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interviewFrance Culture — Sens politique· 27 mars 2021 29 min

Jean-Luc Mélenchon : "La Commune appartient à toutes les variétés de la pensée révolutionnaire française"

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0:16
Présentateur

Bonjour, bienvenue dans Politique. Notre invité aujourd'hui, Jean-Luc Mélenchon. Bonjour. Bonjour Jean-Luc Mélenchon.

0:35
Jean-Luc Mélenchon

Bonjour.

0:36
Présentateur

Vous êtes député de la France insoumise de la quatrième circonscription des Bouches-du-Rhône, président du groupe LFI à l'Assemblée nationale, candidat à la présidentielle en 2022, après l'avoir été en 2012 et en 2017. Le 26 mars 1871, les Parisiens sont appelés à voter pour élire leurs représentants. Élection capitale, il s'agit de manifester son adhésion ou son opposition à l'insurrection qui s'est déroulée quelques jours plus tôt, le 18 mars, lorsque le gouvernement d'Adolphe Thiers décide de s'emparer des canons achetés par souscription pour combattre l'ennemi prussien. La tentative tourne court, le gouvernement se replie à Versailles. À Paris, le 26 est donc une journée d'élection.

Comme l'écrivent Jean-Pierre Azénat et Michel Vinocq dans leur livre commun consacré aux communards, pour dire qu'on est avec Versailles il y a deux manières, ou bien on s'abstient, ou bien on vote pour les candidats modérés. Mais si on veut plus la République, la Commune révolutionnaire, alors on donne sa voix aux ardents, aux rouges. Les rouges l'emportent, la Commune est proclamée le 28 mars, il y a 150 ans. Depuis le souvenir de cette expérience inédite d'une République sociale, née dans la Révolution et validée dans les urnes, irrigue l'imaginaire politique.

Lors de vos deux précédentes candidatures à la présidentielle, Jean-Luc Mélenchon, vous aviez choisi la date du 18 mars pour rassembler vos partisans et demander l'instauration d'une sixième République. Alors que gardez-vous de ce moment historique qui n'aura duré que deux mois et demi ? Et en quoi est-il encore une source d'inspiration ? Eh bien voilà ce dont nous allons discuter avec vous. Et je précise que nous aurons l'occasion d'évoquer les imaginaires politiques d'autres candidats à la présidentielle, si toutefois ils acceptent le principe. Démarrons si vous le voulez bien avec cette date du 18 mars.

En quoi elle est à ce point importante à vos yeux pour en avoir fait des marqueurs de vos précédentes candidatures à la présidentielle ?

2:19
Jean-Luc Mélenchon

Parce qu'on considère que le 18 mars est le commencement de l'insurrection populaire qui va donner la Commune de Paris. Les Versaillais, c'est-à-dire la bourgeoisie de l'époque, c'est-à-dire des royalistes de l'époque, des bonapartistes de l'époque et le reste, décident de récupérer les armes dont dispose Paris qui ne veut pas céder aux Allemands puisque à ce moment le pays est envahi par les Allemands que Paris a vécu un siège terrible et les Parisiens ne veulent pas céder et empêchent que les Versaillais récupèrent les canons qui sont sur la butte Montmartre. Alors vous savez qu'à Paris, les batailles historiques sont toujours géographiques.

Aujourd'hui sur cette butte où l'on est beaucoup morts pendant la Commune, il y a le Sacré-Cœur qui a été construit pour expier les péchés de la Commune. Bref, ce jour-là, les Versaillais envoient la troupe régulière et les femmes montent sur la butte, les gardes nationaux bien sûr, mais les femmes surtout, Louise Michel, montent là-haut et décident que les canons ne seront pas remis aux Versaillais. Et c'est ce moment crucial, clé, qui une fois de plus dans la Révolution en France est mené par des femmes, ça a été la même chose pendant celle de 1989, que se noue le drame et il se constitue et il éclate aux yeux de tous.

La troupe met crosse en l'air, ensuite elle fusillera des officiers et les canons resteront à Paris, les Versaillais vont se replier dans ce temple de l'ancien régime qu'est le palais de Versailles où d'ailleurs à la fin, les Allemands, vainqueurs, proclameront l'Empire comme l'Empire allemand, comme si vous voulez la fin du cycle des Lumières. Ils le font à Versailles pour dire maintenant les trucs des Français, c'est fini.

