bien entretenus puisque dans une régie tout l'argent de l'eau retourne à l'eau donc retourne notamment dans l'entretien des réseaux ce qui n'est pas le cas quand vous devez payer des frais de siège, quand vous devez payer des dividendes, etc.
Donc c'est plus cher, moins démocratique en termes de gestion écologique, moins, enfin un gaspillage d'eau beaucoup plus fort qui se retrouve sur vos factures donc nous, nous sommes très fortement pour la régie municipale. Alors il y a une bonne nouvelle quand même, c'est que les multinationales ont beaucoup reculé ces dernières années dans le nombre de contrats qu'ils avaient. Aujourd'hui vous avez environ 35 000 contrats qui sont faits sur la question de la gestion de l'eau, seuls 11 000 sont des délégations multinationales. Ça a beaucoup reculé, ça veut dire qu'ils ont divisé par deux leur nombre de contrats en une vingtaine d'années.
Alors il y a toujours 60% des gens, donc la majorité des gens qui sont avec des multinationales, mais n'empêche que ça a beaucoup reculé. Ça veut dire que le modèle dominant en termes de nos contrats dans notre pays, c'est la régie publique. Et pourquoi est-ce que c'est la régie publique ? Eh bien justement parce que lorsqu'on observe la réalité de ce qui se passe quand on est en régie publique, eh bien finalement il y a beaucoup plus d'avantages de gérer soi-même son eau et c'est vers ce mouvement-là qu'on continue d'aller. Et c'est d'ailleurs pour ça que Veolia absorbe Suez aussi.
C'est aussi pour maintenir des intérêts dans un moment où justement ils sont fragilisés et pour pouvoir garder ces contrats-là, notamment le plus gros contrat européen qui est celui du CEDIF, donc de l'eau en Ile-de-France, dont beaucoup des communes sont en train de sortir d'ailleurs. Et beaucoup des grandes villes aujourd'hui revont vers la régie. Alors une des premières villes qu'il a fait, c'est Paris et Grenoble. Ce sont les deux plus grandes villes qui l'ont fait dès le départ, mais vous en avez beaucoup d'autres. Vous avez la question qui se pose à Lyon en ce moment, vous avez la question à Bordeaux.
Donc ça, c'est une bonne nouvelle, c'est que petit à petit, on est en train de jeter dehors les multinationales de l'eau en leur disant en fait, on n'a pas besoin de vous pour gérer notre eau. Par contre, en reprenant les salariés dans la régie publique, avec, je crois, un sens beaucoup plus fort au travail qui est fait.
Alors on peut aussi imaginer que Veolia ayant l'impression qu'ils vont perdre une partie de leurs clients, ont l'intention d'augmenter les marges en détruisant la concurrence, c'est-à-dire dès lors qu'ils sont seuls, ils peuvent, ou alors quasiment seuls, ils peuvent peut-être augmenter un peu les marges pour, disons, pour ne pas trop perdre.
Alors il y a l'augmentation des marges et puis après, il y a des choses un peu plus perverses. Par exemple, ce qu'ils sont en train de faire en Ile-de-France, c'est qu'ils sont en train de développer une technique. Alors ça fait 97 ans qu'on est en contrat le CDIF avec Veolia. Donc vous voyez, c'est un long partenariat et il se trouve que c'est cet été que se décider, enfin cet été en début d'année, que se décider qui allait être le prochain partenaire après 100 ans passés avec la même multinationale. Vous imaginez dans quel état est Suez ? Donc forcément, c'est Veolia qui va avoir ce marché-là et je pense que le calendrier n'est pas anodin sur cette question-là.
Il y a l'augmentation des marges mais il y a une autre chose qui est en fait d'utiliser le marché français pour développer et donc sur le dos des usagers français pour développer des choses à l'international et être un espèce de géant de big data numérique et écologique. J'explique. En Ile-de-France, ils veulent faire quelque chose qui s'appelle l'osmose inverse basse pression. Qu'est-ce que c'est ? C'est une technique qui consomme énormément d'énergie, qui par ailleurs rejette de la pollution dans les milieux aquatiques, qui permet de rendre une eau plus pure que pure.
