Agriculture: l'interview de la ministre Annie Genevard en intégralité
Transcription Whisper (large-v3), avec identification des locuteurs. À recouper avec la source d'origine.
Et bonsoir Arnie Gennevard, merci d'être là. Je vous laisse le temps de vous installer. On est allé rencontrer les agriculteurs aujourd'hui, Rebecca Blanc-Lelouch qui est à vos côtés. Rebonsoir Rebecca, sera avec nous dans un instant pour son reportage. Juste une chose, ils vous demandent quelque chose de tout bête, les agriculteurs. Ils vous disent rencontrez-nous, on veut voir François Bayrou, vite, avant la semaine prochaine. Pourquoi ne pas leur accorder ça à la coordination rurale ?
Mais vous savez, la coordination rurale, je la rencontre comme les quatre autres syndicats agricoles en permanence depuis quatre mois. Je suis leur interlocutrice très régulièrement, je les écoute, je les visite sur le terrain, j'apporte des réponses pratiques, concrètes à leurs revendications. On ira dans le concret dans une seconde. Ils ne sont pas inconnus pour moi, ils ne le sont pas non plus pour le Premier ministre.
Non, mais il aurait suffi de dire, ok, on vous reçoit, on accélère. La rencontre est prévue la semaine prochaine, vous auriez pu accélérer.
Mais il le savait que la rencontre était prévue la semaine prochaine et le Premier ministre va les recevoir. Ça fait partie des premières professions que le Premier ministre va recevoir. J'ai travaillé encore avec lui cet après-midi sur les questions agricoles. Elles sont en permanence présentes à notre esprit et dans notre plan de charge. Donc les agriculteurs ne sont absolument pas négligés, ni par leur ministre, ni par le Premier ministre.
Madame la ministre, Rebecca Blanc-Lelouch à vos côtés. Et Rebecca, vous étiez ce matin au contact des agriculteurs du côté d'Orvaux dans l'Essonne. C'était un des points de rassemblement puisque la coordination rurale avait pour ambition de protester dans Paris. Qu'est-ce que ça a donné ?
Oui, nous les avons suivis, les agriculteurs qui étaient présents de pied ferme ce matin. On est arrivé à 6h35 avec Dorine Jarnias au point de blocage organisé par la coordination rurale. Et les agriculteurs s'apprêtaient à franchir les barrages des gendarmes. Ils nous ont bloqués sur la nationale. Et bon, ils ont des ordres. Si on leur a dit de mettre les plots puis d'arrêter le véhicule, on leur demande pas de réfléchir, on leur demande d'obéir. Bon, je te laisse, je suis avec des journalistes. A tout à l'heure. Je sais pas de quoi ils ont peur. On n'a jamais dit qu'on allait casser quelque chose. On n'est pas des black blocs.
On demande seulement d'avoir un rendez-vous pour supprimer la surtransposition, c'est-à-dire ne pas avoir des normes franco-françaises contre les agriculteurs. On est vraiment dans le dur. Et voilà, il y en a qui sont dans le dur, il y en a qui seront cet après-midi dans la galette. Je sais pas comment ils peuvent faire. Nous, on pourrait pas. Ensuite, nous avons rencontré Sébastien, un autre agriculteur. Il était là depuis hier soir. Il a dormi dans son tracteur cette nuit. Et il s'est confié à nous, sur sa détresse, trop de dettes, trop de paperasse et des inondations qui ont détruit ses récoltes.
C'est un enchaînement qui fait que ça vous tombe tellement dessus, ça vous prend tellement au trip que vous lui dites, c'est bon. On veut plus de moi, j'ai plus rien à faire là. Et plus tard, le ton est monté entre les agriculteurs de la coordination rurale et les forces de l'ordre. Certains parviennent à passer en force malgré les barrages de police et les véhicules blindés installés. Mouvement de foule, tout le monde s'agite et un agriculteur se fait évacuer assez violemment. Eh bien, faites-vous le gueule !