4:02
Présentateur

Mais ça c'est de l'histoire Jean-Luc Mélenchon. En quoi cette date vous a semblé suffisamment importante et cruciale pour que vous en choisissiez ce moment-là précisément pour vos précédentes campagnes présidentielles. Est-ce que c'est d'abord peut-être aussi une forme d'opportunité ? Je m'explique, c'est-à-dire que cette date-là, elle intervient quelques semaines avant l'élection présidentielle et elle est plus, disons, pratique que le 14 juillet par exemple qui lui intervient forcément après la présidentielle.

4:30
Jean-Luc Mélenchon

Ah oui, vous voulez dire que pour mener une campagne qui a lieu en mai, il vaut mieux pas faire une réunion le 14 juillet ? C'est assez brillant comme raisonnement. N'est-ce pas ? Je voudrais vous dire que pour ce qui me concerne, je crois à la valeur des faits historiques. Et lorsque dans une séquence comme celle de la préparation d'une élection présidentielle où je réclame la fin de la monarchie présidentielle, l'instauration d'une nouvelle république avec une constituante et que je reprends l'un des thèmes de la Commune qui est l'idée de la révocabilité des élus, je pense que la date du 18 mars est porteuse de sens.

Et je voudrais, par le rôle singulier qui est le mien à un moment de l'histoire et qui passera dans la longue chaîne des hommes et des femmes qui défendent cette idée, marquer la date du 18 mars pour qu'elle symbolise quelque chose pour les nouvelles générations. Et ainsi, le 18 mars de l'année 2017, nous avons fait un immense rassemblement. Il y avait des drapeaux bleu, blanc, rouge partout. Et d'ailleurs, la Commune est une insurrection patriotique au point de départ contre l'occupation allemande. Et puis, il y avait des drapeaux rouges.

Et j'ai dit à la fin, après qu'on ait chanté la Marseillaise, notre hymne commun, j'ai dit, puisque c'est le 19 mars, ouvrons-nous que c'est le début de la Commune. Et pour ceux qui en connaissent les paroles, chantons l'international. Et on a chanté, pour ceux qui connaissaient les paroles, l'international.

5:51
Présentateur

Et ce n'était pas compliqué de mélanger, justement, l'international, le drapeau rouge, avec le drapeau tricolore ?

5:56
Jean-Luc Mélenchon

Pas dans l'esprit d'un homme comme moi, ni des gens qui m'entourent. Car, je veux le rappeler, la Commune démarre comme un fait d'insurrection populaire patriotique. C'est-à-dire, on ne veut pas être envahi par les Allemands, et on ne veut pas qu'ils aient le dernier mot. C'est une base sur laquelle on va pouvoir ensuite se rassembler à plusieurs occasions, puisque les Allemands ont régulièrement envahi la France. Et par conséquent, ce mix a été là. Mais j'y vois une leçon contemporaine, qui devrait faire réfléchir ceux qui ont du patriotisme, l'idée que ce serait une vertu d'extrême droite. parce qu'en effet, on s'est fait voler le drapeau national pendant un temps.

Mais regardez aujourd'hui dans les révolutions citoyennes qui éclatent partout dans le monde, vous voyez que le plus souvent, ce qu'on voit, ce ne sont pas des drapeaux rouges, ce sont les drapeaux nationaux. Ça ne veut pas dire le chauvinisme, la détestation des autres, ça veut dire, nous sommes le peuple. La France, c'est nous. Et moi, je suis très attaché à cette idée d'un patriotisme qui est en même temps une exigence de contrôle populaire et citoyen sur les pouvoirs politiques et sur l'existence même de la nation.

7:06
Présentateur

Alors, le patriotisme, Jean-Luc Mélenchon, il est forcément ancré sur un territoire, sur le territoire national. Vous, vous êtes de culture marxiste. Vous me disiez même au Rontaine que vous, vous êtes marxiste. Est-ce que ça n'a pas rendu, peut-être justement, compliqué la lecture de cet événement et notamment le fait que, puisqu'il était très ancré dans un territoire, l'expérience de la commune pouvait être difficilement exportable ? Comment le marxiste que vous êtes se démène avec cette question-là du patriotisme ?

