Laurence Rossignol : « Il faut croire les femmes qui parlent, moi je les crois »
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Vous écoutez Bonjour Chez Vous, un podcast de Public Sénat. Laurence Rossignol, vous êtes sénatrice socialiste du Val-de-Marne, vice-présidente de la délégation aux droits des femmes du Sénat, ancienne ministre des familles, de l'enfance et des droits des femmes. Patrick Bruel, visé par plusieurs plaintes pour viol, dont une déposée par Flavie Flamand. Le chanteur N'il est fait, affirme qu'il continuera à faire son métier. Vous suivez, vous, Laurence Rossignol, ces sujets depuis très longtemps. D'ailleurs, lorsque vous étiez ministre en 2016-2017, vous aviez confié à Flavie Flamand une mission sur le délai de prescription applicable aux crimes sexuels sur mineurs. Nous allons en parler.
L'affaire Bruel, elle fait la une de l'actualité depuis plusieurs jours. Trois une de la presse régionale ce matin. On va aller regarder celle de la Provence, du Midi Libre, de la Dépêche, avec cette question en une de la Dépêche. Patrick Bruel, la chute, point d'interrogation. Comment on fait, Laurence Rossignol, pour respecter à la fois la parole des victimes et la présomption d'innocence de Patrick Bruel ?
La présomption d'innocence, c'est un principe de droit qui permet de dire qu'en France, dans le droit français, chaque accusé bénéficie d'une présomption d'innocence. C'est-à-dire que c'est au procureur, au juge d'instruction, d'apporter les preuves de la culpabilité de la personne, et non pas l'inverse, la personne qui devrait elle-même apporter les preuves de son innocence. C'est ça la présomption d'innocence. La présomption d'innocence, elle indique comment va se dérouler une instruction judiciaire et quelle sera la place de chacun. La présomption d'innocence, c'est un principe, mais qui cohabite avec d'autres principes.
Par exemple, celui de la liberté d'expression, et en particulier la liberté d'expression des victimes. Donc la présomption d'innocence consiste, pour vous, pour moi, à dire que dans cette affaire, Patrick Bruel est accusé par des femmes de viol et d'agression sexuelle, et qu'à l'instant où on parle, il est toujours présumé innocent. Mais les accusations sont là.
– Mais quand on voit, et on l'a appris hier soir, que trois concerts qui étaient prévus en décembre au Québec ont été annulés suite à cette affaire, est-ce que là, la présomption d'innocence, elle n'est pas bafouée dans les faits ?
– Alors, l'affaire du Québec, peut-être n'a pas grand-chose à voir avec la présomption d'innocence, dans la mesure où, si je ne me trompe pas sur le dossier, il y a une plainte qui a été déposée par une femme au Québec et que cette plainte n'a pas été… est ouverte au Québec. Et que donc, si Patrick Bruel se rend au Québec, il peut être interpellé et interrogé par la justice québécoise. Donc, c'est une décision qui… Je ne sais pas qui l'a prise d'ailleurs, cette décision sur le Québec, est-ce que c'est les organisateurs de la tournée ou est-ce que c'est lui-même ? Mais, en tout cas, pour ce qui est du Québec…
Et puis, en fait, il y a un malaise, effectivement, je crois qu'il y a un journal qui titre ainsi, il y a un malaise à voir des hommes qui continuent de nier, de parader et de rechercher l'amnistie du public, en fait. C'est ça, la fondation.
– Quand vous dites parader, c'est-à-dire que Patrick Bruel, en ce moment, il est au théâtre, il continue à faire ses représentations, il prépare une tournée. Mais, pour vous, il ne devrait plus jouer ? Il devrait annuler sa tournée ? – Je pense que…
– Pour vous, parader, c'est pour lui, continuer à faire son métier, c'est ce qu'il dit ? – Oui, c'est continuer à faire son métier, mais c'est aussi… Il y a quelque chose de particulier. Ces gens-là ne font pas un métier anodin. Ils ne font pas le même métier que d'autres. Dans le métier d'artiste sur scène, il y a une rétribution par le public, une rétribution narcissique par le public qui vaut quand même totem d'impunité. Le public vient vous dire, quel que soit, en fait, ce qu'on dit sur toi, quel que soit ce qu'on te reproche, qu'est-ce que tu es fait, en fin de compte, je t'aime quand même, et pour moi, ça ne compte pas beaucoup. Et ça, c'est très gênant.