Juste sur cette image, Madame la Ministre, pourquoi ne pas les laisser passer ? Pourquoi ne pas les laisser aller jusqu'à Paris pour manifester ?
Alors, nous avons dit très clairement que manifester, c'est un droit. Exprimer sa détresse, sa colère, ses attentes, ses revendications, c'est quelque chose qu'il faut entendre. C'est ce que je fais depuis quatre mois, en permanence. J'ai délivré un certain nombre de mesures, les aides de soutien à la trésorerie, le fonds d'urgence pour l'indemnisation des animaux malades et j'ai mis en place des mesures de simplification. C'est presque un demi-milliard d'allègements de charges sociales et fiscales.
Mais là, ils vous disent symboliquement, laissez-nous aller à Paris.
Alors, ils avaient dit, nous voulons bloquer Paris. Non, on ne bloque pas Paris. Oui, le mouvement de la coordination rurale, c'est le seul syndicat qui est aujourd'hui présent, à la fois en Ile-de-France et sur l'agglomération lyonnaise. Nous avons en France 400 000 agriculteurs. 200 agriculteurs sont aujourd'hui mobilisés. Nous leur avons toujours dit, pas de violence, pas de blocage, ne pas s'en prendre ni aux biens ni aux personnes. Mais en revanche, nous vous écoutons, nous vous entendons, nous vous recevons. Et c'est ce que fera le Premier ministre la semaine prochaine. C'est ce que j'avais encore...
La présidente de la coordination rurale, je l'avais au téléphone aujourd'hui, elle m'a soumis le cas particulier d'un agriculteur qui était particulièrement dans la détresse, auquel nous avons apporté une réponse. Voilà, c'est apporter des réponses concrètes, c'est être à leur écoute. Mais pas de blocage, pas de violence, pas s'en prendre au bien aux personnes et pas bloquer. Aujourd'hui, c'est jour de rentrée scolaire.
Vous dites pas aujourd'hui. Pas de blocage aujourd'hui.
Pas de blocage aujourd'hui, pas de blocage. Je ne suis pas certaine que les agriculteurs se rendent plus populaires auprès des Français s'ils les empêchent d'aller travailler ou s'ils les empêchent de circuler librement.
Rebecca, on a Orvaux avec vous.
Pour terminer et revenir sur cette interpellation, cet homme a ensuite été arrêté et menotté pour s'être positionné devant le camion des gendarmes qui lui étaient en pleine action et fait partie des 7 agriculteurs qui ont aussi été interpellés dans la foulée aujourd'hui à Orvaux. 24 heures de mobilisation pour la coordination rurale et un slogan qui a retenu notre attention, qui nous a suivi tout au long de ces rencontres aujourd'hui. « Agriculteurs, petits on en rêve et grands on en crève ».
Petits on en rêve, grands on en crève. Cette interpellation, vous le disiez. Il y a plusieurs, sur le fond, il y a plusieurs choses et on va en parler ici avec Amélie.
Je peux réagir à ce propos ?
Oui, allez-y.
Moi, je dis aux agriculteurs, et c'est un sujet de préoccupation extrêmement important pour moi, ils ont vécu une année très difficile, un été épouvantable, où toutes les crises se sont cumulées. Crise météorologique sur fond de crise climatique, attaque sanitaire des cheptels. Franchement, une telle conjonction de crise, c'est invraisemblable. Donc, les trésoreries sont en berne. Mais ce que je voudrais dire, c'est que toute l'agriculture française ne se résume pas à cela. Et si nous voulons donner des perspectives à l'avenir de notre pays en matière agricole, si on veut donner envie aux jeunes de s'engager pour l'agriculture, il faut aussi leur donner des perspectives.
Vous voyez, on est à un mois et demi du salon de l'agriculture. Les Français aiment beaucoup aller au salon de l'agriculture. C'est vraiment un moment privilégié de rencontre entre les Français et les agriculteurs. Le thème, c'est la fierté française, la fierté nationale.