7:37
Jean-Luc Mélenchon

Bon, j'aurais préféré que vous ne fassiez pas référence à mon marxisme. En réalité, pour ceux qui nous écoutent, parce que, peut-être que vous ne le savez pas, mais le mot donne lieu à d'innombrables interprétations. Pour ma part, je me dis marxiste parce que j'appartiens à l'école philosophique du matérialisme historique. Et évidemment, avec une finalité politique qui est l'instauration d'une société égalitaire. Et c'est ça que je mets dans le mot. Alors, comment, d'abord, vous avez tort de penser que le patriotisme serait attaché aux frontières d'un territoire.

Parce que le territoire de la France a changé à de très nombreuses reprises, que la France n'est décrite ni par ces frontières qui ont beaucoup bougé. Je rappelle que Nice et la Savoie ont été intégrées les dernières à l'Hexagone. Je rappelle que l'Alsace et la Lorraine ont été confisquées par une partie de la Lorraine par les Allemands à plusieurs reprises. Et ça n'a jamais empêché un attachement à l'idée de la patrie républicaine. Il faut toujours rajouter républicaine. Pourquoi ?

Parce que nous sommes, nous, Français, du fait de notre histoire et de l'émergence, du surgissement de la nation française contre le royaume et contre l'ancien régime, nous sommes un des rares pays au monde, il y en a d'autres, qui est la nation idée. Nous sommes une idée. Ce qui est écrit sur nos bâtiments publics, c'est liberté, égalité, fraternité. Ça n'a rien à voir avec ce qui est écrit sur des tas d'autres bâtiments publics, notamment les bâtiments allemands. Je le répète souvent, il y a écrit dessus sur le Parlement allemand, « den Deutschlandfolg ». Le « folk », c'est le sens ethnique du terme.

Nous autres Français, nous sommes la nation idée et notre patriotisme, normalement, est attaché au triptyque révolutionnaire dont il faut rappeler sans cesse que c'est une maxime qui a été donnée par Robespierre à la garde nationale pendant la Révolution. Vous voyez comment chaque épisode de l'histoire renvoie au suivant et le devoir de chaque génération qui participe de notre idéal et d'y faire écho et de le porter jusqu'à l'étape suivante.

9:34
Présentateur

D'ailleurs, puisque vous évoquez 1789 et Robespierre, est-ce que, pour vous, vous placez la Commune, par exemple, devant la Révolution ou bien est-ce que cette façon de hiérarchiser les événements historiques n'a pas de sens à vos yeux ?

9:48
Jean-Luc Mélenchon

Ça n'a pas de sens parce que chaque fois il s'agit d'un contexte, il s'agit d'un niveau d'organisation de la société qui est différente. Lorsque la Commune de Paris éclate, Paris est déjà l'objet d'une spéculation capitaliste extraordinaire que le baron Haussmann a provoquée en expulsant les milieux populaires, la banlieue de l'époque, c'est-à-dire Belleville et compagnie, toute cette partie de Paris. Aujourd'hui, c'est la grande banlieue. Bon, eh bien, par conséquent, il y a un rapport capitaliste qui traverse la société française qui n'existe pas en 1789 avec une telle intensité.

Quoique, ceux qui vont attaquer et prendre la Bastille, cela se sait peu, mais Jean Jaurès l'avait repéré, ce sont les ouvriers du quartier du Faubourg Saint-Antoine et notamment ceux de l'imprimerie de papier peint Réveillon. C'est-à-dire que, dans l'histoire, Jaurès avait une formule affreuse, bon, si je peux me permettre. Allez-y. Il leur dit, ah ben bourgeois, même pour faire vos révolutions, il faut que ce soit les ouvriers qui s'en occupent. Parce qu'il était persuadé que la révolution française était dans l'analyse un peu simple des marxistes. Après, il a fait une très belle histoire socialiste de la révolution française, mais il était persuadé que c'était une révolution bourgeoise.