Alors, après, chaque artiste, dans la phase dans laquelle on est, est face à sa propre conscience, et aussi face aux réactions du public. Je vous rappelle que Bertrand Cantat, c'est différent, il a été condamné. Bertrand Cantat a dû arrêter la scène quand même, à un moment donné, tellement ses concerts paraissaient comme étant une give, parce que c'est des coups supplémentaires portés, et une espèce de déni de sa culpabilité dans le meurtre de Marie Trintignon.
De Marie Trintignon. Mais est-ce que vous pourriez signer une pétition qui demande l'annulation des concerts de Patrick Bourrel ?
Moi, je ne signe pas ce type de pétition, mais je comprends que d'autres le fassent. Je comprends que ces pétitions existent, et je comprends qu'il y a mal à l'aise. D'autant plus qu'à chaque fois, ces hommes se défendent de manière très gênante aussi. En fait, il n'y a pas un mot pour les victimes, puisque pour eux, il n'y a pas de victime. Ce n'est pas compliqué, il n'y a pas de victime. Or, je sais bien, il y a la présomption d'innocence, on ne peut pas croire tout le monde, encore qu'il arrive à un moment donné, si, si, il faut croire les femmes qui parlent. Il faut les croire.
Quand il y a autant de témoignages, autant de témoignages convergents, autant de process identiques qui se renouvellent, tous les témoignages des femmes qui étaient masseuses, kinésithérapeutes, indiquent quand même un modus operandi dans les agressions séculaires qu'on retrouve. Donc, moi, je les crois. – Donc, avant que la justice se soit prononcée. – Eh bien, moi, je les crois. Mais oui, parce qu'on vit dans une psychologie judiciaire qui a tellement longtemps été l'inverse, c'est-à-dire ne pas croire les femmes.
À chaque fois qu'une femme vient devant la justice, la question qu'on se pose, ce n'est pas qu'est-ce qui s'est passé et comment on va l'aider à apporter les éléments qui vont permettre de poursuivre le violeur ou l'agresseur. – Alors, on se pose une autre question. On s'est posé pendant des années une autre question. Mais pourquoi elle dit ça ? En fait, quel est l'agenda caché ? On se demande toujours quel est l'agenda caché d'une femme qui va déposer plainte ? Quelles raisons elle a ? Est-ce qu'elle est frustrée ? Est-ce qu'elle a des comptes à régler avec cet homme ? Mais c'est toujours la suspicion de mensonge.
Il y a une espèce de présomption du mensonge qui pèse depuis des décennies, voire même des siècles, sur la parole des femmes. Et quand cette suspicion, cette présomption de mensonge, elle est dans la littérature, elle est dans le quotidien. Mais quand elle se déploie dans la justice, les femmes sont dans une situation de déni de justice. Et si les femmes parlent autant à l'extérieur, c'est parce qu'il y a besoin qu'elles parlent à l'extérieur pour que la justice fasse son travail. Je vais prendre un fait dans cette affaire, Bruel. On a appris hier que le parquet de Nanterre rouvrait une affaire qui avait été classée ensuite. Donc s'il rouvre, c'est qu'il y a de quoi rouvrir.
Donc s'il y a de quoi rouvrir aujourd'hui, on peut se demander s'il y avait suffisamment peu d'éléments pour classer ensuite la première fois.
Mais qu'est-ce qui change ? C'est le nombre qui fait la force ? C'est la multiplication des témoignages ?
Alors, c'est la multiplication des témoignages, c'est la notoriété, c'est la publicité, c'est le fait qu'on en parle. Moi, je ne voudrais pas ça frappant, cette affaire. Le parquet reprend une affaire qu'il avait classée sans suite et se dit « Ah ben tout compte fait, il y a peut-être de quoi poursuivre, on va reprendre ce dossier ». Je pense, dans ce cas-là, qu'on se dit que le classement sans suite a peut-être été un peu rapide et pas suffisamment travaillé s'il y a possibilité de rouvrir aujourd'hui.