Oui, mais là, pardon, ils vous disent deux choses, les agriculteurs. Et après, je vous promets, je vous laisse la parole. Ils vous disent deux choses, les agriculteurs. Ceux de la coordination rurale qu'a entendu Rebecca aujourd'hui. D'abord, pas de surtransposition. Il n'y a pas plus de normes en France qu'en Europe. Est-ce que ça, vous dites, oui, ok, on arrête ?
Mais oui, mais mille fois oui. C'est vraiment un mal français, la surtransposition. C'est un mal français. Et ceux qui se livrent... Donc ça, vous leur dites, c'est fini ? C'est fini. C'est plus facile de surtransposer que de désurtransposer. Et ce qu'une loi a fait, une loi, une loi seule peut le défaire. Et je peux vous dire que je n'arrête pas de traquer, un, la complexité administrative et la simplification. C'est vraiment inscrit, c'est une bannière de mon action. Et la surtransposition, c'est vraiment mettre des boulets au pied de nos agriculteurs. Et c'est insupportable. Donc cette revendication, non seulement je l'entends, mais je la partage.
L'énorme, Christophe Barbier. Mais il est énorme, parce que les agriculteurs, notamment la coordination rurale, affirment que vous pouvez, comme ministre, sans passer par la loi, par des décrets, par des circulaires, par des ordonnances, arrêter cette surtransposition, revenir au niveau européen, en donnant des consignes aux administrations, notamment en limitant les contrôles. Est-ce que c'est vrai ?
Mais c'est vrai. Mais le premier mois, au bout du premier mois, j'ai mis en œuvre quelque chose qui demande depuis très longtemps. Le contrôle administratif unique. Un seul contrôle par an et par exploitation.
Et l'administration suit ?
Et l'administration, non seulement... Alors, je peux vous dire que, vraiment, un ministre, c'est le patron de son administration. Et moi, j'ai dit à mon administration, c'est-à-dire au préfet, préfet de département, qui sont l'administration déconcentrée de l'État sur le territoire, de mettre en œuvre une mission inter-service administratif. C'est-à-dire que le préfet est chargé d'organiser le plan de contrôle avec toutes ses administrations, de sorte qu'il n'y ait pas plus d'un contrôle par an et par exploitation, hormis les contrôles fiscaux et judiciaires. Parce que ça, ce ne sont pas des contrôles administratifs.
Je voudrais qu'on parle du revenu, Amélie. Oui, parce que vous parlez de fierté. C'est vrai que c'est le thème du Salon de l'agriculture, mais la fierté ne nourrit pas. Et il y a un an et demi, il est vrai que lorsque les agriculteurs étaient descendus dans la rue avec leur tracteur, ils parlaient beaucoup de ce choc de simplification qui n'a pas eu lieu à la hauteur de leur espérance. Mais aujourd'hui, ce qu'on entend aussi beaucoup chez les agriculteurs, c'est le revenu. Et c'est de pouvoir vivre de son métier. Je rappelle quand même qu'il y a un agriculteur sur quatre qui vit en dessous du seuil de pauvreté.
Et que par ailleurs, être agriculteur, c'est s'exposer à un risque de surmortalité par suicide. Donc c'est quand même une vraie question. Comment vous faites aujourd'hui ? Comment vous répondez à cette revendication qui est devenue la première, presque au-delà du choc de simplification ? Et ce, je l'espère, avant la fin du quinquennat.
Donc la question du revenu, elle est effectivement majeure. Vous avez raison. Il y a trois choses qui déterminent le revenu. Il y a les charges. Il y a la production, les volumes et les prix. Sur les charges, c'est presque un demi-milliard d'allégements de charges qui sont prévus au budget, pour autant que nous ayons un budget. C'est la raison pour laquelle la censure a été très préjudiciable aux agriculteurs. Deuxièmement, c'est la production. Il faut pouvoir produire. Alors, le ciel s'impose. Quand vous avez une météo épouvantable, évidemment, ça a une incidence sur la production. Trop d'eau ou pas assez d'eau, il y a moins de production.