Non, ce n'est pas une révolution bourgeoise, c'est une révolution universaliste et en ce sens, elle a une vocation libératrice qui éclaire la Commune de Paris. Pourquoi ? Parce que quand la Commune commence, le premier mot d'ordre, c'est vive la République ! Et la République est conçue comme la chose commune, on revient à cette idée, du contrôle populaire sur le pouvoir politique qui va se traduire de bien des façons, séparation de l'Église et de l'État, volonté de former les jeunes gens qu'ils soient garçons ou filles, etc. Qui sont la lumière qui se dégage pour toujours de la Commune de Paris qui pourtant ne dure que 72 jours.

11:37
Présentateur

Jean-Luc Mélenchon, la Commune de Paris, ça n'est pas non plus quelque chose de complètement homogène. Il y a forcément différentes manières d'apprécier le programme politique au sein des communards, ce qui est tout à fait normal. Mais on va dire qu'il y a une majorité qui est bien entendu très inspirée par ce qu'a été 1789 et peut-être aussi 1793, Robespierre, le jacobinisme. Est-ce que vous, vous vous inscrivez davantage de ce côté-là ?

Vous avez répondu à une interview très intéressante il n'y a pas très longtemps du magazine Politis où les journalistes vous demandaient si vous étiez plutôt vous du côté, on va dire, si vous auriez été plutôt du côté de la majorité jacobine ou plutôt du côté de la minorité qui était davantage là pour promouvoir un programme social. Comment est-ce que vous vous situez aujourd'hui ?

12:25
Jean-Luc Mélenchon

Déjà, pas comme ça parce que la majorité dont vous parlez est celle qui a fait passer le programme social. Donc, il n'y a pas les jacobins horribles, abominables, etc., suivant la légende dominante de la réaction dans notre pays. Et puis, les gentils, les doux qui, eux, seraient sociaux. ceux qui sont sociaux, c'est les durs parce qu'ils savent qu'ils doivent affronter et que la suite de l'histoire ne peut pas se faire sans ce rapport de force. Alors, la commune appartient à toutes les variétés de la pensée révolutionnaire française. et donc, tous ceux qui essaieraient de se l'approprier commettraient une erreur.

La commune est aussi bien aux anarchistes, la commune est aux jacobins, la commune est aux communistes. Je signale que quelques-unes des figures de la commune de Paris sont des gens qui sont directement liés à l'international, la première internationale, la IT, mais aussi aux anarchistes, qui est le cas de Louise Michel et combien d'autres. Non, ce qu'il faut retirer de la commune, c'est le peuple agissant, prenant le pouvoir, le peuple résistant à l'occupation et à l'invasion et en face, la réaction qui, comme à chaque étape de notre histoire, est le parti de l'étranger. C'était le cas en 1789. Ce sont les immigrés qui ont les faveurs de la réaction à Paris.

C'est le cas en 1940 où toute la bourgeoisie et la droite collaborent avec l'occupant nazi et là, en 1871, ils sont tous d'accord pour capituler et la première décision qu'ils prennent, juste après avoir dit qu'ils capitulaient et qu'ils acceptaient de payer aux Allemands, c'est de rétablir l'obligation de payer les loyers et de rembourser les dettes des petits commerçants. C'est-à-dire que nous avons affaire à une classe sociale et politique apatride qui se fiche absolument du contexte dans lequel elle peut procéder à ses prélèvements, à son exploitation du peuple. Pour elle, d'abord le portefeuille, la patrie après. Pour le peuple, le commun d'abord, le portefeuille après.

Mais le portefeuille existe aussi car on va dans la commune de Paris décider pour la première fois d'un salaire minimum garanti à chaque travailleur et travailleuse. A l'époque, les femmes sont travailleuses et le mot d'ordre de travail égal, salaire égal émerge à ce moment-là aussi.

14:39
Présentateur

Vous avez dit, Jean-Luc Mélenchon, il n'y avait pas d'un côté les méchants majoritaires qui seraient Jacobins puis les gentils minoritaires qui seraient du côté du programme social. On peut peut-être aussi le dire de la même manière entre d'un côté les Versaillais et de l'autre côté des communards. La commune, elle se traduit...

