Manuel Bompard, député LFI des Bouches-du-Rhône | La politique et moi
Transcription youtube_captions. À recouper avec la source d'origine.
-Mon invité a la réputation d'être une machine de guerre lors des campagnes électorales. A la fois stratège, négociateur et organisateur hors pair, autant de qualités qu'il faut peut-être mettre en rapport avec son cursus universitaire, Bonjour, Manuel Bompard. On s'engage en politique avant tout pour défendre des idées, mais votre parcours est tellement lié à Jean-Luc Mélenchon que je me demande si vous vous seriez engagé en politique sans lui ? -Euh, sans doute, mais c'est vrai que j'ai trouvé, à ce moment-là, une personnalité qui défendait les convictions qui étaient les miennes.
J'étais intéressé par la politique depuis que j'étais jeune, révolté, je pense aussi, face à la marche du monde, aux inégalités sociales, mais j'avais une difficulté : je me retrouvais ni dans le Parti Socialiste - je trouvais qu'il avait abandonné une certaine perspective de transformation de la société - ni dans les autres partis à gauche du PS. J'avais l'impression qu'ils ne s'interrogeaient pas sur la stratégie de la conquête du pouvoir. Dans les interventions et la démarche politique de Jean-Luc Mélenchon, j'ai trouvé à la fois une perspective de transformation de la société, et en même temps, une volonté de prendre le pouvoir et de changer la vie des gens. -Vous vous êtes engagé dans le parti de gauche dès sa création par Jean-Luc Mélenchon en 2008.
A l'époque, vous étiez un jeune ingénieur, docteur en mathématiques appliquées. Il s'est occupé de votre éducation, il vous a fait lire des livres ? -C'est vrai. -Quels auteurs c'était ? -Les classiques du matérialisme historique, comme Marx.
Les classiques du socialisme, Jean Jaurès...
Moi, j'avais un cursus scientifique, en vérité. Je me rappelle le premier livre dont il m'a parlé : "Socialisme utopique, socialisme scientifique", de Marx et Engels. -Vous avez plongé dans un univers très éloigné de votre parcours. -Voilà, et ça m'a accroché, donc après, j'ai continué. -Il s'est occupé de votre formation intellectuelle, il vous a aussi hébergé quand vous voyagiez entre Toulouse et Paris, que vous n'aviez pas de pied-à-terre.
Ensuite, il vous a confié la direction de ses campagnes présidentielles en 2017 et 2022. En 2022, il vous a "transmis" sa circonscription à Marseille. Il vous a confié les rênes du mouvement La France Insoumise.
On sent qu'il y a une confiance absolue et réciproque, une compréhension entre vous. Vous évoquez même une relation télépathique avec lui. -Ce que je veux dire, c'est que quand ça fait plusieurs années qu'on travaille ensemble, on a compris comment l'autre personne fonctionne, comment elle réagit aux événements.
Parfois, il n'y a pas besoin de parler pour avoir une réaction sur de l'actualité ou de la stratégique qui est la même. -Vous vous comprenez parfaitement, alors que vous êtes très différents. C'est un littéraire.
Il peut avoir des coups de sang. Vous, vous êtes un scientifique connu pour avoir du sang froid. C'est la complémentarité qui fait que... -Peut être.
C'est des habitudes de travail. Ca a bien fonctionné. On n'a pas forcément le même caractère, mais on travaille bien ensemble. -Vous avez obtenu d'excellents résultats en tant que directeur de ses campagnes présidentielles, mais votre 1re campagne à vous, vous l'avez perdue, en 2017, aux législatives à Toulouse.
C'est plus compliqué d'être en première ligne ? -C'est toujours plus compliqué, oui, parce que ça ne nécessite pas forcément les mêmes savoir-faire, les mêmes qualités que d'être directeur de campagne. -Aller sur le terrain, faire campagne ? -J'avais fait.
Avant d'être directeur de campagne, j'étais militant. -Ca correspond à votre nature ? -Oui, je n'ai pas de difficulté avec ça.
Après, honnêtement, en 2017, aux élections législatives, La France Insoumise, elle a eu seulement 17 députés. Je crois pouvoir dire aussi que le contexte national était compliqué, et sur la circonscription où j'étais candidat à Toulouse, j'ai été qualifié au second tour, mais je ne l'ai pas emporté. On a corrigé ça la fois d'après. -J'ai regardé votre thèse : "Modèle de substitution pour l'optimisation globale de forme "en aérodynamique et méthode locale sans... "paramétrisation." J'y ai rien compris, sauf que vous êtes un pur scientifique.
Il n'y en a pas beaucoup, en politique. Est-ce que les scientifiques ont une façon d'aborder la politique qui leur est propre ? -En tout cas, je pense que ça...