C'est-à-dire qu'on fait en sorte qu'on passe l'eau dans un processus qui la rend tellement pure qu'elle n'est pas potable juste après ce processus-là et donc il faut la reminéraliser pour qu'elle soit potable. Bon. Il se trouve qu'en Ile-de-France, l'Agence régionale de santé dit que l'eau est d'excellente qualité en Ile-de-France. Donc nous n'avons pas besoin d'une technique plus pure que pure qui utilise plein d'énergie, qui rejette des choses. Mais alors pourquoi est-ce qu'ils le font ?
Ils le font parce que c'est très pratique, ça va augmenter beaucoup les factures des gens sur la question de l'eau en Ile-de-France, ça va augmenter beaucoup pour quelque chose qui est inutile et qui n'a pas été décidé collectivement. Pourquoi est-ce qu'ils le font ? Parce que ça leur permet de développer sur notre dos une technologie qui vont ensuite aller vendre à l'international en espérant gagner des marchés de cette façon-là. Dans des endroits
où l'eau est peut-être moins pure.
Des endroits où l'eau est peut-être moins pure et puis des endroits où, comme vous avez, vous vous rappelez Brune Poirson qui racontait à tout le monde lorsqu'elle était secrétaire d'État qu'elle, elle avait fait le droit à l'eau pour toutes et tous en Inde. Il se trouve que qu'est-ce qu'elle avait fait en Inde ? Elle avait privatisé l'eau et c'est ce que va faire Veolia en vendant des technologies en disant regardez, même si on n'a pas forcément besoin, regardez, on va utiliser cette technique-là.
Et puis c'est aussi une technique, j'alerte dessus, parce qu'il y a une question évidemment de quantité d'eau qui se pose pour l'avenir, c'est le dérèglement climatique, mais aussi de la qualité de l'eau. Et ça, c'est notre modèle industriel, notamment notre modèle agricole, qui font une pollution de l'eau extrêmement forte. C'est quand même vachement plus pratique plutôt que de dire on change de modèle agricole, on arrête avec un paysan qui se suicide tous les jours dans notre pays, on arrête avec des pesticides qui empoisonnent tout le monde.
C'est quand même vachement plus pratique d'avoir une multinationale qui vous dit ne vous inquiétez pas, j'ai une technologie très chère que vous allez acheter qui va rendre l'eau plus pure que pure. Et puis comme ça, on n'a pas besoin de s'occuper de ces affaires-là. On continue tant qu'on peut avec un modèle qui rapporte de l'argent à d'autres multinationales, notamment Monsanto Bayer. Et en fait, on continue à tout va plutôt que de faire les ruptures dont on a besoin.
C'est ça que Veolia est en train de faire, c'est ça que Veolia est en train de monter sur notre dos et c'est ça qu'ils vont aller vendre aux autres pays en continuant, nous, à aller faire, je ne sais pas quoi, dans des mines, faire je ne sais quelle pollution un peu partout, mais en disant regardez, c'est super, on a une technologie qui permet de rendre l'eau plus pure que pure qui est, à mon avis, une très, très, très mauvaise idée si on met le doigt dedans pour l'avenir.
Là, justement, il parle de technologie. Il y a les technologies d'avenir, il y a aussi les investissements. Les multinationales ont accès au marché financier à des conditions qui sont bien meilleures que celles des communes, surtout des petites et des moyennes communes. Est-ce que, quelque part, ce n'est pas ça qui constitue le socle de la puissance de ces multinationales dans la mesure où, bon, une ville comme Paris ou bien comme Bordeaux peut emprunter sur le marché, je suppose, mais une ville déjà plus petite ou, je ne sais pas, Charleville-Mévière ou Chambéry, c'est peut-être un peu moins évident.
Les villes surendettées, c'est moins évident et surtout, en dehors de la France, les grandes villes des pays du tiers monde n'ont absolument pas accès au marché financier. Est-ce que ce n'est pas ça la puissance de ce modèle de multinational ?