14:57
Jean-Luc Mélenchon

Si vous mettez sur le même plan des gens qui capitulent devant l'ennemi, qui désarment leur... Attendez. J'apporte de la nuance. Qui désarment leur... J'ai compris que vous apportiez la contradiction, j'y réponds. De la nuance. On ne peut pas mettre... Non plus, ce n'est pas de la nuance. Vous allez voir. Non, non, ce n'est pas de la nuance parce que mettre sur le même plan les Versaillais et les communards, c'est au fond dire c'est pareil, la victime et le bourreau. C'est pareil, ceux qui fusillent et ceux qui sont fusillés. C'est pareil, ceux qui capitulent et ceux qui mènent la lutte contre l'envahisseur.

C'est pareil, ceux qui veulent la république et ceux qui mettront plus de 4 ans pour admettre à une voix de majorité que le nouveau régime était une république. Non, ce n'est pas pareil du tout. Il y a d'un côté les traîtres à la patrie, il y a d'un côté les exploiteurs et de l'autre côté le peuple. Ça, c'est en fait de l'histoire, cher monsieur. Pardon, ce n'est pas à vous que je m'en prends mais à ceux qui voudraient mettre en voie une égalité entre les deux.

15:47
Présentateur

Non, je ne mets aucune égalité. je ne mets pas du tout sur le même plan et Versailles et la commune mais il y a eu aussi du côté de la commune des actions violentes. Il y a eu des lynchages, il y a eu des morts aussi notamment dans les premiers jours. Est-ce que vous, par exemple, vous prenez tout ce qu'il y a dans la commune et est-ce que vous considérez par exemple que dans des circonstances aussi exceptionnelles, la violence peut être un pisalet pour conquérir le pouvoir ?

16:18
Jean-Luc Mélenchon

Non, rien de semblable dans ce que je crois. Les faits historiques, je les enregistre. Vous dites qu'il y a aussi de la violence. Vous avez juste oublié de mentionner la violence précédente. Mais mentionnez-la, je vous en prie. Alors, il y a eu des excès de la commune, c'est-à-dire que des soldats ont fusillé leurs officiers qui leur demandaient de tirer sur la foule. Alors oui, c'est un excès de fusiller un officier qui demande de tirer sur la foule mais tirer sur la foule, non, c'est une activité normale pour vous. Ben non, pas pour moi. Si je mentionne aussi

16:44
Présentateur

ces faits-là, Jean-Luc Mélenchon, c'est parce qu'il ne vous a pas échappé que par exemple, récemment au Conseil de Paris, alors que la ville de Paris a prévu un certain nombre de célébrations pour ce 150e anniversaire de la commune, il y a notamment eu une partie de l'opposition municipale qui a considéré qu'il ne fallait pas, qu'il fallait certes commémorer mais pas célébrer la commune parce qu'il y avait eu des violences, il y a eu des bâtiments qui ont été détruits. Est-ce que déjà c'est quelque chose, vous, qui vous étonne qu'aujourd'hui cet événement puisse encore créer des distorsions municipales ? Tant mieux.

17:19
Jean-Luc Mélenchon

Pourquoi tant mieux ? Parce que le peuple français s'approprie son histoire de cette manière et j'admets tout à fait qu'il y ait des gens qui disent ah ben non, la commune, quelle horreur. Bon alors les autres disent ah mais pourquoi ? Alors ça discute. Il faut que chaque génération s'approprie l'histoire de France et qu'elle s'en inspire dans ses choix, dans sa manière de regarder. Comment sauriez-vous ce qu'est la détermination ? Si vous ne la prenez pas des générations précédentes, nous avons vécu là 10 ans, 20 ans, 30 ans de paix absolue, nous ne connaissons plus rien de cette violence.

Nous l'avons exportée chez les autres, en Libye et ailleurs, mais sur le territoire national, à part la répression des Gilets jaunes, il y avait déjà bien longtemps qu'on n'avait pas réprimé aussi sauvagement une révolution populaire. Donc, la Commune, comme la Révolution, c'est Clémenceau qui disait ça de la Révolution de 1789. Clémenceau qui a commencé sa carrière comme anarchiste et qui, à l'époque de la Commune, est maire, je crois, du XXe ou du XIIe. Il fait partie... Je croyais qu'il me semble que c'est le XVIIIe. Bon, on vérifiera. Ok, ok. Mais il est maire d'un des arrondissements de Paris et il est partie prenante du début de la Commune.