On a des qualités, des réflexes, qui, de mon point de vue, sont utiles dans la bataille politique. -Quelles qualités, quels réflexes ? -Une certaine capacité de rigueur, une certaine capacité à lire les événements avec, on va dire, un sens de la logique.
En termes de réflexion stratégique ou de réflexion politique, je trouve que ça peut aider. -Au sein de LFI, vous êtes un peu le "G.O." : pas le "Gentil Organisateur" au sens Club Med, plutôt le "Grand Ordinateur".
Je dis ça parce que vous êtes à la fois le cerveau, et celui qui fait tourner LFI tous les jours. A chaque fois, vous avez un souci permanent d'efficacité. Vous êtes là pour chasser les grains de sable qui peuvent enrayer la mécanique.
Chez vous, l'efficacité, c'est le préalable à tout en politique ? -Moi, je me suis engagé en politique avec l'objectif que les idées qui sont les miennes et les idées qu'on défend arrivent au pouvoir, prennent le pouvoir et soient appliquées. Dans mon parcours, en tout cas, j'ai toujours refusé d'être uniquement dans une logique de protestation et donc c'est peut-être ça qui vous fait poser cette question.
Donc l'efficacité, oui, je... -Et dans tous les domaines, comme vérifier qu'il y ait un second micro dans un meeting au cas où le premier tombe en panne. -Je considère que quand on veut prendre le pouvoir dans la 5e ou la 6e puissance économique, mieux vaut le faire sérieusement, sinon, on n'est pas crédible.
Je pense qu'une campagne présidentielle, c'est une grosse machine, et à n'importe quel moment, dans cette grosse machine, un grain de sable peut faire dérailler la campagne. Donc j'ai toujours eu, - et je ne suis pas le seul, il y a une forte culture politique à LFI - une attention pour ce qui paraît être un détail mais qui, en vérité, n'en est pas. -Au nom de l'efficacité, vous avez réorganisé la direction de LFI, sans faire valider les nominations par un vote.
Certains anciens, qui ont été écartés, s'en sont plaints. Vous leur avez répondu : "Le vote n'est pas "l'alpha et l'oméga de la démocratie. "L'objectif est d'être efficace." Comment est-ce que vous auriez réagi si Elisabeth Borne avait utilisé la même phrase pour justifier le 49.3 sur les retraites ? -Cette phrase a été totalement sortie de son contexte.
Je disais que dans une organisation politique, il faut des modalités de délibération collective : ça peut être un vote, mais parfois, il peut y avoir d'autres modalités. Par exemple, à La France Insoumise, on expérimente. C'est pas toujours facile.
Au lieu de se poser la question d'un clivage entre une majorité et une minorité, on essaye de fonctionner avec des processus de décision par consensus, des processus de décision où, petit à petit... -Vous allez entre les courants de LFI comme il y en a eu au PS. -Oui, parce que je pense que ça ne produit pas quelque chose de bon.
Ca produit une situation où on passe l'essentiel de notre temps à nous disputer en interne des organisations politiques plutôt qu'à se consacrer à la transformation de la société. Parfois, on est en désaccord et donc il faut voter. Bien sûr, je n'ai jamais dit que j'étais opposé au vote, mais il y a d'autres manières pour ne pas se poser la question de regarder ce qui nous divise ou nous sépare, mais plutôt ce qui nous rassemble.
Voilà pourquoi j'ai dit cela. Evidemment, il n'y a aucune analogie possible avec le fonctionnement d'un pays ou d'une Assemblée nationale dans laquelle les députés ont été élus pour voter. Donc je souhaite que les députés, ils puissent voter. -C'est le pendant de votre souci d'efficacité.
Aussi, une image de "Bad cop" vous colle à la peau. J'ai lu votre portrait dans l'hebdomadaire Marianne. Il vous a surnommé "Le nettoyeur de Mélenchon".
Sur ce thème, on retrouve beaucoup de qualificatifs en off, qui ne sont jamais sympathiques pour vous : "flingueur"... -Je vous confirme. -..."liquidateur", "tueur à gages".
Ca vous agace ? -Ce n'est pas que ça m'agace. Ca fait sans doute partie de la vie politique d'être affublé de qualificatifs qui, selon moi, ne me correspondent pas. -Est-ce que vous avez pour mission de faire tourner un peu la maison ? -Vous savez, quand vous faites tourner une organisation politique, vous avez toujours des décisions dans lesquelles certains ne se retrouvent pas.
Ca arrive. Moi, j'essaye toujours de le faire dans le respect de chacune et chacun. Donc je ne me retrouve pas dans ces qualificatifs, mais ça ne m'empêche pas de dormir.