Que vous pourriez expliquer comment ? Par un manque d'écoute de la parole des victimes ou par le fait que Patrick Bruel, c'est une célébrité et c'est plus compliqué pour la justice de juger des célébrités ?
Je pense que les femmes qui dénoncent des violeurs qui sont inconnues ont autant de difficultés que celles qui dénoncent des violeurs connus. Je dirais même peut-être que celles qui dénoncent des violeurs connus peuvent elles aussi avoir accès plus facilement aux médias, et qu'elles arrivent à provoquer des enquêtes, parce que tout ça se produit grâce au formidable travail que font vos consoeurs et vos confrères, journalistes qui enquêtent sur ces affaires-là. Mediapart, elles ont enquêté pendant des années. En fait, c'est ça toujours qui est un peu gênant, c'est que les auteurs présumés mis en cause se comportent comme si ces dénonciations étaient fantasques.
Elles sont le produit d'un long travail. Mais je voudrais revenir sur Flavie Flamand peut-être.
– Oui, on va en parler, mais je voudrais juste vous faire réagir à une phrase qu'a écrite Patrick Bruel sur Instagram, puisqu'il a publié une déclaration sur Instagram. « La notoriété et le statut peuvent biaiser une relation de séduction », c'est ce qu'il écrit. On se souvient de ce qu'était dans les années 90 la Bruelmania. Comment vous l'interprétez, comment vous la recevez cette phrase ?
– Écoutez, tout ce qui diffuse à partir des entourages de Patrick Bruel se résume en une phrase. « Le malheureux, c'est lui qui était sursollicité par les femmes, elles le voulaient toutes ». Ce à quoi, en plus souvent, on sous-entend ou on ajoute, d'ailleurs, il avait tellement de succès, il a tellement de succès, pourquoi aurait-il été contraindre d'autres femmes ? Pourquoi aurait-il eu recours aux agressions sexuelles, aux viols ? En fait, ça révèle surtout que les gens ne comprennent pas grand-chose à ce que sont les agressions sexuelles et les viols, et au processus psychologique des violeurs.
Le violeur n'est pas un homme frustré qui, à défaut de trouver des femmes qui voudraient bien avoir une relation sexuelle avec lui, va être obligé de violer pour compenser. Le violeur est un homme qui considère que sa domination sur les femmes doit continuellement s'exprimer, se déployer, et qu'en fait, le consentement des femmes n'existe pas dans leur représentation. Donc peut-être que ce garçon pense effectivement, Patrick Bruel pense peut-être effectivement que tout ça, c'est lui la victime. En fait, si je lis bien sa phrase, c'est lui la victime. Non, ce n'est pas lui la victime.
Et ce qu'il dit là, c'est que même confronté à de nombreuses accusations, il n'est pas capable d'avoir un mot pour les victimes.
On avait parlé de Flavie Flamand. Vous aviez confié, quand vous étiez ministre en 2016-2017, une mission à Flavie Flamand sur les délais de prescription applicable aux crimes sexuels sur mineurs. D'abord, est-ce que quand vous avez échangé avec elle, elle vous avait évoqué cette affaire, Patrick Bruel ?
Non, j'ai rencontré Flavie Flamand quand elle a publié son livre « La consolation » dans lequel elle narrait les viols qu'elle avait subis de la part du photographe David Hamilton. Et j'avais lu son livre entre les mains, je l'avais lu, j'avais souhaité la rencontrer. Et on a eu de longues heures de discussion à partir de son livre. Et surtout parce que Flavie Flamand racontait son histoire, pas simplement pour raconter son histoire, mais aussi parce qu'elle avait une cause à défendre. Et sa cause, c'était la question de l'insprescriptibilité des crimes sexuels sur mineurs.
