L'invité d'Apolline Matin : Entre tensions sociales et crise budgétaire, la France peut-elle encore tenir ? - 12/10
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Questions et réponses
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- 0:33OuverteRéponse directe
Est-ce que la victoire de Raphaël Glucksmann hier signifie la fin du PS ou un nouveau PS ?
- 1:52OuverteRéponse directe
Que dit cette agression symbolique (riz, sucre, farine) contre Glucksmann sur la violence en politique ?
- 3:02RelanceRéponse directe
Est-ce que ces tabous liés à la violence sont aujourd'hui inopérants ?
- 4:58OuverteRéponse directe
Quels nouveaux archipels ou fractures voyez-vous aujourd'hui, notamment la fracture jeune-vieux ?
- 7:12OuverteRéponse directe
Dans votre ouvrage, vous parlez de l'effondrement de l'ordre patriarcal et de la matrice judéo-chrétienne. Faut-il le regretter ou accompagner ce mouvement ?
Affirmations vérifiables (citations exactes)
- 0:57InvitéChiffre
« Son dirigeant est arrivé uniquement deuxième, relégué 50 points derrière Raphaël Glucksmann. »
- 1:10InvitéChiffre
« Elle est obtenue sur un corps électoral d'à peu près 130 000 électeurs. »
- 6:13InvitéChiffre
« Les seniors, c'est 35% du corps électoral, 40% des votants. »
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Vous écoutez
RMC. 7h41 sur RMC et RMC Story. La société française est-elle en train de craquer entre tensions sociales et crises budgétaires ? La France est à la croisée des chemins.
C
'est en tout cas ce que vous en dites. Jérôme Fourquet, bonjour. Merci d'être dans ce studio ce matin. Jérôme Fourquet, vous dirigez le département Opinion à l'IFOP. Vous êtes l'un des meilleurs connaisseurs de la société française et vous venez de publier avec le psychologue et psychanalyste Ruben Rabinovitch « Homo occidentalis ». C'est aux éditions du Seuil. Beaucoup, beaucoup de questions à vous poser ce matin.
On
va parler de ces crises qui traversent la France. Mais d'abord une question très politique aux politologues aussi que vous êtes. Hier, la victoire, victoire sans appel, écrasante de Raphaël Glucksmann dès le premier tour de cette primaire de la gauche. Est-ce que ça veut dire que c'est la fin du PS ou que c'est un nouveau PS
?
Alors ça montre que la famille sociale-démocrate n
'a
pas disparu mais que l'appareil Parti Socialiste est aujourd'hui très affaibli. Son dirigeant est arrivé uniquement deuxième, relégué 50 points
derrière
Raphaël Glucksmann. Et on rappelle aussi que si cette victoire est écrasante, elle est obtenue sur un corps électoral d'à peu près 130 000 électeurs.
Rien
à voir
avec les
précédentes primaires de la gauche.
C
'était 2 millions et demi, donc c'est 20 fois plus. Donc on voit comment tout ça s'est rétracté. Et Emmanuel Macron, pour reprendre la vulgate macroniste, avait disrupté en fait le paysage politique traditionnel. Vous
voyez
que le Parti des Républicains n'est pas tellement en meilleure forme. Et qu'aujourd'hui, c'est très clair, notamment dans les débats que vous pouvez organiser sur le mouvement lycéen. On voit notamment dans la jeunesse les deux alternatives, c'est la France insoumise ou le Rassemblement national, comme si les forces centrales, au moins au niveau de la jeunesse, avaient disparu.
On va y revenir. Je voudrais aussi que l'on puisse parler de cette question de la violence en politique. Parce qu'une des premières images de Raphaël Glucksmann hier,
ça
a été d'abord de se prendre du riz par un militant qui lui a crié « Vive Mélenchon ». Ensuite, semble-t-il, il s'est aussi pris du sucre un peu plus tard dans la soirée. Et puis finalement, de la farine avec cette image de lui qui s'enfuit dans un taxi alors qu'il est enfariné. Les équipes de Raphaël Glucksmann disent que depuis quelques minutes, déjà, rôdaient des équipes plutôt insoumises qui le suivaient avec du sucre ou de la farine. Qu'est-ce que ça dit, ça ? Que dès le premier jour, il y ait quand même cette agression ? Ça reste une agression, même si ça n'est que de la farine ?