Et Clémenceau disait à propos de la Révolution de 1889, c'est un bloc, on prend tout, on ne peut pas trier, ça n'a pas de sens. Parce que, pourquoi ceci plutôt que cela ? C'est un tout. Dedans, il y a les violences de répliques de la Commune parce que ce n'est pas elle qui les provoque, c'est les Versaillais. Et puis, il y a l'immense, l'abominable, la méthodique, la systématique violence des Versaillais qui fusille 32 000 personnes et qui en expulse et qui en déporte je ne sais combien plusieurs dizaines de milliers.

Et c'est intéressant de voir d'ailleurs si on devait réfléchir à la Commune en tant que modèle rayonnant, non seulement elle a lieu à Paris mais dans tout le pays, mais surtout elle a un écho direct en Algérie avec les révoltes des berbères qui s'insurgent contre l'ordre colonial. Par conséquent, il faut prendre l'histoire dans ce qu'elle manifeste quand elle porte des traits communs. Les traits communs, c'est la volonté du peuple de se gouverner lui-même. Qu'on soit cabile dans l'insurrection cabile contre la colonisation française ou que l'on soit un bon citoyen de Paris qui ne veut pas être colonisé par les Allemands.

19:35
Présentateur

Il faut prendre aussi l'histoire Jean-Luc Mélenchon dans ce qu'en disent les historiens et notamment sur ce bilan des 32 000 fusillés avec un débat enfin il y a toujours quand même un débat sur le bilan réel de la commune. Vous avez raison,

19:48
Jean-Luc Mélenchon

peut-être qu'il n'y avait que 28 000 et ensuite 4 000 personnes qui se sont suicidées, c'est grotesque. Que l'on ait une évaluation...

19:54
Présentateur

Non, d'un point de vue historique ça n'est pas grotesque, c'est toujours bien quand même d'être précis. Même si ça ne change rien à l'ampleur de la répression.

20:02
Jean-Luc Mélenchon

Ah bon, non, mais disons-le quand même. Bien sûr. Non, mais disons, commençons par dire que l'ampleur de la répression est insupportable. Alors si vous voulez,

20:08
Présentateur

j'inverse le sens de ma phrase.

20:09
Jean-Luc Mélenchon

Non, non, non. Alors allons-y. Il n'y a pas 32 000 morts, il y en a combien s'il vous plaît ? Je viens de vous dire qu'il y avait encore

20:14
Présentateur

un débat là-dessus donc je me garderai bien et puis n'étant pas moi-même historien... Eh bien alors, est-ce que vous voulez dire qu'on a juste le droit de se taire ? Non. Alors réfléchissez. Qu'on a le droit de discuter et de dire que ce chiffre-là n'est pas forcément partagé par tous les histoires. Voilà, c'est ça. Ça ne va pas plus loin.

20:31
Jean-Luc Mélenchon

Alors il y en a qui pensent que c'est 29 000 seulement, certains 29 980. Certains 20 000. Eh bien oui, voilà, 20 000. 20 000 c'est supportable, 32 000 c'est trop. Non, c'est pas ce que je dis. Eh bien écoutez, si c'est ça que vous dites et vous le savez aussi bien que moi parce que sinon vous auriez dit un chiffre, vous auriez dit quelque chose, vous auriez dit mais pourquoi éprouvez-vous le besoin de dire qu'il y a une discussion sur le nombre de morts. Je vais vous dire pourquoi j'accepte cette discussion.

C'est parce qu'il faudrait aussi le faire sur la prétendue grande terreur en France où l'on s'apercevrait que le tribunal révolutionnaire n'a été créé que pour éviter que la foule n'aille elle-même procéder à des actions dites de justice qui n'en seront jamais car la justice qu'on fait soi-même n'est pas la justice. C'était les massacres du 2 septembre. La moitié des gens qui sont passés devant le tribunal révolutionnaire dans la première période ont été élargis c'est-à-dire sortez fichez le camp on a pu vous voir c'est-à-dire qu'on ne leur faisait rien.