Et on était mi-2016, je pense à peu près en 2016, et je savais que mon temps de ministre était compté et que je n'aurais pas le temps de faire adopter une nouvelle réforme. Donc ce que j'ai fait avec Flavie Flamand à l'époque, parce que je pense que sa démarche était vraiment très intéressante, elle avait une vraie démarche collective, et d'ailleurs je retrouve la même volonté de participer au collectif dans ce qu'elle a fait cette semaine en joignant sa plainte aux autres. Et je lui ai confié effectivement une mission avec un magistrat qui s'appelait Jacques Calmette, et tous les deux, ils ont travaillé sur la prescriptibilité.
Et on concluait d'ailleurs à ce que les délais de prescription soient ad minima allongés. Et en fait, ce qu'on avait dit avec Flavie Flamand, c'est que moi je ne pourrais pas le faire, mais ma successeur trouverait le dossier sur le bureau, il était là, il n'y avait plus qu'à faire. Et d'ailleurs, c'est 2018, allongement des délais de prescription de 10 ans pour les crimes sexuels sur mineurs. Et je pense que cette modification législative, vraiment, on la doit à l'engagement de Flavie Flamand.
– Et c'est effectivement ce qui s'est passé, puisque la mission, vous l'avez dit, elle concluait à ce que les délais de prescription pour les crimes sexuels, c'était 20 ans avant votre mission. Marlène Schiappa, qui vous a succédé, a porté une loi en 2018, qui les a portées à 30 ans. C'était les conclusions de la mission de Flavie Flamand. Le garde des Sautes, Gérald Darmanin, il veut aller encore plus loin. Il s'est exprimé hier lors des questions d'actualité au gouvernement.
– Je proposerai au Premier ministre un texte sur l'imprescriptibilité des viols qui touchent évidemment les enfants. J'espère que ce texte pourra être, avant la fin du quinquennat, adopté par votre Parlement. Et je vais mettre en place la constatation qui permettra à l'automne de proposer la fusion du juge des enfants, du juge des affaires familiales, et bien évidemment le juge correctionnel qui s'en occupe pour qu'on ait un juge des familles, pour que jamais les enfants ne soient balottés par notre mauvaise organisation judiciaire.
– Vous le soutenez ? Il faut aller encore plus loin sur cette imprescriptibilité ?
– Oui, c'est inéluctable. Ça fait plusieurs années que moi je suis arrivée à cette conclusion. Alors il y a beaucoup de discussions, parce qu'il y a des gens qui pensent quand même que l'imprescriptibilité doit être réservée aux crimes contre l'humanité, qu'on ne peut pas l'étendre, parce que sinon ça relativiserait ce que sont les crimes contre l'humanité. Je pense qu'il y a une demande qui est telle, de la part des victimes en particulier, qu'on ne peut plus y faire face. Donc c'était inscrit.
Et je trouve assez, comment dire, je trouve que c'est assez émouvant que Général Dan Manon, le garde des Sceaux, fasse l'annonce au moment où Flavie Flaman, elle-même, réintervient dans le débat public sur la question des viols sur mineurs. Je trouve que c'est touchant. Voilà, c'est bien, parce que ça prouve que c'est une femme qui obtient, elle a obtenu son combat. En fait, en 10 ans, elle a obtenu ce qu'elle voulait, c'est-à-dire l'imprescriptibilité, parce que ce n'est pas elle qui le veut, c'est l'ensemble des victimes. Après, c'est un tas de discussions sur la mise en œuvre.
Il faut des moyens, il faut des moyens d'enquête, il faut des moyens judiciaires également, pour traiter les dossiers qui vont arriver devant les...
Mais sur cette question des mineurs, pour rester sur Flavie Flaman, puisqu'elle a rendu les choses publiques... Il y a eu David Hamilton lorsqu'elle avait 13 ans. Là, elle accuse Patrick Bruel de viol lorsqu'elle avait 16 ans. Qu'est-ce que ça dit, selon vous ? Est-ce que ça montre la vulnérabilité des mineurs ?
Oui, ça montre la vulnérabilité des mineurs, la manière dont des hommes... Il avait quand même, dans l'affaire Patrick Bruel, il avait quand même le double de son âge. C'est-à-dire qu'aujourd'hui, une gamine de 16 ans avec un artiste de 32 ans, il n'y a aucun doute qu'il y a un abus. Aucun. Donc, ça montre comment s'organisent des phénomènes d'emprise également. Et puis surtout, j'entends des tas de choses qui ne sont pas acceptables. Mais pourquoi attendre autant de temps ? Pourquoi elle aurait accepté de nouveau faire des émissions avec lui ? Pourquoi elle n'a pas parlé plus tôt ?