Alors, c'est sûr qu'il s'appuie sur cette question-là, mais en fait, il y a deux choses qu'il faut différencier. La première, c'est qu'il ne faut pas aller dans le tout technologique sur l'eau. Il ne faut pas. Parce que si on commence à faire ça, par exemple en Guadeloupe, je vous disais, état des nappes phréatiques absolument inquiétantes, l'Agence régionale de santé qui dit que si dans dix ans on ne fait rien, vu que le réseau d'assainissement lui aussi est percé de partout, vous n'aurez plus aucune eau de qualité très bonne ou excellente en Guadeloupe qui créera des maladies chroniques, des problèmes sur le tourisme, etc.
Et on nous propose de faire une usine de désalinisation de l'eau, donc de prendre de l'eau de mer et de la rendre en eau douce. Ça, si on commence à aller vers des choses comme ça, il y a des endroits où peut-être ça se justifie, mais en Guadeloupe, il y a trois fois plus d'eau par an et par habitant que ce qu'il y a en Hexagone. Si on commence à faire ça, ça veut dire qu'on enchaîne sur un modèle dont on ne sortira jamais. Donc il faut arrêter avec le tout technologique. Ça, c'est la première des choses.
La technologie, ça peut se justifier dans des conditions extrêmement spécifiques, mais ça ne peut pas être utilisé pour justifier un modèle qui continue à détruire absolument tout, les écosystèmes, la vie humaine et la vie de toutes les espèces en général. Ensuite, il y a une deuxième des choses, c'est la question de l'investissement. Moi, je pense qu'il faut qu'on mette en place des règles, notamment d'investissement dans les réseaux où on n'a pas le droit de sous-investir dans les réseaux parce que c'est ce qui s'est passé pendant des années.
Les multinationales, elles faisaient leur beurre sur cette question-là, c'est-à-dire qu'elles sous-investissaient dans les réseaux, donc elles récupéraient l'argent de l'eau des usagers. Elles sous-investissaient, donc elles pouvaient distribuer dividende après dividende et d'ailleurs, on a vu dans les chiffres récemment encore que Veolia allait extrêmement bien. Donc, il faut mettre une norme où on oblige à investir dans les réseaux.
Et la deuxième des choses, c'est que moi, je suis favorable à ce qu'il y ait un grand plan d'État et qu'on arrête justement de faire dépendre d'une financiarisation ou d'autre chose la question de la ressource en eau, qu'il y ait un grand plan d'État pour qu'on remette à niveau les réseaux, ce qui permettrait à la fois de créer de l'emploi et puis d'avoir des réseaux qui ne gaspillent pas de l'eau à gogo puisque dans l'Hexagone, on est à 20% de l'eau qui est perdue dans les fuites. Je le disais, il y a des endroits, notamment des territoires d'outre-mer où on est à la moitié, voire à 7 sur 10 d'élites qui sont perdus.
Donc, je crois qu'il faut aussi investir, que l'État investisse sur cette question-là. Nous en avons les moyens et je pense que dans l'intérêt général, nous devrions arrêter avec la financiarisation de la ressource en eau. Peut-être avez-vous vu, mais une des raisons pour lesquelles nous avons créé la commission d'enquête, c'est que depuis novembre 2020, on peut spéculer en bourse sur la question de l'eau. Ça arrive à ce qui a été fait en Australie, qui est le premier pays à avoir créé des marchés de l'eau.
Et lorsqu'il y avait eu les méga-feux en Australie en 2019, peut-être vous en rappelez vous, mais à ce moment-là, il y avait eu un fonds de pension qui avait acheté des milliards de mètres cubes d'eau australienne pour arroser des amendes qui étaient ensuite envoyées à l'export alors qu'il y avait les méga-feux à côté. Eh bien, faire des marchés de l'eau, c'est ça. Croire que le marché est raisonnable, eh bien, c'est toujours faux. Et croire que le marché peut gérer une ressource aussi vitale que l'eau, eh bien, c'est, je crois, être une folie absolue. Donc, nous devons définanciariser la question de l'eau.
– Merci en tout cas Mathilde de ce thé passionnant. Voilà, c'est la fin de ce petit entretien qui remet les choses au clair sur cette fameuse affaire Colleur 2 et sur ce fameux scandale Suisse-Veolia et plus largement sur la question de la privatisation et de la financiarisation d'une ressource nécessaire à la vie, c'est-à-dire l'eau. Merci à vous.
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– Sous-titrage Société Radio-Canada
Mathilde Panot