J'observe que l'on aura toujours une contestation du nombre des morts et des fusillés et des déportés de la commune mais que par contre pour la terreur on accepte n'importe quoi de le dire.

c'est-à-dire qu'il y a toujours il y a toujours la même domination idéologique de la bestialisation des révoltes populaires c'est-à-dire le peuple est toujours dangereux il est toujours bestial il est toujours trop violent et la violence qu'on déploie contre lui certes est regrettable et tous les bons bourgeois ne manquent jamais de le dire mais enfin elle est nécessaire et même Émile Zola nous lâche et dit cette saignée était nécessaire et bien vous êtes le successeur d'Émile Zola ce qui est un beau talent je suis d'accord avec vous d'autant que Zola a été assassiné par des fascistes ça lui apprendra à réfléchir si j'ose dire mais c'est pour dire bien sûr Zola a été assassiné mais vous voyez comme à même des esprits qui sont si proches de nous ont accepté cette mode qui consiste toujours à aller chipoter quand il s'agit du peuple et à toujours avaler tout rond n'importe quel discours pseudo-pacifiste des fusilleurs

22:28
Présentateur

qu'un problème pour chipoter aussi sur 1793 ans

22:32
Jean-Luc Mélenchon

Non mais admettez la passion historique sinon aviez m'invité c'est parce que vous savez que vous avez un homme qui est plein de l'histoire de France

22:39
Présentateur

Je n'ai aucun problème avec ça en tout cas on voit bien Jean-Luc Mélenchon avec la Commune continue d'inspirer une partie de la gauche mais cette référence est plus ou moins revendiquée selon les périodes un événement permet de s'en rendre compte c'est le rassemblement mur des fédérés fin mai pour commémorer la mémoire des communards tombés pendant la semaine sanglante et c'est le sujet de votre chronique cette semaine Antoine Dulster

22:57
Invité

Oui Hervé le mur des fédérés a vu défiler au cours des années Jean Jaurès et Jules Guède Léon Blum et Maurice Thorez à la tête de cortèges parfois immenses qui ont souvent pris des allures de pèlerinage laïque et républicain il faut rappeler qu'à l'origine ce rituel ne va pas de soi en 1880 le premier grand rassemblement organisé au Père Lachaise a lieu malgré les charges de la police même si le contexte de l'époque est plutôt à l'apaisement vis-à-vis des communards une grande loi d'amnistie est adoptée quelques mois plus tard le rituel de la montée au mur des fédérés s'installe malgré les divisions de la gauche des divisions qui s'affichent parfois pendant les rassemblements au Père Lachaise socialistes contre anarchistes drapeaux rouges contre drapeaux noirs en attendant une autre division celle des communistes qui feront cortège à part dès les années 1920 mais la structuration du mouvement ouvrier et surtout la mobilisation contre l'extrême droite l'emporte sur ces conflits en mai 36 plus de 500 000 personnes défilent devant le mur le front populaire vient de remporter les élections et Léon Blum qui assiste au rassemblement s'apprête à devenir président du conseil un peu plus tard en 1945 la gauche veut de nouveau montrer son unité après la fin de la guerre et elle le fait devant le mur des fédérés écoutez ce qu'en disait le secrétaire général de la SFIO Daniel Maillère c'est la première fois depuis six années que le peuple de Paris ardent à la fois démocratique et révolutionnaire revient au mur des fédérés et cette fois cette commémoration ne s'adresse pas seulement aux héroïques combattants de 1871 on évoque avec la même ferveur tous ceux qui sont tombés depuis 1940 dans la résistance dans les maquis dans les francs-tireurs et partisans dans les forces françaises de l'intérieur dans les camps de concentration parmi les déportés parmi les prisonniers des Zoflag et des Stalag tous ceux qui sont tombés pour la même cause et qui menaient le même combat que les glorieux communards le seul moyen de leur rester fidèles est de construire le monde pour lequel ils sont morts mais ce rituel de la montée au mur des fédérés perdra de son importance pour la gauche à mesure d'ailleurs que les partis de masse perdent du terrain dans la vie politique française à mesure aussi que la gauche se rapproche d'une culture de gouvernement plus gestionnaire que franchement révolutionnaire le 1er mai 1983 Pierre Moroy premier ministre en exercice vient se recueillir devant le mur des fédérés c'est un symbole important pour le premier gouvernement de gauche de la 5ème république même si à cette date le gouvernement a déjà entamé depuis quelques semaines son tournant de la rigueur un tournant très éloigné des élans révolutionnaires de la commune de Paris