Eh bien, en fait, quand on connaît un peu les mécanismes des violences et des agressions sexuelles et des viols, c'est le plus souvent comme ça. Et on dit « elle n'a pas parlé plus tôt ». En réalité, les femmes parlent, toujours, mais on ne les entend pas. Voilà, le problème, c'est le temps qu'elles mettent à se faire entendre et tant qu'elles ne crient pas très fort, il y a une espèce de surdité de leur entourage et de la justice. Et puis, il ne faut pas oublier quand même une chose, c'est que pourquoi les femmes ne parlent pas davantage, pourquoi ne portent pas davantage plainte ?
Parce qu'elles ont intégré l'idée qu'il y aurait, de toute façon, beaucoup de thèses mots ensuite et que ça allait être parole contre parole. Alors, j'entends que le gouvernement dit « il faut que les femmes parlent ». Les femmes parlent depuis toujours, donc il faut qu'on les écoute et il faut surtout que les moyens soient mis pour que, quand elles parlent, il y ait des enquêtes, il y ait des instructions et il y ait des… – Ils ne sont pas suffisamment mis ? – Et il n'y a pas suffisamment de moyens aujourd'hui, ni de moyens d'enquête, ni de moyens de justice. On a bien progressé sur les violences intrafamiliales, c'est-à-dire dans le traitement des dossiers d'intrafamilial.
Dans le traitement des violences sexuelles, on n'a pas progressé et c'est toujours l'embolie des violences sexuelles dans les tribunaux.
– Nous allons parler des travaux du Sénat, des travaux de la délégation aux droits des femmes à laquelle vous appartenez, Laurence Rossignal, qui mène donc des travaux sur les mouvements masculinistes. Vous constatez leur recrudescence, leur diffusion, notamment sur les réseaux sociaux. Et Steve, les sénateurs sont très inquiets de la montée des discours masculinistes dans les écoles.
– Oui, c'est ce que vous avez dit, c'est surtout sur les réseaux sociaux que le phénomène prend de l'ampleur. Orianne, on parle de contenus qui banalisent la violence sexiste, remettent en cause d'égalité entre les femmes et les hommes. Certains valorisent des rapports de domination et ces discours rencontrent un vrai écho chez les plus jeunes. 73% des 16-24 ans connaissent au moins un influenceur masculiniste. 39% consultent leur contenu. 19% des 16-24 ans le font même régulièrement. C'est le résultat d'un sondage IFOP, Orianne.
– Et c'est dans ce contexte que la délégation aux droits des femmes a organisé il y a deux semaines une table ronde consacrée à l'école.
– Avec une question simple, comment l'éducation nationale peut-elle répondre à ce phénomène ? Pour l'instant, on en est surtout au stade de la prise de conscience. Écoutez.
– Pour le ministère, la question du masculinisme est relativement récente. Et ce sujet est entré dans l'institution par le biais de la prévention de la radicalisation.
– Les premières alertes remontent à 2022. À l'époque, plusieurs académies font remonter des comportements très préoccupants chez des élèves parfois très jeunes.
– Des faits de refus de mixité qui émanaient parfois d'élèves très très jeunes dans des classes où par exemple on entrait dans la classe et les filles étaient d'un côté, les garçons de l'autre. Et malgré les différentes interventions et actions des professeurs, on n'arrivait pas à changer la donne dans la salle de classe. Ou on avait aussi dans des cours de PS des élèves qui refusaient d'avoir des pratiques mixtes. – Pour autant, Steve, on ne peut pas dire que l'État reste en réaction.