Si ça m'empêchait de dormir, hélas, je ne dormirais pas beaucoup. -Dans vos multiples missions, vous avez été l'un des principaux artisans de la NUPES. C'est d'ailleurs vous qui avez annoncé l'accord avec les Ecologistes.
On va revoir ça en images. -00h05 : après des heures de tractations et sous le regard de Jean-Luc Mélenchon, dernières politesses de rigueur, et satisfaction partagée. *-Vas-y, commence. *-Toi ?
Moi ? *-En quelques dizaines d'heures, on a réussi ce qui avait été impossible pendant des années. *-Je crois que c'est historique.
Nos formations politiques n'avaient pas fait d'accord aux législatives. C'est la première fois. -Cet accord entre les partis de gauche a laissé sceptique au début.
Jean-Luc Mélenchon en a rêvé, et c'est vous, en quelque sorte, qui l'avez fait. Est-ce que c'est l'un de vos plus grands accomplissements politiques ? -C'est un moment qui était historique, c'est clair.
C'est un accord qui restera dans l'histoire. Ca nous a demandé beaucoup de travail. Ca nous a demandé d'apprendre à nous connaître.
Ca nous a demandé de faire compromis, parce que... -Et d'engager des rapports de force.
Vous assumez d'être... -Bien sûr. -...très dur, à certains moments. -Je crois à la franchise en politique, et pourrais faire semblant qu'en politique, il n'existe pas de rapport de force, mais bien sûr que si.
Ce qui a permis cet accord, c'est le fait que Jean-Luc Mélenchon ait fait 22 % à la présidentielle. Mais le rapport de force, ça n'empêche pas le respect pour ses partenaires. Moi, j'ai coutume de dire qu'une négociation entre différentes formations politiques est une bonne négociation si, à la fin, tout le monde a l'impression d'avoir gagné, et personne n'a eu le sentiment de s'être senti humilié.
Je pense que ce qui a fonctionné, c'est que chacun, à la fin, a fait des pas, mais chacun s'est retrouvé dans un accord qui était productif, qui était efficace : je rappelle que grâce à cet accord, nous avons remporté le premier tour des législatives, nous avons fini en tête du premier tour, et ça nous a permis d'avoir 151 députés à l'Assemblée nationale. Pour moi, c'était un historique et ça restera un moment important de ma vie politique. -On va passer à notre quiz, à présent.
Avec vous, j'ai eu envie de faire un vrai/faux pour vérifier certaines choses que j'ai lues et qui m'ont étonné. Est-il vrai que quand vous vous ennuyez en réunion, vous vous détendez en résolvant des équations ? -Non, c'est faux.
J'ai lu ça aussi. Ca a pu m'arriver. -Je trouvais ça... -Je ne fais pas d'équations sur mon temps personnel, et d'ailleurs, je m'ennuie rarement en réunion.
Les discussions sont souvent productives. -Adolescent, vous classiez les disques de vos rappeurs préférés par ville d'origine ? -C'est vrai.
C'est vrai. -C'est bizarre, comme classement. -Oui, mais j'avais besoin d'avoir des cases où mettre mes tous disques.
C'est vrai que je faisais ça. -Avec des rappeurs de Marseille ? -Oui, pas mal.
C'est vrai que moi, j'ai grandi, dans la génération IAM, etc. Donc c'est vrai que j'avais un tropisme marseillais dans mes goûts musicaux. -Enfin, j'ai lu que vous aviez été goûteur de mojitos au stand du Parti de gauche de la Fête de l'Huma. -C'est pas totalement faux, mais extrapolé.
Dans les premiers stands du Parti de gauche à la fête de l'Huma, effectivement, il y avait une buvette avec du mojito pour les gens qui venaient sur le stand. Et forcément, quand on avait préparé la recette, il fallait vérifier qu'elle était bonne avant de vendre. -Vous faisiez les cocktails ? -Au début, oui.
C'est pour ça que je vous disais que j'ai d'abord eu un engagement militant. J'ai distribué des tracts, participé au stand de la Fête de l'Huma. -Ca donne une image différente de vous, peut-être plus fêtard que vous en donnez l'impression ? -Oh, "fêtard", oui...
Enfin, en tout cas, j'aime bien, comme plein de gens, passer des bons moments et pas uniquement faire de la politique qui peut parfois avoir un côté froid, mais maintenant, je dois être plus sérieux du fait... -Fini, les mojitos ! -Ca n'empêche pas de garder parfois des moments où on peut se détendre et s'amuser, mais avec un grand sens des responsabilités.
Ce sera le mot de la fin. Merci, Manuel Bompard, d'être venu. SOUS-TITRAGE : RED BEE MEDIA Générique ...
Manuel Bompard