Et troisième, et puis il faut pouvoir traiter aussi. Quand il n'y a pas de traitement, ça impacte naturellement le volume des productions. Et la troisième chose, c'est le revenu de la matière première agricole. Et là, ce sont les lois EGALIM. On a commencé avec les lois EGALIM. Donc, vous voyez, ces trois choses sont tout à fait déterminantes. Mais est-ce que l'État a encore du pouvoir sur la grande distribution aujourd'hui ? Mais EGALIM, c'est faire en sorte que la matière première agricole soit justement rémunérée dans toute la chaîne. La production, la transformation et la distribution.
Annie Jalvar, il y a un élément... Un élément, non. Il y a un éléphant dans la pièce. C'est le Mercosur. Parce que ça aussi, ça fait partie des revendications des agriculteurs qui disent qu'on ne veut pas d'accord avec les pays d'Amérique du Sud. On ne veut pas des produits sud-américains en France. Emmanuel Macron l'a dit aujourd'hui. La partie n'est pas jouée. Il a même dit autre chose.
Comment il le formule ? La messe n'est pas dite. Absolument. En fait, Madame la Ministre, vous êtes dans ce dossier avec le Président à l'unisson avec la plupart des agriculteurs. C'est-à-dire que vous avez pris partie et opposition en étant critique vis-à-vis de cet accord. Quelles sont les garanties que vous pouvez donner que l'État français est encore en capacité de s'opposer à son application et notamment à la crainte des agriculteurs sur ces questions de normes qu'on évoquait juste avant, ce différentiel de normes qui serait plus basse dans les pays du Mercosur ?
Le refus du Mercosur, c'est un combat. Ce combat, nous sommes en train de le livrer. Vous dire, vous garantir aujourd'hui qu'il sera gagné, ce serait vous mentir.
C'est impossible, la France peut perdre.
En revanche, on est sûr de le perdre si on ne le mène pas. Donc, que fait-on ? Que fait-on ? D'abord, être à l'unisson le Président de la République, le Premier ministre, la ministre de l'Agriculture, nous avons tous le même discours, nous ne voulons pas du Mercosur. Ce combat, nous le menons au niveau de l'Europe. Moi, je rencontre mes homologues ministres de l'Agriculture régulièrement à Bruxelles, en bilatéral. Je suis allée en Pologne, j'ai rencontré mon homologue trois jours avant que le Conseil des ministres polonais ne refuse le Mercosur. Et on mène ce combat. Il y a un schéma très simple. Soit l'accord est complet, il n'est pas scindé. Il faut l'unanimité. Elle ne sera pas obtenue.
Ne serait-ce que parce que la France s'y oppose, elle n'est pas la seule à le faire. Si l'accord est scindé, ce qui est probable, hélas, et bien dans ce cas-là, il faut constituer soit une minorité de blocage, soit empêcher une majorité de la haute option. C'est ce travail que nous menons pied à pied, avec chacun des pays
de l'Union européenne. J'ai bien compris, Annegene Vare, que vous avez dit ce soir. On livre la bataille, on n'est pas sûr de la gagner, donc vous ne pouvez pas vous engager auprès des agriculteurs et leur dire qu'il n'y aura pas d'accord sur le Mercosur.
Je ne peux pas m'engager pour 27 pays, pour 26 autres pays. Vous comprenez bien que ce combat-là, il faut le mener au niveau européen et c'est ce que nous faisons. parce que le risque, je voudrais simplement terminer. Allez-y d'un mot. Le ministre de l'Agriculture polonais m'a dit quelque chose de très beau, que je vous livre. Il a dit, accéder au marché européen, c'est un ennoblissement et on n'y accède pas comme ça. Et importer des produits qui seraient traités avec des substances que nous avons interdites ou par de la maltraitance animale, ce n'est pas possible de laisser l'accès à l'Europe de tels produits.
Merci beaucoup Annie Genevard, madame la ministre de l'Agriculture, d'avoir été l'invité ce soir du 20h BFM. Merci à vous. Merci Rebecca.
Annie Genevard