On renoue avec une très vieille histoire française, le combat entre les deux gauches. Ce n
'est
pas la première fois que Raphaël Glucksmann est victime de ce genre de pratiques. Il avait été exfiltré de manifestations syndicales déjà il y a quelques années, sans doute,
soyons
prudents, mais sans doute à peu près par le même profil d'individus. Et Raphaël Glucksmann a indiqué hier que la vraie bataille commençait maintenant. Il est rentré d'ores et déjà dans cette bataille.
Mais est-ce que ça
dit quelque chose ? Vous dites souvent que notre société est extrêmement tendue, très crispée. Ça veut dire que désormais, on ne parle plus forcément du fond, mais on agresse
sur la forme.
On parle aussi du fond, mais on voit que dans une partie de la population, les verrous psychiques qui existaient historiquement, qui faisaient que vous canalisiez vos pulsions et que vous reteniez de recourir à la violence, manifestement non plus cours. On a comparé le mouvement lycéen avec d'autres mouvements qui avaient touché la jeunesse au cours des dernières décennies, mais
on
avait déjà vu des affrontements entre la jeunesse et les policiers, mais jamais, par exemple, d'agression de proviseurs ou d'enseignants. Jamais d'agression de pompiers. Et donc, on voit qu'il
y a
une espèce de tabou comme ça, symbolique, qui ont sauté et qu'une partie de la population se dit
que recourir à
la violence est une forme parmi d'autres d'expression de ses opinions. Mais
est-ce vraiment
nouveau ?
Il n'y a pas de vous qui nous accompagnant
ce matin chez Canaver ?
Oui, Jérôme, est-ce que c'est vraiment nouveau cette idée que ces tabous liés à la violence sont aujourd'hui inopérants ? Il me semble qu'il
y
a des pages nombreuses de l'histoire française où on a pu mesurer quand même qu'on n'était pas à l'abri.
Non,
mais on voit, alors on peut remonter à très loin, mais on voit que, par exemple, depuis la Seconde Guerre mondiale, tout ça s'était canalisé progressivement, qu'on avait appris à proscrire, si je puis dire, la violence... Brider. Voilà, la brider,
la
canaliser. Et encore une fois, je reprends mon exemple. Donc là, c'est un candidat, mais regardez un proviseur, un enseignant, un pompier, le maire d'une commune. Aujourd'hui, l'Association des maires de France organise des stages pour apprendre aux maires à désamorcer des conflits, etc., comme si des butées psychiques
avaient
sauté. Au moment où on se parle, il
y a
une campagne d'affichage dans le métro, une campagne de la RATP, qui rappelle qu'il ne
faut
pas cracher, insulter ou violenter les agents
de la RATP. On en soit réduit à devoir faire une
campagne pour le dire. Effectivement, c'est assez saisissant.
Un de vos précédents livres, c'était l'archipel français. C'est là où vous montriez, finalement, l'éclatement de la société entre différentes catégories sociales. À la lumière des événements récents, à la lumière de votre nouveau livre, est-ce que vous avez décelé des nouveaux archipels aujourd'hui, des nouvelles fractures entre différentes parties de la société ? Et je pense notamment à la fracture jeune-vieux, qui n'était peut-être pas aussi évidente il y a quelques années quand vous avez publié l'archipel. Jérôme Forquet. Alors oui, il
y
a cette fracture générationnelle. On voit qu'en toile de fond de ce mouvement lycéen,
il
y a quand même la question des moyens et des budgets que la société, consciemment ou non, décide d'affecter à l'éducation de sa jeunesse. Deux fois moins qu'aux retraites, en fait. Voilà, deux fois moins qu'aux retraites.