– Non, depuis 2001, la loi prévoit une éducation à la sexualité obligatoire à l'école. Mais pendant longtemps, cette obligation n'a pas vraiment été appliquée. Un nouveau programme est donc entré en vigueur à la rentrée de l'année dernière, la rentrée 2025. Il prévoit au minimum trois séances annuelles pour tous les élèves. Mais les premiers résultats montrent que la mise en œuvre reste incomplète. Selon le ministère, seulement 66% des écoliers, 48% des collégiens et 35% des lycéens ont bénéficié d'au moins une séance au 31 décembre 2025. Madame la sénatrice, pourquoi la loi est si difficile à faire appliquer ?
– La loi sur l'éducation à la vie affective relationnelle et sexuelle parce qu'elle a été laissée à l'appréciation des établissements, au financement par les établissements également, et que la volonté du ministère de l'éducation nationale a dû être obtenue, arrachée à force d'actions, voire même des actions judiciaires, comme ça a été fait l'année dernière dans le tribunal administratif. – Mais sur le masculinisme, merci de parler de notre mission, dont je suis une des rapporteurs, que nous allons rendre fin juin. Je voudrais profiter d'être sur votre plateau pour dire deux choses.
Un, pour dire que nous avons rencontré les services de l'État, que ce soit le parquet antiterroriste, que ce soit la DGSI, que ce soit l'éducation nationale, que ce soit la protection judiciaire de la jeunesse. et je dois vraiment saluer le fait que ces services ont pris la mesure de ce qu'est le danger des masculinistes. – Un peu tardivement peut-être ? – Écoutez, je ne sais pas si… c'est très récent. Il y a un basculement qui se fait à partir du Covid et il y a un deuxième basculement qui se fait à partir de la deuxième élection de Donald Trump. Donc après, le temps que les choses arrivent. On expliquera tout ça dans le rapport.
Mais je voudrais profiter de chez vous pour lancer un appel aux familles. parce que j'ai la conviction, après six mois de travail, que maintenant, les propos des influenceurs masculinistes entrent dans la vie quotidienne des familles. Qu'il y a des garçons sous influence qui essayent de reproduire auprès de leur sœur, auprès de leur mère, les prescriptions que les influenceurs masculinistes.
– Et comment ça se manifeste ?
– Ça se manifeste, mais tu ne vas quand même pas sortir habillé comme ça, non ? Ce n'est pas possible. Contrôler les tenues de sa mère, de sa sœur, contrôler leur vie, contrôler leurs amours. Et donc, on voit bien qu'il y a une espèce d'influence et aussi d'infiltration des masculinistes via les jeunes garçons qui y sont soumis dans leur vie et que c'est sur leur sœur et sur leur mère qui s'exercent. Et donc, je lance un appel parce que ce n'est pas encore documenté. J'en ai l'intuition et la conviction.
Donc, si vous connaissez, mesdames qui nous écoutez, et messieurs aussi, vous êtes parents, frères, sœurs, cousins, tantes d'un gamin qui essaye de terroriser son entourage avec des propos masculinistes, je suis preneuse de vos témoignages sur mon mail au Sénat, l.rossignol.fr.
– Ça peut aller plus loin ? Parce que là, vous nous parlez d'injonctions, notamment vestimentaires. Ça peut aller plus loin que ça ?
– Ah oui, c'est allé déjà plus loin que ça. C'est-à-dire qu'il y a effectivement… Si le traquet antiterroriste s'est saisi et a fait entrer le masculinisme dans son champ d'études, si la Direction de la Sécurité Intérieure a fait entrer, étudie les masculinistes, c'est qu'il y a effectivement des risques terroristes. Et puis, aux États-Unis et au Canada, il y a eu des attentats terroristes masculinistes. Donc, il n'y a pas de raison qu'on soit indifférents et même inconscients à l'égard de cette menace.
– Pour terminer, un chiffre toujours aussi alarmant, c'est celui du nombre de féminicides. On est à 54 depuis le début de l'année. Ça fait un décès environ tous les deux jours.