25:19
Présentateur

Merci Antoine Dulcère un commentaire Jean-Luc Mélenchon

25:21
Jean-Luc Mélenchon

Je reprendrai à mon compte les magnifiques paroles de Daniel Maillère que j'ai eu le bonheur de connaître qui est un chef de la résistance socialiste figurez-vous qui prenait le RERB comme moi moi je m'arrêtais au jardin à Luxembourg parce que j'étais sénateur et lui allait plus loin il était président du conseil constitutionnel et il arrivait de la ville de Bure en Essonne dont il venait et Maillère dit nous célébrons d'un seul mouvement tous ceux qui ont lutté pour l'indépendance de la patrie républicaine et pour une idée d'une société égalitaire ce qui est le coeur de la résistance française à l'occupation nazie et à la collaboration et puis des épisodes précédents alors je me dis en écoutant ça je me dis eh bien tiens si je suis élu en 2022 je crois que j'irai au mur des fédérés dès le mois de mai de 2022 ça serait marquer une continuité non pas avec l'imagerie violente de la commune mais avec cette énorme aspiration populaire à la justice et à l'égalité ce serait mon devoir de le faire

26:25
Présentateur

est-ce que cette aspiration politique a une nouvelle façon de gouverner et de se gouverner vous en retrouvez aujourd'hui Jean-Luc Mélenchon et ce sera ma dernière question dans certaines expérimentations qui sont menées je passe par exemple aux ZAD ces fameuses zones à défendre notamment celle de Notre-Dame-des-Landes qui sont des expériences alors non pas communales mais des expériences locales est-ce que ça n'est pas finalement le meilleur niveau disons politique pour mener des formes de révolutions

26:53
Jean-Luc Mélenchon

aujourd'hui je ne m'avancerai pas sur ce terrain moi mon souci pourquoi les formes d'insurrection populaire prennent toujours à peu près des formes comparables c'est-à-dire auto-gouvernement auto-contrôle etc les ZAD ont eu un contenu davantage proche de l'anarchisme politique que des traditions politiques auxquelles moi je suis rattaché car je crois aux institutions républicaines mon souci à moi c'est de marier l'élan populaire et la stabilité des institutions c'est pourquoi j'ai pensé qu'il fallait une constituante d'une part et d'autre part il faut qu'il y ait des institutions stables et un pouvoir de révocation des élus j'appelle ça le référendum révocatoire si vous voulez il faut apprendre de l'histoire en positif pas simplement enregistrer les faits quelles leçons on en tire quelles pratiques nouvelles on peut suggérer la constituante et le référendum révocatoire ce serait la bonne méthode pour abolir la monarchie présidentielle

27:48
Présentateur

et bien merci beaucoup Jean-Luc Mélenchon d'avoir été notre invité aujourd'hui

27:52
Jean-Luc Mélenchon

j'espère que j'aurai soulevé avec vous la passion de ceux qui écoutent l'histoire est une matière brûlante et c'est à ce prix

27:57
Présentateur

qu'on l'assimile j'espère que ça aura donné envie justement effectivement nos auditrices et nos auditeurs de lire sur la commune on peut aussi vous lire la planification écologique on n'en a pas discuté aujourd'hui ce sera peut-être l'occasion d'une prochaine émission mais c'est publié au seuil ça fait partie de vos cahiers pour l'avenir en commun merci Jean-Luc Mélenchon je vous recommande

28:15
Jean-Luc Mélenchon

la belle émission d'Arte sur la commune elle est magnifique elle est faite au premier c'est jeu, jeu, jeu tout le long mais c'est superbe c'est l'histoire d'une femme qui rappelle un peu la femme Lemel bretonne, combattante et révolutionnaire comme c'est souvent le cas

28:28
Présentateur

à travers des gravures ça a été diffusé cette semaine c'est vrai que c'est très très bien Politique c'est une émission préparée par Antoine Dulcet réalisée par François Connac avec à la prise de son Jean-Guylain Meige émission à écouter téléchargée sur franceculture.fr et sur l'appli Radio France