Donc
là... Alors
que c'était autant,
il y a 30 ans. 50 ans, c'était parité. Aujourd'hui, vous savez,
il
y avait la salèbre phrase d'un député socialiste, André Léniel, qui avait dit vous avez juridiquement tort parce que vous êtes politiquement minoritaire. Il avait asséné ça à ses collègues de droite en 1980. Là, on pourrait dire que la jeunesse a économiquement tort parce qu'elle est démographiquement minoritaire. On a un pays qui vieillit et qui a fait le choix inconscient de mettre...
De sacrifier,
en quelque sorte ?
Pas forcément de sacrifier, mais d'accorder la priorité à d'autres catégories de la population. Aujourd'hui, les seniors, c'est 35% du corps électoral, 40% des votants. Et donc, on comprend... C
'est un choix, effectivement, presque populiste ou en tout cas clientéliste.
Alors, conscient ou non. C'est-à-dire qu'on fait la politique de la majorité. Et on est un pays qui a vieilli.
Donc, il
y a
ce...
Stéphane, vous êtes avec nous ce matin jusqu'à 9h et c'est un grand plaisir, justement, d'avoir votre regard. La jeunesse qui se met en colère, c'est partout en ce moment.
Oui, parce qu'on pourrait dire qu'il
y a
un territoire adjacent à l'homo occidentalis. C'est la Juventus universalis. C'est-à-dire que les jeunes, partout dans le monde, se sentent déclassés. Il y a une réelle gronde qu'on peut entendre. C'était vrai en Inde, ce week-end, avec le mouvement des cafards. On l'a vu il
y
a un an au Népal où la jeunesse a carrément mis à la porte le pouvoir politique. J'étais au Québec la semaine dernière. Il y avait des échos à ce qui se passe en France, même si les doléances ne sont pas exactement les mêmes. Donc, il y a un mouvement qui n'est pas que français.
Jérôme Fourquet, ce mouvement partout. Et puis, dans votre ouvrage, dans votre travail sur l'homo occidentalis, l'homme occidental, vous dites qu'il y a deux piliers de notre société qui se sont effondrés, l'ordre patriarcal et la matrice judéo-chrétienne. Que ça crée un malaise, ou en tout cas une reconstruction. Est-ce qu'il faut le regretter ?
Est
-ce qu'il faut s'en inquiéter ou est-ce qu'il faut accompagner ce mouvement ?
Alors, accompagner, je ne sais pas. Regretter, chacun jugera. Nous, on essaie juste de décrire ce qui s'est passé. Et on ne déplore pas un âge d'or révolu où tout a été miraculeux. On rappelle que l'individu dans l'ancien régime psychique, il était quand même soumis à une autorité très verticale et que souvent, il y avait beaucoup de souffrance. on constate juste cette bascule qui, aujourd'hui, nous amène dans un continent tout à fait nouveau avec de nouvelles problématiques.
Quels sont les vertiges dont est pris, aujourd'hui, celui que vous appelez l'homo occidentalisme
?
Pour aller vite, historiquement, si vous relisez Freud ou Lacan, la pathologie de ce qu'on appelle l'ancien régime psychique, dans l'ancien monde, c'était la névrose. L'individu était complètement écrasé par la société, par l'autorité du père, etc. Aujourd'hui, dans une société plus horizontale et liquide, il n'y a plus tellement de névrose qui s'exprime dans les cabinets des psys, mais c'est beaucoup de dépression. Parce que si vous n'êtes pas satisfait de la condition qui est la vôtre, condition familiale, professionnelle, amoureuse,
vous
ne pouvez plus vous en prendre à une structure opprimante ou écrasante.
C
'est de
votre propre
responsabilité. Et donc, on passe de pathologie ancienne à des nouvelles. Ce n
'est
pas forcément mieux, ce n
'est
pas forcément plus réjouissant, mais c'est un autre monde qu'ils sont en train de se dessiner depuis cinq ou six décennies sous nos yeux et ce, partout en Occident.
Merci beaucoup Jérôme pour qu'être venu répondre à nos questions ce matin. Directeur du département Opinion de l'IFOP et je rappelle le titre de votre livre Homo Occidentalis aux éditions du Seuil.
Vous
l'avez d'ailleurs écrit avec un psychanalyste, Ruben Rabinovitch. Merci. Merci.