– On n'est pas tout à fait à ces chiffres-là, heureusement. – 49 ? – Il y a deux comptages. Moi, je compte les féminicides par conjoint, ex-conjoint, en cadre familial. Pas tous les meurtres de femmes, c'est un peu différent. Mais on est à 35-36 déjà aujourd'hui. C'est beaucoup avec une accélération sur une séquence très courte. Et écoutez, il y a une proposition de loi, qui est la loi intégrale contre les violences conjugales. Il y a des besoins de moyens. C'est sur le bureau du gouvernement. Maintenant, il faut passer à l'acte. – Justement, passer à l'acte, ça veut dire quoi, pardon ? – C'est-à-dire faire adopter une loi et mettre les moyens.
– Ce n'est pas inscrit à l'heure du jour à l'Assemblée, je crois.
– Non, ce n'est pas inscrit à l'heure du jour. Parce qu'il y a tellement d'art, c'est un gros texte, et ça ne peut pas être sur l'initiative parlementaire. Nos niches, pour parler de notre jargon, notre temps parlementaire est trop court. – C'est au gouvernement d'agir. – C'est au gouvernement de faire. La ministre chargée d'égalité a pris le dossier, mais je pense qu'il lui a manqué des arbitrages favorables.
– Quelle part peuvent prendre les élus, les collectivités, dans cette lutte contre les féminicides ? On va aller à Haumont, dans le Nord. Bonjour Stéphane Villemotte, merci d'être avec nous. Vous êtes maire UDI de Haumont. Il y a un an, suite à un terrible féminicide chez vous, Aurore Berger, la ministre de l'égalité entre les femmes et les hommes, s'est rendue dans votre commune pour signer un contrat local contre les violences conjugales sexistes et sexuelles. Quelles sont les mesures phares de ce contrat et quel bilan vous en faites un an après ?
– Bonjour à vous, merci de me permettre de parler à votre antenne. Et je remercie Mme Rossignol pour tout ce qu'elle a dit auparavant, parce que j'adhère beaucoup à ce qu'elle a pu dire.
Ce que Aurore Berger, la ministre, a pu faire à travers les moyens qu'elle a mis, parce qu'elle a quand même mis beaucoup de moyens depuis quelques temps sur les violences intrafamiliales, c'est de travailler à la fois les moyens matériels, par exemple des logements, pour protéger les victimes de violences intrafamiliales, des logements de secours, de permettre aussi aux services de police, aux différents services, d'avoir des formations à l'accueil pour accueillir dans une bulle de confiance les différentes victimes, et puis aussi de travailler l'information, et au niveau d'une commune comme la nôtre, l'information c'est simplement de créer les moyens pour que les personnes témoignent de faits qui peuvent être susceptibles d'être liées à des violences intrafamiliales, parce que le sujet, au-delà des moyens, c'est de libérer la parole, un voisin, un ami, quelqu'un de la famille, parce qu'en fait, on se rend compte malheureusement, et notre commune a connu deux féminicides en huit ans, que parfois des proches ou des voisins avaient vu des choses, mais n'avaient pas osé parler quand la porte de la maison est fermée.
Les gens n'osent pas forcément dire les choses, donc un an après, il n'est pas encore possible de faire un vrai bilan, mais je peux vous dire qu'il y a une prise de conscience. La parole se libère, l'information est diffusée, les moyens sont mis, mais je peux vous dire que c'est un travail de tous les jours, et en fait, on le fait avec tous les élus du territoire, parce qu'en fait, on est conscient que notre territoire est un territoire qui est malheureusement dans les plus mauvais chiffres au niveau des violences intrafamiliales, et donc, nous sommes combatifs sur le sujet.
Un petit moment, Laurent. Non, monsieur le maire a raison, ce qui a changé, c'est que maintenant, les voisins parlent. En fait, en France, on a une espèce de trauma, on pense que dénoncer des violences, c'est aller à la commande en tour. Non, ce n'est pas ça, dénoncer des violences, c'est protéger les enfants et les femmes autour de vous, donc il faut signaler, mais il faut aussi qu'il y ait des relais pour qu'est-ce qu'on fait des signalements, comment on les traite, et comment on protège après. Et bravo pour l'implication de votre mairie, monsieur le maire, puisque votre commune a été quand même particulièrement, durement touchée.
Et merci, monsieur le maire, merci Stéphane Villemotte d'avoir été avec nous, merci Laurence Rossignol d'avoir été notre invitée pendant cette première demi-heure.
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